La ville empoisonnée
Sébastian tira sur les suspentes pour tenter de corriger la dérive du parachute. Les lanières bouclées sur son sternum lui sciaient les épaules. Par-dessus tout, il avait peur que Peggy Sue finisse par succomber à une crampe et lâche prise. En effet, aucune courroie de sécurité ne retenait la jeune fille suspendue à son cou.
Peggy ne savait plus depuis combien de temps elle était accrochée au parachute que le vent s’amusait à promener au-dessus de la campagne. Ses mains, serrées autour des épaules du garçon, s’engourdissaient. Elle savait que Sébastian se cramponnait à elle, lui aussi, mais, à force de contracter ses muscles, il se fatiguait. Si cela durait, il finirait par avoir une crampe.
Soudain, au sortir d’un nuage, elle vit se profiler les contours d’une cité.
— C’est Kromosa ! la cité royale, cria-t-elle. Je la reconnais grâce aux illustrations du guide. Nous avons eu de la chance, le vent nous a emmenés là où nous devions aller !
Sous les pieds des adolescents, la ville étalait son paysage crevassé. De profondes lézardes craquelaient les rues, ouvrant des fosses entre les maisons. De ces lézardes s’élevait une jolie fumée qui ondulait dans la brise.
« Le guide dit qu’il s’agit de l’haleine de la bête des souterrains, songea Peggy. Elle la rejette par les fissures du sol pour empoisonner les humains. Elle est si opaque qu’elle peut cacher la lumière du soleil et installer la nuit en plein jour, comme les cendres d’une éruption volcanique. »
Elle savait que les habitants de Kromosa avaient l’habitude de fuir ces zones toxiques. On prétendait qu’aucune fleur ne poussait dans les quartiers où stagnait l’haleine de la Dévoreuse. Les arbres devenaient blêmes, et leurs fruits tombaient en poussière dès qu’on les touchait. Le guide n’était pas avare d’anecdotes horribles à ce sujet, et Peggy Sue appréhendait le moment où il faudrait se poser.
« Le nuage bleu bouge au gré du vent, disait le livre. Il se déplace au long des rues. Tout ce qu’il touche est aussitôt gommé. Les dessins des tapis s’effacent, les tableaux reprennent leur aspect primitif de toile blanche. Rien ne résiste à ce contact maléfique. On a vu des livres se changer en paquets de feuilles vierges en l’espace de trois heures. Même les cheveux des enfants deviennent gris à son contact. »
Peggy Sue se pencha davantage pour essayer de suivre les mouvements de la fumée suintant des crevasses.
« On dirait une pieuvre, songea-t-elle. Chacun de ses tentacules se déroule au long d’une rue. »
— Ça ressemble à de la nuit liquide, fit le chien bleu qui, lui aussi, observait le phénomène. Une inondation de nuit…
— C’est exactement ça, confirma l’adolescente. Quand on est submergé par la fumée bleue, on n’y voit plus grand-chose.
Cette malédiction condamnait des quartiers entiers à mener une existence faite de galopades et de lamentations. Une foule hagarde peuplait ces rues enfumées. Certains fuyaient ventre à terre à l’approche du brouillard empoisonné. Ceux-là s’étaient fait un devoir d’échapper au contact de la nuit artificielle dispensée par la Dévoreuse, on les surnommait « les fuyards ». Mais la majorité avait renoncé et planté là ses ballots, ses charrettes, pour finir par s’installer dans les maisons qui, à force de changer trop souvent d’occupants, n’appartenaient plus à personne.
— On ne peut pas déménager tous les jours, soupiraient les femmes, c’est impossible. Guetter l’approche de la fumée bleue puis s’enfuir, le sac sur le dos, un gosse sous chaque bras, non. Ce n’est pas une vie. Une famille ne peut pas vivre sans une maison, sans une rue où elle a ses habitudes.
Ayant renoncé à la fuite perpétuelle, ils restaient là, essayant de retenir leur respiration quand le souffle de la Dévoreuse les enveloppait de sa vapeur empoisonnée. Emmitouflés de couvertures, de chiffons, ils feignaient de ne pas remarquer les cheveux des gosses qui grisonnaient. Et l’haleine de la Bête passait, effaçant les livres, les images, obscurcissant le soleil aux heures les plus chaudes de la journée. Les chats blanchissaient à leur tour, et les rats, et les souris…
Peggy avait appris toutes ces choses en lisant le guide de Zabrok. Beaucoup de ces histoires avaient probablement été enjolivées ; il n’en restait pas moins qu’elles reposaient sur un fond de vérité.
