MAURICE LIMAT

 

 

 

 

 

 

 

 

LES FOUDROYANTS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

COLLECTION « ANTICIPATION »

 

 

 

 

 

 

 

ÉDITIONS FLEUVE NOIR 

        

        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

 

 

ZEUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

 

      Le lointain roulement fit sortir Martine de la tente. Elle passa une tête ébouriffée dans l’embrasure et regarda le ciel, par-dessus les grands arbres qui bordaient la clairière où les campeurs s’étaient installés.

      Tout d’abord, elle avait pensé que c’était le départ du Terralune dont les échos lui parvenaient depuis l’astrodrome du Bourget, relativement proche de la forêt de Senlis où Martine campait, avec Ric et René.

      Elle fit la moue, ce qui donnait un charme de plus à son visage encore gamin :

      – Il va faire de l’orage !…

     Cela la contrariait vivement. Ils avaient profité de ces journées d’un été finissant — celui de 1998 — pour fuir la cité et jouer un peu aux hommes des bois, parmi les piliers magistraux des essences végétales. Et voilà que, déjà, le temps se gâtait.

      Martine soupira et rentra sous la tente. Elle s’amusait à préparer le repas avec des boîtes de conserves et des biscottes vitaminées. Comme tant d’autres, ces jeunes gens du vingtième siècle finissant affectionnaient les séjours agrestes, ces évasions de primitifs, qui les arrachaient, quelques jours ou quelques heures, à une vie épuisante de frénésie et de dynamisme.

      Ric et René étaient partis depuis une bonne heure, avec les seaux de toile à l’ancienne mode. Il fallait de l’eau, et c’était pour eux un amusement que cette   recherche   du   liquide,  eux   qui   jouissaient  toute   l’année   des canalisations impeccables dues à un urbanisme sans cesse amélioré.

      René, toujours gai, avait même proposé de renoncer à tout autre moyen de faire du feu que le frottement de deux bâtons mais les deux garçons, après des essais infructueux, sans autre résultat que la meurtrissure des paumes, avaient tout de même renoncé à ce procédé datant pour le moins du début du quaternaire.

      Un nouveau grondement, plus proche, attesta l’imminence de l’orage. Les garçons ne revenaient toujours pas et Martine s’énervait. Toutefois elle se morigéna. Après tout, ce retard n’avait rien d’insolite et, sans doute, ce qui l’agaçait ainsi et lui faisait prendre les choses au tragique, c’était cette atmosphère surchargée d’électricité. Elle avait des gestes brusques et, en ouvrant une boîte de sardines, elle s’écorcha légèrement la main.

      Au moment où, rageuse, elle cherchait la trousse à pharmacie, un formidable coup de tonnerre ébranla la forêt. Martine frissonna puis, aussitôt, se reprit :

      – Mais je deviens sotte comme une petite fille… Voilà que je vais avoir peur d’un coup de tonnerre, maintenant !…

      Ce sang qui coulait, le temps gâté, le retard des deux gars, tout cela lui tapait inconsidérément sur les nerfs. Elle se mordit les lèvres, s’efforça de retrouver son calme. Mais le camping était raté, cela ne faisait guère de doute.

      Là-bas, au Bourget, l’astronef s’élevait dans un tourbillon de flammes.

      Martine, cette fois, s’en rendit parfaitement compte et ne le confondit nullement  avec  le  roulement  du  tonnerre,  surtout  quand  l’infernal vrombissement ébranla les hautes couches atmosphériques. Elle eut encore la curiosité de chercher à le suivre du regard. Jamais elle n’était allée dans la Lune, bien que les voyages interplanétaires ne fussent plus tout à fait une nouveauté. Elle en rêvait, comme tous les jeunes…

      Le ciel était déjà très couvert et les nuages prenaient des tons livides. Martine crut entrevoir le long fuseau d’argent, déjà minuscule, qui striait l’épaisseur nébuleuse croulant vers la Terre. Et, debout devant la tente, elle abaissa ses regards vers la forêt.

      Toujours personne.

      Elle achevait maladroitement un pansement à la main. L’orage creva.

      Martine se recroquevilla sous la tente. Elle était baignée de sueur, bien qu’elle fût en short avec un léger boléro. Sur le toit de toile, des gouttes tapaient déjà et, alentour, on entendait le crépitement des feuillages secs, heurtés par les javelots célestes. Énervée au suprême degré, Martine se mit le visage dans ses mains, lorsqu’un premier éclair illumina la clairière d’une

flaque rouge, fugace, mais dont la persistance en elle prenait des intensités de métal ardent.

      Maintenant, la nue s’entrouvrait et la pluie ruisselait. Cela n’apportait pas même de fraîcheur. Au contraire, la forêt semblait envahie par un torrent de vapeurs. Il n’avait pas plu depuis des jours et tout était affreusement sec. L’onde éveillait, au contact du sol, des brumes spontanées qui roulaient sous les frondaisons. Martine, le nez à l’ouverture de la tente, guettant toujours ses compagnons, ne pouvait s’en arracher, en dépit de la douleur cruelle que chaque éclair forait en elle, inexplicablement.

      La foudre jetait, sans discontinuer, ses glaives de flamme, striant le rideau humide qui battait la forêt. Martine voyait vaguement, au-dessus d’elle, une voûte grise, mouvante, où semblaient apparaître des figures étranges, évoquant des hordes damnées. Brusquement replongée en pleine nature, la jeune fille, dont les beaux cheveux châtains étaient déjà plaqués sur  le  visage  par  l’intempérie,  cessait  de  se  croire  dans  le  monde hyper-technique qui avait asservi les forces de la nature et établi la jonction intersidérale. Comme une barbare, elle tremblait à chaque hurlement du ciel…

      Et puis elle les aperçut.

      Ils couraient, l’un à côté de l’autre, Ric, plus grand, plus large, avec ses cheveux blonds dont les mèches folles, définitivement rebelles, étaient martelées de pluie, René, plus svelte, plus petit aussi, couronné court d’une toison en brosse, et riant selon son habitude. Ils galopaient, les seaux de toile à la main. Ils crièrent quelque chose et Martine crut comprendre :

      – …pas la peine d’avoir tant couru pour avoir de l’eau…

      Ou quelque chose d’approchant.

