La prison de l’épouvante

 

— Voilà, annonça Servallon en désignant un horrible bâtiment au fond d’une impasse. Vous vous trouvez devant l’ancienne prison royale de Kromosa. Sous le règne du roi Oton IV, on y exécuta des milliers de sorciers appartenant à la confrérie des compagnons de la pieuvre. À cette époque-là, les seigneurs de Kandarta ne s’étaient pas encore compromis avec la bête. Les choses ont bien changé depuis.

 

Peggy Sue et ses amis levèrent la tête pour examiner l’affreuse bâtisse percée de meurtrières. Il était tard et ils étaient fatigués. Ils avaient dû attendre la halte du soir pour quitter les fuyards sans trop éveiller l’attention.

Servallon remit à Peggy un parchemin sur lequel il avait tracé un plan détaillé de la prison.

— Surtout, ne vous arrêtez pas, recommanda-t-il. Je n’ai aucune idée de ce qui vous attend à l’intérieur. Traversez les quartiers de détention[12] sans regarder derrière vous, et cherchez la cour, là où les bourreaux tranchaient les têtes, jadis. Personne n’a mis les pieds ici depuis deux siècles. Pas même les compagnons de la pieuvre. Au fond de la cour, vous verrez une porte, c’est la sortie. Je vous souhaite bonne chance… Vous en aurez besoin. Si vous réussissez à émerger de ce piège, vous serez à deux pas du palais royal.

Peggy le remercia ; le vieil homme s’enfuit en rasant les murs.

— On y va ? s’enquit Sebastian, la main posée sur l’énorme porte mangée par la lèpre du temps. Tu es sûre de ton coup ?

— Non, avoua la jeune fille. Mais nous n’avions pas le choix, et Servallon m’a affirmé qu’il n’existait nul autre moyen d’atteindre le palais royal. Si nous avions commis l’erreur de nous approcher du grand mur les sentinelles nous auraient criblés de flèches. Elles ont ordre de tuer tous ceux qui essayent de sortir du quartier empoisonné.

— D’accord, alors en avant !

 

Le jeune homme poussa la porte dont les gonds rouillés hurlèrent.

— Ça empeste le rat ! s’exclama le chien bleu en glissant son museau dans l’entrebâillement. Ils doivent être aussi gros que des chats !

— Faisons vite, souffla Peggy Sue. D’après le plan, la cour est au bout du couloir principal.

Les trois amis s’élancèrent, retenant leur souffle. À l’intérieur du bâtiment, tout était noir et rongé par la rouille. Grilles et barreaux s’émiettaient. Un coup de pied suffisait à les faire tomber en poussière. Sebastian eut de la peine à dénicher une barre de fer assez solide pour constituer un gourdin acceptable.

Ayant traversé la bâtisse au pas de course, ils aboutirent devant une porte d’acier que le garçon enfonça de l’épaule.

De l’autre côté s’étendait la cour des exécutions.

— C’est… c’est gigantesque ! haleta Peggy. Je ne pensais pas que ça occupait tant de place…

Sebastian et le chien bleu s’immobilisèrent à l’orée du champ de souffrance.

— C’est vaste, ricana l’animal. On pourrait y construire six cathédrales sans qu’elles soient à l’étroit.

 

Peggy Sue hésita. À coup sûr, personne ne devait aimer se hasarder entre ces quatre murs tant l’endroit était sinistre !

— Ça doit bien mesurer un kilomètre de long, grogna Sebastian. C’est une vraie prairie, pas une simple cour ! Je voyais ça beaucoup plus petit.

Une forêt de potences se dressait des deux côtés de la route. Les gibets[13] avaient été construits au moyen de piliers massifs, enracinés dans le sol et conçus pour supporter chacun deux douzaines de pendus. Leurs nœuds coulants, centenaires, avaient perdu l’apparence du chanvre pour prendre celle de la peau de serpent. Dans la lueur crépusculaire, on avait la sensation que des tentacules se balançaient aux poutres transversales, des tentacules en attente de gibier.

