Les histoires que Hana lisait au patient anglais, ces voyages en compagnie du vieux nomade de Kim, ou de Fabrice, dans La Chartreuse de Parme, les avaient grisés, les entraînant dans un tourbillon d’armées, de chevaux et de voitures – celles qui fuyaient la guerre, celles qui couraient à la guerre… Dans un coin de sa chambre étaient empilés d’autres ouvrages qu’elle lui avait lus, et dont ils avaient déjà traversé les paysages.
Bien des livres commençaient par une phrase de l’auteur assurant que l’ordre régnait. On glissait dans leurs eaux d’une rame silencieuse.
Je commence mon œuvre a l’époque où Servius Galva était consul (...)
L’histoire de Tibère, de Caïus, de Claude et de Néron, falsifiée par la crainte aux jours de leur terreur, fut écrite, après leur mort, sous l’influence de haines trop récentes.
Ainsi Tacite commençait-il ses Annales. Mais les romans, eux, commençaient dans l’hésitation ou le chaos. Les lecteurs ne savaient jamais vraiment à quoi s’en tenir. À peine une porte, une serrure ou un barrage s’ouvraient-ils qu’ils se précipitaient, tenant d’une main une gonelle et de l’autre, un chapeau.
Lorsqu’elle commence un livre, elle pénètre dans de grandes cours par des porches imposants. Parme, Paris et l’Inde déploient leurs tapis.
Il se tenait, au mépris des ordres municipaux, à califourchon sur le canon Zam-Zammah, braqué au centre de sa plateforme de brique face au vieux Ajaïb-Gher, la maison des Merveilles, comme les indigènes appellent le Musée de Lahore. Qui tient Zam-Zammah, ce « dragon au souffle de feu », tient le Pendjab ; la grosse caronade de bronze vert, à chaque conquête, tombe toujours la première dans le butin du vainqueur.
« Lisez-le lentement, ma chère enfant, Kipling se lit lentement. Guettez attentivement les virgules et vous découvrirez les pauses naturelles. C’est un écrivain qui utilisait une plume et de l’encre. Comme la plupart des écrivains qui vivent seuls, il devait souvent lever le nez de la page, laisser son regard errer par la fenêtre tout en écoutant les oiseaux. Certains ignorent le nom des oiseaux, ce n’était pas son cas. Votre œil est trop rapide, trop nord-américain. Pensez à la vitesse de sa plume. Sinon, ce bon vieux premier paragraphe vous paraîtra horriblement ampoulé. »
Telle fut la première leçon de lecture du patient anglais. Il cessa de l’interrompre. Si jamais il s’endormait, elle continuait, ne relevant la tête que lorsqu’elle se sentait lasse. S’il avait raté la dernière demi-heure de l’intrigue, une seule pièce resterait obscure dans cette histoire qu’il connaissait sans doute déjà. La topographie du récit lui était familière. Bénarès, à l’est, et Chilianwallah, au nord du Pendjab. (Cela se passait avant que le sapeur ne fasse irruption dans leur vie, comme sorti tout droit du récit. Comme si les pages de Kipling avaient été frottées pendant la nuit, telle une lampe magique. Un onguent prodigieux.)
Délaissant la fin de Kim, ses phrases délicates et sacro-saintes – qu’elle lisait maintenant avec une diction impeccable –, elle avait ramassé le carnet du patient, ces pages qu’il avait réussi, sait-on comment, à arracher aux flammes. Il gisait grand ouvert, il devait faire à peu près le double de son épaisseur d’origine.
Une page de papier fin, provenant d’une bible, avait été déchirée et collée dans le texte.
Le roi David était un vieillard avancé en âge ; on lui mit des couvertures sans qu’il puisse se réchauffer.
Alors ses serviteurs lui dirent : « Qu’on cherche pour Mon seigneur le Roi une jeune fille qui assiste le roi et qui le soigne : elle couchera sur son sein et cela tiendra chaud à Monseigneur le Roi. » Ayant donc cherché une belle fille dans tout le territoire d’Israël, on trouva Abishag de Shunem et on l’amena au roi. Cette jeune fille était extrêmement belle ; elle soigna le roi et le servit, mais il ne la connut pas.
