Prisonniers des ogres
La porte franchie, ils se retrouvèrent sur une vaste place dallée de marbre blanc. Une sorte de forum comme il y en avait à Rome, dans l’Antiquité. De colossales statues de bronze la bordaient.
— C’est désert, s’étonna le chien bleu. Où sont les habitants ?
— Il est tôt ; peut-être se lèvent-ils tard ? suggéra Peggy Sue.
— Entrons dans l’une de ces demeures, proposa Sébastian, nous demanderons de l’aide. Après tout nous sommes munis d’un sauf-conduit qui nous autorise à rencontrer le roi.
— Tu veux dire un faux sauf-conduit ! ricana le chien. Ne commence pas à te prendre pour un ambassadeur, ou tu finiras la tête sur le billot[17].
Ils entrèrent dans une villa bordée de hautes colonnes et qui ressemblait davantage à un temple grec qu’à une maison. Les murs étaient en marbre blanc. Les paravents de laque, les poteries, la vaisselle d’or abandonnée sur les tables témoignaient d’une richesse insolente. De belles statues de marbre jalonnaient les couloirs, mais, comme le reste, elles étaient engluées de poussière et de toiles d’araignée. Les murs et le sol étaient couverts de fresques représentant des combats de gladiateurs.
« On se croirait à Rome, au temps de César, songea Peggy. Cela rappelle ces villas patriciennes où logeaient les sénateurs. »
Tout était magnifique, mais à l’abandon. Un silence étrange régnait sur les lieux.
— Ou la maison a été désertée par ses occupants, ou personne ne se soucie plus d’y faire le ménage depuis dix ans, remarqua Sébastian en fronçant les sourcils.
Des instruments de musique, des livres, avaient été jetés en vrac au pied d’une bibliothèque. Un peu partout, de la nourriture achevait de se gâter dans les assiettes, comme si les convives s’étaient levés de table au beau milieu du repas. Les compotiers débordaient de fruits tavelés qui répandaient une odeur sure.
Sur un plat d’or, une douzaine de poulets rôtis se décomposaient. Certains d’entre eux portaient des marques de morsures… On avait de toute évidence commencé à les grignoter sans trouver le temps d’aller plus loin.
Le chien bleu s’approcha d’une fenêtre. Les rues étaient désertes, elles aussi, et la ville silencieuse. Les façades blanches, quoique majestueuses, respiraient la désolation.
— C’est ça, le quartier des riches ? murmura l’animal. Une vraie cité fantôme ! À première vue, on n’a pas l’air d’y rigoler beaucoup plus que dans la zone empoisonnée !
Peggy hocha la tête, pourtant ici on n’apercevait aucune ruine, et la moindre bâtisse croulait sous l’opulence de son architecture. Dehors ce n’étaient que statues triomphantes dressées sur des piédestaux dorés, portiques à colonnes, fontaines à jets d’eau multiples.
« On se croirait bel et bien dans une ville fantôme », se dit-elle.
— Il n’y a pas de crevasses, observa Sébastian. Vous avez vu ? Ni dans les murs ni sur le sol. La Dévoreuse n’a pas ses entrées ici.
— Pourquoi viendrait-elle ? siffla le chien bleu, puisqu’elle peut trouver ce qu’elle cherche dans le quartier pauvre ! Les gens d’ici disposent d’ouvriers et d’esclaves pour boucher les lézardes dès qu’il s’en ouvre une. Ce n’est pas difficile. Dès qu’une fissure apparaît, on y déverse des tonnes de cailloux, et le tour est joué. Alors la bête des souterrains va se fournir là où c’est plus facile…
Peggy Sue jeta de rapides coups d’œil dans les pièces avoisinantes. Elle y découvrit des enfants vêtus de toges coupées dans un beau tissu immaculé. Ils dormaient sur des lits encombrés de coussins de soie. Aucun d’entre eux n’était enfermé dans une cage d’acier, et les murs de leur chambre ne présentaient pas de lézardes.
— Peu importe, soupira Sébastian, nous ne sommes pas là pour nous promener, localisons le palais royal et finissons-en !