Sébastian tira une nouvelle fois sur les sangles. Le vent lui déformait le visage. Il partageait les craintes de ses amis. À présent, il distinguait sous ses pieds les anciens quartiers dévastés par les vapeurs toxiques. Des rues entières avaient blanchi à leur contact. Les maisons, à force de baigner dans ces fumigations, ressemblaient à des falaises de craie.
Il pesa sur les courroies avec l’espoir de trouver une zone dégagée propice à un atterrissage. Il ne tenait pas à s’embrocher sur une girouette ou une vieille antenne de télé. L’idéal aurait été de localiser une place, un square, mais le vent l’emportait, ne lui laissant aucune possibilité de diriger le parachute à sa convenance. Il sentit que les courants aériens les soulevaient, pour les emporter loin de la cité, vers les montagnes.
« Le pire, ce serait de tomber dans une crevasse ! pensa-t-il, nous serions avalés par la Dévoreuse ! »
Un oiseau noir passa au-dessus de sa tête, luttant contre les courants aériens. Il paraissait affolé, comme si l’odeur de la bête des souterrains l’avertissait de sa mort prochaine. Sébastian le vit se débattre dans le vent sans parvenir à modifier sa course. Aspiré comme par une bouche invisible, l’oiseau descendait toujours, se rapprochant du sol. Son faible poids ne lui permettait pas de résister au trou d’air creusé par l’aspiration des crevasses.
Insensiblement, il se rapprochait de la terre. Peggy Sue l’aperçut qui entrait malgré lui dans les volutes du brouillard bleu. Elle crut entendre un pépiement étranglé, puis l’oiseau tomba en tournoyant. Ses plumes étaient devenues blanches. Au terme de sa chute, il fut avalé par l’une des lézardes zébrant la rue.
« Quelle horreur ! se dit la jeune fille, c’est comme si la crevasse venait de le manger… Pourvu qu’il ne nous arrive pas la même chose. »
Cette perspective la couvrit d’une sueur glacée, et elle se demanda s’ils étaient assez lourds pour résister à l’aspiration montant du ventre de la planète.
Ils perdirent de l’altitude, mais échappèrent aux courants qui les poussaient vers les montagnes comme la tempête drosse un navire sur les récifs. Maintenant, les toits pointus se rapprochaient, forêt de dômes et de tours hérissés de girouettes. Kromosa avait l’air sortie du Moyen Age. Sébastian distinguait des coupoles dorées, des temples surchargés de statues.
— Nous sommes aspirés ! aboya le chien bleu. Vous ne sentez pas ce courant d’air ?
Peggy Sue baissa les yeux. Elle avait, elle aussi, l’impression de se trouver dans la ligne de mire d’un aspirateur géant. Elle repéra une faille qui semblait ricaner. Son zigzag béant dessinait un sourire de requin en travers du trottoir.
« Elle va nous avaler ! » pensa-t-elle avec horreur.
L’espace d’une seconde, elle s’imagina, dégringolant au fond du gouffre, toujours plus bas, à travers des kilomètres de tunnels jusqu’à la caverne où se recroquevillait la Dévoreuse depuis l’aube des temps.
Elle plia les genoux pour se préparer au choc. Sébastian ne contrôlait plus leur chute.
Pour échapper au courant d’aspiration, le jeune homme eut l’idée de peser sur les suspentes et de gigoter comme un fou. Le stratagème fonctionna. La corolle de toile gonflée dériva vers la gauche, échappant in extremis à l’horrible appétit de la crevasse.
« Nous allons nous écraser », se dit Peggy Sue en constatant que le parachute tombait maintenant à une vitesse folle. Elle serra les dents, ses pieds heurtèrent les tuiles d’un toit. Elle entendit des poutres craquer, un pan de maçonnerie s’effondrer. Elle finit par traverser un plancher pourri et se retrouva suspendue à deux mètres du sol à l’intérieur d’un entrepôt désaffecté.