La tribu ………, qui avait sauvé le pilote brûlé, l’amena à la base anglaise de Siwa en 1944. Il fut transporté du désert occidental à Tunis par le train sanitaire de nuit avant d’être expédié en Italie. Pendant cette phase de la guerre, des centaines de soldats ne savaient plus qui ils étaient ; cette ignorance avait pour cause l’innocence plutôt que la ruse. Ceux qui prétendaient ne pas être sûrs de leur nationalité furent rassemblés dans un camp à Tirrenia, à proximité de l’hôpital maritime. Le pilote brûlé était une énigme de plus : sans matricule, il était impossible de l’identifier. Dans le camp de détention voisin du sien, le poète américain Ezra Pound avait été mis en cage. Il cachait sur son corps ou dans ses poches, la déplaçant chaque jour afin de satisfaire à l’idée qu’il se faisait de la sécurité, l’hélice d’eucalyptus qu’il avait ramassée dans le jardin de celui qui l’avait dénoncé lorsqu’on l’avait arrêté. « Eucalyptus… En souvenir… »
« Essayez de me coincer, disait-il à ceux qui l’interrogeaient. Faites-moi parler allemand, je le parle, je vous le signale, posez-moi des questions sur Don Bradman. Sur Marmite, sur la célèbre Gertrude Jekyll. » Il connaissait, en Europe, l’emplacement de chaque Giotto, et la plupart des endroits où l’on pouvait dénicher des trompe-l’œil saisissants de vérité.
L’hôpital maritime s’était d’abord installé dans les cabines que les touristes louaient au début du siècle, en bordure de la plage. Au moment des grandes chaleurs, on enfonçait une fois de plus les vieux parasols Campari dans les alvéoles prévues à cet effet. Les invalides, les blessés, les comateux s’asseyaient à l’ombre, profitant ainsi de l’air marin. Ils parlaient lentement, ou restaient là, le regard fixe, ou, au contraire, ne cessaient de parler. Le brûlé remarqua la jeune infirmière qui se tenait à l’écart. Accoutumé à ces regards morts, il comprit qu’elle était plutôt une malade qu’une infirmière. Il ne lui adressait la parole que lorsqu’il avait besoin de quelque chose.
On l’interrogea à nouveau. Tout, chez lui, était extrêmement anglais, hormis le fait que sa peau était noire comme de la poix. Un croque-mitaine surgi de l’histoire, au milieu des officiers qui l’interrogeaient.
Ils lui demandèrent dans quelle partie de l’Italie se trouvaient les Alliés. Il répondit qu’à son avis ils avaient repris Florence, mais qu’ils avaient été retardés par les villes situées dans les montagnes du Nord. La Ligne Gothique. « Votre division est clouée à Florence, elle ne peut pas déborder les bases de Prato ou de Fiesole, pour la simple raison que les Allemands se sont enterrés dans les villas et les couvents et qu’ils sont remarquablement défendus. C’est une vieille histoire – les Croisés ont commis la même erreur avec les Sarrasins. Comme eux, vous avez besoin des villes fortifiées. Elles n’ont jamais été abandonnées sauf au temps du choléra. »
Et il parlait, et il parlait, les rendant enragés. Traître ou allié, impossible de savoir vraiment dans quel camp il se trouvait.