      La foudre tombait sans discontinuer. Pas très loin, il y eut le soubresaut terrible d’un grand hêtre que le feu céleste venait de hacher, l’ouvrant en deux d’un coup au cœur. Et Martine se souvint des principes élémentaires de précaution contre l’orage.

      Elle bondit hors de la tente, méprisant le torrent qui la trempa en une seconde. Les mains en conque, elle criait :

      – Ne courez pas !… Ne courez pas !… La foudre !…

      Insouciants, négligeant les moindres connaissances humaines de la physique, ils galopaient toujours, se rapprochant en grandes enjambées à travers les fourrés. Ils étaient tout près de la clairière. Martine les voyait, par instants, en silhouettes singulièrement burinées par la fulgurance de l’orage. Et elle trépignait, folle de leur imprudence :

      – Ne courez pas… Couchez-vous !…

      Dans ce déchaînement de foudre, elle craignait tout.

      Ni Ric ni René ne semblaient songer qu’ils étaient de vivantes cibles pour la flamme venant des nues. Ils étaient ruisselants, bien entendus, et les chemises-vestes et les shorts se plaquaient sur leurs corps inondés.

      Mais cela les amusait, comme le reste, avec la bonne humeur des garçons sportifs d’esprit qui assimilent tout et sont heureux de se retremper au sein des forces déchaînées.

      Ils atteignaient la clairière. Ils débouchaient sous un orme d’une hauteur majestueuse, lancé comme un défi…

      La lueur vertigineuse et le grondement formidable se synchronisèrent à la perfection, et Martine, qui se sentit tomber dans le gouffre, sut que la foudre venait de frapper.

      Elle demeura un instant chancelante, puis ses yeux, toujours grands ouverts, mais neutralisés par le météore, réussirent à retrouver leur fonction normale.

      Elle voyait mal.

      Parce que l’éblouissement avait été atroce et le bruit du tonnerre vibrait encore en elle.

      C’était  sans  doute  parce  qu’elle  y  voyait  si  mal,  qu’elle  était  si cruellement ébranlée qu’elle ne pouvait plus découvrir qu’un seul des deux gars.

      Son cœur battait atrocement. Parce que celui qu’elle apercevait était étendu sous le grand orme, de tout son long, le seau de toile renversé à ses côtés.

      Martine hurla, soudain, comme une folle, sans savoir pourquoi. Et elle se mit à courir, elle aussi, oubliant ses conseils propres, négligeant le fait qu’ils avaient été frappés par la foudre justement en ne l’écoutant pas.

      Mais le tonnerre, satisfait sans doute, ne s’acharna pas sur elle.

      Elle arriva à hauteur du grand orme. Un seul corps était là. L’autre…

      Elle crut l’apercevoir, contourna René, car c’était bien René qui était la face contre terre. Elle n’osait pas le toucher, le regarder, horrifiée de ce qu’elle pouvait découvrir.

      – Ric !… Ric !… Je t’en prie !…

      Ric ?

      Cette chose informe, inerte… ? Mais non, ce n’était pas Ric, ce n’était pas son cadavre. Ce n’était rien. Sinon ses vêtements.

      Stupide, Martine toucha la chemise-veste bigarrée, le short bleu, les spartiates encore lacées. Et ses yeux entrevirent, dans l’herbe détrempée, le trait d’or du chronographe qu’elle lui avait offert elle-même, un peu après leurs fiançailles…

      Ric…

      Mais Ric n’était plus là. Il ne restait rien de lui, absolument rien.

      Martine ne devait jamais savoir combien de temps elle demeura ainsi, à genoux sous l’averse, devant les vêtements de Ric. Les restes de Ric. C’est-à-dire tout ce qu’il portait sur lui, d’étoffe, de métal, de cuir, de papiers, au moment où il avait été frappé par la foudre.

      Elle ne voulait pas croire, elle ne voulait surtout pas admettre…

      Et puis, éperdue, peut-être pour venir à son secours, peut-être plus vraisemblablement pour se raccrocher à une présence, à un être humain, fût-il foudroyé, blessé, mort, mais encore tangible, elle se traîna vers René, qui gisait à quelques mètres.

      Crispée, son pansement arraché saignant lamentablement, inondée comme une noyée, glacée maintenant, en dépit de la lourdeur de l’atmosphère, dans la forêt immense qui résonnait des dernières fureurs de l’orage, Martine atteignait René.

      Elle le toucha, et se rendit compte qu’il vivait. Elle ne savait pas ce qui lui était arrivé. Elle hoquetait de sanglots, mais elle voulait sentir une présence, pour nier l’horrible absence de Ric, qui semblait s’être vaporisé, abandonnant vêtements, chronographe, portefeuille…

      René soupira, ce qui amena un soulagement immense dans l’âme de Martine. D’un effort dont elle ne se fût pas crue capable, elle arriva à le mettre sur le côté.

      À ce moment, il ouvrit les yeux, bafouilla quelque chose, cligna des paupières parce qu’un éclair zigzaguait encore, finit par apercevoir la jeune fille :

      – Martine… que s’est-il passé ?… Où est Ric ?…

      Elle ne répondait pas. Elle reculait. Il s’ébroua, se redressa sur un bras.

      Martine voyait. Dans le mouvement que fit René, la chemise-veste déjà échancrée s’ouvrit complètement, et ce qu’elle entrevoyait lui apparut totalement.

      Elle semblait étouffer. René, oubliant son propre désarroi, chercha à s’élancer vers elle. Elle eut un mouvement de véritable répulsion, mais, fascinée, elle ne put fuir, et demeura là, à regarder la poitrine de René qui lui apparaissait maintenant dénudée.

      Sur le thorax, entre les pectoraux, l’image s’étalait, nette, vivante, empreinte d’un sceau inconnu, d’une force insoupçonnée, comme un de ces visas d’éternité que le génie cosmique applique, parfois, sur une personne humaine.

      Miroir fidèle, la chair de René était marquée à jamais d’un portrait engendré par la lumière de la foudre.

      Le portrait de Ric. De Ric qui avait disparu en une fraction d’instant sous les yeux éblouis de Martine…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

 

      Je n’y comprends rien. Mais ce qui s’appelle rien…

      Qu’est-ce qui m’arrive ?