— Drôle de camping, souffla le chien bleu. Comptez pas sur moi pour allumer un feu de camp et chanter en grattant la guitare…

— Junius Servallon m’a raconté qu’ici les anciens rois de Kromosa ont fait trancher la tête à plus de trois cent mille sorciers lors de la grande révolte des magiciens, en l’an 37 de l’ère du Crapaud, expliqua Peggy Sue.

— C’est un paysage d’une autre époque, murmura Sebastian. Il ne faut pas se laisser effrayer. Tout ça remonte à une époque barbare aujourd’hui révolue. Dans ce temps-là, on brûlait les sorcières pour un oui pour un non… ça ne se fait plus de nos jours.

— Ça ne se fait plus chez nous, corrigea le chien bleu, ici j’en suis beaucoup moins certain.

— Allons, insista le garçon, un peu de cran ! Il suffit de se dire qu’il s’agit d’une espèce de musée… ou d’un ancien champ de bataille… rien de plus.

Peggy aurait voulu partager son optimisme, hélas, d’autres instruments de supplice encombraient la lande. Derrière les potences se dressaient des billots avec leurs haches rouillées plantées à la verticale. Tout autour, la terre était d’un brun rougeâtre. À force de boire le sang des condamnés, elle avait fini par changer de teinte.

— D’accord, soupira Peggy, allons-y puisqu’il n’existe pas d’autre route pour atteindre le palais royal.

« Il y a eu trop de morts, pensa-t-elle, la terre a bu l’âme des sorciers avec leur sang. Le sol est une éponge gorgée de haine. À chaque pas j’appuierai sur cette éponge… et un peu de leur colère jaillira sous mes semelles. »

Elle faillit demander à Sébastian de renoncer. Elle savait pourtant que c’était inutile, il n’y avait pas d’autre route pour se rendre au palais et actionner l’arbalète géante. Le garçon perçut son hésitation.

— Tu as peur ? murmura-t-il.

— Oui, souffla la jeune fille. Même le plus endurci des compagnons de la pieuvre ne se risquerait pas sur un tel territoire.

— Nous n’avons pas le choix.

— Je sais.

— Alors il faut galoper droit devant nous, fit Sébastian d’une voix sourde.

Il brandit son gourdin en poussant un cri de guerre, le fit tournoyer au-dessus de sa tête pour assurer sa prise, puis le posa sur son épaule. Comme tous les garçons, il aimait manipuler les armes et se donner des allures de guerrier.

— Allons-y, décida-t-il en prenant un air fanfaron.

 

À regret, Peggy se mit en marche. Ses souliers s’enfonçaient dans la terre.

« Si les choses tournent mal, songea-t-elle, il ne sera pas facile de courir. »

Le jour continuait à baisser… les potences paraissaient peintes en noir. Le vent agitait leurs nœuds coulants. Sébastian serra les dents.

 

L’avance des trois amis réveilla les corbeaux perchés sur les gibets. Leurs ailes se mirent à bruire. Sébastian agita son gourdin pour les dissuader de s’approcher. Bien qu’il ne voulût pas le montrer à Peggy Sue, il avait peur lui aussi. Se penchant, il inspecta les abords du chemin. Il grommela : ce qu’il avait pris pour des cailloux se révélait un amoncellement de crânes empilés de manière à former un muret qui s’étirait tout au long de la route. Le mur comportait des milliers de crânes. Les têtes des squelettes semblaient suivre du « regard » les déplacements des jeunes intrus.

— Les pierres, souffla à cet instant Peggy Sue, tu as vu ? Ce sont des…

Elle avait la voix qui tremblait et la paume des mains moite. Le jeune homme ne répondit pas. Qu’aurait-il pu dire ?

— Allons, fit le chien bleu, il s’agit de vieux os éparpillés. Pas de quoi en faire une histoire. Si je déniche un beau tibia, je l’emporterai pour le grignoter en prenant mon temps. N’oubliez pas que je suis expert en ossements, et je puis vous assurer que tout ce que nous voyons là est bon à manger ! Cette cour est en fait un vrai supermarché pour les chiens !

 

Ils parcoururent une centaine de mètres sous le regard vide des têtes de morts entassées. Le vent qui se levait faisait grincer les poutres des gibets.

