4 – LES NAUFRAGÉS

— Ah, les bandits. Est-il possible de mettre dans un état pareil un citoyen de la libre Angleterre ? Véritablement, ces cambrioleurs français manquent du savoir-vivre le plus élémentaire.

Ellis Marshall, les menottes aux poings, se tortillait comme un ver, s’efforçait de gagner le bas-côté de la route. Il n’en revenait pas.

Les deux inconnus surgis tout à coup, la voiture volée, Sonia Danidoff tirant des coups de revolver sur les agresseurs. En vain d’ailleurs.

Et impossible de défaire ces menottes :

— Heureusement que ces monstres m’ont laissé le sac d’outils de mon automobile. Peut-être va-t-on pouvoir trouver là-dedans de quoi me délivrer.

À ce moment même, la princesse Sonia Danidoff se rapprochait de son infortuné compagnon :

— Eh bien, mon pauvre ami, vous n’êtes donc pas arrivé à vous débarrasser de vos liens ?

— Malheureusement non, princesse, répliqua Ellis Marshall, mais si vous voulez bien me venir en aide, je sais comment il faut faire.

— Bien volontiers.

— Puisque vous y consentez, prenez donc dans la pochette gauche de la musette, là tout à côté de la chignole, un peu sous les mèches, il y a une solide cisaille.

— Pardon, pardon, interrompit Sonia Danidoff, mais je ne comprends absolument rien à ce que vous me dites, mon cher ami. Ce sont évidemment les noms techniques des outils que vous m’énumérez, et je vous félicite de les savoir. J’aimerais mieux cependant que vous les désigniez par des appellations plus simples.

Pleine de bonne volonté, cependant, la princesse fouilla le contenu du sac.

— C’est dégoûtant, fit-elle, on se salit les doigts.

— Excusez-moi, repartit Ellis Marshall, je ne pouvais pas me douter que vos jolies mains viendraient un jour tremper leurs ongles roses dans cet horrible cambouis, mais, je vous en prie, prenez la cisaille avec laquelle on pourra peut-être couper la chaînette d’acier qui me lie les mains.

Cependant que Sonia Danidoff plongeait courageusement ses mains jusqu’au poignet dans le sac saturé d’huile et de graisse, un homme silencieux, immobile, s’était planté devant eux et les regardait faire avec un ahurissement certain.

C’était Yvonnick, qui n’avait rien compris aux événements. Comme il ne voyait pas revenir ses clients, il s’était décidé à avancer de vingt-cinq mètres pour les retrouver.

Or, au lieu de rencontrer les deux hommes montés dans sa voiture à la gare de Quimper, il se trouvait en présence d’une élégante, aux mains noires de cambouis, et d’un Anglais poings liés derrière le dos.

Suivit un dialogue obscur.

La princesse Sonia Danidoff, qui malgré la pénible situation dans laquelle elle se trouvait, réprimait difficilement une violente envie de rire, avait d’ailleurs trouvé la cisaille et, très complaisamment, Yvonnick avait consenti à débarrasser de ses liens le malheureux Anglais, qui certes était à cent lieues de se douter de la nature et de la situation sociale des individus qui l’avaient ainsi ligoté.

Une fois libre, Ellis Marshall mit encore une bonne heure pour faire comprendre à Yvonnick qu’il comptait sur lui pour le reconduire à Quimper, où il aviserait.

On convint d’un prix, puis Sonia Danidoff et son compagnon grimpèrent dans la tapissière abandonnée avec tant de désinvolture par Juve et Fandor à quelques kilomètres de Quimper. On tourna bride et l’équipage retourna à la ville.

L’Anglais et la princesse prirent le train pour Brest.

Mais pourquoi avaient-ils changé de destination ?

Ellis Marshall et Sonia Danidoff, qui perpétuellement se trouvaient ensemble dans diverses circonstances de la vie, n’étaient pas dupes du rôle qu’ils jouaient respectivement.

Certes Ellis Marshall était, vis-à-vis de Sonia Danidoff, un amoureux sincère et convaincu, et peut-être la jolie princesse russe n’était-elle pas indifférente aux hommages du riche baronnet.

Mais l’un et l’autre avaient, en se rapprochant constamment, un autre but que l’amour. L’Anglais et la princesse russe avaient raisonné ainsi :

« Le Skobeleff signalé quelques heures auparavant au sud de la Bretagne allait évidemment passer à proximité de Brest et peut-être, s’il n’y faisait pas halte, y demanderait-il du charbon. Il s’agissait de s’en assurer et, dans l’affirmative, de s’efforcer de joindre le vaisseau russe s’il faisait escale.

