|
|
19 mai
Le téléphone m'a réveillée vers 6 heures. J'ai enfilé ma robe de chambre et j'ai foncé dans la chambre de maman.
« C'est ton père », a-t-elle annoncé, et elle m'a tendu le combiné.
Tout de suite après la séparation de mes parents, je m'étais mis dans la tête que je ne verrais plus papa et n'aurais jamais plus de ses nouvelles, et chaque fois qu'il appelait, j'avais cette absurde sensation de soulagement. C'est ce que j'ai éprouvé encore une fois à ce moment-là, comme si on m'avait délestée d'un poids de cinquante kilos.
— Tu vas bien ? ai-je demandé. Et Lisa ? Ça va ?
— Nous allons bien tous les deux, a répondu papa. Ta mère m'a dit qu'il n'y avait pas de problème chez vous et que Matt a appelé la nuit dernière.
— Exact. On a essayé de vous joindre une bonne partie de la nuit, mamie aussi, mais toutes les lignes étaient occupées.
— J'ai réussi à lui parler hier soir. Elle va bien. Un peu secouée, ce qui est normal. Nous avons eu de la chance, Miranda. Nous nous en sommes tous sortis, apparemment.
— J'ai l'impression que ce n'est qu'un rêve, que je vais me réveiller et que tout sera comme avant.
— Nous avons tous cette impression-là. Ta mère dit que les cours n'ont pas été annulés. J'imagine qu'il faut reprendre notre vie quotidienne et nous estimer heureux.
— Très bien, message reçu. Embrasse Lisa de ma part. Dis-lui que j'ai beaucoup pensé à elle et au bébé.
— Je lui dirai. Je t'aime, ma chérie.
— Je t'aime aussi, papa.
J'ai fait un signe à maman pour savoir si elle voulait reprendre le téléphone, mais elle a secoué la tête, alors j'ai raccroché.
— Jusqu'à quelle heure tu as veillé ? ai-je demandé. Il s'est passé autre chose ?
— Je me suis couchée à peu près en même temps que toi, je t'ai vue éteindre ta lampe. Mais je n'ai pas très bien dormi, je n'arrêtais pas de me réveiller et j'en ai profité pour écouter la radio.
— Les marées se sont retirées ? Les inondations ont cessé ?
— Elles ont cessé, elles ont repris. Ça va mal. (Elle a eu une espèce de rire.) Le mot est faible. C'est une catastrophe. On ne peut encore mesurer l'ampleur du désastre, ni même savoir combien de pays sont touchés.
— De pays ?
Quelque part, j'avais oublié les autres pays. J'avais oublié que nous partagions la Lune avec d'autres continents.
— Je n'en sais rien. Personne n'en sait rien. Les Pays-Bas ont été engloutis ; c'est une quasi-certitude. L'Australie aussi : la plupart des villes était sur les côtes, elle a été très sévèrement touchée. Les marées sont devenues comme folles. À ce qu'il paraît, l'astéroïde était plus dense que prévu, et du coup la collision a été beaucoup plus violente. Le choc a poussé la Lune hors de sa trajectoire et l'a rapprochée de la Terre. En tout cas, c'était la théorie des spécialistes vers 5 heures du matin.
— Mais si elle ne vient pas s'écraser sur la Terre, on est sauvés ? ai-je demandé. On n'habite pas si près de l'océan.
— Elle ne viendra pas s'écraser sur la Terre, c'est sûr et certain, a repris maman. En tout cas pas dans un avenir proche. À part ça, personne ne s'est risqué à faire des prévisions.
C'était drôle. En fait j'étais contente que les cours aient lieu, comme si c'était la preuve que tout allait bien pour nous. J'ai laissé maman, ai pris une douche, et, le temps que je m'habille et que je descende l'escalier, elle avait commencé à préparer le petit déjeuner et je pouvais entendre Jonny s'agiter autour d'elle.
Maman faisait des crêpes, ce qui n'arrive jamais un jour de classe. Je n'aurais jamais pensé avoir faim, mais j'en ai avalé des tonnes. Jonny aussi. Je ne me rappelle pas avoir vu maman en manger, mais il n'y avait plus de pâte, donc elle en a peut-être refait pour elle après notre départ.