Ils traversèrent une salle de banquet aux tables surchargées de nourriture gâtée. Sur un sofa de velours rouge, une femme fixait le plafond, les yeux grands ouverts. Elle portait une robe de patricienne en soie fine qui dissimulait mal son corps squelettique. Peggy s’approcha d’elle et constata avec surprise que l’inconnue n’avait guère plus d’une vingtaine d’années, cependant l’extrême maigreur qui creusait son visage lui donnait l’aspect d’une vieille femme abîmée dans un rêve infini.
— Ça ne va pas, Madame ? interrogea la jeune fille. Vous avez besoin d’aide ?
L’inconnue sortit de son engourdissement. Tournant la tête avec lassitude, elle posa son regard sur Peggy Sue.
— Je me sens faible, dit-elle d’une voix timide, je n’ai rien mangé depuis si longtemps.
Peggy fronça les sourcils. Comment pouvait-on mourir de faim au milieu d’un tel gâchis de nourriture ?
— Aidez-moi, gémit la femme en se relevant sur un coude, donnez-moi votre main.
Peggy Sue, croyant qu’on attendait d’elle un appui, obtempéra. À peine avait-elle posé les doigts sur l’épaule de la femme maigre que celle-ci lui mordit le poignet comme si elle voulait prélever sur ce bras un morceau de chair. Peggy poussa un cri de douleur et se dégagea, rejetant la démente sur le lit.
— Non ! supplia celle-ci, ne partez pas. Vous avez bon goût, revenez. Je vous achète votre bras, je suis riche, je vous en donnerai un bon prix.
Elle s’était dressée en titubant, les mains tendues dans une mimique de supplication.
— Restez, dit-elle, je possède un élixir magique, il vous anesthésiera pendant que je mangerai votre bras, vous ne sentirez rien, je vous le jure. Un bras, seulement un bras, et vous serez riche à jamais ! Je vous donnerai une pleine cassette de pièces d’or.
Sébastian, indigné, la gifla d’un revers de la main, l’expédiant cul par-dessus tête à l’autre bout de la salle.
— Filons d’ici, lança Peggy, nous voilà tombés dans un asile de fous !
Abandonnant la démente, ils traversèrent les couloirs, cherchant la porte de sortie. À plusieurs reprises ils butèrent sur des convives assoupis qui présentaient tous les signes d’un amaigrissement anormal et se languissaient, le regard perdu dans le vague. Abattus, dolents, ils semblaient en proie à une incompréhensible maladie du sommeil. Tout autour d’eux on remarquait des jarres pleines d’un vin qui avait tourné au vinaigre, ou des gigots sur lesquels festoyaient des bataillons de mouches.
— Je n’y comprends rien, grommela le chien bleu, ils prétendent mourir de faim alors qu’ils sont entourés de victuailles qu’ils ont laissées pourrir ! C’est une histoire de dingues !
En quittant la villa, ils poussèrent un profond soupir de soulagement. Toutefois, un peu plus loin, la salle basse d’une taverne leur offrit un spectacle analogue. Des hommes émaciés y sommeillaient, la tête dans les mains, indifférents aux grognements des chiens errants attirés par les senteurs musquées des rôtis gâtés.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? interrogea Sébastian.
— Je ne sais pas, avoua Peggy, je vais consulter les notes que m’a laissées Servallon. Son écriture est si difficile à déchiffrer que j’avais renoncé. Et puis j’étais trop préoccupée à l’idée de traverser la prison. Asseyons-nous près de cette fontaine, je vais regarder ça de près.
Pendant qu’elle parcourait les feuillets, les sourcils froncés, Sébastian et le chien bleu s’appliquèrent à monter la garde, mais personne ne s’étonna de leur présence.
— Ils se fichent bien que nous soyons là, observa le chien bleu. En fait, ils se sentent tellement en sécurité qu’il n’y a même pas de soldats dans les rues.
— Je crois que j’ai compris, annonça enfin Peggy Sue. D’après ce que raconte Servallon, si les gens sont dans cet état, c’est à cause de la délicieuse gourmandise.
— La « délicieuse gourmandise » ? s’étonna Sebastian. De quoi s’agit-il encore ?