C’est pourquoi ils étaient partis pour Brest.

Leur après-midi se passa à parcourir les nombreux bureaux maritimes du grand port de guerre. Ellis Marshall, fort au courant des usages de la navigation, se renseignait adroitement : le Skobeleff n’avait fait aucune demande de charbon. Toutefois, on avait signalé son passage à la pointe du Raz dans la nuit, puis, dans l’après-midi, au cap de la Chèvre. Ces deux pointes étant très peu distantes l’une de l’autre, il était évident que le Skobeleff marchait à très vive allure et qu’il devait de temps en temps stopper en mer.

Vers six heures du soir, Ellis Marshall et Sonia Danidoff, installés, en bons touristes qu’ils avaient l’air d’être, à l’intérieur d’un café, discutaient, la carte sous les yeux, des mouvements probables du Skobeleff.

— Il est évident, disait Ellis Marshall, qu’il sera dans quelques heures aux environs de la pointe Saint-Mathieu.

Sonia Danidoff approuvait. Ellis Marshall poursuivit :

— C’est là sans doute qu’il faudrait nous rendre, mais comment procéder pour atteindre le navire ?

Sonia Danidoff avait un petit sourire mystérieux :

— Ceci, déclara-t-elle, me regarde et je ferai le nécessaire, soyez-en certain. Tout ce que je vous demande, mon cher Ellis Marshall, c’est de m’amener à cette pointe Saint-Mathieu dans le plus bref délai.

***

Il était dit que les deux agents mystérieux de l’Angleterre et de la Russie ne parviendraient pas à accomplir paisiblement leur voyage.

Après leur conversation au café, Ellis Marshall s’en était allé découvrir un loueur de voitures. C’est en vain qu’il avait cherché à se procurer une auto, il n’avait pu y réussir. En revanche, on lui avait trouvé une voiture attelée, et le cocher assurait qu’il lui fallait deux heures à peine pour se rendre à la pointe Saint-Mathieu.

Après un rapide dîner, Ellis Marshall et Sonia Danidoff avaient pris place dans ce véhicule et on était parti à travers la région aride et montagneuse qui sépare Brest de l’extrémité nord du Finistère.

Le temps avait changé. Aux rafales d’un vent violent succédait une pluie lourde et froide, la brume montait.

Depuis trois heures déjà, ils roulaient, cahotés dans de mauvaises routes lorsque Sonia Danidoff se décida à interroger le conducteur.

— Ah ça, dit-elle, mon ami, où nous conduisez-vous ?

— Mais, madame, à la pointe Saint-Mathieu ?

— Nous devrions y être arrivés depuis une heure déjà. Êtes-vous bien sûr de votre chemin ?

Le brave homme qui pilotait le véhicule courba les épaules et, d’un air confus, avoua :

— Eh bien, pour tout vous dire, monsieur, madame, je sais plus très bien où j’suis. Avec ce brouillard, j’ai dû me tromper de parcours.

Sonia Danidoff et Ellis Marshall, à la lueur falote d’une lanterne, échangèrent un regard mécontent.

Le cocher cependant s’efforçait de leur faire reprendre espoir :

— Je suis, fit-il, sur la mauvaise route et je ne pourrai pas vous conduire à la pointe, sans faire un grand détour, mais si vous êtes pressés d’arriver, prenez donc le petit sentier à droite. Une demi-heure de marche et vous arrivez au pied du phare, dont vous voyez la lueur à travers le brouillard.

Assurément, le brave cocher ne tenait pas à conserver plus longtemps ces étranges clients.

Cependant qu’Ellis Marshall bouillait d’impatience et se demandait ce qu’il convenait de faire.

— Eh bien, dit Sonia, puisqu’on ne veut plus nous conduire en voiture, suivons notre chemin à pied.

La demi-heure de marche annoncée s’allongea d’une seconde demi-heure, puis d’une troisième. Il était à ce moment onze heures du soir et les deux marcheurs acharnés s’arrêtèrent. Ils arrivèrent à la lisière d’un bois, dans un champ labouré, transis par l’humidité, tout maculés de boue. Ils s’étaient irrémédiablement perdus.

La princesse Sonia Danidoff n’avait plus sa belle assurance. Maintenant elle suppliait Ellis Marshall :

— Je vous en prie, mon ami, fit-elle, trouvons un abri quelconque, une chaumière, une cabane, n’importe quoi, je n’en puis plus.

— Et moi, donc, princesse, je suis exténué.

Le baronnet contournait pendant quelques instants la lisière du bois. Soudain, il poussa une exclamation de surprise :

— Princesse, fit-il, une lumière et une maison.