Les sangles s’étaient emmêlées dans les poutres, arrêtant leur chute, mais les trois amis restèrent ligotés par les courroies, se balançant comme des pendus oubliés sur un gibet. Le choc les avait étourdis. Le chien bleu couinait, pris en sandwich entre la jeune fille et le garçon. Peggy Sue suffoquait car les lanières lui écrasaient la poitrine.
— Où sommes-nous ? demanda Sébastian en se massant la tête.
— Au beau milieu de la zone empoisonnée, expliqua la jeune fille, nous ne pouvions tomber plus mal. Des fumées bleues s’échappent par les crevasses des rues. Il va falloir sortir de ce ghetto au plus vite et ne pas oublier de prendre les cachets de contrepoison que nous a donnés Zabrok.
Après avoir beaucoup gigoté, Sébastian réussit à tirer son couteau pour cisailler les lanières. Ils tombèrent au milieu des gravats.
Sans attendre, Peggy tituba jusqu’à la porte de l’entrepôt. Là, elle écarquilla les yeux. Dehors il faisait presque nuit, une nuit bleuâtre qui donnait aux façades un aspect de cité fantôme. L’air empestait la poudre brûlée, comme après un feu d’artifice ; ça piquait les yeux et la gorge. Des flambeaux brûlaient, fichés au-dessus des portes, mais leurs flammes grésillaient en produisant une lumière timide. Les sons eux-mêmes se propageaient avec difficulté, comme amortis par ce brouillard malodorant.
La rue offrait une perspective désolée de bâtiments en ruine. Des chats décolorés, d’une blancheur de spectre, y erraient, ouvrant des yeux rouges. Peggy aperçut un homme recouvert de bandages, telle une momie, qui se déplaçait dans les décombres d’un ancien palais. Elle lui adressa un signe amical, mais l’inconnu prit la fuite.
— Un pharaon échappé de son sarcophage ? s’étonna le chien bleu. Ramsès II, peut-être ?
— Non, fit Peggy Sue, je pense que les gens du coin s’habillent ainsi pour se protéger de l’acidité de l’air.
Sébastian poussa un soupir et se décida à quitter l’entrepôt. La nuit lui piquait les yeux, des démangeaisons désagréables parcouraient sa peau. Peggy Sue se grattait furieusement, assaillie par mille picotements.
— J’ai l’impression d’avoir été aspergé de poil à gratter ! pesta le chien bleu en se mordant l’arrière-train.
— Avalons les cachets, décida Peggy.
La fausse nuit du brouillard empoisonné les enveloppait, soulevant de minuscules cloques sur leur épiderme. Un peu plus loin, ils croisèrent une nouvelle momie qui détala à leur approche.
— Hé ! Vous, les jeunes… lança une voix dans leur dos.
La jeune fille pivota. Un vieil homme se tenait sur le seuil d’une petite maison à demi écroulée. Il était recouvert de bandelettes ; seul son visage demeurait visible.
— C’est vous qui venez de tomber du ciel ? interrogea-t-il. Entrez chez moi. Vous ne gagnerez rien à traîner dans les rues quand la brume empoisonnée s’y promène, si vous vous obstinez, votre peau partira en lambeaux.
— Vraiment ? s’étonna Peggy Sue.
— Oui, fit le vieux, si vous tenez à marcher dans le brouillard, il faut vous envelopper de bandelettes, ou vous enduire de graisse, sinon vous vous retrouverez plus épluchés qu’une pomme de terre sous le couteau d’un cuisinier.
Ils entrèrent dans la masure du vieil homme ; un taudis qu’éclairait une lampe à huile posée sur une écritoire.
— Je me nomme Junius Abraxas Servallon, dit l’homme. Du temps de la splendeur de Kromosa, j’étais premier scribe à la bibliothèque du palais. Aujourd’hui je repasse à l’encre les livres sacrés dont la fumée empoisonnée efface les caractères.
Il désigna trois volumes étalés sur la table de travail. Peggy Sue vit que certaines pages avaient pâli au point d’être illisibles.
— Si je ne redessinais pas les lettres chaque jour, commenta Servallon, ces grimoires deviendraient blancs en moins d’une semaine. Nous n’avons plus beaucoup de livres ici. Le savoir se perd. Sans bibliothèque on devient idiot.