— D’une espèce de drogue, expliqua la jeune fille. Tous les habitants des quartiers riches s’y adonnent, ils en ont fait un véritable style de vie. À l’origine on l’absorbait comme un tranquillisant, pour oublier la menace de la Dévoreuse, puis l’usage s’en est répandu, et bientôt plus personne n’a été en mesure de s’en passer. C’est ce qui arrive avec les drogues. On croit qu’on les contrôle, alors qu’en réalité ce sont elles qui vous réduisent en esclavage.
— C’est pour cela qu’ils dépérissent ? interrogea le chien bleu.
— Oui. La délicieuse gourmandise vous procure une sensation de bonheur inimaginable. C’est comme si vous participiez au banquet des dieux. Votre langue découvre des arômes qui n’existent nulle part ailleurs, vos papilles gustatives subissent l’assaut de saveurs qui vous amènent au comble de la béatitude tant elles sont violentes. Mais cette drogue a deux inconvénients… d’abord elle n’a aucun pouvoir nutritif, si bien qu’en l’avalant on n’engloutit que du vent, ensuite…
— Ensuite ?
— …ensuite elle attire sur vous une étrange malédiction. Lorsqu’on en devient dépendant, les aliments ordinaires prennent un goût de cendre froide. Dès qu’on mord dans une cuisse de poulet, on a l’impression de mâchonner de vieux mégots. Quand on porte une coupe de vin à ses lèvres, on s’aperçoit qu’elle a la « saveur » du pipi de chat. C’est une malédiction affreuse qui vous empêche de vous alimenter et vous condamne au dépérissement. Voilà pourquoi nous avons vu tant d’aliments abandonnés sur les tables. Ceux qui ont essayé d’y goûter n’ont pas pu dépasser la première bouchée.
— Allons ! trancha Sébastian, aucune drogue connue ne possède de tels effets secondaires. Si cette malédiction existe, c’est parce que la délicieuse gourmandise provient d’une opération entachée de magie !
— C’est vrai, admit Peggy, Servallon explique dans ces papiers que la délicieuse gourmandise est un « cadeau » de la Dévoreuse.
En prononçant ces mots, elle regarda craintivement par-dessus son épaule, comme si la bête des souterrains risquait de l’entendre.
— Le souffle qui s’échappe des crevasses, expliqua-t-elle dans un murmure. Tout vient de lui. Dans cette zone, il n’est pas empoisonné. Il s’élève vers le ciel et, au contact des nuages, provoque d’étranges chutes de neige. C’est cette neige que les marchands de drogue servent en sorbet à ceux qui désirent connaître l’illumination de la délicieuse gourmandise. Ils tiennent leur commerce sur une montagne, aux abords de la ville. Cette colline est toute lézardée, comme une vieille potiche chinoise.
— Qu’importe ! s’impatienta Sébastian. Nous ne sommes pas là pour pleurer sur les malheurs des riches seigneurs de Kromosa. Rendons-nous au palais, nous avons assez perdu de temps !
Peggy rangea les notes du scribe dans sa poche.
Le silence des rues était oppressant. Dans les boutiques, les tavernes, les ateliers, régnait la même atmosphère de langueur maladive. Les clients et les ouvriers se déplaçaient au ralenti, presque dans un rêve, ébauchaient des gestes qui demeuraient en suspens. Un écrivain public, installé sous les arcades du forum, fixait son encrier comme s’il allait soudain se transformer en tortue et partir en promenade. Seuls les enfants en bas âge semblaient en bonne forme physique. Poupins, les joues rouges, ils déambulaient au milieu de la foule fantomatique en chuchotant et riant sous cape, de peur, peut-être, de réveiller les adultes qui les entouraient. Ce contraste avait quelque chose d’irréel.
— Il est évident qu’ils ne craignent pas de se faire enlever, eux, ricana le chien bleu.
Peggy se sentit bientôt mal à l’aise tant les rues lui paraissaient peuplées de spectres. Elle se demanda si ces créatures aux visages émaciés, aux tendons apparents, ne s’étaient pas échappées d’un cimetière aux tombes mal scellées. Sébastian zigzaguait entre les groupes de somnambules, évitant de les toucher.
— Mais pourquoi n’émigrent-ils pas ? murmura-t-il sans avoir conscience qu’il pensait à haute voix.
