CHAPITRE XII
Ce fut le sifflement modulé du vent dans les câbles qui tira Lise de son anéantissement. Elle devina qu’elle était couchée sur l’asphalte humide, bras et jambes jetés aux quatre points cardinaux. Elle avait froid. Au-dessus d’elle, les nuages roses se déchiraient sur des crevées de ciel bleu. Santäl lui souleva la nuque et glissa le goulot d’une fiasque métallique entre ses lèvres. Elle toussa. Elle n’avait pas envie de se lever, de regarder autour d’elle. Comme elle faisait mine de refermer les paupières, l’adolescent la secoua avec rudesse. Cette fois elle ne pouvait plus fuir. Elle s’assit.
Son premier regard fut pour le pont voisin. Il était vide, à perte de vue, et se balançait en craquant sinistrement. Les Patchworks avaient probablement filé en direction du plus proche carrefour, abandonnant cette voie dont l’écroulement imminent ne faisait plus aucun doute.
Elle s’agenouilla. Cazhel n’avait pas bougé. Étendu sur le ventre au milieu des oiseaux mutilés, il offrait l’image du parfait cadavre. Elle ne parvint pas à s’en trouver émue. Santäl, lui, s’était débarrassé de son harnachement. David reposait à l’écart, roulé dans la couverture poisseuse que marbraient de larges auréoles de transpiration. Il paraissait calme. Elle s’approcha de lui dans l’intention d’examiner sa jambe blessée. Il ne lui fallut qu’une seconde pour comprendre qu’il était mort. Tué par la peur… Son visage raidi aux yeux affreusement dilatés évoquait les grimaces caricaturales des films d’épouvante. C’était un masque grisâtre, une boule de pâte déformée par les griffes de l’horreur, un masque qui n’avait plus rien d’humain… Elle le toucha. Il était glacé. Une odeur insoutenable montait de la couverture, trahissant l’ultime relâchement des sphincters, les mains aux ongles violets, cyanosés, avaient déchiré l’étoffe du plaid avant de s’enfoncer profondément dans la poitrine amaigrie dont ils avaient entaillé la chair jusqu’à l’os.
Elle eut un vertige, aspira l’air humide. Le zoologue avait succombé aux assauts d’une crise cardiaque ; point n’était besoin d’une autopsie pour aboutir à cette conclusion. Elle tira un pan de tissu sur la face convulsée du jeune homme et s’appuya au garde-fou. Santäl lui tendit à nouveau la fiasque. Cette fois elle but goulûment. L’alcool déchargea ses milliers de courts-circuits au long de ses veines et de ses artères. Elle attendit un moment puis marcha vers Cazhel en évitant soigneusement les débris mutilés qui jonchaient l’asphalte. Elle fut à la fois surprise et déçue de constater que le policier vivait encore. Le casque bosselé qu’il ne quittait jamais avait sans doute protégé son crâne et ses yeux des coups de becs. Son corps par contre présentait une incroyable quantité d’entailles et de griffures plus ou moins bénignes. Il respirait lentement mais son pouls restait régulier. Elle en déduisit qu’il ne tarderait pas à reprendre connaissance. En prévision de ce moment, elle s’empara du Colt émergeant du holster et le jeta par-dessus la rambarde. Un poignard suivit le même chemin, ainsi que le contenu meurtrier du sac de cuir. Dans un accès de rage totalement puéril, elle écrasa du talon les ampoules vides qui avaient contenu la liqueur de Rilk, puis retourna s’asseoir à côté de Santäl. L’adolescent lui mit dans la main un gros lambeau de poisson séché qu’elle s’appliqua à mâchonner en prenant soin de l’imprégner de salive. Elle demeura ainsi un long moment, le regard flou…
Le voyage se terminait ; il était évident que Cazhel ne pourrait que faire demi-tour. Désarmé, il devenait impuissant… Elle se demanda ensuite si elle aurait la force de retourner en ville. Peut-être pas.
La collation achevée, ils procédèrent à l’inhumation de David qu’ils ficelèrent dans un linceul improvisé à l’aide de couvertures souillées. Santäl souleva le corps à bout de bras et le jeta par-dessus le parapet, sans autre forme de cérémonie.
