ENTRE NOUS LE BILLARD

UN : Vous dormez ?

DEUX : Non. Et vous ?

UN : Ce que vous êtes bête ! Puisque je vous parle, je ne peux pas dormir !

DEUX : Oui, eh bien moi, ce n’est pas parce que je vous parle que je ne peux pas dormir, je vous assure.

UN : Alors, pourquoi vous ne dormez pas, je vous le demande.

DEUX : Parce que c’est pas possible de dormir couché sur un billard.

UN : Mais venez donc à ma place : venez-y donc ! Si vous croyez que c’est plus facile de dormir quand on est couché dessous !

DEUX : Ça ! Vous êtes drôle ! Personne vous obligeait à vous coucher sous le billard ! C’est vous qui avez voulu. Je ne vois pas pourquoi vous avez tenu à vous mettre dessous, vous seriez aussi bien à côté ! À côté ce n’est pas plus par terre que dessous. Puisque de toute façon il fallait que vous vous couchassiez par terre, moi à votre place je n’aurais pas choisi spécialement le dessous du billard.

UN : Je suis bien tranquille que vous auriez fait comme moi. Parce que vous êtes comme moi, vous avez l’habitude de dormir dans un lit. Sur le billard, je suis sûr que c’est aussi dur que par terre. Seulement un billard ça ressemble à un lit. C’est pour ça que vous vous êtes mis dessus. Et c’est aussi pourquoi je me suis mis dessous. Je préfère dormir sous quelque chose qui ressemble à un lit, plutôt que de dormir n’importe où, là où ça ne ressemble à rien.

DEUX : Je ne vous savais pas aussi esclave du confort.

UN : Je le suis. Et notez bien que ce n’est pas au confort matériel que je tiens, c’est au confort moral. Ça me fait du bien d’être le plus près possible de ce qui ressemble le plus possible à un lit, pour dormir. Bien sûr, je préférerais être dessus. Et même dedans. Si vous aviez un cercueil à me proposer, sûrement que je préférerais me coucher dedans. Parce que si c’était possible, c’est dedans quelque chose que j’aimerais dormir, même si ça ne ressemblait pas exactement à un lit. Je tiens au dedans plus qu’au lit. Entre coucher sous un lit, même très confortable, et coucher dans un cercueil même très dur, eh bien je préférerais coucher dans un cercueil.

DEUX : Vous ne voulez vraiment pas prendre ma place ?

UN : Mais non. Un billard, vous savez, qu’on soit couché dessus ou dessous ! Ce qu’il faudrait, c’est qu’on puisse se coucher dedans. Un lit, ce n’est pas dessus, qu’on se couche. C’est dedans. Un billard, non. Vous êtes presque aussi mal que moi.

DEUX : Quand même, c’est mieux de dormir sur un billard ou dessous, que de dormir à un endroit quelconque, sur le plancher. Je n’irai pas jusqu’à dire : sous le plancher, parce que là, c’est vraiment quelque chose de spécial.

UN : Un billard, c’est mieux que rien. Mais il faut croire que ça ne suffit pas.

DEUX : Pour dormir ?

UN : Oui.

DEUX : Non. Vous dormez, vous ?

UN : Moi ? Non. Et vous ?

DEUX : Moi non plus.

UN : Ah ça, on peut dire que nous sommes bons, tous les deux.

DEUX : Oui. Elle doit bien dormir, votre femme, là-haut, dans la chambre.

UN : Oui. La vôtre aussi.

DEUX : Ça fait plaisir.

UN : Ça fait plaisir, oui. Mais, ce n’est pas un plaisir énorme, quand même.

DEUX : Non. Ça m’est arrivé, des plaisirs qui m’empêchaient de dormir. Des plaisirs qui valaient la peine que je ne dormisse pas. Mais là, c’est pas le plaisir qui m’empêche de dormir.

UN : Non. C’est pas le billard non plus, faut dire.

DEUX : Pauvre billard, il fait ce qu’il peut.

UN : Qu’est-ce que vous voulez ! Dans ce petit lit de rien du tout, dans cette petite chambre de rien du tout, dans ce petit hôtel de rien du tout de Bar-le-Duc, je n’allais tout de même pas dormir avec votre femme !

DEUX : Non. Surtout que la présence de votre femme dans le même lit n’aurait pas arrangé la situation.

UN : Sûrement qu’elle aurait piqué une crise de jalousie, vous pensez.

DEUX : Et puis moi aussi. Vous pensez bien que si je vous avais su dans le lit, eh bien dans le lit vous n’auriez pas tardé à vous apercevoir que moi aussi, j’y aurais été.

UN : C’est pour le coup que j’y serais allé de ma crise de jalousie à vous savoir dans le même lit que ma femme.

DEUX : Et la mienne, de femme, si vous croyez qu’elle n’aurait pas été jalouse, de me savoir dans le même lit que la vôtre.

UN : J’aurais fait mon possible pour la distraire.

DEUX : Jaloux comme vous l’auriez été ? Vous n’auriez même pas fait attention à ma femme.

UN : Ni vous à la mienne.