— Servallon m’a raconté que, à l’époque de la guerre contre les magiciens, la prison grouillait de monde, murmura Peggy. Des escouades entières de bourreaux y officiaient en permanence, se relayant pour trancher la tête des sorciers ou les brûler sur des bûchers.

— Tu n’as rien de plus drôle à raconter ? protesta le chien bleu. J’ai le poil qui se dresse sur l’échine ! Bon sang, si tu continues comme ça je serai mort de peur avant d’avant parcouru la moitié du chemin.

— D’accord, fit Sebastian, ne nous affolons pas. Il s’agit de vieilles légendes. De toute façon il ne fait pas encore nuit. Les fantômes sortent uniquement la nuit, c’est bien connu.

 

Peggy Sue s’agenouilla pour examiner le sol. Tout de suite, elle remarqua un frémissement anormal dans les fougères, comme si quelque chose rampait à l’abri des mauvaises herbes et des ronces. Un animal ? Elle en doutait. L’ancien scribe l’avait prévenue que les squelettes des condamnés avaient pour habitude d’arracher l’épiderme des intrus pour tenter d’en recouvrir leurs pauvres os dénudés.

« Ils sont pitoyables, avait expliqué le vieil homme, il faut les voir écorcher leurs victimes afin de se fabriquer des vêtements en peau humaine. Ils endossent ensuite ces défroques pour se donner l’illusion de posséder un corps. Bien sûr, ces costumes se désagrègent vite, et tout est à recommencer ! Oui, les squelettes sont émouvants dans leur désir de redevenir des hommes. Mais ils sont surtout dangereux, très dangereux. »

 

Sébastian serra sa main moite sur le manche du gourdin. Les fougères remuaient toujours.

— En tout cas, moi je ne risque rien, ricana le chien bleu. Aucun squelette digne de ce nom ne voudrait s’habiller d’une peau de chien !

Peggy Sue crut repérer une luisance ivoirine entre les feuilles, comme en produirait une tête de mort brillant au soleil. Mais peut-être s’agissait-il d’un caillou poli par l’usure, ou d’un morceau de marbre ?

La luminosité était si médiocre qu’il devenait difficile d’émettre une hypothèse. Il fallait toutefois se garder des pièges de la raison raisonneuse. À trop vouloir se rassurer, on finissait par se jeter la tête la première dans la gueule du loup.

 

Peggy rassembla son courage et effleura l’épaule de Sébastian pour lui signifier qu’on pouvait repartir. À cet instant, le nœud coulant d’une potence frôla la joue du garçon. Le chanvre décoloré et durci par les ans lui râpa l’oreille, comme s’il était animé d’une vie propre. Peggy Sue fit un bond de côté. Le mouvement de la corde ne lui avait pas échappé.

— Tu as vu ? hoqueta-t-elle, le nœud coulant, il a essayé de t’attraper !

— Mais non, murmura le jeune homme d’une voix blanche, c’était le vent.

— Pas du tout, insista Peggy, c’était de la sorcellerie. Le vent souffle dans l’autre sens. La corde a bel et bien essayé de te capturer. Il faut marcher au milieu de la route pour se tenir le plus loin possible des potences. Peut-être devrais-tu allumer une torche ?

— Tu n’as pas peur que cela signale notre présence aux sentinelles postées sur les remparts du grand mur ? fit remarquer le jeune homme. Elles pourraient être tentées de nous expédier une volée de flèches. Ici, nous sommes à découvert.

— Si, tu as raison, ce n’était pas une bonne idée, mieux vaut marcher dans le noir.

 

Un bruit résonna derrière eux. Tournant la tête, les trois amis virent que les crânes constituant le muret s’éboulaient les uns à la suite des autres, pour former un tas compact au milieu du chemin. Encore une fois il pouvait s’agir d’un simple méfait de la bourrasque, pourtant ils n’y croyaient pas.

« Ils se rassemblent afin de nous poursuivre », pensa Peggy tandis que la panique montait en elle.

 

Elle avança à grandes enjambées, les mollets raidis par la peur. Dans son sillage les têtes osseuses des squelettes roulaient au ralenti, telles des boules de pétanque. De temps à autre elles perdaient quelques dents, ou une mâchoire, mais ces petits inconvénients ne les décidaient nullement à ralentir.