J'étais dehors, attendant le bus, et en levant les yeux j'ai vu la Lune dans le ciel du matin. Elle était toujours anormalement grosse, sans cette teinte délavée quelle a d'habitude à la lumière du jour. J'ai arrêté de la regarder, et à la place je me suis concentrée sur les cornouillers du jardin.
Dans le bus pour le lycée, tout le monde parlait à tort et à travers de ce qui s'était passé la veille. Deux gars avaient l'air de penser que c'était génial, et deux filles n'ont pas cessé de pleurer tout le long du trajet. J'étais assise à côté de Sammi, mais elle n'a pas dit grand-chose. Megan n'était pas là, pas plus que ses copains. Le véhicule était à moitié vide. J'avais du mal à supporter ceux qui rigolaient comme si tout ça n'était qu'un canular.
Beaucoup d'élèves manquaient en classe, mais les profs semblaient à peu près tous là. On venait de commencer le cours d'histoire quand le premier éclair a frappé, projetant un éclat si violent que toute la salle en a été illuminée. Le tonnerre qui a suivi était assez fort pour faire trembler le bâtiment. J'ai entendu un élève crier.
Mrs Hammish a voulu faire comme si la tempête n'existait pas, mais il était impossible de nous empêcher de parler de la Lune. Elle a demandé si beaucoup d'entre nous connaissaient des gens sur les côtes.
Toutes les mains se sont levées.
— En fait je ne connais personne là-bas, a dit Michelle Webster. Mais toutes les stars qui vivent à Hollywood ou à New York, c'est comme si je les connaissais en quelque sorte.
Beaucoup d'élèves ont reconnu avoir le même sentiment.
J'imagine que Mrs Hammish s'apprêtait à dire que c'était tout à fait normal, quand un éclair s'est abattu sur un des arbres derrière le lycée. L'arbre a pris feu tout d'un coup, et le courant a sauté.
Beaucoup d'élèves ont hurlé. Michelle s'est mise à sangloter, de vrais pleurs hystériques, et d'autres ont commencé à pleurer aussi. Sarah a sorti son portable pour appeler la maison ou Police secours, je ne sais pas, mais elle n'arrivait pas à avoir la connexion et elle a balancé son téléphone à travers la pièce. Le tonnerre grondait toujours, et l'arbre fumait sous le feu et la pluie.
C'était hallucinant, ce déchaînement autour de moi, et Mrs Hammish qui essayait de calmer tout le monde, sauf qu'on pouvait à peine l'entendre à cause du tonnerre et des hurlements qui fusaient de partout dans le lycée, pas seulement dans notre classe. Moi je ne ressentais rien. Je ne criais pas, je ne pleurais pas. Je remarquais juste les choses, le vent soufflant à toute vitesse, les branches qui volaient dehors autour de nous, et la tempête qui n'avait pas du tout l'air de s'apaiser.
Mrs Hammish a dû décider qu'il s'agissait d'une tornade, parce qu'elle nous a ordonné de sortir dans le couloir. Je ne sais pas si beaucoup d'élèves l'ont entendue, mais moi oui. Je me suis levée et j'ai commencé à avancer dans la pièce, en tirant les autres par le bras, jusqu'à ce qu'ils finissent par comprendre ce que nous étions censés faire. Quand nous avons fini d'évacuer la salle, il y avait plein d'élèves assis dans le couloir, et nous nous sommes joints à eux.
D'une certaine manière, j'ai regretté de ne pas pouvoir regarder la tempête. Ça ne me faisait pas l'effet d'une tornade. C'était plutôt comme si c'était la fin du monde et j'allais manquer ce spectacle parce que j'étais assise dans le couloir.
Et alors j'ai pensé : « Tiens, ça c'est tout moi, même quand c'est la fin du monde, je me débrouille pour la rater ! », et j'ai éclaté de rire. Ce n'était pas un rire hystérique, mais je n'arrivais plus à m'arrêter. D'autres riaient aussi, et le couloir était envahi d'élèves qui gloussaient, d'autres qui pleuraient, d'autres qui hurlaient, avec les profs qui passaient et vérifiaient que les salles de classe étaient vides. L'obscurité était totale, sauf lorsqu'un éclair zébrait le ciel devant les fenêtres des bâtiments.