— Leurs richesses sont ici, répondit Peggy, et puis la drogue les tient enchaînés. S’ils allaient ailleurs, ils en seraient privés. Servallon prétend que le roi lui-même ne dédaigne pas cette pratique et qu’il soigne ses éternels coups de cafard en se goinfrant de sorbets magiques.
Ils se trouvaient à présent au pied d’un monumental escalier de marbre flanqué de statues d’or. Chacune des sculptures représentait le roi Walner paré d’attributs guerriers. Peggy Sue fut frappée par l’expression chafouine du monarque qu’on avait vainement tenté d’embellir. C’était un adolescent monté en graine, à la lippe pendante et au front proéminent. Ses membres, d’une finesse de lévrier, trahissaient son appartenance à un clan aristocratique au sang raréfié dont les princes, comme les pharaons, se mariaient avec leur sœur afin de préserver la « pureté » de leur lignée.
Des soldats en armes montaient la garde au bas des marches, sanglés dans une cuirasse dorée.
— Les guerriers ont l’air éveillés, observa Sébastian. Seraient-ils allergiques à la drogue ?
— Le règlement des cohortes est très strict, murmura Peggy Sue, les soldats drogués sont mis à mort.
Le garçon tira de l’étui de cuir confié par Massalia le faux sauf-conduit qui faisait d’eux des ambassadeurs terriens, et il s’approcha d’un légionnaire. L’homme renifla avec mauvaise humeur en examinant le parchemin. Le jeune homme voulut expliquer la raison de leur présence, mais le militaire lui coupa aussitôt la parole.
— Le roi n’est pas là, dit-il grossièrement, essayez de voir Ranuck, le grand vizir. Il vous recevra peut-être, s’il a réussi à se réveiller ce matin !
Peggy fut étonnée d’un tel manque de réserve chez un membre de la garde royale. Il était visible que les militaires ne respectaient plus leur souverain et se considéraient d’ores et déjà au-dessus des lois. C’était de mauvais augure !
Renonçant à discuter, Sébastian se lança à l’assaut de l’escalier de marbre blanc. Les gardes postés en faction les regardaient du coin de l’œil, avec une insolence non dissimulée. La plupart arboraient des tenues négligées, des armures incomplètes ou ternies. Quelques-uns s’appuyaient sur leur bouclier, dans une pose qui n’avait rien de réglementaire.
— Je n’aime pas ça, chuchota le chien bleu. À mon avis, votre Walner est un fantoche. La ville est tombée dans les pattes des militaires. Croyez-vous que quelqu’un possède encore assez d’autorité sur eux pour leur ordonner d’aller attaquer la bête des souterrains ?
— Voyons toujours ce Ranuck, souffla Peggy qui partageait l’avis du petit animal.
Il faisait frais à l’intérieur du palais, mais de nombreux courtisans étaient effondrés sur des divans autour des bassins et des jets d’eau, comme frappés par une épouvantable torpeur. Tous étaient d’une maigreur squelettique, et leurs yeux brûlaient de fièvre. Une odeur de vinaigre montait des coupes de vin abandonnées sur les dessertes. Une servante emportait à la hâte un porcelet farci auquel personne n’avait touché.
— S’ils ne peuvent rien manger, ils doivent mourir en quelques semaines, observa Sébastian.
— Je n’ai pas dit qu’ils ne pouvaient rien manger, corrigea Peggy dans un murmure gêné, certains se sont acclimatés au goût de cendre des aliments et se forcent à les avaler pour survivre… d’autres ont choisi des solutions plus étranges. C’est du moins ce que raconte Servallon. Mais il reste plutôt discret sur ce point. J’avoue ne pas avoir compris… Il parle par allusions. On dirait qu’il a peur de dire la vérité. Cela m’inquiète.
Elle s’interrompit au passage d’un valet.
Tout à coup, un homme à la barbe huileuse sortit de derrière une tenture. Il était affublé d’une longue robe de soie noire brodée d’or et empestait le parfum. Des rubis avaient été enchâssés dans ses narines, et ses ongles étaient recouverts d’une pellicule d’or.
— Je suis Ranuck, le grand vizir, annonça-t-il d’une voix grave, on m’a prévenu de votre arrivée. Que puis-je pour vous ?