      J’ai beau essayer de faire un effort, je n’arrive pas à déterminer à quel moment cela a bien pu arriver. Et quand je dis « cela »… je ne sais pas non plus ce que « cela » signifie exactement.

      Tout juste : à quel point de mon existence j’ai commencé à évoluer dans cette espèce de bain nébuleux. Un peu comme si j’étais plongé dans une piscine de nuages, où mon corps serait à la fois très détendu, presque lascif, et cela tout en me sentant le cœur serré d’une inexprimable angoisse.

      Le cœur ?

      Cet organe réputé le siège des grandes et des petites émotions, le fragment charnel qui unit l’homme à la splendeur invisible de l’esprit. Je croyais bien le connaître, mon cœur. Il m’a joué des tours, tout au long du quart de siècle qui représente ma vie terrestre.

      Et c’est par lui que je suis enchaîné à Martine.

      Douces chaînes, que je ne voudrais pas briser pour tout l’empire de la Galaxie…

      Oui, je suis attaché à Martine. Tout comme j’éprouve, à l’égard de René, une de ces amitiés indissolubles qui sont l’apanage des êtres réellement virils.

      Comme je pense à eux, en ce moment ! Mais je ne peux pas arriver à situer  ce  moment,  ni  les  autres  moments.  Ni  surtout  celui   tout  a commencé.

      Ce n’est pas un cauchemar, car je ne suis pas malheureux, en dépit d’une anxiété qui ne me lâche pas. Non, je ne rêve pas, j’en suis sûr, je me sens parfaitement lucide.

      Pourtant…

      J’essaye de me remémorer ce qui s’est passé, un peu à la façon des psychanalystes qui vous font remonter le fil de vos souvenirs.

      La forêt de Senlis… l’arrivée de notre électrauto… Et on a planté la tente. On a joué aux hommes préhistoriques… Nous sommes partis, René et moi, à la recherche de l’eau, laissant Martine au camp… Là-dessus, pendant notre  retour,  le  temps  s’est  couvert…  Il  faisait  atrocement  lourd  et l’atmosphère semblait, selon l’expression de René, survoltée… comme nous-mêmes…

      L’orage crevait, alors que nous allions rejoindre Martine. Nous l’avons aperçue, à travers les arbres et les futaies. Il se mettait à pleuvoir dru, à ce moment, et il me semble qu’elle nous criait quelque chose en faisant des gestes. Elle devait nous dire de ne pas courir… ou de nous coucher sur le sol, quelque chose dans ce goût-là…

      Ah ! oui, je me le rappelle… Un instant avant, nous avons entendu le départ du Terralune… L’astronef… Et j’ai dit à René : pour notre voyage de noces, Martine et moi, on ira dans Vénus, mon vieux… C’est la planète des amoureux… Une surprise que je lui prépare… Et il m’a dit, ce vieux René : Tu as raison !… Je sais qu’elle meurt d’envie de quitter la Terre… Les filles de notre temps on ne les a plus avec une électrauto ou simplement un héliscooter comme il y a vingt ou trente ans, il leur faut au moins un astronef de luxe !…

      Nous en avons ri : Mademoiselle… voulez-vous venir faire un petit tour sur Mars ?… Avec plaisir, Monsieur… Et c’est dans la poche !

      Il tonnait. Il pleuvait. Les éclairs commençaient à se succéder presque sans interruption et nous étions aveuglés. On va se faire foudroyer, a crié René. Moi, je ne pensais pas à ça… Au fond, une douche pareille, ça ne faisait pas de mal, il faisait tellement chaud !…

      On arrivait à la clairière. C’est à ce moment que j’ai cessé d’entendre le tonnerre… Ou plutôt, si, je l’entendais… Non, je m’exprime mal : je ne l’entendais pas. Je ne l’entendais plus. Mais j’avais conscience de son grondement. On peut avoir conscience de quelque chose d’invisible sans le voir. Une variation de température, par exemple, qui échappe aux yeux, pas du  tout  au  contact. Là,  c’est  la  même chose. J’avais le  sentiment du grondement de la foudre, et pourtant mon tympan, ma chaîne d’osselets, ma trompe d’Eustache, mon nerf auditif (cette énumération semble un peu pédante, mais je voudrais tant me faire comprendre et me comprendre moi-même !) tout le mécanisme « oreille » n’était nullement ébranlé.

      Et c’était tout de même comme si j’entendais !…

      D’ailleurs je « voyais » de la même façon. Peut-être pas avec mes yeux puisque je ne ressentais plus l’impression d’éblouissement et la légère fatigue  rétinienne  des  minutes  précédentes,  au  cours  desquelles  la fulgurance des éclairs me blessait par sa discontinuité et son acuité.

      Mais je savais, je « connaissais » les éclairs comme je « connaissais » le tonnerre.

      Hors mes oreilles et mes yeux. Hors mes sens…

      Qu’est-ce que cela veut dire ?… Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

      Un choc ? Est-ce que j’ai éprouvé un choc ? Normalement, l’état bizarre qui est actuellement le mien n’a pas dû se produire insensiblement. Il me semble que j’aurais dû me rendre compte de mon changement de sphère. Or je n’ai nullement souvenir de quelque chose de violent. J’étais… normal, et j’ai changé, voilà tout.

      Pourtant, je me sens encore très bien. Étrangement détendu. Mon corps est incroyablement léger. Pas le plus léger malaise. Il me semble, bien que je n’ai jamais eu recours au moindre stupéfiant, que cela doit ressembler à ces paradis artificiels chantés par les poètes… et les dépravés !

      Il n’y a que cette angoisse sourde, qui étreint mon cœur.

      Mais je ne peux pas situer mon cœur. Ni aucun de mes organes, d’ailleurs. Cela ne me soucie guère. J’ai d’autres préoccupations.

      Pourquoi  Martine  et  René  n’ont-ils  pas  voulu  me  répondre ?  Que signifie leur attitude, à partir du réveil de René ?

      Ah, je réalise mieux… J’ai vu René étendu, face contre terre. Et Martine, une Martine, aux cheveux plaqués par la pluie, hurlante, affolée, qui tentait, avec de terribles efforts, de soulever ce corps inerte… Il est plus petit que moi, René, mais c’est un gars bien bâti et qui pèse son poids.