Et voici que, des mois plus tard, dans la villa Girolamo, il repose, tel le gisant du chevalier mort à Ravenne, dans la pièce décorée d’une tonnelle qui est sa chambre. Il parle par bribes de villes-oasis, des derniers Médicis, du style de Kipling, de la femme qui a enfoncé ses dents dans sa chair. Son journal, son exemplaire des Histoires d’Hérodote édité en 1927, renferme d’autres bribes : cartes, notes personnelles, documents en diverses langues, passages découpés dans d’autres livres. Il ne manque qu’une chose, son nom. Toujours pas la moindre indication sur sa véritable identité, pas de nom, pas de bataillon, pas d’escadron. Toutes les références de son journal remontent à l’avant-guerre, aux déserts d’Égypte et de Libye dans les années 30. Elles sont entrecoupées d’allusions à l’art rupestre, de notes intimes rédigées de sa petite écriture. « Il n’y a pas de brunes, dit le patient anglais à Hana qui se penche au-dessus de lui, parmi les madones florentines. »
Il tient le livre dans ses mains. Elle l’éloigné de son corps assoupi et le pose sur la table de nuit. Elle le laisse ouvert, et reste là. Tête baissée, elle lit. Elle se promet de ne pas tourner la page.
Mai 1936
Je vais te lire un poème, dit la femme de Clifton, de sa voix affectée qui est, semble-t-il, sa façon d’être, sauf si vous êtes très proche d’elle. Nous étions tous dans le camp sud, à la lumière du feu.
Je marchais dans un désert.
Et je gémissais :
« Mon Dieu, éloigne-moi de cet endroit ! »
Une voix a répondu :
« Ce n’est pas un désert. »
Et moi de gémir : « Bon, mais...
Le sable, la chaleur, l’horizon vide. »
Une voix a répondu : « Ce n’est pas un désert. »
Personne ne dit rien.
C’était de Stephen Crâne, dit-elle, il n’est jamais allé au désert.
Il est allé au désert, dit Madox.
Juillet 1936
Il y a des histoires de trahison en temps de guerre qui sont des enfantillages a côté des trahisons que commettent les hommes en temps de paix. Le nouvel amant pénètre les habitudes de l’autre. Les choses sont détruites, révélées sous un jour nouveau. À coup de phrases tendues ou tendres, même si le cœur est organe de feu.
Une histoire d’amour, ce ne sont pas des êtres qui perdent leur cœur mais plutôt des êtres qui découvrent cet habitant acariâtre qui, lorsqu’on se heurte a lui, laisse à entendre que le corps ne saurait tromper qui que ce soit, ni quoi que ce soit : ni la sagesse du sommeil, ni l’habitude des courbettes. C’est une destruction de l’être et du passé.
Il fait presque sombre dans la pièce verte. En se retournant, elle se rend compte que son cou, trop longtemps immobile, est raide. Elle s’est plongée et noyée dans l’écriture en pattes de mouche de son carnet de bord aux pages épaisses, bourrées de cartes et de textes. Il y a même une petite fougère, collée à l’intérieur. Les Histoires. Elle ne referme pas le livre, elle ne l’a pas touché depuis qu’elle l’a posé sur la table de chevet. Elle s’en éloigne.
Kip se trouvait dans un champ au nord de la villa lorsqu’il découvrit la grosse mine. Son pied, qui avait failli marcher sur le fil vert lorsqu’il traversait le verger, se tordit en voulant l’éviter, il perdit l’équilibre et se retrouva à genoux. Il souleva le fil jusqu’à ce qu’il soit tendu, puis il en suivit les zigzags entre les arbres.
Il s’assit à l’endroit d’où partait le fil, le sac de toile posé sur ses genoux. En voyant la mine, il eut un choc : ils l’avaient recouverte de béton. Ils avaient coulé du ciment frais sur l’explosif pour en dissimuler le mécanisme et la puissance. À trois ou quatre mètres, il y avait un arbre nu, à une dizaine de mètres, un autre arbre. Deux mois d’herbes folles hérissaient la boule de béton.
Il ouvrit son sac et, armé de ses ciseaux, tondit l’herbe. Il attacha un petit filet autour de la boule, fixa une poulie à la branche et souleva lentement le bloc de béton. Deux fils le reliaient à la terre. Il s’assit, s’appuya contre l’arbre et regarda de plus près. Il n’y avait plus de raison de se hâter. Il sortit le poste à galène du sac et se coiffa des écouteurs. La radio se mit à déverser les rythmes américains diffusés par l’émetteur de l’armée. En moyenne, deux minutes et demie par chanson ou par air de danse. Il n’aurait qu’à se remémorer String of Pearls, C Jam Blues et les autres airs pour évaluer le temps passé là, à enregistrer inconsciemment la musique de fond.