Il saisit d’une main dodue le pli que lui tendait Sébastian, examina le sauf-conduit et se caressa la barbe.
— C’est fort gênant, murmura-t-il sur un ton de confidence. Sa Majesté, notre bien-aimé roi Walner, est absente. Elle s’est rendue sur la montagne pour soigner ses nerfs. Je dois vous présenter à elle. Je sais que vous êtes célèbres, mais tourner un film sur Kandarta est une entreprise délicate… Je ne puis vous accorder cette autorisation à la légère. Il y a la question d’argent, bien sûr et…
Il se tut et fit mine de réfléchir en continuant à caresser sa barbe aux mèches huileuses torsadées.
— Je ne vois qu’un seul moyen, dit-il enfin, il faut que nous nous rendions au camp royal, sur la montagne des délices, et que nous obtenions un ordre signé de la main du roi. Vous lui exposerez votre projet de vive voix. Sur Kandarta, nous n’avons plus de cinémas depuis longtemps, mais nous nous souvenons de ce dont il s’agit…
Peggy Sue et Sébastian échangèrent un clin d’œil d’intelligence. Sur une terrasse élevée, de l’autre côté des jardins, ils venaient d’apercevoir la courbe d’une formidable arbalète actionnée par des treuils. Ranuck surprit le regard des deux amis et poussa un soupir.
— Une arme symbolique, fit-il avec nonchalance, sa flèche est tellement mangée de rouille qu’elle se briserait sous le choc de la corde, mais nous l’exhibons, comme si de rien n’était, pour ne pas affoler les partisans de ce mode de surveillance. Le général Massalia fait partie des acharnés de l’autodéfense. Il s’imagine pouvoir partir en guerre contre la bête des souterrains… ce qui, à mon avis, est une absurdité. La Dévoreuse – comme la surnomment irrespectueusement les gens du peuple – n’est pas hostile. Nous bénéficions de ses bienfaits. Somme toute, nous en retirons plus d’avantages que d’inconvénients. Massalia, comme tous les militaires, ne rêve que plaies et bosses. Il voudrait devenir un héros, sauver la planète… Sauver Kandarta ! Mais de quel danger, grand dieu ?
Il avait prononcé ces derniers mots avec un mépris amusé, comme s’il jugeait cette précaution inutile et, somme toute, un peu naïve.
— Mais vous devez être épuisés ! s’exclama-t-il en saisissant Peggy Sue par le bras. Venez donc partager mon repas, ensuite nous préparerons notre départ pour la montagne des délices.
Les adolescents se laissèrent entraîner. Ils avaient grand faim. Les efforts accomplis au cours des derniers jours avaient allumé en eux un appétit d’ogre.
— Passons dans la salle à manger, dit le grand vizir en claquant dans ses mains.
Aussitôt une armée de serviteurs en tabliers de cuir se précipita sur les traces des convives. Ranuck conduisit les visiteurs dans une salle de marbre noir dépourvue d’ouvertures sur l’extérieur. C’était une sorte de cabinet particulier, une rotonde bordée de colonnades qu’éclairaient des torches fichées dans des supports de cuivre. L’endroit dégageait une atmosphère inquiétante. Sebastian et Peggy Sue hésitèrent sur le seuil, aveuglés par la pénombre. Le garçon dut faire un effort pour descendre les quatre marches qui conduisaient au sein de l’enclave obscure. Les dalles étaient couvertes de tapis écarlates, et des tentures rouges tombaient du plafond. Une table de pierre noire occupait le centre de la salle. C’était un meuble monumental qu’on avait dû récupérer dans quelque temple, et Peggy Sue lui trouva l’allure d’un autel conçu pour les sacrifices humains. Des chaises capitonnées de velours cramoisi entouraient la table. Il y en avait une dizaine. Déjà une servante disposait des couteaux, des fourchettes qu’elle tirait d’un coffret de cuir. Ranuck prit place, invitant les visiteurs à en faire autant. Peggy Sue déposa le chien bleu sur une chaise et s’assit. Pour se donner une contenance, elle ramassa le couteau posé devant elle et en éprouva le fil sur son pouce. C’était une arme redoutable, un scalpel tout droit sorti d’une salle de chirurgie et qui paraissait déplacé sur une table de banquet. L’adolescente serra les dents, en alerte. Cette salle noire, isolée, avait à ses yeux quelque chose de menaçant. Elle faisait penser à la chapelle secrète d’un culte interdit ou honteux. Un endroit suspect. On avait refermé les lourdes portes d’ébène, et seule la lumière des torches éclairait à présent les convives, allumant des scintillements sur les lames des coutelas. Obéissant à un signe de Ranuck, les servantes s’empressèrent de nouer au cou des invités de grandes serviettes rouges qui ressemblaient à des bavoirs pour adultes. Le grand vizir fit de même, et, saisissant son couteau et sa fourchette, il posa les coudes sur la table. Peggy se sentait de moins en moins à l’aise, elle venait de repérer à la surface du bloc de pierre des sillons de drainage évoquant ceux qu’on trouve d’ordinaire sur les autels sacrificiels.