      Tiens ! il me revient à l’esprit (mais qu’est-ce que mon esprit ? Sinon moi tout entier pourrais-je croire) que je n’ai rien tenté pour aider Martine.

      Et cependant mon angoisse commence à ce moment. Oui, oui, c’est bien cela… René au sol. Martine désespérée… Et cette chose incompréhensible, quand elle l’a relevé, quand il a ouvert les yeux et s’est mis à remuer, dans l’échancrure de sa chemise-veste, je me suis aperçu moi-même… Ou tout au moins  le  reflet  de  moi-même,  en  un  tatouage  inconnu  empreint  sur l’épiderme de René…

      Après ?… J’aurais voulu les aider, mais je ne m’en sentais pas capable. Et j’ai eu beau leur parler (mais est-ce que je leur ai vraiment parlé ?) ils ne m’ont pas répondu.

      Pis que cela. Ils m’ignoraient. Ils ne me regardaient pas.

      COMME SI JE N’EXISTAIS PAS POUR EUX !

      L’angoisse, l’angoisse a pris son essor en moi… Oh ! la mémoire me revient et je comprends pourquoi je suis si malheureux. Martine m’ignore, Martine me dédaigne. Et moi je n’ai rien fait non plus pour l’aider alors que sous ce ciel déchaîné, dans ce coin perdu, elle se débattait auprès de René qui était peut-être blessé… qui s’était évanoui, ou qui avait subi une agression… Je ne sais absolument pas pourquoi il s’est retrouvé ainsi, la face contre terre…

      À moins tout simplement qu’il n’ait buté contre une racine, une pierre…

      Mais  c’est,   une  explication  toute  spécieuse  et  qui  ne  me  satisfait nullement. Il y a sûrement autre chose.

      Cet « autre chose » qui m’échappe, et en quoi réside très certainement la clé de l’énigme.

      Je voulais me porter à son secours. Mais encore une fois mon propre comportement me déroute. Car, au fond, je suis bien convaincu de ne pas avoir aidé Martine à soutenir René, ni pour le relever alors qu’il était comme mort, étendu sous la pluie battante, ni un peu après, alors qu’elle le guidait vers la tente, et qu’il avançait en titubant, trébuchant à chaque pas. Attitude qui, pour un sportif de sa trempe, attestait qu’il avait subi un rude coup.

      Pourtant, ils avaient échangé quelques mots, relatifs, sinon à moi, du moins à ce portrait inattendu, gravé sur la poitrine de René, et qui avait paru fasciner Martine. Je les entendais fort bien. Ils s’étonnaient, et je n’avais pas lieu d’en être surpris, puisque moi-même, cela me dépassait.

      Je les ai suivis jusqu’à la tente. René était sévèrement secoué et Martine, qui paraissait hallucinée, devait faire effort sur elle-même pour l’aider. Je l’ai entendu, lui, qui disait :

      – Merci, Martine… ça va aller… Mais le poste est… dans l’électrauto

      – J’y vais !

      Elle  l’a  laissé  sous  la  tente,  affalé,  inerte,  mais  le  visage  crispé d’angoisse. Elle a couru jusqu’à l’électrauto, est revenue avec le petit duplexistor qui permet toutes communications. Moi, j’étais toujours près d’eux, m’évertuant à leur demander pourquoi ils ne me regardaient même pas. Mais à mon       égard ils étaient toujours plongés    dans la même indifférence. D’ailleurs, ils agissaient un peu comme des automates survoltés, allant de l’inertie la plus totale à des gestes semblant inspirés par la haute fréquence.

      Et ils ont appelé, au duplexistor, la milice du poste le plus voisin, Senlis, m’a-t-il semblé.

      Moi je venais de constater une chose insolite, qui m’avait échappé jusque-là…

      Mes vêtements étaient jetés à même le sol, non loin de l’endroit où René était tombé. Je reconnaissais fort bien ma chemise-veste, mon short et mes sandales. J’apercevais, sous les étoffes, la ligne blanche du slip, demeuré à l’intérieur du short. Le tout détrempé de pluie.

      J’étais stupéfait en découvrant cela. Je ne me souvenais pas m’être déshabillé. D’ailleurs, il n’y aurait eu à cela aucune raison valable. René avait  bien  plaisanté  un  moment  en  me  disant :  agréable,  la  douche, dommage qu’on soit habillés !… Mais cette boutade n’expliquait rien.

      Je suis revenu à eux, me demandant si j’étais nu. Je ne me rendais absolument pas  compte  de  mon  état.  Je  n’avais  pas  froid,  bien  qu’il continuât à pleuvoir, et je n’étouffais pas, alors que, j’en étais convaincu, l’ambiance orageuse, quoique moins tendue, demeurait assez suffocante.

      Nu ou habillé, il était certain qu’ils ne me voyaient pas, ou qu’ils continuaient à ne pas vouloir me voir.

      J’ai vu arriver le petit hélico des miliciens, quelques minutes après l’appel. J’ai entendu les explications affolées de Martine, corroborées par celles de René, qu’on avait revigoré en lui faisant avaler des pilules à vitamines XC, dont l’effet est immédiat. J’ai accompagné tout ce monde à l’endroit où le sol gardait encore la trace de la chute de René.

      Les miliciens m’ignoraient tout autant que Martine, que René.

      Ils ont examiné soigneusement mes vêtements, sans y toucher. Ils étaient visiblement stupéfaits. Je continuais à entendre leurs propos mais — je ne saurais dire que je n’en comprenais pas le sens — il faudrait plutôt admettre qu’à mon tour, je devenais assez indifférent. Leurs préoccupations me semblaient lointaines, assez mesquines pour que je n’aie pas à y attribuer d’importance. Je ne songeais qu’à cette coupure dans ma vie, ce gouffre incompréhensible qui s’était brusquement creusé entre Martine et moi, entre René et moi…

      René montrait sa poitrine aux miliciens ahuris. La forêt de Senlis s’éloignait de moi. Il me semblait que je n’étais plus à la hauteur du petit groupe humain qu’ils formaient tous, dans la minuscule clairière où nous avions arrêté l’électrauto et planté la tente. Je me sentais libre, incroyablement léger. J’avais la satisfaction de glisser à travers les grands arbres, tout mouillés, et comme vivifiés par la pluie d’orage. Il faisait déjà moins  sombre.  Le  tonnerre  ne  grondait  plus  et  un  peu  de  ciel  bleu reparaissait.