Lise tourna la tête pour ne pas voir le sinistre paquet tourbillonner au milieu des nuages de brouillard exhalés par le marécage.
Sans trop savoir pourquoi, elle songea aux oiseaux, à cette attaque soudaine et providentielle. La coïncidence était trop énorme pour rester longtemps convaincante. Alors ? Existait-il un lien télépathique obscur entre tous les malades atteints de folie migratoire ? C’était plus que probable. Assaillis et incapables de se défendre, les mutants avaient communiqué leur peur aux mouettes qui n’avaient pas hésité une seconde – elles – à donner l’assaut. La grande communauté des migrants s’organisait, effaçant les frontières jusqu’alors érigées entre l’homme et l’animal.
Elle sursauta car Cazhel venait de s’adosser au garde-fou. Il avait l’air extrêmement fatigué et Lise s’en trouva rassurée. Comme il ne faisait pas mine de bouger, elle lui passa la gourde d’alcool pour qu’il nettoie ses égratignures. Ce qu’il fit d’une main molle et sans proférer une parole.
Elle l’observa du coin de l’œil tout le temps qu’il mit à avaler sa part de poisson séché. Ses gestes avaient quelque chose de somnambulique, et ses yeux semblaient incapables d’effectuer correctement une mise au point. L’attaque des oiseaux l’avait véritablement traumatisé, cela devenait chaque seconde plus évident. Elle décida qu’elle devait en profiter pour le contraindre à rebrousser chemin, à cesser cette course absurde. De toute manière, il était trop tard désormais. Si aucun laboratoire n’avait réussi entre-temps à synthétiser un antidote susceptible d’enrayer les effets destructeurs de l’encre, tous les malades engorgeant les hôpitaux étaient probablement morts à l’heure actuelle. Morts ou affreusement mutilés. Dans l’hypothèse inverse, il était de son intérêt immédiat de rejoindre la civilisation afin de bénéficier au plus vite du traitement capable d’annihiler les méfaits du petit chat noir… D’ailleurs elle n’avait jamais cru réellement que la solution viendrait des Patchworks, elle s’était contentée de remuer l’air, de faire du vent pour oublier la peur.
— Cazhel, murmura-t-elle en se penchant vers le policier amorphe, c’est fini. On rentre.
Mais le regard bleu délavé, perdu sous la visière du casque, ne renvoyait plus aucun écho…
*
* *
Ils prirent la route quelques heures plus tard. Cazhel n’avait toujours pas ouvert la bouche et Lise remarqua qu’il se retournait de plus en plus fréquemment pour regarder par-dessus son épaule, comme si un fil invisible le tirait en arrière. Curieusement, aucune colère, aucune rage n’habitait plus ses traits et la jeune femme – tout habituée qu’elle était à la hargne permanente de l’officier – en fut désorientée. Elle tenta une nouvelle fois d’établir le contact, mais le policier paraissait planer à mille lieues de la réalité. Elle renonça.
Ils n’avaient pas parcouru cinq kilomètres que le pont sur lequel s’étaient constamment déplacés les Patchworks fit entendre d’affreux grincements métalliques annonciateurs de dislocation. Lise serra les dents, Santäl lui-même donnait des signes d’anxiété grandissante. Sans s’être concertés, ils pressèrent l’allure. La chanson des poutrelles allait en s’amplifiant, ajoutant ses gémissements à la vibration mélodique des câbles occupés à se rompre les uns après les autres. Cazhel traînait la semelle loin en arrière, se dévissant le cou à un rythme de plus en plus rapide. Lise n’avait plus la force de le remorquer, elle s’absorba dans la contemplation de ses pieds et concentra toute sa volonté sur un unique but : atteindre l’embranchement avant midi.