Ça faisait environ une heure que nous étions dans le couloir. C'est dur de rester hystérique aussi longtemps. La tempête s'était calmée et la plupart des élèves se taisaient, à part une fille qui n'arrêtait pas de crier : « Je ne veux pas mourir. »
Comme si les autres en avaient envie.
Nous sommes retournés en cours alors qu'il était midi passé. Le tonnerre grondait toujours sous la pluie, mais le vent était tombé. Beaucoup d'élèves en pleurs n'arrêtaient pas de trembler. Le courant n'était pas revenu, et comme les éclairs s'étaient faits plus rares et plus lointains, la pièce était en réalité beaucoup plus sombre. Le ciel était d'un gris menaçant, et nous avons tous dû sentir que la tempête pouvait de nouveau se déchaîner d'un moment à l'autre et qu'il nous faudrait retourner dans le couloir. À la fin de l'heure, Mrs Hammish ne nous a pas renvoyés, et nous sommes restés là, prostrés. J'espérais plus ou moins qu'elle allait nous distraire avec une leçon d'histoire, lorsque maman est apparue.
Trempée des pieds à la tête, elle avait un air farouche et déterminé. J'ai tout de suite cru qu'il était arrivé quelque chose à Matt, et j'ai ressenti un poids atroce sur l'estomac.
— Viens, Miranda, m'a ordonné maman. Prends tes livres, on s'en va.
Mrs Hammish l'a fixée avec de grands yeux mais elle n'a pas bronché. Mes affaires sous le bras, j'ai suivi maman dans le couloir.
D'abord j'ai pensé : « Si je ne demande pas ce qui s'est passé, il ne se sera rien passé. » Nous avons donc quitté le lycée sans que je prononce le moindre mot. Maman ne parlait pas non plus. La pluie dégringolait et le tonnerre était assourdissant, et je me suis dit que c'était vraiment la fin du monde, et que maman voulait m'avoir à la maison au moment où ça arriverait.
Nous avons couru jusqu'au parking. Jonny ma ouvert la portière, j'ai sauté à l'intérieur, et j'ai dû faire une drôle de tête en voyant Mrs Nesbitt assise sur le siège avant. Je pouvais comprendre que maman ne veuille pas la laisser toute seule alors que c'était la fin du monde, mais je ne saisissais pas vraiment quel besoin elle avait de faire un tour en camionnette avant.
— Tiens, Miranda, prends ça, a dit maman, et elle m'a tendu une enveloppe.
Je l'ai ouverte. Elle contenait dix billets de 50 dollars.
La camionnette a démarré. J'ai regardé Jonny, qui s'est contenté de hausser les épaules.
— Une fois qu'on sera au supermarché, Jonny, toi qui sais ce que mange Horton, tu iras au rayon animaux, a commencé maman. Prends de la litière pour chats et pose les sacs en premier dans le caddie. Prends les plus gros qui puissent entrer dedans. Ensuite, remplis le chariot de sacs de croquettes.
— Horton aime les boîtes, a objecté Jonny.
— Prends les petites, alors, a dit maman. Celles qui sont chères. Glisses-en autant que tu peux dans le plus petit espace libre. Et Mrs Nesbitt, quand vous passerez devant le rayon droguerie, n'oubliez pas les tampons pour Miranda et moi. Prenez-en beaucoup.
— Merci de me le rappeler, a grommelé Mrs Nesbitt.
— Que se passe-t-il ? ai-je demandé. Est-ce qu'on va enfin m expliquer ?
— C'est juste au cas où ce serait la fin du monde, a lancé Jonny. Maman veut qu'on soit prêts.
— Je suis allée à la banque ce matin, a continué maman. Ensuite, quand j'ai fait le plein, le prix de l'essence avait déjà grimpé à 1,50 dollar le litre. Au moment où je me trouvais au supermarché, l'électricité a sauté, c'était le chaos, alors la direction a annoncé : « Cent dollars par caddie, quel que soit son contenu. » Vu que j'avais beaucoup de liquide sur moi, j'ai rempli un caddie, puis je suis rentrée, j'ai pris Mrs Nesbitt au passage, puis Jonny et toi. Comme ça nous pouvons remplir un chariot chacun.
— Tu crois vraiment que nous aurons besoin d'autant de choses ? ai-je demandé. Bientôt tout va redevenir comme avant, non ?
— Pas de mon vivant, a soupiré Mrs Nesbitt.