Peu importait le bruit. Avec ce genre de bombes, il n’y aurait ni discrets tic-tac, ni bruit sec pour l’avertir du danger. En le distrayant, la musique l’aidait à y voir plus clair, à envisager la structure de la mine, la psychologie de celui qui avait posé le réseau de fils puis coulé du béton par-dessus.
En stabilisant la boule de béton suspendue avec une deuxième corde, il était sûr que, quelle que fût la force avec laquelle il l’attaquerait, les deux fils ne rompraient pas. Il se mit debout et commença à dégager la mine au burin, soufflant sur la poussière éparse, la chassant au plumeau, puis recommençant à écailler le béton. Seules les variations de longueur d’ondes le déconcentraient, et il lui fallait à nouveau localiser la station pour que les airs de swing retrouvent leur netteté. Il dégagea très lentement la série de fils ; six fils enchevêtrés, attachés les uns aux autres et peints en noir.
Il épousseta la planchette sur laquelle reposaient les fils.
Six fils noirs. Lorsqu’il était enfant, son père avait un jour serré ses doigts les uns contre les autres, n’en laissant apparaître que le bout, et lui avait ensuite fait deviner lequel était le plus long. De son petit doigt, il avait montré celui de son choix. La main paternelle s’était alors épanouie, révélant son erreur au jeune garçon. On pouvait, bien entendu, faire qu’un fil rouge soit négatif. Mais son adversaire ne s’était pas contenté de bétonner la mine, car il avait peint en noir tout ce qui pouvait le renseigner. Kip se sentit entraîné dans un tourbillon psychologique. Avec son couteau, il se mit à gratter la peinture, révélant un fil rouge, un fil bleu et un fil vert. Son adversaire les aurait-il aussi intervertis ? Il lui faudrait confectionner une dérivation avec son fil noir à lui, comme le bras mort d’une rivière. Ensuite, il testerait la boucle afin de savoir si le courant était positif ou négatif. Après une ultime vérification, il saurait enfin où était le danger.
Hana descendit le couloir avec un grand miroir dans les bras. Elle s’arrêta, puis repartit – il pesait lourd. Le miroir reflétait le vieux rose du plafond.
L’Anglais avait voulu se voir. Avant d’entrer dans la pièce, elle prit soin de tourner le miroir contre elle, afin que la lumière ne soit pas renvoyée indirectement de la fenêtre sur le visage de l’Anglais.
Il gisait là, avec sa peau sombre. Seule pâleur, son appareil acoustique et l’apparent reflet de son oreiller. De ses mains, il écarta le drap. Tenez, allez-y, dit-il en le repoussant aussi loin qu’il le pouvait tandis que Hana l’expédiait en bas du lit.
Debout sur une chaise au pied du lit, elle inclina lentement le miroir vers lui. Elle était dans cette position, les mains raidies devant elle, lorsqu’elle entendit de faibles cris.
Elle commença par les ignorer. La maison captait souvent les bruits de la vallée. Les soldats chargés du déminage hurlaient dans leurs mégaphones, et leurs cris la mettaient dans tous ses états, à l’époque où elle vivait seule avec le patient anglais.
« Ne bougez pas le miroir, ma chère, dit-il.
— On dirait que quelqu’un a crié, vous entendez ? »
De la main gauche, il augmenta la puissance de son appareil de correction auditive.
« C’est le garçon, vous feriez mieux d’aller voir. »
Elle posa le miroir contre le mur et se précipita dans le couloir. Une fois dehors, elle s’arrêta, dans l’attente du prochain cri. Lorsqu’il lui parvint, elle fila dans le jardin puis à travers les champs, derrière la maison.