Alors que le carrefour se dessinait enfin, Santäl posa soudain sa main sur l’épaule de sa compagne, la faisant sursauter. Interdite, Lise dévisagea le garçon qui, avec une mimique outrée, lui faisait signe de se retourner. Elle obéit et poussa aussitôt un cri de découragement : profitant de leur avance obstinée, Cazhel avait fait demi-tour dans leur dos, à leur insu ! À présent, il trottait à plus d’un kilomètre de distance ; silhouette minuscule sur le long ruban de goudron, il marchait à la poursuite des Patchworks, d’un pas hésitant, mal assuré, mais il marchait…
Qu’espérait-il tenter, seul et sans arme, contre la tribu des semeurs d’abîmes ? Avait-il perdu la raison ? Croyait-il pouvoir les soumettre à main nue ?
Brusquement, elle se mordit la lèvre car elle venait juste de comprendre. La fièvre migratoire ! Cazhel avait été contaminé par les oiseaux ! Blessé, il avait mêlé son sang à celui des mouettes mutilées, il avait communié avec elles, frotté ses plaies aux leurs. Il leur avait donné la mort, elles lui avaient donné la maladie. Et maintenant, aspiré par on ne sait quel pôle magnétique, Cazhel courait vers le même but obscur que ceux qu’il avait voulu détruire. Il devenait leur frère de quête, il prenait sa place dans la colonne aveugle… Lise grelotta. Elle ne disposait plus d’aucun antidote puisque le policier, à l’encontre de toute prudence, avait jeté les carabines dans le fleuve. Il n’y avait plus qu’une solution : le rattraper et le ramener de force chez Rilk qui pourrait, lui, procéder à une injection de sérum. Elle le dit à Santäl qui secoua négativement la tête d’un air obstiné et farouche. En quelques gestes explicites, il lui fit comprendre qu’il n’était pas question pour lui d’aller récupérer Cazhel, ni de prendre des risques pour un personnage aussi déplaisant. Lise ne sut que répliquer. Sans le soutien physique du jeune muet, il était hors de question qu’elle s’opposât au policier dont la silhouette se faisait de plus en plus petite à l’horizon. Soudain, alors qu’elle essayait d’argumenter, le pont des Patchworks s’écroula sur plus d’un kilomètre…
Elle vit l’assemblage de poutres et de câbles se défaire comme au ralenti. Trois piliers se volatilisèrent en une multitude de tronçons épars et disparurent dans le gouffre de brume, entraînant à leur suite le ruban goudronné qui se tordit comme un serpent. Une gerbe d’éclaboussures titanesque monta dans les airs, crevant le brouillard à la manière d’une salve, et ils furent aspergés d’une eau gluante, mousseuse, aux relents putrides. Santäl la tira à l’écart et la força à courir vers l’embranchement qu’agitait une trémulation sourde. À présent, l’onde de choc se répandait en tous sens, communiquant ses secousses meurtrières à tous les ponts des alentours. Au nord, au sud, à l’est, des câbles cédaient, fouettant le goudron qu’ils entamaient profondément. Lise haletait, le cœur fou. Un couvre-joint sauta, lui entaillant la peau. Partout les cornières gémissaient, craquaient. Les arches et les arcs-boutants perdaient leur bel arrondi, les pylônes s’inclinaient, les culées se tassaient brusquement de plusieurs dizaines de centimètres, inclinant les tabliers de trente degrés. Lise et Santäl galopaient au milieu de ce décor en folie, fuyant les crevasses qui serpentaient sur le sol et les sifflements des filins rompus zébrant l’air telles des queues de sauriens… Un bon décamètre de chaussée disparut dans leur dos, les séparant irrémédiablement de Cazhel. Le carrefour, lieu de rencontre des poussées contraires, avait perdu son ordonnance habituelle et ses garde-fous pris d’étranges allures d’accordéon.
Santäl saisit la jeune femme par le poignet et lui désigna le hangar de Rilk, de l’autre côté du passage. La construction effeuillait ses tôles une à une, se défaisant dans un épouvantable bruit de ferraille. Ils aperçurent l’infirme qui fuyait, actionnant de toutes ses maigres forces les roues de son fauteuil d’acier. À peine avait-il quitté la bâtisse que celle-ci s’effondrait, happée par le vide. Une crevasse monstrueuse courut sur la route ; pour l’éviter, Rilk n’eut d’autre recours que de se précipiter à l’intérieur du cercle jaune où veillait toujours le malade au maillet. C’était la seule erreur à ne pas commettre, mais avant que le chimiste ait pu en avoir conscience, son crâne avait éclaté sous l’impact de la masse de carrier. Tout de suite après, l’homme au marteau entreprit de le dévorer… Lise tomba à genoux et vomit.