Les deux malheureux piétons, rassemblant leurs dernières forces, s’avancèrent dans la direction indiquée par Ellis Marshall.

Avant de frapper, avant d’essayer de se faire ouvrir, l’un et l’autre jetaient un rapide coup d’œil sur l’extérieur de la maison : une construction importante, comportant un grand corps de bâtiment, des tourelles, des créneaux, de nombreuses fenêtres.

Le bruit de la clochette retentit longuement, se répercutant sous les voûtes lointaines de la demeure en échos prolongés. Puis ce fut un silence, ensuite un bruit de pas furtifs se rapprochant de plus en plus.

Une voix interrogea :

— Qui va là. Qui êtes-vous ?

— Nous sommes égarés dans la nuit. Nous cherchons du secours. Ouvrez-nous, pour l’amour de Dieu.

L’ombre qui avait interrogé s’était reculée. On entendit des chuchotements à l’intérieur de la maison. Allait-on leur venir en aide ?

Enfin, la porte s’ouvrit. Une petite bonne en costume breton apparut. Elle s’effaça pour laisser entrer les deux voyageurs. Ceux-ci se trouvèrent dans une salle basse, tout en pierre. À peine y pénétraient-ils, qu’ils voyaient tout au fond de la pièce se profiler la carrure énorme d’un robuste gaillard qui s’éclipsa aussitôt.

Mais ils avaient eu à peine le temps de s’apercevoir de la présence de ce personnage, qu’une portière se soulevait. Une dame apparut courbée par l’âge. Elle avait sur le front, descendant très bas, deux lourds bandeaux de cheveux d’une blancheur éblouissante. Elle appuyait sur une canne son corps affaibli, mais, malgré les années, elle avait une voix douce et harmonieuse et un visage aux traits délicats.

Elle s’inclina devant les nouveaux venus qui s’empressaient respectueusement auprès d’elle, s’excusant de leur intrusion et se nommant l’un l’autre.

— Princesse Sonia Danidoff. Ellis Marshall.

— Soyez les bienvenus dans ce pays lointain, par cette mauvaise nuit. Vous êtes ici au manoir de Kergollen. Je vais vous faire préparer quelque chose de chaud, entrez donc dans la salle à manger.

Sonia Danidoff se confondit en remerciements, cependant qu’Ellis Marshall, toujours convaincu qu’on ne s’acquiert la complaisance des gens qu’en flattant leur cupidité, glissait un louis d’or dans la main de la petite bonne bretonne, stupéfaite.

— C’est à la châtelaine du manoir de Kergollen, interrogea Sonia Danidoff, toujours très femme du monde, que j’ai l’honneur de parler ?

— Je m’appelle dame Brigitte. Vous êtes en effet, ici, chez moi.

Installés devant un grand feu, Sonia Danidoff et Ellis Marshall, de plus en plus confondus de l’amabilité avec laquelle on les recevait, s’étaient à peu près séchés.

— Nous nous sommes perdus, expliquait Sonia Danidoff, alors que nous nous croyions tout près de la pointe Sainte-Mathieu.

— La pointe Saint-Mathieu ? s’écria la vieille dame, mais vous en êtes à trois cents mètres à peine. Que voulez-vous donc y faire à cette heure de la nuit ?…

— Mon Dieu, madame, dit Marshall, si étrange que cela puisse vous paraître, nous tenions à nous assurer du passage à proximité de cette pointe d’un navire que nous attendons.

— Vous attendez un navire à la pointe Saint-Mathieu ? et pour quoi faire mon Dieu ?

— C’est un navire de guerre, madame, un navire de mon pays, un cuirassé russe qui remonte du sud et se dirige vers la Baltique. Nous avions des raisons d’État pour nous efforcer de l’apercevoir…

Dame Brigitte parut émue.

— Le nom de ce navire ? balbutia-t-elle.

— Le Skobeleff.

Dame Brigitte ne répondait pas, mais elle se leva précipitamment, quitta le voisinage de la grande cheminée devant laquelle elle était assise, trottina jusqu’à une fenêtre, l’ouvrit toute grande, en poussait les volets. Un nuage de brouillard pénétrait dans la pièce, mais la vieille châtelaine du manoir de Kergollen ne paraissait pas s’en apercevoir. Elle appela M. Ellis Marshall et avec précipitation, comme si elle eût été désireuse de changer le thème de la conversation, elle déclara :

— Je vous disais que la pointe Saint-Mathieu était à trois cents mètres d’ici. Oui, le manoir de Kergollen est construit au sommet de la falaise. D’ailleurs, poursuivait-elle, prêtez un instant l’oreille, et vous entendrez le bruit de la mer qui se brise sur les récifs de la pointe.