— Le chemin est en pente, hasarda le chien bleu. Peut-être s’agit-il d’un éboulement naturel ?

— Tu crois à ce que tu dis ? grogna Sébastian.

— Non, avoua l’animal. En fait, j’ai envie de me mettre à galoper ventre à terre.

— Nous n’y arriverons jamais, gémit Peggy Sue, vous rendez-vous compte que nous n’avons même pas encore atteint le milieu de la cour ?

— Ne te retourne pas ! ordonna Sébastian. Il s’agit peut-être d’une illusion…

— Tu crois ?

— Je n’en sais rien…

 

Incapable de résister, Peggy regarda par-dessus son épaule pour suivre la progression des crânes. La meute continuait à rouler en désordre et les têtes s’entrechoquaient, produisant un son creux de soupières malmenées. Que se passerait-il quand les têtes d’os les auraient rattrapés ? Se mettraient-elles à leur mordre les chevilles ?

— Grimpons sur un échafaud, haleta Sébastian, il faut se mettre hors de portée au plus vite.

 

Peggy Sue prit le chien bleu dans ses bras et courut vers une estrade supportant un billot. Elle y grimpa, les jambes tremblantes. Sébastian l’imita. Les trois amis se couchèrent sur le ventre, côte à côte, scrutant l’obscurité. Au bout d’une minute, ils entendirent le bruit des crânes heurtant les piliers de l’estrade. Comme ils avaient pris trop de vitesse, ils se brisèrent tous en même temps dans un vacarme de potiches volant en miettes.

— Un peu plus et ils nous rattrapaient, murmura Peggy Sue en essuyant la sueur qui coulait sur son front. Ils nous auraient dévoré la chair des pieds, j’en suis sûre.

Sébastian émit un claquement de langue pour lui signifier de se taire. La lune se levait, gros disque cendreux dont l’aspect n’était pas sans rappeler celui d’un gâteau moisi.

— Là-bas, chuchota le jeune homme, sur la gauche. Il y a quelque chose qui bouge.

Peggy plissa les paupières. La lumière pâle de la lune trouant les nuages éclairait une scène cauchemardesque qui lui couvrit les bras de chair de poule.

Cinq squelettes agenouillés malaxaient la boue du sol entre leurs doigts cliquetants. Tels des sculpteurs, ils utilisaient cette glaise pour s’enduire mutuellement, recouvrant leurs vieux os d’une couche terreuse qui, en séchant, prendrait peu à peu la consistance d’une poterie d’argile. Ils travaillaient avec une obstination fiévreuse à se transformer en statues de boue, comme s’il était urgent de soustraire leurs pauvres articulations émiettées à la morsure du vent nocturne.

— Les squelettes ont toujours froid, souffla Peggy, Servallon me l’a dit. Ils ne rêvent que de se procurer une nouvelle enveloppe. S’ils nous aperçoivent, ils nous arracheront la peau pour s’en faire un costume.

Le chien bleu poussa un jappement d’effroi et se blottit contre sa maîtresse.

— On ne peut pas rester là, se plaignit celle-ci, nous sommes trop exposés. Ils vont finir par nous repérer.

Soudain, elle aurait voulu pouvoir s’enfermer à double tour dans un coffre-fort.

— Il y a, paraît-il, un refuge sur la droite, insista-t-elle. Ça figure sur le plan. Une remise où les bourreaux entreposaient jadis leurs haches. On y trouvera de quoi faire du feu. Si l’on pouvait s’y boucler en attendant le jour.

— D’accord, dit Sébastian, mais il va falloir trotter. Je vois que nos amis les squelettes viennent dans notre direction.

