12

Laure guettait Séraphin devant la fontaine Marat. Elle savait qu’il venait boire à la source quand il passait le soir pour rejoindre la maison de bois qu’on appelait la maison de l’oncle. Elle claudiquait encore un peu mais sa riche nature avait eu raison de tout : la charge des sangliers au bord de la roubine qui aurait pu la mettre en pièces ; la fracture de la cheville qui aurait pu la laisser infirme ; le coup de serpe sur le tibia qui aurait pu se transformer en tétanos ; l’aventure du wigwam où elle aurait pu attraper un enfant ; le hêtre qui avait failli l’écraser et sa naissance entre vie et mort.

Maintenant qu’à quatorze ans tout juste elle était armée de sa beauté du diable, elle voulait montrer à Séraphin ce qu’elle était devenue, lui qui l’avait gardée en vie sous le déluge de l’arbre abattu quand elle avait deux ans, et elle voulait aussi lui annoncer la grande nouvelle. Il lui fallait trouver quelqu’un à qui ça fasse plaisir.

Quand toute joyeuse elle s’était précipitée vers sa mère en lui criant :

— Maman ! Je suis reçue !

Celle-ci avait répondu :

— Eh bé vaï ! C’est pas trop tôt, tu vas pouvoir retourner au troupeau maintenant que tu n’as plus besoin de canne.

— Non ! dit Laure fermement. Tout l’été je vais aller travailler à l’hôtel de Séderon et je vous donnerai ce que j’aurai gagné.

— Ah bé, ça alors ! Et le troupeau ? Et la lavande ?

— Vous êtes quatre, répondit Laure sans élever le ton.

— Quatre, tu n’as pas honte ? Ta sœur n’a encore que six ans !

— Et moi ? Quel âge j’avais quand le grand-père m’a envoyée au troupeau ?

Elle tourna le dos à sa mère et alla quêter quelque compliment parmi la parentèle. Mais le destin avançait pour tout le monde sur la roue du temps. Aimée était malade. La naissance de sa fille l’avait laissée souffrante pour le restant de ses jours. Juliette était trop occupée à faire fortune pour s’intéresser longtemps à cette fille qu’elle avait contribué à maintenir en vie. Et Laure avait eu beau annoncer aux cousines et tantes qu’elle avait réussi avec la mention très bien, ça n’avait éveillé la curiosité de personne. Maintenant, avec sa blondeur et son sourire, elle n’avait plus droit à la pitié.

Elle suivait mélancoliquement à ses pieds les traces que le héron dans la journée avait laissées sur la vase au bord de la mare. Elle se revoyait avec Pierre, innocent encore, guettant l’oiseau à l’abri des roseaux. Elle savait que demain ces traces s’effaceraient sous d’autres pas, sous d’autres traces. Elle les contemplait comme un adieu. C’étaient ses souvenirs d’enfance qui s’arrêtaient ici. Pour mauvaise qu’elle ait été, son enfance dans son âme était déjà un regret.

Là-bas au bout du sentier sous l’ombre de la nuit prochaine qui empêchait de voir son visage, Séraphin s’avançait. Toujours armé de son pas d’arbre en marche, il sifflotait la musique qu’il avait retenue le soir de l’église.

— Je suis reçue ! cria Laure. Avec la mention très bien ! Je voulais vous l’annoncer !

Elle levait ses yeux clairs vers l’homme. Il la regardait aussi avec bonté.

— Tu me dis vous maintenant ? dit Séraphin.

— Excusez-moi, dit Laure, et elle se tut.

Ils ne trouvaient rien à ajouter. La nuit autour d’eux devenait profonde.

— Mais, dit Laure soudain, c’est le dernier effort que j’ai pu faire. Mes parents m’enlèvent de l’école. Demain je commence comme serveuse à Séderon. Je ne vous reverrai pas de l’été.

— Je vais m’en aller moi aussi, dit Séraphin. Je retourne à Novare.

— Je ne vous verrai plus ?