— Je pense que vous n’avez jamais encore goûté à la délicieuse gourmandise, dit Ranuck sur le ton de la conversation mondaine. Si vous décidez de vous y adonner pendant notre séjour à la montagne, sachez que vous vous exposerez à certains désagréments quotidiens.
— La viande qui prend le goût de vieux mégots ? hasarda Peggy Sue.
— Oui, confirma le vizir, c’est l’une des sanctions principales. Si l’on n’aime ni les mégots ni la cendre froide (et encore moins le pipi de chat !), il devient difficile de s’alimenter correctement. C’est ce qui explique le délabrement physique de beaucoup de gens à Kromosa. Certains arrivent à vaincre leur répugnance et à se nourrir d’aliments au goût atroce, mais ils sont rares. Pour ma part, je n’y suis jamais parvenu.
— Vous vous adonnez à la drogue des montagnes ? Cette neige dont on fait des sorbets ? s’étonna Sébastian. Pourtant vous semblez en bonne santé.
Le vizir sourit. La lueur des torches allumait des reflets rouges sur sa trogne.
— C’est que j’ai choisi la seconde solution, expliqua-t-il avec fatuité ; il existe une viande qui ne prend pas le goût du vieux mégot lorsqu’on la mâche. Oui, une viande, une seule.
— Laquelle ? demanda Peggy Sue, craignant d’avoir déjà deviné la réponse.
— La chair humaine, répondit Ranuck. La chair humaine, à condition de la manger vivante, c’est-à-dire sur un humain en bonne santé, et qui ne risque pas de mourir pendant l’opération.
— C’est affreux, siffla l’adolescente, vous vous comportez comme un cannibale !
— Pas du tout ! protesta Ranuck avec un gros rire indulgent. Les cannibales dévorent les gens contre leur gré, moi je loue les services de personnes qui acceptent de me laisser prélever une partie de leur anatomie en échange d’une forte somme d’argent.
— Quoi ? explosa Peggy. Vous prétendez que des gens acceptent de se laisser dévorer ? Qu’ils se vendent à la tranche ou au kilo ?
— Bien sûr, ils se battent même par dizaines à la porte du palais pour bénéficier de cette faveur, car je les paye bien, très bien. Et qu’est-ce qu’un bras ou une jambe en regard d’une cassette pleine d’or qui vous permettra de vivre riche jusqu’à la fin de votre vie ? Je n’ai aucun mal à les recruter, ils viennent d’eux-mêmes, ils supplient mes cuisiniers de les choisir.
— Vos cuisiniers…, répéta Peggy Sue, atterrée.
— Le terme est impropre, admit Ranuck, puisqu’il ne s’agit nullement de faire cuire ces pauvres gens. Après un « casting » très strict, et une visite médicale, on se contente de les savonner et de les plonger dans un bain bouillant parfumé aux aromates, cela afin d’amollir leur chair. Ensuite on leur remet le montant de la prime : de l’or, des bijoux, parfois une petite parcelle de terre, et on les amène ici… de leur plein gré, je le souligne. Nous n’acceptons que les adultes, bien sûr. Trop de gens essayaient de nous vendre leurs enfants, je me suis élevé contre ce genre de pratiques, je suis un homme profondément moral, voyez-vous.
