7 – QUATRE JOURS DE VOYAGE

Dans une chambre proprette, toute tapissée d’un grand papier à fleurs, dont les fenêtres étaient closes par un rideau de cretonne à grands ramages qui tamisait mal le jour, Fandor venait d’ouvrir les yeux. Le journaliste était rompu. Après une nuit mouvementée comme celle qu’il avait vécue, il avait d’ailleurs bien le droit d’être fatigué et il allait s’accorder l’autorisation de demeurer encore un peu au lit, à demi sommeillant, à demi éveillé, lorsque la voix de Juve vint le tirer de sa torpeur.

— Café ou chocolat ? Qu’est-ce que tu désires, Fandor ?

Fandor se redressa, se pencha, regarda sur le lit voisin Juve qui, assis, achevait de s’habiller en laçant ses bottines.

— Café ou chocolat, répéta le journaliste, vous en avez de bonnes, Juve. Ah ça, vous imaginez-vous, par exemple, que nous sommes à l’hôtel Continental ?

— Non, Fandor, nous sommes à l’hôtel de Brest.

— Justement, et les petits déjeuners sont uniformes. D’ailleurs vous connaissez mes goûts, Juve : ni café, ni chocolat, passez-moi une cigarette.

Le policier obtempéra au désir du jeune homme et Fandor ayant allumé l’indispensable rouleau de tabac, fuma béatement et se sentit peu à peu envahi d’une douce satisfaction.

— Mon vieux Juve, déclara bientôt le journaliste, sautant à son tour au bas de son lit, me voici tout à fait confortable. Bigre de bigre, qu’en pensez-vous ? cela fait du bien de dormir.

— Je ne dis pas non.

— Alors, Juve, si nous nous recouchions ?

— Non, ne nous recouchons pas, levons-nous, au contraire. Tu oublies, que diable, qu’il nous faut aller visiter M. Noyot, le juge d’instruction.

Là-dessus Fandor s’avoua vaincu. Bien qu’en rechignant un peu, il s’habilla en hâte.

Comment Juve et Fandor se trouvaient-ils à l’hôtel de Brest ?

Comment les deux héros avaient-ils échappé à l’effroyable catastrophe ?

Les deux amis avaient eu la bonne fortune en réalité, au moment où ils tombaient à l’eau, d’être accrochés par des épaves qui flottaient et qui les avaient empêchés de se noyer.

***

— Allons, lambin, as-tu bientôt fini de faire ta raie et d’adresser des œillades aux Brestoises qui passent sous nos fenêtres ?

Juve pressait Fandor, qui, un peigne en main, semblait regarder avec une profonde attention la petite place sur laquelle était dressé l’hôtel. Mais Fandor ne tint aucun compte de l’observation du policier. Au lieu d’achever de se peigner, il souleva le rideau de vitrage, appela Juve :

— Venez donc, pardieu, je ne me trompe pas, ce sont eux.

Juve était accouru à l’appel de Fandor :

— Ma foi, tu as raison. Les choses se compliquent. Pourquoi diable Ellis Marshall et Sonia sont-ils ici ? Cela me donne à penser.

— À penser quoi, Juve ?

— Dépêche-toi.

Le journaliste fut prêt en un clin d’œil.

Les deux hommes quittèrent le petit hôtel pour prendre la direction du Palais de Justice où les attendait le juge d’instruction. Fandor, les mains dans les poches, la cigarette aux lèvres, semblait parfaitement insouciant. Le policier allait tête basse, roulant de sombres pensées. Bientôt même Fandor essaya de faire parler Juve :

— Mon bon ami, la présence d’Ellis Marshall et de Sonia m’intrigue. L’autre jour, en les rencontrant, nous supposions que tous les deux, en leur qualité d’agents diplomatiques, s’occupaient, comme nous, de suivre le Skobeleff. Mais maintenant qui suivent-ils ? Est-ce que, par hasard…

— Tais-toi donc, bavard, je t’ai dit que nous ne devions plus parler de cela. D’ailleurs, tu te trompes peut-être, Ellis Marshall et Sonia sont sans doute à Brest pour un motif très simple. Tu oublies qu’on leur a volé une auto ?

— Ah diable, c’est vrai, vous croyez qu’ils sont ici pour porter plainte ?

— C’est bien possible.

Au Palais de Justice, on ne les fit point attendre. Le juge commis pour enquêter sur le naufrage du Skobeleff, un certain M. Noyot, était homme ponctuel, précis, méticuleux, respectueux des formes et d’une grande exactitude.