Il fit signe aux deux amis de s’asseoir. Sébastian et Peggy Sue s’installèrent sur des chaises de cuir. Servallon versa dans des gobelets une mixture qui ressemblait à du vin étendu d’eau.
— Toute cette zone est crevassée, expliqua-t-il. Voilà pourquoi nous sommes empoisonnés par les fumerolles qui s’échappent des fissures. La Dévoreuse est là-dessous, à souffler comme un phoque. Elle s’amuse à nous faire respirer ses odeurs infernales.
— Mais le roi Walner, s’étonna Peggy. Il ne vous aide pas ?
Servallon ricana.
— Les habitants des quartiers riches ne veulent pas entendre parler de nous, siffla-t-il entre ses lèvres ridées. Ils se sont retranchés derrière une muraille pour se protéger des exhalaisons de la zone empoisonnée. Des sentinelles armées d’arcs et de javelots montent la garde au sommet de ce rempart pour nous refouler, au cas où il nous prendrait l’idée d’aller chercher refuge chez eux. De cette manière, ils nous condamnent à respirer l’haleine pourrie de la Dévoreuse.
Il s’interrompit pour boire et toussa.
— C’est de la piquette, commenta-t-il, tout se raréfie. La fumée tue les légumes, les courges, et les raisins se dessèchent sans jamais parvenir à maturité.
— Y a-t-il beaucoup d’enlèvements d’enfants ? interrogea la jeune fille.
— Oui, dit le scribe avec amertume. D’autant plus que les gens du quartier sont pauvres et ne peuvent se protéger derrière des blindages ou des grilles. Les riches trouvent cela très pratique. En effet, pendant que la Dévoreuse se fournit chez nous, elle ne s’intéresse pas à leurs propres enfants ! Nous sommes devenus la cantine de la bête des souterrains. Elle vient déjeuner dans nos rues. Il lui est facile de glisser ses tentacules dans les maisons en ruine, car les fissures ne manquent pas.
— C’est affreux, s’indigna Peggy Sue.
— Nous devons sortir d’ici, expliqua Sébastian, nous avons un message urgent à porter au palais royal.
Servallon gloussa dans son gobelet. Ses doigts tachés d’encre ébauchèrent d’étranges mouvements dans le vide.
Les trois amis se firent la réflexion qu’il paraissait un peu fou.
— Personne ne peut aller de l’autre côté du grand mur, répéta le scribe. Vous n’avez pas écouté mes explications ? Vous avez eu la malchance de tomber dans une sorte de zoo… de réserve. Les gens du quartier déménagent en permanence, ils passent leur vie à courir d’une rue à l’autre pour fuir le brouillard, mais ils ne font que tourner en rond. Il vous faudra apprendre à faire comme eux.
— Vous courez, vous aussi ? interrogea Peggy Sue.
— Non, riposta le vieillard, pas question d’abandonner mes livres ! Vous avez déjà essayé d’écrire en marchant ? J’ai passé cinq ans avec les fuyards, et puis la fatigue est venue. Je marchais de plus en plus lentement. Quand le vent empoisonné a fini par me rattraper, j’ai compris qu’il était temps pour moi de devenir sédentaire. La brume bleue est imprévisible, elle se déplace au long des rues, poussée par la bourrasque. Quand elle arrive, la nuit s’installe jusqu’à ce que le vent l’emporte plus loin.
Peggy Sue et Sébastian échangèrent un regard perplexe, ne sachant s’ils devaient prendre le vieil homme au sérieux.
— Écoutez mon conseil, dit Servallon. Dépêchez-vous de vous joindre aux fuyards pour courir devant le nuage empoisonné. C’est la seule solution si vous ne voulez pas voir votre peau partir en lambeaux et vos cheveux devenir aussi blancs que les miens.
Le vieil homme était retourné à son écritoire. D’une plume fébrile, il recouvrait d’encre grasse les hiéroglyphes à demi effacés des manuscrits qu’il avait entrepris de restaurer.
— Reposez-vous un instant si vous le désirez, dit-il sans se retourner, mais partez dès que la lumière reviendra. Prenez l’habitude de toujours vous protéger de l’obscurité, que ce soit la vraie, ou celle installée par le brouillard.
— Mais les fuyards ? questionna Peggy. Quand se reposent-ils s’ils passent leur temps à courir pour échapper à l’avance de la brume ?
