30 janvier 1989. Mon dixième jour au Japon en tant qu’adulte. Depuis ce que j’appelais mon retour, chaque matin, en ouvrant les rideaux, je découvrais un ciel d’un bleu parfait. Quand, pendant des années, on a ouvert des rideaux belges sur des grisailles pesant des tonnes, comment ne pas s’exalter de l’hiver tokyoïte ?
Je rejoignis mon élève au café d’Omote-Sando. La leçon se concentra sur le temps qu’il faisait. Bonne idée, car le climat, sujet idéal pour ceux qui n’ont rien à se dire, est au Japon la conversation principale et obligatoire.
Rencontrer quelqu’un et ne pas lui parler de la météo équivaut à un manque de savoir-vivre.
Rinri me sembla avoir progressé depuis la dernière fois. Ce ne pouvait s’expliquer par mes seuls enseignements : il devait avoir travaillé de son côté. Sans doute la perspective de dialoguer avec une francophone l’avait-il motivé.
Il me racontait les rigueurs de l’été quand je le vis lever les yeux vers un garçon qui venait d’entrer. Ils échangèrent un signe.
— Qui est-ce ? demandai-je.
— Hara, un ami qui étudie avec moi.
Le jeune homme s’approcha pour saluer. Rinri fit les présentations en anglais. Je m’insurgeai :
— En français, s’il vous plaît. Votre ami aussi étudie cette langue.
Mon élève se reprit, pataugea un peu à cause du brusque changement de registre, puis articula comme il put :
— Hara, je te présente Amélie, ma maîtresse.
J’eus beaucoup de mal à cacher mon hilarité qui eût découragé d’aussi louables efforts. Je n’allais pas rectifier devant son ami : c’eût été lui faire perdre la face.
C’était le jour des coïncidences : je vis entrer Christine, sympathique jeune Belge qui travaillait à l’ambassade et m’avait aidée à remplir de la paperasse.
Je la hélai.
Il me sembla que c’était mon tour de faire les présentations. Mais Rinri, sur sa lancée, voulant sans doute répéter l’exercice, dit à Christine :
— Je vous présente Hara mon ami, et Amélie ma maîtresse.
La jeune femme me regarda brièvement. Je simulai l’indifférence et présentai Christine aux jeunes gens. À cause de ce malentendu, et de peur de paraître une dominatrice en amour, je n’osai plus donner de consigne à mon élève. Je me fixai comme unique objectif possible de maintenir le français comme langue d’échange.
— Vous êtes toutes les deux Belgique ? demanda Hara.
— Oui, sourit Christine. Vous parlez très bien français.
— Grâce à Amélie qui est ma…
À cet instant je coupai Rinri pour dire :
— Hara et Rinri étudient le français à l’université.
— Oui, mais rien de tel que les cours particuliers pour apprendre, n’est-ce pas ?
L’attitude de Christine me crispait, sans que je sois assez intime avec elle pour lui expliquer la vérité.
— Où avez-vous rencontré Amélie ? demanda-t-elle à Rinri.
— Au supermarché Azabu.
— C’est drôle !
On avait échappé au pire : il eût pu répondre que c’était par une petite annonce.
La serveuse vint prendre les commandes des nouveaux arrivants. Christine regarda sa montre et dit que son rendez-vous d’affaires allait arriver. Au moment de partir, elle s’adressa à moi en néerlandais :
— Il est beau, je suis contente pour toi.
Quand elle eut filé, Hara me demanda si elle avait parlé Belgique. J’acquiesçai afin d’éviter une longue explication.
— Vous parlez très bien français, dit Rinri avec admiration.
« Encore un malentendu », pensai-je avec accablement.
Je n’avais plus d’énergie et priai Hara et Rinri de dialoguer en français, me contentant de rectifier les fautes les plus incompréhensibles. Ce qu’ils avaient à se dire m’étonna :
— Si tu viens chez moi samedi, apporte la sauce d’Hiroshima.
— Est-ce que Yasu jouera avec nous ?
— Non, il joue chez Minami.
J’aurais aimé savoir à quoi ils jouaient. Je posai la question à Hara dont la réponse ne m’éclaira pas davantage que celle de mon élève lors de la leçon précédente.
— Samedi, vous aussi, venez jouer chez moi, dit Hara.
J’étais certaine qu’il m’invitait par politesse. J’avais néanmoins très envie d’accepter. De peur que ma venue dérange mon élève, je tâtai le terrain :
— Je ne connais pas Tokyo, je vais me perdre.
— Je viendrai vous chercher, proposa Rinri.
Rassurée, je remerciai Hara avec enthousiasme. Quand Rinri me tendit l’enveloppe qui contenait mon salaire, je fus encore plus gênée que la fois précédente. Je calmai ma conscience en décidant de consacrer cet argent à l’achat d’un cadeau pour mon hôte.