      Un merveilleux ciel bleu. Un océan dans lequel il est si doux de se plonger, de s’étendre, sans contrainte et sans poids…

      Des nuages roulent autour de moi. Je les dépasse et ils sont maintenant un peu au-dessous, évoquant je ne sais quels divans paradisiaques, des sofas pour toutes les houris célestes des légendes persanes… Il me semble que je m’y étends, avec, sur ma tête — est-ce que je puis encore dire : ma tête ? — cette voûte d’azur où flamboie le soleil…

      Un ciel qui fonce, qui tourne du saphir au rubis du soir, avant le sombre diamant de la nuit…

      Lentement, la Lune se lève… Un simple croissant qui me rappelle mon voyage d’études d’il y a trois ans… J’aperçois, point minuscule, une petite nef spatiale et je me souviens du vacarme de tout à l’heure. C’est l’astrobus Bourget-Mer des Nuées, qui fonce de la planète-patrie vers son satellite…

      Et ce brillant fanal, c’est Vénus, la dernière planète conquise, encore à l’état de la Terre aux derniers soubresauts du tertiaire, où les contrées incroyablement fertiles cultivées par les Terriens font voisiner des îlots heureux, dotés du dernier confort, avec les immenses marais encore inconnus où s’ébattent de géants plésiosaures, sous la nue magnétique que strient des envols de vampires ignorés…

      Vénus où je projetais d’emmener Martine en voyage de noces…

      Martine…

      Comme elle me paraît loin, à présent… Mon angoisse, plus que jamais, revient, en dépit de l’immense euphorie de mon être physique… ou de ce qui est à présent mon être physique…

      Martine, pourquoi ne me répondais-tu pas ? Pourquoi refusais-tu seulement de me voir ?

      Martine… Martine… René… Pourquoi cette trahison de votre part, vous qui êtes ce que j’ai de plus cher au monde ?

      Il me semble que je m’étends… Je m’étire avec une volupté dont je ne pouvais avoir la plus faible idée avant de l’éprouver… Je sens que je monte, que je monte toujours, dans les immensités vertigineuses du Cosmos…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

 

      M. Lepinson repoussa les pièces à conviction, soupira et se tourna vers le vidéo, dont l’écran était placé latéralement à son bureau.

      Ce vidéo était, sans doute, celui qui avait déjà reflété et qui refléterait dans l’avenir un maximum d’images différentes. Car M. Lepinson, cet homme puissant et trapu, quinquagénaire débonnaire d’aspect, mais dont la finesse était légendaire jusqu’aux planètes colonisées, n’était rien de moins que le chef suprême de l’Interplan.

      Interplan, abréviation de Police Interplanétaire, organisme créé dix ans plus tôt, en marge de l’Interpol qui contrôlait la Terre. L’Interplan avait eu pour but, à l’origine, la surveillance du trafic humano-martien, puis humano-vénusien. Des trois planètes-sœurs, entre lesquelles des relations s’étaient promptement établies, émanait une certaine faune d’aventuriers de tout poil dont il fallait se méfier. Les étoffes de Mars et les drogues de la Terre, les alcools de Vénus et les gemmes de Deimos, enfin l’inévitable trafic de chair humaine dont l’humanité terrienne n’avait pas l’apanage, constituaient les enjeux de leurs activités.

      De son vidéo, M. Lepinson pouvait obtenir immédiatement le contact, sur une longueur d’ondes prioritaire, avec ses collègues des six mondes, Terre, Lune, Mars et ses deux satellites, et Vénus. Et il se disait parfois, en soupirant selon son habitude, que cela ne ferait que croître et embellir dès que, ainsi que cela était prévu, on entrerait en contact avec l’ensemble du système solaire. En attendant les relations intersidérales.

      Lepinson manipula plusieurs boutons. Un milicien en uniforme parut et salua, sur l’écran du vidéo :

      – On a prévenu Muscat ? qu’est-ce qu’il fabrique ?

      – Muscat contacté, Monsieur le Directeur. Il enquêtait à Tananarive…

      – L’affaire des pierres radioactives ?

      – Oui, Monsieur le Directeur.

      – On a le dernier rapport ?

      – Oui. Il est         encore incomplet. D’ores et déjà Muscat et ses collaborateurs sont formels. Il s’agit d’une bande qui opère depuis l’univers martien et  dont  le  quartier  général  se  trouve  sur  un  astronef  privé actuellement en relâche sur Phobos

      – Bon ! Bon ! Nous tenons le fil… Mais Muscat ?

      – Je vais vous le passer, Monsieur le Directeur. On me dit qu’il est en route…

      Il y eut, sur l’écran, quelques clignotements, des interférences dont la vue laissa blasé le directeur de l’Interplan, ne lui tirant, une fois de plus, qu’un de ces soupirs dont il était coutumier.

      Puis un stratonef parut. Il devait voguer à quelque trente ou quarante mille mètres de la Terre. À toute allure, il fonçait vers Paris, où le building de l’Interplan dressait des antennes géantes et des radars de titans au sommet de ses cinquante étages.

      L’image changea. Lepinson vit l’intérieur du stratonef et, dans une petite cabine privée, un homme d’une trentaine d’années, athlétique sans lourdeur, au visage énergique sans rudesse, empreint de l’ironie légère des hommes à la fois psychologues et bienveillants. Sous un crâne où les cheveux sombres étaient plantés haut, deux yeux clairs, d’une teinte indéfinissable tirant sur le gris-bleu, fixaient le directeur avec amabilité :

      – Je vous salue, Monsieur le Directeur…

      – Ah ! bonjour, Muscat… J’avais hâte de vous voir…

      – C’est important, j’imagine, puisque vous avez jugé bon de me faire interrompre mon séjour à Madagascar pour… .