Le chien bleu émit un couinement de terreur et sauta à bas de l’estrade. Sébastian le suivit en brandissant son gourdin. Les statues boueuses qu’étaient devenus les squelettes se dandinaient, comme si elles craignaient, en dérapant, d’éparpiller leurs osselets. Ces précautions de vieille dame rhumatisante étaient assez cocasses, mais les bonshommes de boue, eux, n’en demeuraient pas moins angoissants. À leurs gestes précipités on devinait qu’ils avaient détecté la présence d’une enveloppe plus chaude qu’un simple manteau de glaise. Ils désiraient ardemment la chair de ces adolescents imprudents. Ils voulaient l’arracher du bout de leurs doigts pour la draper autour de leurs pauvres os minés par le froid. Oh ! oui, ils voulaient sentir sur eux la chaleur de cette peau fraîchement écorchée. Elle seule serait capable d’éveiller une étincelle de réconfort au tréfonds de leurs ossements désertés par la moelle. On ne pouvait pas leur refuser cela, n’est-ce pas ? Ils étaient si vieux, si démunis ? Après tout, il s’agissait simplement de leur faire l’aumône… Ce n’est pas drôle d’être un squelette, on passe son temps à éparpiller ses phalanges, on a tout le temps froid… On se démantibule…

 

Ils avançaient, les mains tendues.

Peggy Sue titubait dans la nuit. Elle savait que les squelettes frileux s’acharneraient sur elle, car sa peau de fille, très douce, serait pour eux un véritable trésor. Elle croyait déjà sentir les mains de ses poursuivants se poser sur ses épaules !

Les créatures de boue avançaient de plus en plus vite, et la glaise dont elles étaient formées s’effritait, dévoilant les courbes ivoirines de leur charpente osseuse.

La jeune fille dérapa et tomba à genoux. Sans perdre de temps, Sébastian leva son gourdin et frappa de plein fouet l’un des squelettes qui s’approchait. Le macabre revenant s’éparpilla dans un geyser de boue et d’osselets.

— Lève-toi ! hurla le garçon à l’adresse de son amie, mais lève-toi donc !

Il fit tournoyer sa barre de fer au-dessus de sa tête pour effrayer les spectres d’os, mais ceux-ci n’y prêtèrent aucune attention. Le chien bleu, dominant sa peur, s’était jeté lui aussi dans la bataille. Il mordait tibias et péronés à belles dents.

Peggy Sue se redressa et reprit sa course zigzagante. Déjà un second squelette s’approchait. Sa main se posa sur l’épaule de l’adolescente, mais la glaise dont ses doigts étaient enduits l’empêcha d’assurer sa prise. Peggy poussa un cri et bondit en avant.

Sébastian abattit à nouveau sa matraque. Le crâne du revenant explosa dans un geyser d’argile.

 

— Un arbre ! hurla soudain Peggy, là, il y a un arbre !

— Grimpons dedans ! commanda Sébastian, les squelettes sont trop maladroits pour nous imiter.

La jeune fille prit le chien bleu sous son bras et, s’aidant de sa seule main libre, se suspendit aux ramures les plus basses. Elle entreprit ensuite de s’élever dans le lacis des branchages du mieux possible, ce qui s’avéra difficile. Elle haletait, son cœur cognait contre ses côtes.

À quatre mètres au-dessus du sol, l’arbre se divisait en deux maîtresses branches parallèles qui s’élevaient vers le ciel. Peggy se laissa tomber à la fourche de ces piliers. En bas, les squelettes boueux s’agitaient, hésitant à entreprendre l’escalade. Sébastian, qui avait rejoint l’adolescente, comprit que les créatures avaient peur de perdre l’équilibre et de s’éparpiller en tombant. Une fois démantelés, il leur serait difficile de se reconstituer.

— On va attendre le jour, souffla le garçon, le soleil séchera la glaise dont ils sont enduits. Quand elle durcira, ils se retrouveront paralysés. Il faudra en profiter pour mettre les voiles.

Peggy Sue hocha la tête sans dire un mot. Elle serra le chien bleu contre elle et le gratta entre les oreilles.

— C’est à vous dégoûter d’aimer les os ! grogna le petit animal en jetant un coup d’œil furieux aux squelettes qui se dandinaient au pied de l’arbre.

 

Sébastian avait fermé les yeux. Ses bras et ses cuisses étaient parcourus de crampes dues aux efforts qu’il venait de fournir. Il bâilla, en proie à une irrésistible envie de dormir. Redevenu humain, il avait perdu une bonne partie de sa résistance d’antan. Désormais, lorsqu’il présumait de ses forces, il tombait dans un sommeil profond comme la mort, et dont rien ne pouvait le tirer. Quand cela se produisait, il était inutile de le secouer ou de lui hurler aux oreilles pour tenter de le réveiller, il restait là, plus inerte qu’un bloc de pierre, et cela jusqu’à ce qu’il ait recouvré son énergie. C’était un peu embêtant, toutefois, sans ces temps de récupération il aurait été privé de sa force herculéenne.