— Ils procèdent par roulement. La moitié d’entre eux remorque l’autre moitié qui dort dans des chariots. Les deux équipes se relayent sans cesse, tantôt dormant, tantôt courant. Ce sont de véritables athlètes. Si vous voulez vous faire admettre d’eux il vous faudra tirer les chariots comme le ferait un âne.
— C’est une vie absurde, observa Sébastian.
— Pas à leurs yeux. Ils essayent de protéger leurs enfants, de les soustraire à l’appétit de la Dévoreuse et aux méfaits du gaz toxique s’échappant des crevasses.
Sebastian hocha la tête. Sur ses épaules la peau se soulevait en chapelets de cloques, comme au lendemain d’un coup de soleil. Le vieux surprit son regard.
— Le brouillard, murmura-t-il en guise d’explication, il vous a touché et vous ronge déjà. Il vous écorchera vifs, si vous vous attardez ici. Vous avez la peau trop tendre.
Ces paroles prononcées, il s’absorba dans ses travaux d’écriture et ne releva plus la tête.
Peggy s’embusqua près de la fenêtre pour surveiller ce qui se passait au-dehors. Servallon avait raison, la fumée bleue installait la nuit en plein jour !
Au bout d’un moment, l’adolescente vit une sorte de gros serpent qui zigzaguait dans la poussière du sol, de l’autre côté de la rue…
« Il est interminable, songea-t-elle. Combien mesure-t-il ? Il est aussi long que la lance d’incendie des pompiers… Oh ! mais je suis complètement idiote ! Ce n’est pas un serpent, c’est un tentacule ! »
Effectivement, ce qu’elle avait pris tout d’abord pour un boa constrictor[11] était en réalité un pseudopode bleuâtre qui serpentait dans les décombres à la recherche d’une proie !
« Le voilà qui rampe sur la façade de la maison d’en face à la recherche d’une fissure par où il pourrait s’introduire, constata Peggy. On dirait une limace gigantesque. »
C’était la première fois qu’elle voyait un tentacule d’aussi près. De l’autre côté de la rue, le pseudopode cassa un carreau pour se glisser dans un appartement. Il en ressortit deux minutes plus tard sans avoir rien trouvé. Il parut alors hésiter, puis se coula entre les cailloux en direction de la bicoque de Servallon.
— Hé ! s’écria Peggy, ce truc vient par ici !
— Bon sang ! haleta Sébastian, il nous a repérés. Je pensais que nous étions trop grands pour éveiller son appétit…
— Quel âge avez-vous ? demanda le scribe.
— Quatorze ans, répondirent les adolescents.
— Alors vous êtes encore des enfants, soupira le vieil homme, et la Dévoreuse est tout à fait en droit de vous inscrire à son menu. Elle va essayer d’entrer, c’est sûr.
Peggy examina la porte. Par chance, elle semblait solide. Une robuste barre transversale permettait de la bloquer. Par prudence, la jeune fille cala le dossier d’une chaise sous la poignée.
— La fenêtre ! lança Sébastian. Vite ! Il faut fermer les volets !
Heureusement, le tentacule se déplaçait avec lenteur, comme s’il y voyait mal et peinait à localiser sa cible.
— Ne vous agitez donc pas ! fit Servallon avec fatalisme, si la Bête a décidé d’entrer elle entrera. Quand votre heure a sonné il faut se résigner.
— Vous en parlez à votre aise ! siffla Peggy. À votre âge vous ne risquez plus qu’elle vous emporte. Avez-vous une hache ?
— Là, dans ce placard… mais ça ne servira à rien. Elle est trop forte.
— Je n’ai pas l’habitude de m’avouer battue d’avance, gronda Peggy en s’emparant de l’outil.
— Vous n’arriverez à rien par la force, s’entêta le scribe. Mieux vaudrait utiliser la ruse.
— Quelle sorte de ruse ? interrogea Sébastian.
— Votre chien, expliqua le vieillard, déguisez-le en bébé et jetez-le par la fenêtre… le tentacule mettra trois minutes à se rendre compte de la supercherie, ça vous laissera le temps de prendre la fuite.
— Quoi ? Quoi ? Quoi ? aboya le chien bleu.