L’Apocalypse se déchaînait au-dessus des marécages. Chaque pont qui s’écroulait en entraînait un autre. Une mitraille de boulons criblait l’espace, hachant en plein vol les oiseaux égarés au milieu de la tourmente. Les bornes d’alerte hurlaient de tous les côtés, troupeau de sirènes devenues folles. Des geysers de boue, de lichens et de vase s’épanouissaient en floraisons nauséabondes à près d’un kilomètre de la surface. Lise vit des poissons s’écraser sur le bitume à quelques mètres d’elle. Une barre de fer la frappa entre les omoplates et, pendant quelques secondes, elle crut qu’elle ne pourrait jamais reprendre son souffle. Enfin l’orage s’éloigna, et les bruits d’écroulement se firent de plus en plus sourds. L’énorme culée du carrefour avait encaissé le déluge sans trop de mal, mais les quatre ponts qui s’y enracinaient encore quelques heures auparavant avaient disparu, ou rompu leurs amarres sur plusieurs centaines de mètres. Peu à peu, le silence reprit ses droits. Du regard la jeune femme fit alors le tour de l’horizon…
Là où s’étaient jadis dressées de magnifiques chaussées suspendues ne subsistaient plus que des squelettes mutilés, tordus. Des monstres incomplets, des treillis disloqués. Quelques piliers avaient survécu, et – quoique décapités – dressaient leurs colonnes au-dessus des eaux troubles en un défi dérisoire. Même les mouettes avaient cessé de crier. Lise se frictionna les épaules. Un simple coup d’œil lui suffit pour s’assurer qu’ils étaient, elle et Santäl, bel et bien isolés sur l’un de ces tronçons solitaires. Naufragés bloqués au sommet d’un curieux radeau vertical…
Comme elle avait conservé les jumelles, elle les porta à ses yeux et manipula la molette de réglage. Derrière eux, quelques portées demeuraient intactes ou presque, et elle observa avec un certain soulagement que les Patchworks, et même Cazhel, avaient eu la possibilité de s’en tirer. Elle s’en trouva curieusement réconfortée. Santäl lui frappa sur l’épaule et lui tendit une nouvelle ration. Elle mangea machinalement. Le soleil se couchait à l’horizon. Elle ne voulait pas réfléchir, pas encore, ne pas se demander ce qu’ils allaient devenir une fois les provisions épuisées, ne pas songer à cet abîme qui les encerclait, ne pas… Elle déglutit. Le poisson séché lui irritait la gorge. Elle pleura silencieusement. Santäl tenta de lui sourire. Il était barbouillé de poussière de rouille, de goudron et d’écume. Épaule contre épaule, ils attendirent la nuit.
*
* *
Lise rêva que quelqu’un avait oublié de fermer le robinet gigantesque alimentant le marécage et que le niveau des étangs ne cessait de monter, engloutissant progressivement le pilier dans un concert de clapotis de plus en plus net… Ce fut d’ailleurs la réalité, la proximité de ce bruit qui la tira de l’anéantissement où elle avait fini par sombrer. La lune crevait le plafond de nuages et promenait un faisceau inquisiteur sur le fouillis de poutrelles torturées des ponts voisins, ce halo blême – irréel – faisait penser à la torche d’un brancardier parcourant un champ de bataille à la recherche d’un éventuel blessé oublié dans le labyrinthe des cadavres.
À nouveau le bruit se matérialisa… très proche. Comme une succion, le déchirement baveux d’une ventouse qui se décolle. Santäl l’avait perçu, lui aussi, car Lise le vit se dresser sur un coude, l’œil en éveil. Une image un peu ridicule traversa le cerveau de la jeune femme : celle d’une foule aux pieds nus, humides de sueur, occupée à gravir le pilier naufragé au mépris de toutes les lois de la pesanteur. Elle eut un rire nerveux.