— Nous n'en savons rien, a renchéri maman. Mais la litière pour chats ne va pas se périmer. Si jamais la suite montre que j'ai eu tort et que j'ai gaspillé tout cet argent pour rien, tant mieux. Tout ce que je souhaite, c'est que le monde redevienne normal. Mais au cas où ça prendrait du temps, nous ferions mieux d'avoir du papier toilette en réserve. Miranda, tu vas au rayon des légumes et des fruits en conserve. Tu connais nos goûts.
— Maman, nous ne mangeons jamais de légumes en boîte !
— Maintenant, si. Légumes en boîte, fruits en boîte, soupe en boîte aussi. Plein. Va prendre les cartons dans le coffre de la camionnette et mets-les dans le fond du caddie. Remplis-les à ras bord. Essaie de charger le caddie au maximum.
Je regardais attentivement à travers la vitre. Il pleuvait toujours et, par moments, on voyait luire des éclairs au loin. Sans électricité les feux rouges ne marchaient plus et c'était le chaos aux croisements : des véhicules s'arrêtaient, d'autres s'engageaient avec hésitation. J'ai vu beaucoup d'arbres abattus, et les voitures roulaient sur les branches qui jonchaient les rues.
Maman, elle, fonçait dessus.
— Et pour les desserts ? ai-je demandé. Si c'est la fin du monde, je vais avoir envie de sucreries.
— Nous aurons tous envie de sucreries si c'est la fin du monde, a reconnu Mrs Nesbitt. Et de chips et de bretzels aussi. Si c'est la fin du monde, je n'ai plus besoin de surveiller ma tension.
— D'accord, nous mourrons obèses, a conclu maman. Ramassez tout ce que vous pouvez et empilez-le dans le chariot. Mais n'oubliez pas que si nous en sommes vraiment réduits à manger ces provisions, nous serons bien plus contents d'avoir de la soupe en boîte qu'un paquet de biscuits rances.
— Parle pour toi, a commenté Mrs Nesbitt.
— Prends de la soupe toute faite, a recommandé maman. Pas besoin d'eau avec ça.
— Maman, ai-je protesté, on a de l'eau !
— Ce qui me fait penser... Quand vous aurez payé pour vos premiers chariots, rangez vos achats dans la camionnette et retournez au magasin. Toi, Jonny, tu prends de l'eau. Autant de bouteilles que tu peux entasser. Mrs Nesbitt, raflez tout ce qui peut être utile pour plus tard. Miranda, au rayon parapharmacie, tu t'occuperas de l'aspirine, de l'eau oxygénée et des pansements.
— Génial, ai-je ricané. Le monde s'écroule, et on le rafistole avec du sparadrap.
— Des vitamines. Plein de vitamines. Et des laxatifs. Du calcium. De la vitamine D. C'est tellement dur de se rappeler tout ce dont nous pourrions avoir besoin !
— ... ou pas, ai-je ajouté. Maman, je t'aime beaucoup, mais je crois que c'est du délire, ton histoire.
— On aura de la vitamine C comme cadeaux de Noël. Fais ce que je te dis, c'est tout ce que je te demande. Vu que Jonny, Mrs Nesbitt et moi avons les clés de la camionnette, tu devras attendre que l'un de nous arrive, et nous rangerons tes achats en même temps que les nôtres. D'accord ?
— D'accord.
J'avais compris qu'il valait mieux ne pas la contrarier.
— Quand nous aurons fini notre deuxième chargement, nous ferons le point. Nous verrons bien à ce moment-là si ça vaut la peine d'y retourner ou pas.
Elle est entrée sur le parking du supermarché, et là j'ai eu un aperçu immédiat de la folie ambiante. Des gens couraient pour atteindre les chariots les premiers, tout le monde hurlait, et deux types en étaient venus aux mains.
— Jonny, va d'abord chercher un chariot pour Mrs Nesbitt, a dit maman. Gardez votre calme, et rappelez-vous que vous avez du liquide. Comme ils ne prennent rien d'autre, c'est notre grand avantage ici. Faites vite. Pas d'hésitation. Si vous n'arrivez pas à vous décider entre deux produits, prenez les deux. Bourrez les caddies autant que possible. Au moindre problème, revenez à la voiture. N'essayez pas de chercher l'un de nous dans le magasin. D'accord ? Vous êtes prêts ?