— Je conserve des vêtements d’enfant dans ce tiroir, dit obligeamment Servallon. Je les ai achetés à une nourrice. On ne les a jamais lavés et ils sont imprégnés de l’odeur du bébé qui les a portés. C’est un stratagème auquel on a souvent recours chez nous en cas de danger. Je comptais les vendre aux enchères pour me faire un peu d’argent, mais s’ils peuvent vous être utiles…
— Je ne veux pas qu’on me déguise en bébé ! protesta le chien bleu. Je veux mourir en soldat, en combattant cette espèce d’andouille constellée de ventouses qui frappe aux carreaux !
— Personne ne mourra ! déclara Peggy d’un ton ferme.
Un coup sourd ébranla la porte, et toute la bicoque trembla sur ses bases.
— Nom d’une saucisse atomique ! se lamenta le petit animal, pourquoi n’ai-je pas mangé de chou bleu ?
Pendant dix minutes, le pseudopode essaya de s’introduire dans la maison. Il frappait au hasard, tantôt sur la porte, tantôt sur les volets sans parvenir à les arracher de leurs gonds.
— C’est de la bonne construction, se rengorgea Servallon. Je n’ai pas lésiné sur la sécurité. Mais il ne faudrait pas que cette chose nous assiège trop longtemps.
À chaque nouveau coup de boutoir, du plâtre tombait du plafond et de nouvelles fissures se dessinaient sur l’enduit des murs.
— Ça ne tiendra pas une éternité, fit Sébastian. Heureusement que cette patte est plutôt maladroite, sinon nous serions morts depuis longtemps.
— C’est qu’elle y voit mal, expliqua doctement le scribe. Elle se guide d’après son odorat… Nous avons affaire à un tentacule sans yeux, c’est une chance ! Il existe de nombreuses sortes de tentacules, certains possèdent des doigts, d’autres des griffes, d’autres encore des oreilles…
Un nouveau choc lui coupa la parole. Cette fois, Peggy crut que la fenêtre allait voler en éclats. Elle brandit la hache, prête à défendre sa vie.
Curieusement, le silence revint, comme si le pseudopode avait renoncé à forcer l’entrée de la bicoque.
Les adolescents attendirent, ramassés sur eux-mêmes, le souffle court.
— Il est parti, annonça Servallon.
— Pourquoi ? s’étonna Peggy. Une minute de plus et la porte cédait…
— Il a flairé une autre proie, plus intéressante, plus facile à capturer, murmura le scribe. Un gosse qui s’est échappé de chez lui, probablement, et qui se promène dans les décombres.
Peggy s’approcha de la fenêtre pour scruter la rue au travers des fentes des volets. Elle ne vit rien. Le tentacule avait disparu.
— C’était de justesse, observa le vieillard. Vous n’aurez pas toujours autant de chance. Méfiez-vous. Vous n’êtes pas assez âgés pour que la Dévoreuse cesse de s’intéresser à vous. Ne vous croyez pas trop malins.
Il parut réfléchir, et il ajouta :
— Si vous voulez survivre, je puis vous vendre une potion fabriquée par un sorcier. Elle vous permettra de vieillir de dix ans en une nuit… De cette manière vous aurez vingt-quatre ans en vous réveillant. C’est trop vieux pour la bête.
— J’ai vu des types à qui leurs parents avaient fait boire cette cochonnerie, grogna Sébastian, on aurait dit de vrais crétins !
Servallon eut un geste d’excuse.
— On ne peut pas tout avoir, plaida-t-il. La sécurité et l’intelligence… À votre place je ne jouerais pas les difficiles. Je vous vends le flacon pour une petite pièce d’or.
Peggy Sue hésita. Elle essaya de s’imaginer, plus vieille de dix ans…
— Vous dites dix ans, siffla Sébastian, mais vous n’en savez rien. Si ça se trouve on vieillira de vingt ou trente années d’un seul coup !
— J’avoue qu’il y a un risque, ricana le scribe.
Brusquement, Peggy fut prise d’un doute.
« Et si ce vieil homme était en réalité un enfant ? songea-t-elle. Un enfant qui aurait justement bu l’élixir qu’il essaye de nous vendre ! »
— Non, merci, dit-elle. C’est gentil de nous le proposer, mais on se débrouillera avec les moyens du bord.
— À votre guise, soupira le scribe. Mais vous n’irez pas loin… Considérez que vos jours sont déjà comptés.