 

En bas, les squelettes piétinaient en griffant l’écorce du bout de leurs phalanges coniques.

 

Peggy mourait de soif. Dans sa position, il lui était impossible d’atteindre la gourde qui pendait sur les reins de Sebastian, et elle n’osait bouger de peur de perdre l’équilibre. En outre, le garçon dormait de ce sommeil bizarre qui l’assaillait désormais chaque fois qu’il fournissait un gros effort ; il ne fallait donc pas espérer le réveiller. Peggy lança la main au hasard dans la masse des branchages, espérant saisir un fruit. En s’élevant le long du tronc, il lui avait semblé entrapercevoir les boules rouges d’une multitude de pommes sauvages. Les fruits seraient acides, mais il lui suffirait d’une bouchée pour s’en désaltérer.

Sa main fouillait toujours dans l’entrelacs des brindilles quand quelque chose lui mordit le pouce. Peggy eut le temps de sentir le contour d’une petite bouche aux lèvres froides, puis celui d’une double rangée de dents minuscules. Elle laissa échapper un cri de douleur et retira sa main.

Ainsi l’arbre hébergeait des rongeurs ! Des écureuils peut-être ? Un rayon de lune lui permit de distinguer la forme arrondie d’une pomme suspendue à la croisée de deux branches. Mais cette pomme avait des yeux et… une bouche !

Avec un frisson d’épouvante, Peggy comprit alors que le fruit était en réalité une petite tête ! Une tête réduite dont la bouche s’ouvrait en grimaçant sur un fouillis de dents pointues ! L’arbre était plein de ces fruits dont les mâchoires claquaient avec un bruit de piège à rat.

— Sebastian ! appela Peggy, bon sang, réveille-toi ! Il se passe quelque chose…

Mais le garçon resta prisonnier du sommeil. L’adolescente eut beau lui expédier un coup de pied, il se contenta de grogner en bavant une bulle de salive.

Peggy voulut cueillir la tête qui l’avait mordue pour la rejeter au loin, mais le fruit poussa un rugissement qui la fit reculer. À présent qu’elle y voyait mieux, la jeune fille se rendait compte qu’elle se trouvait en présence de dizaines de pommes vivantes. De vilains tubercules à visage humain. Chaque pomme présentait une physionomie différente, avec ses yeux furibonds, sa bouche ourlée de crocs pointus. Elles claquaient des dents avec gourmandise, comme si elles mouraient de faim.

— Quelles horribles petites choses ! haleta le chien bleu. On dirait qu’elles ont l’habitude de manger ceux qui veulent les cueillir… c’est le monde à l’envers !

Alors qu’elle tentait de casser une branche pour s’en faire un gourdin, Peggy vit que plusieurs fruits avaient incliné le rameau qui les soutenait pour se rapprocher de Sebastian… et le mordre pendant qu’il était inconscient !

Prisonnier de son sommeil comateux, le garçon ne sentait nullement le contact des bouches minuscules qui lui déchiraient la peau, et il demeurait affaissé, offert, tandis que les têtes suspendues aux ramifications des branches allaient et venaient, tel le balancier d’une pendule, lui arrachant à chaque passage un nouveau lambeau de chair.

— Sebastian ! hurla Peggy. Réveille-toi ! Elles vont te dévorer vif !

Elle savait que son cri était inutile. Son bâton à la main, elle essaya de repousser les fruits, mais ceux-ci s’écartèrent d’elle en lui crachant au visage.

Il lui sembla que les têtes miniatures percevaient sa peur et se mettaient à ricaner.

— Laissez-nous tranquilles ! leur cria-t-elle. Nous ne sommes pas responsables de vos malheurs… Nous n’avions jamais mis les pieds ici avant aujourd’hui !