      Lepinson devint subitement écarlate et cogna sur la table :

      – Important !… Mais non !… au contraire… Idiote cette affaire ! Et on colle ça à l’Interplan !… Avec le boulot que nous avons !… Les pierres radioactives, c’est bien plus important !… Seulement voilà, ces messieurs du gouvernement se sont mis dans la tête, Dieu sait pourquoi, que c’était un coup des Joviens… ou des Mercuriens… ou je ne sais quoi ! Pourquoi pas des kidnappers venus de la  constellation du  Sextant, pendant qu’ils y étaient !

      Muscat parut intéressé :

      – Diable, Monsieur le  Directeur… Une  affaire idiote… et  dont  on accuse des interplanétaires… C’est pourtant bien de notre ressort !

      Lepinson s’énervait :

      – Gratuit, tout cela ! gratuit… Hypothèse absurde et gratuite !… Un type disparaît, on ne sait comment, en forêt de Senlis… L’Interpol, après la Milice, n’y comprend rien !… Pas la première fois qu’un type fait une fugue, non ? Eh bien, hop ! passez muscade ! Voyez l’Interplan !… Si ce ne sont pas des gangsters de l’Étoile Polaire !… Ah ! là ! là !

      M. Lepinson soupira et parla de démission. Muscat sourit :

      – Monsieur le  Directeur, nous allons quitter la  stratosphère… dans moins de dix minutes, je suis dans votre bureau !

      Lepinson fit un signe d’adieu à son inspecteur et l’image disparut.

      Piquant comme une flèche, le stratobus Tananarive-Paris descendait des hauteurs stratosphériques.

      Robin Muscat regardait monter la Ville Éblouissante, ce Paris qui se préparait à entrer allègrement dans le XXIème  siècle et qui demeurait, et entendait demeurer, le centre de la Terre en devenant insensiblement le point crucial de la jonction des trois humanités qui ne se connaissaient cependant que depuis moins d’un quart de siècle en durée terrestre.

      Débarquement sur la terrasse établie à l’ancien emplacement de l’esplanade des Invalides, montée dans un hélico de la milice, quatre minutes pour filer au building de Montmartre où l’Interplan tenait ses quartiers.

      Portes magnétiques, tapis roulant et escaliers ad hoc commandés à l’œil électrique, contrôles discrets et sonneries murmurantes amenèrent Robin Muscat dans le bureau de Lepinson.

      – Entrez, mon vieux…

      Lepinson montrait un fauteuil conditionné qui épousa agréablement le corps solide et bien équilibré de l’inspecteur interplanétaire.

      – Monsieur le Directeur…

      – Regardez ça, d’abord… Les pièces à conviction…

      – Heu…  je  ne  vois  rien  qu’une  tenue  masculine  pour  l’été…  De particulier…

      – Rien de particulier, Muscat ! Rien ! Ils n’ont rien pigé, les gars de l’Interpol ! C’est pour ça qu’on nous refile l’affaire et que je suis obligé de vous rappeler… Ah ! (soupir) en haut lieu, on a la frousse des gens des autres planètes… Ordre de lancer sur la piste mon meilleur inspecteur (geste de la main indiquant Muscat qui salua avec son petit sourire en coin). Et allez donc… Un short !… Un slip ! Une chemise-veste… des sandales… avec le portefeuille et le chronographe du monsieur… débrouillez-vous avec ça entre une douzaine de mondes différents ! Ils en ont de bonnes !…

      Robin Muscat examinait les vêtements. Il ne voyait rien de particulier.

      Lepinson fit un geste de la main :

– Je vous envoie la reconstitution du truc ! Légère obscurité dans la pièce. Un écran qui s’allume sur un mur nu. Vision de la forêt de Senlis, présentation de Martine, puis de René. Photos en reliefcolor, puis films représentant Ric, la victime supposée. De nouveau la forêt, la tente de camping, l’électrauto et le duplexistor, les miliciens de Senlis…

      Le tout commenté par un speaker qui relatait par le menu l’événement, la personnalité des acteurs du drame, les divers éléments de l’enquête. Et Robin Muscat vit René déboutonner sa chemise, montrer sa poitrine où la foudre avait scellé le portrait de Ric, le disparu.

      En quelques instants, Robin Muscat fut au courant de tout. Du moins de ce qu’on pouvait savoir sur Terre, relativement à la disparition de Ric Demarquet, fiancé de Martine Lasserre, et ami intime de René Timon, les deux dernières personnes qui l’avaient vu vivant. Ensuite…

      – Alors, Muscat, votre avis ?

      – Ma foi, Monsieur le Directeur, je me demande aussi pourquoi on tenait absolument à fourrer des gens de Jupiter ou de Saturne dans cette affaire…

      – Bien d’accord ? Je vous dis… C’est un coup de salaud qu’on nous fait ! On nous déteste ! L’Interplan en fait trop ! L’Interplan voit trop grand ! Et pour nous noyer, on nous flanque une petite affaire ridicule, de minime envergure…

      Robin Muscat sortit de sa poche une plaquette miniature, en déchira l’enveloppe et se mit à mâcher le chewing-gum parfumé aux fruits de Mars.

      – Hum !… petite envergure… Il faut avouer que, jusqu’à présent, on a fait disparaître des gens, sur les trois planètes, de bien des façons, mais comme ça…

      Lepinson se pencha au-dessus de son bureau :

      Muscat !  Expédiez-moi ça,  je  vous en  prie… Retrouvez-le, ce  Ric Demarquet… ou bien démontrez que c’est la fille qui l’a zigouillé, d’accord avec le copain… ou bien qu’il l’a plantée là pour filer avec une autre… Je vous parie que c’est un fait divers, tout juste digne de la sixième page des journaux du soir…

      – Pas sûr, Monsieur le Directeur. J’ai carte blanche ?

      – Vous l’avez. Et pensez à votre rapport sur l’affaire du trafic avec les satellites de Mars…

      – Il est presque prêt. Mais en attendant, vous m’avez donné un bon conseil… Cherchez la femme ! Lepinson eut un sourire un peu supérieur :

      – Mais  voyons !  ça  ne  changera  jamais !  Même  quand  on  ira  en cosmotaxi d’un bout à l’autre de la Galaxie !

      – Et ça rime, Monsieur le Directeur ! OK. Je vais voir cette demoiselle Lasserre, qui m’a paru ravissante, sur l’écran !…

      Là-dessus, Robin Muscat envoya son chewing-gum d’un creux de joue à l’opposé, salua le directeur de la formidable police et quitta l’Interplan.