À cette clameur immense des flots semblait s’en mêler une autre, plus étrange encore, plus vague. C’était comme des voix, des plaintes et des cris, des grognements qui retentissaient, nets et précis, par intervalles irréguliers. On croyait percevoir aussi un son de cloches et par moments la sirène d’un navire.

— Fichu temps, dit Ellis Marshall, pour dissimuler le léger trouble qu’il éprouvait.

Mais la vieille dame, d’une main tremblante, lui imposa silence :

— Écoutez, écoutez encore.

— Le Skobeleff, murmura enfin Sonia Danidoff, n’est-ce pas le bruit d’une sirène ? d’un navire en détresse que nous entendons ?

La princesse russe avait à peine prononcé ces mots, que la vieille dame joignait les mains, puis soudain, elle rentra dans la pièce et elle appela :

— Jean-Marie.

Au bout de quelques instants, un pas lourd de sabots se fit entendre sur les dalles de pierre, la porte donnant dans la salle à manger s’ouvrit, un homme apparut.

C’était un gaillard solide, à la barbe hirsute, aux yeux noirs, étincelants, dissimulés sous des sourcils touffus et trop longs.

— Jean-Marie, demanda la vieille dame, quels sont ces bruits sur la côte ?

— Ça doit être un navire qui ne reconnaît pas sa route ; le phare n’éclaire pas cette nuit.

La vieille dame parut alarmée :

— Jean-Marie, fit-elle, j’ai peur. Ne quittez pas la maison, vérifiez bien les fermetures.

L’homme hocha la tête affirmativement, puis quelques instants après, il se retirait sans mot dire.

La petite bonne, à son tour, fit sa réapparition. Elle annonça que les chambres étaient prêtes, que ce monsieur et cette dame pouvaient gagner leurs appartements.

***

Jean-Marie cependant, une fois dame Brigitte remontée dans son appartement, avait recouvert de cendres le feu qui brûlait dans le foyer de la grande cheminée de la salle à manger, puis il avait éteint les lampes du vestibule.

D’un ton bourru, il avait ordonné à la petite bonne de regagner sa chambre. Alors, le colosse resta seul au rez-de-chaussée. Pour faire croire qu’il accomplissait soigneusement la besogne dont il avait été chargé, Jean-Marie fit tourner pênes et clés. Mais, à un moment donné, alors qu’il vérifiait une petite porte, au lieu de la clore de l’intérieur, il sortit de la maison et tourna la clef du dehors.

Dehors, Jean-Marie fonça dans la nuit noire, en direction de la falaise.

Au bout de vingt minutes, il s’arrêta net. Il était à proximité d’une roche qui surmontait la falaise ; il entendait un murmure confus de voix :

— Qui va là ? cria quelqu’un.

Jean-Marie répondit :

— C’est moi l’Équarisseur…

À peine avait-il donné ce nom étrange, que deux ou trois hommes surgissaient de derrière les rochers et s’approchèrent de lui :

— Alors, fit l’un d’eux, ça colle, mon poteau, tu as pu te débiner ?

— Et comment ! répliqua Jean-Marie, dont l’attitude et l’aspect devenaient tout autre, j’étais assez curieux de savoir ce que tu pouvais venir faire ici, mon vieux Bedeau avec toute la bande.

— C’est vrai qu’on est au complet. Montrez vos blairs, vous autres, ayez donc pas la trouille, c’est l’copain Jean-Marie, c’est l’Équarisseur qui vient de s’amener. Faut croire qu’il nous sera utile, c’est un gars du patelin, il doit connaître le nouveau métier que nous allons faire. Et toi, d’abord, sa payse, va-t’en lui donner un bécot.

Le Bedeau, qui paraissait être le chef de cette bande étrange, adressait ces dernières paroles à une fille très brune, au regard farouche, à l’allure décidée.

C’était une jeune pierreuse qui, depuis six mois seulement, fréquentait cette bande d’apaches à Paris. Elle avait été ramenée là et débauchée par Jean-Marie, c’était une fille d’Ouessant, qui répondait au sobriquet de « Fleur de Rogue ». Elle eut un regard singulier, dont on ne pouvait préciser la nature, s’approcha lentement, souple et lascive, de Jean-Marie, lui noua ses bras bronzés autour du cou et se laissa étreindre.

Mais Jean-Marie, dernier venu ce soir-là, avait encore d’autres politesses à faire. Il salua rapidement d’une poignée de main un grand diable efflanqué :

— Comment, Œil-de-Bœuf, tu en es aussi ? Tu n’as donc plus les foies tricolores ?