Debout, les bras en l’air, comme s’il tenait une gigantesque toile d’araignée, il secouait la tête pour se débarrasser de ses écouteurs. En la voyant courir vers lui, il lui cria de faire un détour par la gauche. Le coin était truffé de mines. Elle s’arrêta. Cette promenade, elle l’avait faite bien des fois sans se rendre compte du danger. Elle releva sa jupe et avança en regardant ses pieds coucher les hautes herbes.
Il avait encore les mains en l’air lorsqu’elle le rejoignit. Il s’était fait avoir : il se retrouvait avec deux fils sous tension. Il lui aurait fallu une troisième main pour mettre l’un d’eux au négatif, et retourner une fois de plus au détonateur. Il lui passa les fils avec précaution, laissa retomber ses bras ; son sang se remit à circuler.
« Je les reprends dans une minute.
— Ça va.
— Ne bouge surtout pas. »
Il ouvrit son sac, en sortit le compteur Geiger et l’aimant. Il passa le cadran le long des fils qu’elle tenait. Il n’oscilla pas vers le pôle négatif. Pas le moindre indice. Rien. Il recula, se demandant où était la ruse.
« Je les attache à l’arbre et tu pars.
— Non, je peux les tenir. Ils n’iront pas jusqu’à l’arbre.
— Non.
— Kip… Je peux les tenir.
— C’est une impasse. Il y a un truc. Je ne sais pas où aller. Je ne sais pas jusqu’où va la ruse. »
Il courut à l’endroit où il avait repéré le fil, la première fois. Il le souleva et, cette fois, le suivit jusqu’au bout avec le compteur Geiger. Il s’accroupit ensuite à une dizaine de mètres d’elle, et se mit à réfléchir, levant parfois la tête, sans la voir, ne regardant que les deux fils qu’elle avait entre les mains. Je ne sais pas, dit-il lentement, à voix haute, franchement, je ne sais pas. Je crois qu’il faut que je coupe le fil qui est dans ta main gauche. Il faut que tu t’en ailles. Il réajusta les écouteurs sur sa tête pour que le son lui parvienne net et clair. Il se représenta les différents trajets du fil, suivit les circonvolutions et les nœuds, les virages inattendus, les interrupteurs enterrés qui les faisaient passer du positif au négatif. Le briquet. Il se rappela le chien aux yeux grands comme des soucoupes[2]. Il faisait la course avec la musique, le long des fils, sans lâcher des yeux les mains de la jeune femme, parfaitement immobiles, qui les tenait.
« Tu ferais mieux de t’en aller.
— Il te faudrait une autre main pour couper ça, n’est-ce pas ?
— Je peux l’attacher à l’arbre.
— Je peux le tenir. »
Il saisit le fil qu’elle tenait dans sa main gauche comme une vipère. Puis il saisit l’autre. Elle ne bougea pas. Il ne dit rien de plus. Il lui fallait maintenant penser aussi clairement qu’il le pouvait. Comme s’il était seul. Elle alla lui reprendre un des fils. Il n’en fut aucunement conscient ; pour lui, la jeune femme n’était plus là. Il refit le trajet qui menait au détonateur, aux côtés de l’esprit qui avait orchestré tout cela, touchant les points clés, radiographiant l’ensemble ; la musique remplissait tout le reste.
Il s’approcha d’elle et coupa le fil au-dessous de son poing gauche. Cela fit comme le bruit d’une dent mordant dans quelque chose. Il vit l’imprimé sombre de sa robe le long de son épaule, contre son cou. La bombe était morte. Laissant tomber les cisailles, il posa la main sur son épaule, il avait besoin de toucher quelque chose d’humain. Ce qu’elle disait, il ne pouvait l’entendre ; elle se pencha, enleva les écouteurs, le silence s’installa. La brise ; un bruissement. Il se rendit compte qu’il n’avait pas du tout entendu le bruit sec du fil que l’on coupe, il l’avait juste senti. Il en avait perçu la rupture soudaine, le petit os de lapin qui se brise. Sans la lâcher, il glissa la main le long de son bras et tira les quinze centimètres de fil de son poing encore serré.