Nous étions prêts. Jonny du moins en avait tout l'air.
Maman a trouvé une place au fond du parking, et là il y avait deux caddies. Nous avons bondi de nos sièges pour les attraper. Mrs Nesbitt a saisi le premier, moi le second, et nous sommes entrées en même temps dans le magasin.
Le supermarché m'a rappelé le couloir du collège ce matin, et peut-être parce que j'avais déjà vécu ça, je n'ai pas été aussi effrayée par cette frénésie qui régnait autour de moi. Qu'est-ce que ça pouvait bien me faire, ces gens qui criaient ou se tapaient dessus ? Je me suis faufilée avec mon caddie et j'ai foncé vers les légumes en boîte.
Là, je me suis rendu compte que j'avais oublié les cartons pour mettre dans le fond du chariot. Trop tard. J'ai tapissé le fond d'autant de conserves que j'ai pu, et vogue la galère.
A part la terreur sourde que je sentais au creux de mon estomac, c'était plutôt marrant, comme ces jeux télévisés où quelqu'un emporte gratuitement tout ce qu'il peut ramasser en cinq minutes dans un supermarché, sauf qu'il y avait des dizaines d'autres gagnants et qu'on s'y retrouvait tous au même moment.
Je n'avais pas vraiment le temps d'observer autour de moi, mais on aurait dit que la plupart des gens achetaient de la viande et des produits frais, et que personne ne se battait pour des carottes en conserve.
Quand j'ai réussi à remplir le caddie jusqu'à ce qu'il déborde, je l'ai poussé jusqu'aux caisses, pour m'apercevoir que les gens se contentaient de jeter leur argent aux pauvres caissières terrifiées. J'ai sorti deux billets de 50 dollars, les ai lancés dans la même direction, puis je suis sortie du magasin et j'ai tracé mon chemin jusqu'à la camionnette.
En fait il pleuvait encore plus fort, et la tempête avait l'air de se rapprocher. Pas aussi violente que ce matin, mais rude quand même. Je me suis sentie soulagée quand j'ai vu Mrs Nesbitt qui m'attendait devant le coffre.
Nous avons balancé les conserves à l'intérieur et rangé les bocaux de verre avec un peu plus de délicatesse.
Mrs Nesbitt m'a fait un grand sourire.
— Toute ma vie j'ai essayé de bien me tenir, m'a-t-elle confié. Il était temps que j'apprenne à bousculer les gens sans dire pardon.
— Mrs Nesbitt, vous êtes diabolique !
— Prête pour le deuxième round ?
J'ai hoché la tête, et nous sommes retournées au magasin.
Sauf qu'un type a voulu s'emparer du chariot de Mrs Nesbitt.
— J'en ai besoin ! hurlait-il. Donnez-le-moi.
— Allez vous en chercher un autre, a-t-elle répliqué sur le même ton. C'est la guerre, mon vieux !
J'ai vraiment eu peur que le gars ne la prenne au mot, et j'ai fait la première chose — et la dernière — qui me soit venue à l'esprit : foncer avec le caddie dans le dos du type en le prenant par surprise. Ce qui a donné à Mrs Nesbitt le temps qu'il fallait pour se dégager et s'en aller. Puis je suis partie en courant, sans regarder en arrière.
Comparé à l'ambiance sauvage du parking, le magasin avait presque l'air cool. Quand je me suis trouvée au rayon parapharmacie, il était encore assez bien pourvu. Je suppose que le reste du monde ne s'était pas rendu compte qu'il allait avoir besoin de vitamine D.
Faire la razzia sur les aspirines et autres antalgiques était d'autant plus jouissif que je savais que j'en avais pour bien plus de 100 dollars. J'ai rempli le caddie à ras bord, je me suis arrêtée une nouvelle fois au rayon conserves, puis au rayon biscuits, où j'ai entassé plein de boîtes de cookies sur l'étage inférieur du chariot.
Cette fois, à la voiture, c'est maman que j'ai trouvée en train de décharger ses achats dans le coffre. Elle avait acheté assez de thon, de sardines et de saumon en boîte pour nous faire tenir pendant au moins deux vies. A l'arrière de la camionnette, c'était encore plus le chaos que dans le supermarché, vu que rien n'était ensaché. Maman essayait de décharger au mieux, mais les paquets et les boîtes s'échappaient de partout, si bien que j'ai passé autant de temps à les rattraper sur la chaussée que maman à les sortir du caddie.