— Bon sang grommela l’individu, répondant à ce pittoresque sobriquet, je les ai jamais eus comme tu dis, les foies, mais il y aurait de quoi ma parole, dans ce sacré pays de malheur, ousqu’il n’y a seulement pas un bistro d’ouvert.

— Un bistro d’ouvert, voilà, s’écria d’une voix aigre une grosse femme à la face enluminée.

C’était la mère Toulouche, libérée le mois précédent, qui était aussitôt rentrée dans la bande et plus serviable que jamais, s’en était constituée la cantinière.

La mère Toulouche tendit alors à Œil-de-Bœuf une petite gourde remplie d’alcool, sur laquelle l’apache se précipita.

Cependant, il s’arrêta, Œil-de-Bœuf connaissait les usages, savait qu’il lui restait une présentation à faire :

— Écoute voir, Jean-Marie, disait-il, voilà au moins une saison qu’on ne t’a pas vu, que je te présente ma famille.

Œil-de-Bœuf empoigna par l’épaule une petite blonde, frêle et menue, sordidement vêtue, qui esquissait en regardant l’équarrisseur une vilaine grimace.

Œil-de-Bœuf, d’un coup de pied dans les reins la redressa. Il la lançait à Jean-Marie :

— Voilà ma nouvelle femme, c’est Loulou Planche-à-Pain, et comme tu vois elle n’a pas volé son surnom.

Le Bedeau, cependant, avait attiré Jean-Marie à l’écart :

— Alors, ça t’épate, fit-il, de nous voir par ici. Tu y es bien toi-même.

— Moi, déclara Jean-Marie, je suis domestique dans un château, et puis tu sais bien qu’après ma dernière affaire il valait mieux que je quitte un peu Paris. Mais vous autres ?

— Nous autres, déclara le Bedeau, on a reçu des ordres.

— Des ordres, de qui ?

— Des ordres de quelqu’un, faut croire, et de quelqu’un de bien, il y avait du pèze à la clef. On nous a dit de venir une douzaine de costauds jusqu’ici en s’amenant par le grand frère, séparément ou par couple ne dépassant pas deux, histoire de ne pas se faire remarquer. Paraît qu’on n’a plus qu’à attendre maintenant, que c’est pour cette nuit.

— Mais quoi donc ? fit Jean-Marie.

— Mon pauvre Équarisseur, fit le Bedeau, d’un ton de commisération profonde, on voit que ça t’abrutit de faire le larbin à la campagne, tu es plus innocent que l’enfant qui vient de naître. Si l’on est ici sur la côte, il faut croire qu’on va avoir du turbin dans ce voisinage. On m’a expliqué comme ça tout à l’heure qu’il y a un certain navire dont on entend gueuler la sirène, qui va venir se foutre le nez dans les cailloux, juste en dessous de nous, alors on va pouvoir s’occuper, paraît qu’il y en a pour de l’argent dans ce machin-là. Enfin si tu comprends tant mieux, et si tu comprends pas, tant pis. Toujours est-il que nous autres on se contente d’obéir, il y en a d’autres dont c’est le métier, qui s’occupent un peu plus loin de faire tromper de route à la coquille de noix en baladant des lanternes au bout de leurs bâtons sur la falaise ; ceux-là, c’est des spécialistes de par ici qui avaient certainement le mot d’ordre, quand on est arrivés, ils nous ont reconnus sans qu’on se connaisse. On les laisse donc faire, on se contente, nous autres, de jouer à cache-cache avec les douaniers, rapport à ce que ces gars-là sont curieux et qu’ils ont toujours de la mitraille dans la culasse de leur flingot.

Jean-Marie approuva, il comprenait vaguement ce qui avait dû se passer.

Un chef, un chef de bande quelconque, un de ces chefs mystérieux, comme il en est, qui donnent des ordres, qui paient, et que l’on voit rarement, avait fait venir la Bande du Bedeau à la pointe Saint-Mathieu, pour prêter main-forte à une de ces cohortes de naufrageurs qui, quoi qu’on dise, sont encore très fréquentes et merveilleusement organisées sur les côtes inhospitalières de la Bretagne.

Jean-Marie, breton d’origine, les connaissait, ces bandes, il savait comment elles procédaient.

Et le sinistre équarisseur se réjouissait à l’idée que dans quelques instants peut-être, il allait pouvoir s’occuper, s’occuper à une besogne sanguinaire, dont son imagination bestiale et cruelle goûtait à l’avance l’âpre volupté.

L'Arrestation de Fantômas
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