Quelques secondes plus tard, elle se sentit blêmir car le premier mollusque venait de se hisser sur le parapet dans un lent mouvement de reptation. D’autres suivirent, ligne molle et ondulante aux contours mal définis. Armée de viscères en expansion, ils entamaient la colonisation de la plate-forme avec un calme et une détermination qui faisaient dresser les cheveux sur la nuque. Lise se ressaisit au prix d’un violent effort et se rua vers la rambarde. Dans la lumière blême de la lune elle découvrit que le pilier tout entier disparaissait déjà sous la masse grouillante et caoutchouteuse des lithophages. Se chevauchant les uns les autres, ils montaient à l’assaut en vagues serrées et clapotantes, transformant le pylône soutenant le carrefour en un amalgame vertical parcouru de spasmes à la manière d’un côlon habité par un furieux transit intestinal… Il ne faisait aucun doute que cette invasion visait à prendre possession de la plate-forme présentement occupée par les deux jeunes gens. À cette seule idée, Lise fut inondée d’une mauvaise sueur glacée. Santäl était parvenu aux mêmes conclusions, car elle le vit se saisir d’une barre de fer et se ruer sur les premiers envahisseurs. Il les transperça sans trop de difficulté mais ne réussit pas à décoller leurs cadavres de l’asphalte auquel ils adhéraient. Très vite, d’autres animaux passèrent la rambarde et se soudèrent aux précédents, formant une sorte de barricade molle d’un mètre de haut. L’adolescent les assaillit avec une rare violence, frappant, malaxant, perforant, faisant voler des entrailles en tous sens… Puis les mollusques se collèrent à la barre de fer, l’alourdissant chaque seconde davantage, la rendant inefficace. Bientôt l’arme improvisée ne fut plus qu’un boudin de caoutchouc grisâtre et Santäl dut se résoudre à l’abandonner.
Lise se mordait nerveusement la lèvre inférieure. La vague gluante les encerclait peu à peu. Des quatre coins du carrefour surgissaient d’autres ventouses, puis d’autres encore qui se superposaient aux premières. Et cette muraille molle qui gagnait chaque seconde en hauteur se refermait sur eux, les bloquant au fond d’un puits vivant en constante élévation… Bientôt le grouillement les submergerait, les étoufferait, les replis muqueux gorgés de colle naturelle adhéreraient à leur chair comme un horrible linceul. Ils mourraient, étouffés sous le poids de milliers de limaces… Il fallait s’échapper, escalader les parois du puits avant qu’elles ne se rejoignent, ne se soudent, emmurant les naufragés au sein de ses profondeurs visqueuses. La jeune femme fit un pas, surmonta sa répugnance et posa la main sur la barricade parcourue de trémulations sourdes dont le faîte la dépassait maintenant d’une bonne tête. Elle crut que ses doigts étaient happés par une force invisible, un courant magnétique, que sa peau venait de se greffer à la chair grise des mollusques… Prise de panique, elle se rejeta en arrière, échappant au terrifiant pouvoir de la glu sécrétée par les muqueuses des lithophages. Lorsqu’elle se retrouva à genoux au centre du « puits », elle constata qu’elle avait la paume à vif et que l’épiderme de sa main droite était resté collé sur le dos de l’un des « envahisseurs » !
Il ne fallait plus envisager de partir à l’escalade de la barrière mouvante sous peine de subir le sort des mouches qu’emprisonne l’horrible piège d’un ruban adhésif. Santäl déchargeait sa peur dans une formidable explosion d’agressivité. S’étant procuré une nouvelle massue, il frappait et martelait au hasard, éventrant des dizaines d’animaux sans ralentir pour autant l’édification de la muraille vivante. Ce baroud d’honneur n’impressionnait d’ailleurs aucunement les lithophages dont l’empilement atteignait à présent trois mètres de haut.