Il fallait que Sébastian se réveille avant d’être dévoré pendant son sommeil. Il était si profondément endormi qu’il ne souffrait même pas des morsures répétées des fruits démoniaques. « C’est comme s’il était anesthésié ! » songea Peggy avec désespoir.

 

Les pommes revinrent à l’assaut, mordant les mains et les poignets de l’adolescente. Le chien bleu essaya de les broyer entre ses mâchoires, mais leur goût était si affreux qu’il vomit !

Peggy Sue esquissa des moulinets avec son bâton.

Un bruissement inquiétant parcourut l’arbre fantastique. Les têtes réduites s’agitaient en tous sens, faisant danser les branches. Bien qu’aucun vent ne soufflât, la ramure frémissait tel le mât d’un navire pris dans la tempête. Peggy fouilla le lacis des branches de la pointe de son gourdin. Elle réussit à toucher l’une des « pommes » qui éclata.

Les têtes réduites remuèrent de plus belle, et toute la ramure gémit, prise d’une sorte de tremblement frénétique.

Peggy aurait pu sauter. Mais sauter, c’était se jeter dans les bras des squelettes qui piétinaient au pied de l’arbre, bien décidés à lui arracher la peau. Difficile de savoir ce qui était le plus dangereux…

 

Elle gifla le garçon sans obtenir la moindre réaction. Pendant ce temps, les pommes endiablées ne cessaient de mordre le jeune homme endormi, réduisant ses vêtements en lambeaux.

— Heureusement qu’elles ont de toutes petites bouches, haleta le chien bleu, de cette manière les blessures ne sont pas trop graves.

— Oui, objecta Peggy, mais elles sont très nombreuses, comme les piranhas ! À force de multiplier les coups de dents, elles vont éplucher Sébastian jusqu’à l’os.

Si seulement il avait pu se réveiller !

— Hé ! cria soudain le chien, les squelettes se sont enfin lassés d’attendre, ils ont fichu le camp ! On peut sauter sur le sol !

Peggy jeta un coup d’œil en bas pour s’assurer de la chose. Le chien bleu avait raison. Il n’y avait plus personne au bas de l’arbre ; les squelettes boueux avaient rebroussé chemin. C’était le moment ou jamais de prendre la fuite.

Aussitôt, elle essaya de pousser Sébastian pour le faire tomber de l’arbre, mais, avant de s’endormir, il avait pris la précaution de refermer ses bras autour du tronc. Sa force était telle que Peggy Sue était incapable de desserrer l’étau que formaient les mains jointes de son ami. « Autant essayer de briser un cercle d’acier ! » soupira-t-elle. Bien sûr, elle aurait pu se sauver avec le chien bleu, mais il était pour elle hors de question d’abandonner Sébastian au piège du sommeil. Elle devait rester là pour le protéger, pour l’empêcher d’être dévoré ! Si elle sautait à terre, les pommes diaboliques se rueraient sur le pauvre garçon pour l’éplucher jusqu’à l’os.

 

L’adolescente gémit. Les petites têtes blafardes sautillaient dans le vide ; la jeune fille voyait leurs visages passer et repasser devant ses yeux en un méchant carrousel. Ces masques rabougris suaient la haine et la malice. Une joie mauvaise semblait les illuminer de l’intérieur, comme ces citrouilles creuses qu’on éclaire au moyen d’une bougie à l’occasion de Halloween. Elles se succédaient, blêmes ou jaunes, s’approchant ou reculant dans un froissement de branches en folie.

À présent l’arbre craquait comme un parquet malmené par une troupe de danseurs.

Peggy Sue poussa un soupir douloureux. Les pommes, folles de rage, menaient une sarabande infernale. Elle dut se protéger le visage derrière son bras levé pour échapper aux mille morsures des têtes réduites.

 

Enfin, Sébastian se décida à ouvrir les yeux. Il bâilla et parut surpris de se découvrir juché sur un pommier.

— Hé, marmonna-t-il, qu’est-ce qu’on fiche là ?

Puis il prit conscience qu’il avait dormi, et il découvrit les morsures constellant ses épaules.

— Hé ! mais je suis blessé… balbutia-t-il bêtement.

— Il faut descendre, hurla Peggy, ne cherche pas à comprendre ! Saute, je t’expliquerai plus tard.