Elle l’observait, l’air interrogateur, attendant qu’il réponde à la question qu’elle lui avait posée, mais qu’il ne semblait pas avoir entendue. Elle secoua la tête et s’assit. Il se mit à ramasser divers objets, les glissa dans sa sacoche. Elle releva la tête, regarda l’arbre puis, par pur hasard, elle baissa les yeux et s’aperçut que ses mains, tendues et raides comme celles d’un épileptique, tremblaient, que sa respiration était profonde et rapide. Il était recroquevillé sur lui-même.
« As-tu entendu ce que j’ai dit ?
— Non. C’était quoi ?
— J’ai cru que j’allais mourir. Je voulais mourir. Et je me suis dit que si je mourais, ce serait avec toi. En un an, j’en ai vu mourir, des types comme toi, aussi jeunes que moi. Je n’avais pas peur. Cette fois-ci, je ne me suis sûrement pas montrée courageuse. Je me disais, il y a cette villa, cette herbe… Nous aurions dû nous allonger ensemble, toi dans mes bras, avant de mourir. Je voulais toucher cet os de ton cou, ta clavicule, on dirait une petite aile toute dure sous ta peau. Je voulais poser les doigts dessus. J’ai toujours aimé la chair couleur de rivière et de rochers, ou comme l’œil brun d’une Suzanne, tu la connais cette fleur ? Tu en as vu ? Je suis si lasse, Kip. Je veux dormir. Je veux dormir là, sous cet arbre. Laisse-moi mettre mon œil tout contre ta clavicule. Je veux juste fermer les yeux et ne plus penser aux autres. Je veux trouver le creux d’un arbre, m’y blottir et m’endormir. Je veux être tout contre ta clavicule. Comme tu es méticuleux ! Savoir quel fil couper… Comment as-tu fait ? Tu répétais je ne sais pas, je ne sais pas, mais tu l’as fait. N’est-ce pas ? Ne tremble pas, il faut que tu sois pour moi un lit immobile, laisse-moi me pelotonner comme si tu étais un bon grand-père que je pouvais serrer dans mes bras. Je l’aime, le mot pelotonner, un mot si lent, qu’on ne saurait le bousculer… »
Sa bouche était contre sa chemise. Il était étendu auprès d’elle, à même le sol, aussi tranquille qu’il le fallait, l’œil clair, il regardait une branche. Il entendait sa respiration profonde. Elle dormait déjà lorsqu’il avait passé le bras autour de son épaule, mais elle avait saisi son bras, l’avait serré contre elle. Un coup d’œil lui permit de voir qu’elle tenait encore le fil, elle avait dû le ramasser à nouveau.
Ce qu’il y avait chez elle de plus vivant, c’était sa respiration. Pour sembler aussi légère, la jeune femme devait s’appuyer sur quelque chose. Combien de temps pourrait-il rester ainsi, incapable de bouger ni de céder à l’affairement ? Il était essentiel de rester immobile, comme ces statues qui l’avaient soutenu pendant les mois de combats acharnés qui avaient suivi le débarquement, à l’assaut de ces villes fortifiées, prises les unes après les autres, au point qu’elles finissaient par se ressembler toutes : partout les mêmes rues étroites transformées en égouts sanglants. Il lui arrivait de rêver que si, par mégarde, il glissait sur le liquide rouge, il dévalerait la pente et serait précipité de la falaise dans la vallée. Chaque soir, sans se soucier du froid, il entrait dans une église prise à l’ennemi et choisissait une statue comme sentinelle pour la nuit. Il n’accordait sa confiance qu’à cette race de pierres, se collant à elles dans l’obscurité, ange affligé dont la cuisse était la cuisse parfaite d’une femme, dont les contours et l’ombre paraissaient si doux. Il plaçait sa tête sur les genoux de ces créatures et succombait au sommeil.