Un homme s'est approché de nous avec son chariot. Il avait l'air désespéré.
— Je vous en prie, a-t-il gémi. Je vous en prie, aidez-moi.
— Vous avez un chariot, a répliqué maman.
— J'ai besoin que vous veniez avec moi dans le magasin, a-t-il insisté. Ma femme est enceinte de sept mois, nous avons un enfant de deux ans, et il me faut des couches, des petits pots et je ne sais quoi encore. Je vous en supplie, j'ai besoin que quelqu'un me suive avec un autre chariot pour que je puisse le remplir aussi. Je vous en supplie, pour ma femme et mes petits.
Maman et moi l'avons bien regardé. Il ne devait pas avoir loin de trente ans, et il avait l'air sincère.
— Miranda, retourne au magasin et fais fonctionner ta cervelle au mieux pour voir ce que tu peux acheter. Moi, j'accompagne cet homme.
Nous avons fini d'entasser les boîtes dans la camionnette et nous sommes dirigés tous les trois vers le supermarché.
J'ai poussé un ouf de soulagement en apercevant Mrs Nesbitt non loin de l'entrée. Elle était au rayon gourmet, sans doute en train de penser que quitte à partir, autant le faire en gastronome. J'ai aussi vu Jonny près des eaux minérales. Il avait l'air de s'amuser comme un fou.
Au rayon fruits, j'ai choisi ceux qui étaient en boîte ou en brique. Jamais de la vie je n'aurais pensé qu'on boirait du jus en conserve, mais c'était impossible de s'en sortir avec les bouteilles. J'ai pris aussi du lait UHT.
À cet endroit, beaucoup de rayonnages étaient presque vides, et les gens commençaient à se bagarrer pour une petite boîte de rien du tout. En voyant le sol souillé d'œufs cassés et de liquides divers, j'ai préféré faire un détour pour ne pas glisser.
Afin de combler le peu de place qui me restait dans le chariot, je suis allée du côté des biscuits apéritifs où j'ai pris deux ou trois boîtes de bretzels. J'ai repéré des sachets de noisettes et j'en ai jeté un maximum dans le caddie. Les biscuits ayant quasiment tous filé, j'ai rempli le chariot de paquets de sel et de sucre et, juste pour la beauté du geste, j'ai ajouté un sachet de pépites de chocolat.
J'ai lancé les billets de 50 à la caissière et suis revenue à la camionnette. Ça devenait de pire en pire dans le parking, et la pluie tombait toujours aussi fort. Jonny était là, mais maman était à peine arrivée qu'elle nous a dit de retourner au magasin et de rafler tout ce que nous pouvions encore trouver sur les rayonnages. Il ne restait vraiment pas grand-chose, mais je me suis débrouillée pour remplir le caddie avec des boîtes de haricots, de choux de Bruxelles et autres mets délicats spécial fin du monde.
Quand nous nous sommes tous retrouvés assis dans la camionnette, maman nous a interdit d'ouvrir la bouche jusqu'à ce qu'elle ait réussi à sortir du parking. Mais à ce stade, nous étions de toute façon trop épuisés pour faire la conversation.
Maman a pris la direction de la maison. Les routes étaient dans un état lamentable. À un moment donné, Jonny et moi avons dû descendre de la camionnette pour retirer une grosse branche qui barrait la route. Deux autres personnes sont venues nous aider, mais ma peur n'a cessé que lorsque nous sommes remontés et que maman a redémarré.
Nous étions à mi-chemin quand Mrs Nesbitt a dit :
— Arrête-toi à cette rue piétonne.
— Vous croyez ? s'est étonnée maman, mais elle s'est rangée sur le parking.
Il était quasiment vide.
— Jonny, tu fonces au magasin d'alimentation pour animaux, a ordonné Mrs Nesbitt. Je vais à la boutique de cadeaux. Toi, Laura, tu prends la pépinière.
— Bonne idée, a approuvé maman. J'achèterai des plants de semis. Comme ça nous aurons des produits frais tout l'été.
N'ayant pas vraiment l'embarras du choix, je suis entrée dans le magasin d'antiquités. Je me suis demandé pourquoi Mrs Nesbitt avait tellement insisté pour aller à la boutique de cadeaux. Ce n'est pas comme s'ils avaient sorti des cartes pour souhaiter une Joyeuse Fin du Monde.