Il devenait de plus en plus évident que rien n’entraverait leur avance. Avant une demi-heure, l’essaim aurait submergé la plate-forme, ensevelissant Lise et Santäl sous un matelas d’entrailles. La jeune femme sentit la panique la gagner. Elle ne voulait pas de cette mort ignominieuse, de cet enfouissement glauque aux relents de vase. L’espace d’une seconde, elle se demanda si elle parviendrait à convaincre son compagnon de l’assommer afin qu’elle ne vît pas le puits resserrer sur elle ses parois convulsives… Mais Santäl la regardait, l’œil fou, vitreux, muré dans une folie destructrice alimentée par une peur sans cesse plus grande. Il finit par lâcher sa barre de fer et leva les yeux au ciel, dans une attitude d’imploration pathétique. Comme pour répondre à son interrogation muette, un éclair magnésique illumina la nuit… Stupéfaite, Lise regarda s’épanouir sur le fond noir du ciel une étrange floraison d’étincelles digne du meilleur feu d’artifice. La fusée brasilla une longue minute, noyant le paysage sous sa lumière dure, puis l’obscurité revint, plus noire que jamais. Lise se frotta les paupières, éblouie. Une myriade de points douloureux dansaient sur sa rétine. Avant qu’elle ait pu ouvrir la bouche, une nouvelle fusée incendiait les nuages. Cette fois elle distingua nettement une silhouette pansue suspendue dans les airs, juste au-dessus du pilier. Un ballon dirigeable ! Immédiatement elle songea aux pirates, mais elle était prête à tout pour échapper à l’étreinte mortelle des lithophages, y compris à l’esclavage et à la prostitution. Elle donna une bourrade à son compagnon, lui désigna l’aérostat, et lui commanda de remuer les bras pour signaler leur présence. Elle-même se dépouilla de sa chemise et, seins nus, entreprit d’agiter frénétiquement ce pavillon de détresse improvisé… Quelque chose tomba sur eux, qu’ils identifièrent ensuite comme une corde à nœuds. Maintenant il convenait de faire vite. Le « puits » n’était plus qu’un tunnel vertical de faible section, bientôt il se réduirait encore, passant des proportions du pipeline à celles d’un simple tuyau. Santäl assura le filin autour de son bras, fit signe à la jeune femme de s’accrocher à ses épaules… Lise hésita. L’adolescent dégoulinait de sueur, mais d’autre part elle avait toujours souffert du vertige, et l’idée de se retrouver seule au bout d’une corde à un kilomètre au-dessus des marécages faisait monter dans ses jambes des mollesses annonciatrices de syncope. Sans plus réfléchir, elle se jeta au cou de Santäl et noua ses mains dans la nuque du jeune homme. Le filin se tendit, une secousse douloureuse les arracha du sol… Le ballon prenait de l’altitude. Elle vit défiler les parois dangereusement mouvantes du tunnel de mollusques dont la horde achevait sa jonction et elle eut la conviction qu’elle ne pourrait pas lui échapper. Le magma grisâtre allait se refermer, se souder, là, dans quelques secondes, l’emmurant en plein vol.
Par bonheur il n’en fut rien et elle se retrouva subitement à l’air libre, quelque part dans le vide et l’obscurité. La corde oscillait atrocement comme si elle allait se décrocher d’une seconde à l’autre. Le vent sifflait, assaillant sa peau nue de la morsure de mille aiguilles. Ses seins frottaient contre le torse de l’adolescent, s’imprégnant de sa sueur, et elle sentit les premiers assauts d’une irrépressible angoisse lui fouailler l’estomac. Elle serra les dents. Si une crise de terreur s’emparait d’elle dans l’instant qui allait suivre, elle avait peu de chances d’y échapper. Au prix d’un effort considérable, elle noua ses jambes sur les reins de Santäl de manière à pouvoir tenir son buste à l’écart de tout contact. Le vent finit heureusement par sécher leurs épidermes et elle put bientôt adopter une position moins acrobatique. À présent ils grelottaient tous deux, la peau hérissée de chair de poule. L’aérostat filait dans la nuit, au hasard des bourrasques. Enfin, après un temps inappréciable, Lise devina qu’un treuil les halait doucement vers la nacelle d’osier. Elle se demanda quelle nouvelle épreuve les attendait là-haut puis décida qu’après l’épisode des lithophages rien ne pourrait plus la surprendre…
À ce moment une lampe-tempête apparut, brandie au-dessus de la nacelle. Une tête poupine et moustachue la suivait de près. Celle de Mathias Mikofsky… Ils étaient sauvés.