      Un instant après, il marchait dans Paris. Il avait besoin de se dégourdir les jambes avant de poursuivre. Il retrouvait la Cité Éblouissante avec plaisir.

      Il flâna un peu pour se donner le loisir de réfléchir, entra dans un drugstore pour se servir un « ztax » martien, qui le vivifia singulièrement.

      – Affaire banale ? C’est l’avis du patron… Pourtant…

      Pour se retremper tout à fait dans l’ambiance parisienne, il prit le métro aérien qui, suspendu à d’immenses pylônes, évoluait entre les buildings, les îlots de verdure remplaçant les quartiers vétustes, les très vieilles maisons datant de l’Exposition des Arts Décoratifs, et les monuments jalousement gardés par les Parisiens dont ils demeuraient l’orgueil.

      Non loin du Palais de Chaillot, désuet mais toujours charmant, il se présenta dans le vestibule d’un immeuble presque neuf.

      – Mlle Lasserre ?

      Il n’y avait personne, sinon, devant lui, un tableau mural. Il lui avait suffi de prononcer le nom pour voir clignoter des voyants. Cela dura une minute à peine. Puis un voyant rouge indiqua : Mlle Lasserre, souffrante, s’excuse de ne pas recevoir.

      Robin Muscat ne s’énerva pas. Il se garda bien de prononcer le mot magique « Police » et se contenta de présenter sa plaque devant un certain petit voyant magnétique.

      Nouveaux jeux de lumière. Autre voyant rouge : « Je suis lasse. Que me veut-on ? »

      La voix, bien timbrée, mais volontairement adoucie de l’inspecteur, déclara :

      – Recevez-moi en ami, Mademoiselle. Je ne vous en demande pas plus.

      Il y eut un instant qui devait indiquer une hésitation.

      Cette fois, Martine Lasserre n’utilisa plus les voyants, impersonnels comme  des  robots.  Elle  daigna  laisser  filtrer  sa  voix  à  travers  les audiophones. Et Robin Muscat entendit :

      – Puisque vous vous dites mon ami, comprenez-moi… je vous supplie de me comprendre… Pas maintenant !… Je voudrais vous recevoir… mais pas maintenant… Plus tard… Demain, voulez-vous ?

      Robin Muscat était assez psychologue pour saisir la sincérité de ces paroles. La jeune fille était en proie à une émotion violente et le policier intermondes flaira quelque chose.

      Comme si Martine Lasserre eût voulu sincèrement le recevoir, mais en eût été empêchée sous contrainte. Peut-être en raison d’une menace quelconque, voire d’une présence ?

      Un travail foudroyant se fit dans l’esprit de Muscat :

      – Je vous comprends, Mademoiselle Lasserre… Je reviendrai demain, voulez-vous ? Demain à 5 heures ?

      Il reçut un faible merci, où passait une impression de reconnaissance et de soulagement. La communication était terminée.

      Mais Robin Muscat ne quitta pas l’immeuble du Trocadéro. Il alluma une cigarette et se dirigea paisiblement vers l’ascenseur. Il monta ainsi jusqu’au dixième étage et arriva sur le palier correspondant. Martine demeurait au quatorzième. Robin, paisiblement, gravit à pied les quatre derniers étages, jetant des regards de flâneur par les fenêtres.

      La Cité Éblouissante commençait à mériter son nom et flambait de néon magnétisé. Ses gratte-ciel s’élançaient comme des traits de feu coloré et un éclairage savant, de fort bon goût, mettait en valeur les joyaux de pierre des vestiges du passé.

      Le ciel fonçait et la minuterie de l’escalier avait fonctionné à plusieurs reprises,  un  assez  grand  mouvement  humain  se  produisant  dans  cet immeuble de vingt étages, où l’ancestral système destiné à économiser le courant-lumière sévissait toujours, comme un peu partout.

      Robin Muscat arriva ainsi, sans se presser, à hauteur du petit appartement de Martine.

      Son intention était de jouer son rôle d’enquêteur jusqu’au bout de la façon la plus simple. Il était intrigué par le refus de Martine, qu’il jugeait insolite, d’autant que la jeune fille, depuis la disparition de Ric, avait eu plus d’un contact avec l’Interpol, sinon l’Interplan.

      – Même si elle sort inopinément, quelle importance ! Elle ne me connaît pas !

      Ils n’avaient communiqué que par voyants et par son, non par images, comme cela se pratiquait dans certains immeubles, ce qui l’arrangeait fort.

      Il songeait que la demoiselle n’était pas sotte. Il s’était donné comme ami et elle avait aussitôt profité de l’occasion pour demander ce qu’on demande à un ami, non à un policier : remettre sa visite.

      Mais, tout à coup, il demeura en arrêt, prêta l’oreille.

      — Elle n’est pas seule… Ou c’est la télé…

      On parlait, chez Martine Lasserre. Mais ce dialogue était bizarrement haché, sur un rythme inattendu, avec des interruptions fréquentes, très rapprochées, mais de durée variable, d’un à plusieurs dixièmes de seconde tout au plus.

      Robin Muscat, en se rapprochant, fronça le sourcil.

      Dans le mouvement, il constatait que, devant lui, à hauteur de main, le petit voyant lumineux qui indiquait aux visiteurs : Entrez, à la volonté de l’hôte du studio, clignotait, de façon non moins insolite.

      Rouge - Néant - Rouge - Rouge - Néant - (prolongation du néant ) - Rouge - Néant - Rouge - Rouge - Rouge - Rouge - Néant (bref) - Rouge - Néant prolongé, etc.

      – Tiens !  Tiens !  murmura  l’inspecteur  interplanétaire.  Son  esprit perpétuellement   en   éveil   cherchait   à   capter   le   sens   de   ce   jeu incompréhensible.  En  même  temps,  ses  sens  surexcités  enregistraient toujours les fréquences variables du bruit de voix. Il en arriva à une double constatation.

      Martine se taisait et il        ne s’agissait que d’une banale émission publicitaire. Mais cette émission était littéralement sectionnée d’interruptions obéissant  à  un  rythme  capricieux,  bizarre,  d’apparence puérile, comme si un enfant, ou un animal, se fût mis à jouer avec le déclencheur de courant.