O miracle, j'étais la seule cliente dans le magasin. Il n'y avait toujours pas d'électricité, et les éclairs se rapprochaient dangereusement, mais depuis le matin c'était le seul endroit qui ne ressemblait pas à un asile de fous. La femme derrière le comptoir m'a même demandé poliment : « Puis-je vous aider ? »
Je ne voulais pas divulguer notre secret, à savoir que nous faisions des provisions pour la fin du monde, juste au cas où ça lui aurait donné des idées. Alors j'ai dit « non, merci », et j'ai continué à regarder.
Avec les 300 dollars qui me restaient dans l'enveloppe, je savais que je pouvais acheter pas mal de choses, si seulement j'arrivais à imaginer ce qu'il nous manquait. Puis j'ai remarqué trois lampes à huile. Je les ai prises aussitôt et suis retournée au comptoir.
— Nous avons l'huile parfumée qui va avec, si vous voulez, a proposé la femme.
— Donnez-moi tout le stock.
— L'électricité devrait revenir bientôt, vous savez. Du moins, c'est ce que j'ai entendu à la radio.
— Ma mère se fait du souci. Avec ça, elle sera rassurée.
Grâce à sa caisse à l'ancienne, la vendeuse a pu enregistrer mes achats. J'ai tendu deux billets de 50 dollars, et elle m'a rendu la monnaie.
J'étais la première à la voiture. J'ai attendu devant, à me faire tremper comme une soupe, jusqu'à ce que Jonny reparaisse.
— Horton ne risque pas d'avoir faim, a-t-il déclaré.
Il était difficile de trouver la place pour ranger tout ce qu'il avait apporté, mais on a réorganisé comme on a pu. Puis Mrs Nesbitt est arrivée, chargée d'une multitude de sacs.
— J'ai acheté toutes les bougies qu'il y avait dans le magasin. Les boutiques de cadeaux ont toujours des bougies.
— Mrs Nesbitt, vous êtes un génie. J'ai acheté des lampes à huile.
— Nous sommes donc deux génies, a-t-elle conclu.
Nous nous sommes installés dans la camionnette en attendant maman, qui n'a pas tardé à se montrer, avec une douzaine de plants de semis. Je me suis demandé où on allait bien pouvoir les mettre, mais le problème a été vite résolu. Mrs Nesbitt s'est assise sur mes genoux, et à sa place on a disposé les bacs où allaient pousser tomates, concombres, haricots verts et fraises.
— Plus nous récolterons, plus nous ferons durer les conserves. Y a-t-il des choses que nous aurions oubliées ou que vous n'avez pas réussi à trouver ?
— Des piles, ai-je dit. Dans le magasin, j'ai vu un poste de radio qui m'y a fait penser.
— Des allumettes, a renchéri Mrs Nesbitt.
— Il doit y en avoir dans cette supérette. Et comme elle ne vend pas d'essence, ça doit être relativement calme.
Elle avait vu juste. Il n'y avait qu'une seule voiture dans le parking. Maman a acheté tout le stock de piles, d'allumettes et de savons. Elle a même acheté un gâteau au café et une boîte de donuts.
— Juste au cas où ce serait la fin du monde demain, a-t-elle justifié. Autant en profiter jusqu'au bout.
Nous avons déposé Mrs Nesbitt devant chez elle et transporté dans sa maison son lot de provisions, sans chipoter sur qui avait acheté telle ou telle soupe ou qui avait droit à plus de bougies. Nous avons juste partagé le tout. Du coup, elle s'est retrouvée avec une montagne de choses, moins la nourriture pour chats et les plants de semis. J'ai vérifié qu'elle avait bien une des lampes avec de l'huile parfumée.
Il nous a fallu un bon moment pour sortir ses achats, et encore plus longtemps pour décharger la camionnette quand nous sommes enfin arrivés à la maison. Maman a pris des grands sacs de courses, nous les avons remplis et nous avons tout déposé dans la salle à manger.
— Je trierai après, a-t-elle dit. Merci, les enfants. Sans vous je n'y serais jamais arrivée.
Et d'un coup elle s'est mise à pleurer.
C'était il y a deux heures. Elle n'a toujours pas fini.