 

Le garçon s’exécuta sans discuter.

Une fois à terre, les trois amis s’orientèrent pour tenter de localiser la casemate où ils pourraient se barricader en attendant le jour.

À plusieurs reprises, les potences firent siffler les lassos de leurs nœuds coulants dans leur direction, mais ils surent les éviter d’un habile saut de côté. Sébastian, maintenant qu’il avait dormi, était comme neuf, prêt à affronter les épreuves physiques les plus pénibles… et cela durerait jusqu’à ce que la fatigue le fauche encore une fois, le plongeant dans l’inconscience.

« Un jour je m’endormirai au beau milieu d’une bataille, pensait-il de plus en plus souvent, je me coucherai sur le sol, là, dans le fracas des épées. Je me roulerai en boule, et je n’aspirerai plus qu’à dormir… dormir. Alors mes ennemis se rapprocheront et me mettront à mort sans que j’en aie conscience. Ils me tailleront en pièces pendant que je ronflerai, et mon sang fusera par mille blessures sans que la douleur parvienne à me réveiller. Oui, c’est ainsi que cela finira. Un jour… »

 

Les morsures des pommes maléfiques ne le faisaient presque pas souffrir. Il était prêt à parier qu’elles se refermeraient très vite.

Toutefois, il devinait qu’en s’endormant il avait mis Peggy Sue dans une situation difficile, et il en concevait une grande honte. Il avait vu les pommes grimaçantes en sautant de l’arbre. Quel combat avait dû livrer la jeune fille pour le protéger pendant qu’il dérivait sur le lac des songes ! Il n’osait le lui demander.

 

— Là, devant, cria soudain l’adolescente, le refuge !

La lune avait surgi d’une trouée des nuages, éclairant les murailles lépreuses d’une tour rudimentaire, dépourvue de créneaux et de meurtrières. Une sorte de boîte aveugle, munie, au ras du sol, d’une lourde porte cloutée.

La réserve… c’était bien l’ancienne réserve où les bourreaux entreposaient jadis leurs outils de « travail ».

Peggy posa la main sur la porte cloutée et se rua, l’épaule en avant, priant pour que le battant ne soit pas verrouillé. La porte céda dans un hurlement de gonds, et la jeune fille bascula dans l’obscurité d’une salle empestant la moisissure.

Sebastian la rejoignit et s’empressa de refermer le battant. Ses doigts détectèrent la présence de deux puissants loquets ; il les poussa. Cette précaution prise, il fouilla dans sa ceinture à la recherche de la boîte à lumière que leur avait confiée Zabrok, le maître de guerre.

C’était un simple coffret de cuivre qui, lorsqu’on l’ouvrait, laissait échapper un halo verdâtre dont la lumière dessinait alors un cercle de trois mètres de rayon. Ce tour de magie élémentaire fonctionnait pendant trois heures, après quoi il fallait refermer le coffret un jour entier.

 

La luminescence verdâtre coula entre les doigts du garçon pour former une flaque sur le sol, mais l’espace interne de la tour était bien trop vaste pour que le lumignon puisse l’éclairer dans sa totalité.

— Pourvu qu’aucun autre piège ne se cache ici, grommela Sebastian. Si un quelconque ennemi se dissimule dans les ténèbres, nous ne le verrons pas avant qu’il soit sur nous.

Les trois compagnons se rapprochèrent de la petite flamme verte brûlant au centre de la boîte de cuivre.

Peggy Sue avait les yeux dilatés par l’inquiétude. D’une main distraite, elle massait les ecchymoses marbrant ses chevilles.

— La Dévoreuse, répéta-t-elle. Elle sait que nous sommes venus aider son pire ennemi, Massalia. Elle va tout faire pour nous éliminer.

Elle se coucha dans la poussière et se recroquevilla en chien de fusil. Sebastian se cala contre le mur dont les aspérités lui entraient dans les omoplates. Il avait la conviction que des choses menaçantes se cachaient dans le noir.

 

La Bête des souterrains
titlepage.xhtml
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Brussolo,Serge-[Peggy Sue et les Fantomes-06]La Bete des souterrains(2004).French.ebook.AlexandriZ_split_032.html