Il hocha la tête sans répondre. Face à face c’est à peine s’ils distinguaient l’éclat de leur regard.

— Je voudrais,…, commença Séraphin. C’est difficile à dire… Je voudrais que tu continues.

Laure entendit un froissement étrange du côté de l’homme. Il avait tiré une liasse de billets hors de sa contre-poche et il la présentait à Laure comme une offrande.

— Voilà, dit-il, j’ai économisé tout ça en tant d’années. Je voulais acheter une voiture mais qu’est-ce que j’irais faire, moi, d’une automobile ? Je te les donne. Prends-les ! Ça t’aidera à continuer.

— Non ! cria Laure. Pas de vous ! Je veux pas !

Elle se croisa les mains dans le dos comme elle l’avait fait le jour où Aimée lui avait tendu cette lettre pour Séraphin. Elle avait reculé d’un pas. Il se rapprocha d’autant. Il tenait fermement cette grosse liasse de billets attachée d’une ficelle qui lui brûlait les doigts tant il était anxieux de faire accepter ce don et tant il se demandait ce qu’il pourrait bien en faire dans son désespoir si elle n’acceptait pas. Que pouvait-il tenter d’autre contre le sort que de passer ces billets à cette fille comme on passe un témoin dans une course, pour que la course continue, pour que tout ne soit pas inutile. Il répéta :

— Prends-les ! sur un ton de commandement.

— Non ! cria Laure, pas de vous !

— Si ! moi justement !

Il osa un geste dont il ne se serait jamais cru capable : il poussa de force la liasse dans le corsage de Laure. Il lui toucha les seins. Ses mains étaient aussi froides que le zinc de la baignoire qui recevait la fontaine. Il lui fourrait les billets au creux de la gorge comme si les seins de Laure avaient été de la pierre et non pas la source d’un émoi quelconque, sans plus de ménagement ni de douceur. Il exigeait de Laure qu’elle accepte de force ce que sa pudeur refusait.

— Prends-les ! disait-il. Ne refuse pas parce que tu es pleine d’orgueil ! Ça sert à rien tout ça ! Un jour tu rendras à un autre ce que je fais pour toi ! Ça se méprise l’argent ! C’est juste bon à être donné ! Et tu sais je ne suis pas humble ! Changer le destin de quelqu’un, c’est le comble du bonheur ! Et de l’orgueil, ajouta-t-il.

Il lui saisit les poignets. Il la scruta au fond des yeux.

— Je veux changer ton destin ! dit-il avec force.

Le regard de Laure était éperdu. Elle sentait le poids des billets contre ses seins. Elle ne voulait pas. Il se rendit compte qu’il la brutalisait. Il lui lâcha les poignets.

— Pardon ! dit-il.

Il recula de trois pas sans cesser de la contempler. Elle eut un geste instinctif pour retenir les billets contre elle. Elle acceptait. Il eut un soupir de soulagement.

— Je vais te dire un secret !

— Quel secret ?

Laure ricanait ces deux mots. Quel secret pouvait bien la concerner ? Elle, ce fétu de paille perdu parmi les monts des Baronnies ; elle, cette paysanne, comme avait crié Pierre, son compagnon de jeux, le jour où elle lui avait échappé ; elle, cette pauvre travailleuse aux traits déjà durcis par l’amertume de vivre.

— Je n’ai jamais aimé que toi, dit Séraphin.

Elle envoya les mains devant elle pour l’agripper comme une femme qui se noie mais l’ombre était devenue épaisse entre elle et lui tant il s’enfuyait vite. Sa main n’empoigna que le vide. Elle la tint longtemps ouverte devant elle comme si cet espace rendait le verdict sur sa vie.

Une houle de vent traversait le pays des buis de part en part en gémissant.

Laure serrait les billets sur sa poitrine. Ils étaient encore tièdes d’avoir séjourné longtemps contre le cœur de Séraphin. C’était tout ce qui restait de son passage.

 

 

8 novembre 2005- 27 janvier 2006

Pierre Magnan

 

 



[1] Pièges à grives.