DEUX : Oui, au fond, tous les quatre, jaloux comme on l’aurait été, jamais on n’aurait été aussi fidèles.

UN : C’est vrai. Au fond, on aurait peut-être dû… Non.

DEUX : Non.

UN : Non, parce que de toute façon, on n’aurait pas pu dormir.

DEUX : On n’aurait pas pu.

UN : Remarquez, c’est pas qu’on dorme tellement non plus, ici.

DEUX : Non. Mais toutes les deux, là-haut, elles doivent bien dormir.

UN : Ce qu’on est bon, tout de même.

DEUX : Oui, on est bon.

UN : Si seulement on était sûr qu’elles dorment.

DEUX : Oui. Ça, moi, à leur place, j’aurais des remords. Je me dirais : ces pauvres bichons, ce qu’ils doivent mal dormir, avec leur billard.

UN : Ça sûrement. Et il y a rien qui empêche de dormir comme les remords.

DEUX : Pauvres bibiches. Sûrement qu’elles ne dorment pas.

UN : Nous, on n’a pas de remords à avoir.

DEUX : Au fond, on est mieux qu’elles.

UN : Oui. Ah ben ça y est, voilà que j’ai des remords. Vous voyez, on s’est payé la satisfaction d’être bon, et puis en plus, on est moins embêté qu’elles.

DEUX : Oui. Ça m’embête de penser qu’elles ont des remords. Remarquez, maintenant qu’on a du remords de leur avoir donné du remords, c’est nous les plus embêtés.

UN : C’est vrai. Mais si on pense ça, eh ben ça va nous enlever nos remords. Alors c’est comme si on n’avait rien fait.

DEUX : Le plus simple, ce serait d’aller voir en douce si elles dorment.

UN : Et puis zut. Si leurs remords les empêchent de dormir, eh bien nous non plus on ne dort pas.

DEUX : Et comme de toute façon, nous, c’est sur un billard qu’on ne dort pas, on a l’avantage.

UN : Surtout moi. Parce que moi, c’est pas sur un billard que je ne dors pas. C’est dessous.

DEUX : Vous n’allez pas recommencer. Allez, allez, dormez.

UN : Comment dites-vous ?

DEUX : Je dis : dormez.

UN : C’est bien ce que j’avais entendu. Vous ne le dites pas bien. Essayez de me le dire sur un ton plus autoritaire. Des fois que je ne pourrais pas m’empêcher d’obéir, ça m’arrangerait.

DEUX : Dormez ! Non mais dites donc ! Voulez-vous dormir ! Et tout de suite ! et plus vite que ça ! Allez allez ! Dormez !… Vous dormez ?

UN : Non.

DEUX : Vous savez, moi, l’autorité, je n’en ai jamais eu beaucoup.

UN : C’est ce que je constate.

DEUX : Si on essayait plutôt de compter quelque chose ?

UN : Des moutons ?

DEUX : Eh ! Où voulez-vous trouver des moutons à cette heure-ci ?

UN : C’est vrai. Faudrait quelque chose qui ressemble à des moutons. Des boutons, ça ferait pas l’affaire ? J’en ai plein ma chemise et plein mon veston.

DEUX : Les boutons et les moutons, ça devrait se ressembler, mais ça ne se ressemble pas. Oh là là ce que j’ai sommeil.

UN : Eh bien dormez. Sur votre billard, ça ne doit pas être bien difficile.

DEUX : Ce que vous êtes puéril. Vous me rappelez mon voisin du dessus et mon voisin du dessous, chez moi, à Paris. Celui du dessus, dans l’escalier, il ne me salue pas, parce qu’il me considère comme son inférieur, et celui du dessous, il ne me salue pas non plus, parce que d’habiter en dessous, ça lui donne des complexes.

UN : Eh bien ils ont raison. Moi je trouve que chacun devrait avoir sa maison. Les voisins, c’est fait pour habiter à côté, pas au-dessous, ni au-dessus.

DEUX : Commencez pas à parler politique. Pour ça, il faudrait qu’il y ait des maisons, et puis qu’on ne soit pas obligé de coucher sur des billards.

UN : Ou dessous.

DEUX : Les billards, c’est pas fait pour dormir. C’est fait pour rouler.

UN : Et encore : faut être une bille.

DEUX : Vous dormez ?

UN : Non, et vous ?

DEUX : Moi non plus. Si on faisait une partie ?

UN : De billard ?

DEUX : La seule façon raisonnable de ne pas dormir sur un billard, c’est d’y faire une partie, de billard !

UN : Oui, mais, pour ça, il ne suffit pas de ne pas pouvoir dormir, il faut pouvoir y jouer, au billard !

DEUX : Le billard on l’a !

UN : Oui, mais pas les billes.

DEUX : Et puis je ne sais pas jouer.

UN : Alors, ne m’empêchez pas de dormir.

DEUX : Vous non plus. D’ailleurs, je n’ai pas sommeil.

UN : Moi non plus. Alors on s’en va ?

DEUX : On s’en va. Venez donc. J’ai repéré un cimetière pas loin.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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