À peine Juve eut-il fait passer sa carte, qu’il donnait l’ordre d’introduire les deux hommes :

— J’espère, demandait-il, comme le policier et le journaliste le saluaient, j’espère, messieurs, que vous voici parfaitement remis ? Vous m’excuserez de vous avoir convoqués si vite, mais je suppose que vous avez aussi hâte de quitter Brest que j’ai hâte moi-même, de clore l’information ouverte, relativement à la perte de ce malheureux navire ? Vous savez à quoi il faut l’attribuer ?

— Ma foi, non, monsieur le juge d’instruction.

— Messieurs, il n’y a aucun doute à se faire, le Skobeleff s’est perdu par le fait des manœuvres coupables d’une bande de naufrageurs.

— Des naufrageurs ? Vous êtes sûr de ce que vous avancez, monsieur le juge ?

— Tout ce qu’il y a de plus sûr. Une bande d’individus sans aveu a envahi le littoral. J’ai des témoignages formels. On les a vus se promener sur la falaise, agitant des lanternes pour faire croire à la présence de bateaux et amener le navire à se mettre au plein. Bref, il ne peut subsister aucun doute. D’ailleurs, monsieur Juve, si vous vouliez une plus ample confirmation à ces faits, je m’empresse de vous aviser que la gendarmerie a arrêté un individu qui, non content de piller les épaves du Skobeleff, a assassiné un malheureux aspirant de marine.

— Son nom ?

— Son nom, je ne sais pas, mais il est surnommé Œil-de-Bœuf.

***

Des naufrageurs.

On avait attiré volontairement le Skobeleff sur les récifs de la pointe Saint-Mathieu. Parmi ceux qui avaient ainsi occasionné la perte du vaisseau, on avait arrêté Œil-de-Bœuf. Juve n’avait pas besoin d’autres renseignements pour tout comprendre.

Après avoir longuement causé avec M. Noyot, le policier demanda :

— Dites-moi, monsieur, savez-vous, par hasard, si les appareils de télégraphie sans fil de la Préfecture maritime ont enregistré, ces temps-ci, certains troubles ?

— Oui, en effet, j’ai lu dans les journaux. Mais quel rapport ?

— Aucun.

Et là-dessus Juve avait pris congé.

Mais à peine le policier était-il hors du cabinet de M. Noyot, qu’il frappait sur l’épaule de Fandor :

— Tu comprends, je suppose ?

— Non, Juve, je ne comprends rien.

— Mais c’est limpide. Mon petit, lorsque Fantômas est monté à bord du Skobeleff, il s’est parfaitement douté que son vaisseau allait avoir à ses trousses toutes les marines du monde. Bien. Il a inventé alors une manœuvre inimaginable : Fantômas, qui a des complices dans le monde entier, a dû trouver moyen de lancer un télégramme sans fil, secret, pour convoquer à la pointe Saint-Mathieu ceux qui devaient causer la perte du cuirassé. N’en doute pas, c’est volontairement que les gredins qui sont les amis d’Œil-de-Bœuf, et de Fantômas, ont attiré le Skobeleff sur les récifs. Fantômas a inventé cette excellente façon de débarquer à l’improviste. Quant au portefeuille, Fandor, de deux choses l’une : ou Fantômas ne connaissait pas son existence, et alors je m’explique fort bien qu’il ne l’ait point sauvé au moment où le vaisseau coulait, ou il soupçonnait son extraordinaire importance et dans ce cas il avait imaginé la plus infernale des machinations.

— Laquelle, Juve, grand Dieu ?

— Eh, parbleu, Fandor, nous enfermer dans la cabine où était ce document, couler le navire, nous faire noyer dans une pièce où, fatalement, on nous retrouverait, nous, Français, à côté de ce portefeuille diplomatique. Tu vois ça d’ici ? le scandale qui en résultait ? l’accusation qui pesait sur notre pays, d’avoir volontairement coulé le Skobeleff ?

***

— C’est invraisemblable, dit Fandor.

Atterrés, les deux amis continuaient à regarder autour d’eux cette petite chambre dont ils ne s’étaient absentés que le temps d’aller au Palais de Justice et d’en revenir, et où, maintenant, régnait un superbe désordre.

— Regarde, dit Juve, on a fouillé partout, partout, m’entends-tu ? Il n’y a pas besoin d’être grand clerc, même, pour s’apercevoir que l’on a passé des aiguilles à travers notre matelas.

— Démonté la commode.

— Sondé les lames du parquet.

— Retourné nos oreillers.

— Et nos traversins.

— C’est mieux qu’une fouille, Juve, c’est une perquisition. Bougre de bougre, qui diable a pu ainsi trouver moyen de pénétrer dans notre chambre ? qui diable a voulu s’assurer que nous ne cachions rien ? Ne croyez-vous pas qu’Ellis Marshall ou Sonia…

— Non, tu te trompes. Certes, ni Sonia, ni Ellis, pour rattraper le portefeuille, ne se feraient scrupule de s’introduire chez nous, de tout bouleverser. Mais enfin ce sont des agents diplomatiques, ils s’arrangeraient certainement pour ne pas laisser de traces.