Peggy Sue dut faire un effort prodigieux pour ravaler sa colère. Très décontracté, Ranuck claqua des doigts. Une tenture rouge s’écarta, livrant le passage à une jeune fille. Elle avait la peau blanche et grasse, les cuisses fortes, les bras dodus. Peggy supposa qu’elle n’avait guère plus de vingt ans. Un valet saisit la nouvelle venue par la main et la conduisit à la table où il la fit s’étendre.
— Au menu, aujourd’hui, claironna-t-il, Ranya, qui vient d’avoir dix-neuf ans. Elle a été classée n°1 au « casting » de ce matin.
La jeune fille se laissa faire mollement. Elle paraissait en état second.
— Elle est anesthésiée, expliqua le vizir, elle conservera toute sa conscience mais ne sentira rien. Le médecin de la Cour lui a fait absorber un breuvage qui l’insensibilise. Lorsque nous aurons fini, il soignera la plaie.
— C’est répugnant ! protesta Peggy.
— Non, corrigea Ranuck, ce qui est répugnant c’est de manger de la viande qui a le goût du mégot. Qu’avez-vous contre cette belle cuisse rosée ? Ne la trouvez-vous pas appétissante ? Elle sent le thym, la coriandre. Vous n’êtes pas obligés de participer, rassurez-vous, mais je tenais à vous informer, à vous prouver qu’il est possible de tourner la « malédiction des vieux mégots ».
— Qu’en savez-vous ? dit Peggy. C’est peut-être justement cela, la malédiction ? L’obligation de se nourrir de chair humaine ! De dévorer ses semblables comme un sauvage, de devenir à son tour un monstre ? Vous ne comprenez pas que la Dévoreuse vous a tendu un piège ? En contraignant les hommes à s’entredévorer, elle diminue d’autant le nombre de ses ennemis ! Elle vous a berné…
Ranuck haussa les épaules.
— Ma chère, vos discussions philosophiques ne parviendront pas à me couper l’appétit. Si vous ne souffrez pas de la faim, laissez-moi au moins combler la mienne.
Et, d’un geste sec, il planta sa fourchette dans la cuisse de Ranya qui demeura impassible. Sébastian esquissa un geste de menace, mais Ranuck l’arrêta d’un claquement de langue.
— Allons, jeune homme, pas de scandale. Dix de mes gardes vous tiennent en joue derrière cette tenture, je suppose que vous ne voulez pas finir criblé de flèches ?
Il avait commencé à découper la chair au-dessous de la hanche. Ranya demeurait impassible. Et même, elle souriait, abîmée dans un rêve intérieur.
— Ce type d’alimentation implique une bonne connaissance de l’anatomie, commenta Ranuck, pas question de cisailler une artère d’un coup de couteau maladroit. Je ne veux pas la mort de cette gamine, que diable ! Pour qui me prenez-vous, pour un assassin ?
Peggy Sue détourna la tête.
L’horrible cérémonie s’éternisait, ponctuée de soupirs gourmands. Enfin Ranuck claqua dans ses mains.
— Appelez le chirurgien, ordonna-t-il. J’ai fini, qu’on recouse le gros bobo de cette charmante enfant. Elle pourra revenir si elle le désire, sa chair était excellente.
Il repoussa sa chaise et se leva. Une servante vint nettoyer à l’aide d’un linge humide ses mains et son visage.
— Et maintenant une bonne sieste, déclara-t-il joyeusement, rien de tel pour se fabriquer du lard. Je vais donner des ordres pour qu’on prépare la caravane et qu’on vous serve des nourritures plus… classiques !
Il paraissait heureux de sa plaisanterie.
Ranya sortit, soutenue par deux valets. Au moment de franchir la porte, elle reprit conscience et tint à esquisser une révérence, pour remercier son bienfaiteur.
— Avais-je bon goût, seigneur ? s’enquit-elle d’une voix tremblante d’espoir.
— Mais oui, mais oui, chère petite, fit Ranuck d’un ton bon enfant. Je suis très satisfait. Tu as mérité ta récompense.
Il prit congé à son tour, laissant Peggy et Sébastian face à face.
— J’en aurais bien mangé, moi, de cette Ranya, fit le chien bleu d’un ton boudeur, mais personne ne m’a demandé mon avis !