Elle se fit soudain plus lourde. Sa respiration devint plus profonde, comme le son d’un violoncelle. Il contemplait son visage endormi. Le fait que la fille soit restée avec lui tandis qu’il désamorçait la bombe l’avait contrarié, comme s’il était devenu du même coup son débiteur, se sentant rétrospectivement responsable d’elle, même si, sur le moment, il n’en avait rien été. Comme si cela lui avait donné la bonne inspiration pour ce qu’il avait choisi de faire avec une mine.
Il avait la curieuse impression d’être contenu dans quelque chose, peut-être un tableau aperçu l’année précédente. Un couple très serein, dans un champ. Il en avait vu tellement dormir de ce sommeil paresseux, insouciants du travail comme des dangers de ce monde ! À côté de lui, il y avait Hana, les gestes infimes qui scandaient sa respiration, le mouvement de ses sourcils accompagnant une dispute, une petite colère qui n’existait que dans ses rêves. Il tourna les yeux vers l’arbre et le ciel de nuages blancs. La main de la jeune femme s’agrippait à lui comme la boue s’était agrippée aux berges du Moro, il avait enfoncé son poignet dans la terre détrempée pour ne pas se laisser à nouveau entraîner dans le torrent qu’il venait de traverser.
S’il avait été le héros d’un tableau, il aurait pu prétendre à un repos bien mérité. Mais comme elle l’avait dit elle-même, il était le brun de la roche, le brun du fleuve bourbeux repu de tempêtes. Quelque chose en lui l’incitait à se méfier de l’innocence, si naïve fût-elle, d’une telle remarque. Quoi de plus idéal, pour conclure un roman, qu’un déminage réussi ? Des hommes blancs et sages, paternels, extraits, pour l’occasion, de leur solitude, échangeaient des poignées de main et, leur talent reconnu, s’en repartaient en claudiquant. Mais il était un professionnel. Et il demeurait l’étranger, le Sikh. Son seul contact personnel avec un être humain, c’était cet ennemi qui avait fabriqué la bombe et s’en était allé en effaçant ses traces à l’aide d’une branche.
Qu’est-ce qui l’empêchait de dormir ? Qu’est-ce qui l’empêchait de se tourner vers la fille, d’arrêter de se dire que tout était encore à moitié allumé, que le feu couvait ? Dans un tableau que lui présentait son imagination, le champ qui entourait leur étreinte aurait été en flammes. Il avait jadis suivi à la jumelle l’entrée d’un sapeur dans une maison minée. Il l’avait vu balayer une boîte d’allumettes posée au bord d’une table avant d’être enveloppé de lumière pendant la demi-seconde qui avait précédé le souffle de la bombe. Voilà à quoi ressemblait la foudre, en 1944. Comment pouvait-il même faire confiance à cet élastique qui serrait la manche du sarrau de la fille ? Ou au raclement de son souffle intime, aussi profond que les pierres dans la rivière ?
Elle s’éveilla au moment où la chenille passait du col de sa robe à sa joue. Elle ouvrit les yeux et le vit accroupi au-dessus d’elle. Il enleva la chenille de son visage, sans toucher sa peau, et la posa dans l’herbe. Elle remarqua qu’il avait déjà rangé son équipement. Il recula et s’assit contre l’arbre en la regardant se retourner lentement sur le dos, puis s’étirer, profitant de ce moment aussi longtemps qu’elle le pouvait. Ce devait être l’après-midi, le soleil avait changé de côté. Rejetant la tête en arrière, elle le regarda.
« Tu étais censé me tenir dans tes bras !
— Et je l’ai fait. Jusqu’à ce que tu t’écartes.
— Combien de temps ?
— Jusqu’à ce que tu bouges. Jusqu’à ce que tu éprouves le besoin de t’écarter.
— Personne n’a abusé de moi, n’est-ce pas ? Je plaisantais, ajouta-t-elle, en le voyant rougir.
— Veux-tu redescendre à la maison ?
— Oui, j’ai faim. »
Aveuglée par le soleil, les jambes lasses, elle tenait à peine debout. Elle ne savait toujours pas combien de temps ils étaient restés là. Elle ne pouvait oublier ni la profondeur de son sommeil ni la légèreté de sa chute.