— Alors, qui, Juve ?

— Mais Fantômas, parbleu. Si réellement Fantômas se doute que nous avons le portefeuille, si réellement il a eu connaissance de notre sauvetage, ce qui n’était pas difficile, et du sauvetage de ce terrible document, dans les quatre jours qui nous restent à vivre avant que nous remettions le portefeuille rouge au prince Nikita, nous devons nous attendre aux pires catastrophes.

— Eh bien, Juve ? en avant pour les catastrophes. Voilà dix ans que nous nous débattons dans les luttes les plus insensées, au milieu des périls les plus caractérisés, que diable, nous n’en sommes plus à économiser quatre jours d’aventures ?

***

À midi et demi, après un bon déjeuner qu’ils avaient arrosé d’un vin d’excellente qualité, Juve et Fandor se retrouvaient, assis dans le jardinet formant la cour du petit hôtel où ils étaient descendus.

Mais tandis que Juve, une heure auparavant, était silencieux, un peu sombre, alors que Fandor était de bonne humeur, suivant son habitude, c’était exactement tout le contraire aujourd’hui. Juve plaisantait et Fandor boudait.

— Mon petit, expliqua le policier parlant à haute voix, n’ayant nullement l’air de redouter que l’on entendît ses paroles, mon petit, il faut se faire une raison. Puisque nous avons été assez heureux pour sauver le portefeuille rouge du naufrage du Skobeleff, il faut que nous employions tous les moyens possibles pour arriver à voyager avec lui jusqu’à Paris sans nous exposer à ce qu’on nous l’enlève. Voyons, que proposes-tu ? Où cacher le portefeuille ?

— Que diable, vous êtes fou de parler ainsi Juve ? Voilà que vous criez maintenant à tous les échos que nous détenons le portefeuille ? Ah çà, vous n’avez donc pas aperçu Ellis Marshall et Sonia qui dînent sous cette tonnelle, à moins de cinq mètres de nous et qui certainement ne perdent pas de vue un seul de nos mouvements ? Vous voulez donc que nous ayons tout le monde à nos trousses ?

— Peu nous importe, va. Nous serons bien assez malins pour déjouer leur poursuite, et puis, d’abord, là n’est pas la question. Comment proposes-tu de faire voyager le portefeuille rouge ? Réponds.

— Eh bien que diriez-vous de cette proposition : cacher cette maudite serviette de maroquin dans un train ? Nous prendrions le train suivant.

— On fait dérailler un train, Fandor.

— Alors, si nous frétions une automobile ?

— Encore plus sot, Fandor. Une automobile a des pannes, brûle. Trouve autre chose.

— C’est difficile. Tiens, au fait, pourquoi n’enverrions-nous pas le document par la poste ?

— Parce que l’on vole à la poste.

— Vous avez raison. Mais vous êtes bien difficile. Que proposez-vous, vous ?

Juve décidément avait complètement perdu ses habitudes de prudence. Ostensiblement et alors qu’il savait les deux agents Sonia et Ellis Marshall embusqués à quelques pas de lui, il tira de sa poche le fameux portefeuille rouge.

— Mon petit Fandor, la meilleure cachette que je connaisse la voici : le portefeuille est dans ma poche. Il y restera jusqu’au moment où je le remettrai au lieutenant prince Nikita. J’imagine qu’on ne me le prendra pas à mon insu. D’ailleurs, pour plus de sûreté et pour occuper les quatre jours qui nous séparent du moment où nous pourrons nous en débarrasser, Fandor : voyageons à petite journée. Ce soir allons coucher à Morlaix. Demain nous irons un peu plus loin.

Le policier soudain, éclata de rire :

— Ma foi, Fandor, continua Juve, – mais maintenant le policier parlait à voix basse, – je crois que nous avons merveilleusement joué notre comédie. Tu entends ce ronflement de moteur ? Il y a gros à parier que c’est la voiture de Sonia et d’Ellis Marshall qui démarre. Quand j’ai dit : « Nous coucherons à Morlaix », j’ai parfaitement vu le couple tressaillir de joie. Ces imbéciles vont aller nous attendre sur la route. Ces imbéciles vont nous arracher ce fameux maroquin.

— Qu’ils ne nous enlèveront pas.

— Et pour cause.

Puis Juve, amicalement, pressa Fandor :

— Et maintenant, mon petit, allons acheter quelques vêtements de rechange, une valise et filons tout droit sur Morlaix, comme je te le disais tout à l’heure.

L'Arrestation de Fantômas
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