      Et Robin Muscat s’apercevait, parallèlement, que les coupures et les fragments d’émission correspondaient, très exactement, au clignotement du voyant « Entrez », placé devant lui et que la semi obscurité du couloir lui permettait de suivre de façon très précise.

      – Curieux… On dirait… du Morse… ou un message envoyé sur une longueur d’ondes mystérieuse… Ouais ! Mais cela s’expliquerait sur la télé, pas sur le         voyant qui est branché sur un circuit      autonome de l’appartement… Et cependant…

      À ce moment, quelqu’un, dans l’escalier, fit jouer la minuterie. Robin Muscat, intrigué au suprême degré, ne réfléchit plus et sonna chez Martine.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

 

     Va-t-en… je t’en supplie… laisse-moi !… Va-t-en !…

      Robin Muscat n’en était plus à une surprise près. Martine Lasserre n’était pas seule, et après tout ce n’était pas tellement surprenant.

      Toutefois, il  réalisa, l’instant suivant, que Martine s’adressait à un personnage tenace et était affolée parce qu’on venait de sonner à la porte.

      Presque aussitôt, le voyant lumineux s’était remis à clignoter, avec un rythme accéléré, et Robin Muscat entendait, simultanément, l’émission hachurée, dont les fragments, bizarrement déformés, lui parvenaient à la même cadence que les apparitions du lumineux, bien visible en dépit de la clarté de l’escalier.

      Il appliqua l’oreille contre la  porte. En  dépit de l’insonorisation il entendit — Martine devait crier :

     Va-t-en… Par pitié !… On vient… C’est la police…

      – Elle veut que ce « quelqu’un s’en aille »… Elle a deviné que j’insistais. Mais… par où va-t-il partir ?

      Parce que, il  s’en était rendu compte par habitude professionnelle, l’immeuble n’était pas à double issue et il n’y avait nul escalier de service. Le visiteur inconnu que Martine suppliait de sortir ne pouvait passer, immanquablement, que par le palier.

      Où il eût rencontré Robin Muscat.

      Il sonna encore. Cette fois, ce fut le silence.

      Muscat hésitait sur la conduite à tenir lorsque le voyant s’alluma, et cette fois, sans clignoter. Parce que Martine le faisait fonctionner normalement, provoquant le signal « Entrez ».

      Il vit, d’ailleurs, la porte s’ouvrir et apparaître un charmant visage de vingt ans, encadré de cheveux châtains soigneusement peignés et ondulés, un petit nez spirituel et de grands yeux aux reflets de topaze.

      Elle était charmante, Martine. Mais elle semblait bouleversée.

      – Monsieur…

      – Oui, Mademoiselle Martine, vous avez deviné. Je suis le méchant policier. Contrairement à ma promesse, je suis monté, mais…

      Il corrigea cette présence inopportune d’un sourire :

      – Vous ne regretterez rien. Je suis sûr que vous avez besoin de moi !

      Elle s’effaça pour le laisser entrer. D’un coup d’œil, il vit l’ensemble du studio. Vide. Rien d’extraordinaire, sinon un détail…

      Martine le regarda curieusement et ne put se départir, en dépit d’un trouble bien visible, d’un peu d’ironie :

      – Vous pensez, Monsieur, que les méthodes de la police peuvent…

      – … faire la lumière sur la disparition de Ric Demarquet. Pourquoi pas ?

      Elle parut vraiment très sceptique, lui montra un fauteuil et se laissa elle-même aller dans un siège conditionné où, en dépit de sa jeunesse et de son apparente santé, elle s’abandonna d’un air découragé.

      Robin se demandait seulement pourquoi le poste de télévision, modèle reliefcolor qui donnait les images en deçà de l’écran, était voilé par un châle qui semblait jeté là à la hâte.

      Martine et le policier gardèrent le silence un instant. Elle semblait un peu maussade. Il avait en quelque sorte forcé sa porte, malgré sa demande. Elle l’avait laissé entrer, en citoyenne respectueuse des lois. Mais il était bien évident qu’elle désapprouvait cette attitude, cette incursion dans sa vie privée traversée par un abominable drame.

      Et Robin Muscat, de son côté, cherchait comment attaquer.

      Ce fut elle qui lui fournit le moyen d’accrocher. Elle le voyait, non sans un peu de raillerie, faire, du regard, le tour du propriétaire. Et ne put s’interdire de lancer :

      – Vous cherchez s’il y a quelqu’un… Ne protestez pas, cher Monsieur, j’ai suivi bien des romans policiers, à la télé… Je comprends fort bien ! Seulement j’aime mieux vous dire tout de suite que je suis seule… Je vis un peu à l’écart depuis la disparition de mon fiancé… D’ailleurs…

      Il voulut protester mais, en un moment, s’élançant hors de son fauteuil, elle avait ouvert deux portes : celles de la cuisine et de la salle d’eau.

      Robin Muscat ne se leva même pas pour voir mieux.

      – Merci… Je suis sûr que vous dites vrai !

      Seulement,  il  se  posait  une  question  quasi  angoissante :   était l’interlocuteur de Martine ? Ironique à son tour, il reprit :

      – Oui… je me suis ravisé… Persuadé que vous aviez besoin d’aide… et voyez-vous, en arrivant sur le palier, j’ai cru ne pas m’être trompé… Il m’a semblé…  Oh !  je  suis  un  peu  indiscret,  par  profession… que…  dans l’immeuble, sinon chez vous, une femme criait et suppliait quelqu’un de s’en aller, de la laisser…

      Nul n’aurait pu en disconvenir. Robin Muscat respirait la sympathie. L’inspecteur de l’Interplan, comme la majorité de ses collègues, avait été sélectionné parmi     des     sujets     d’élite,     psychologiquement et physiologiquement. Ils étaient appelés à de fréquents voyages interplanétaires ce qui exigeait une résistance assez exceptionnelle. Son visage ouvert de sportif, son regard non dénué de charme, une voix bien timbrée, virile, mais qu’il savait faire jouer grâce à une connaissance musicale approfondie, tous ces éléments en faisaient un homme d’un commerce agréable, peu inquiétant pour ceux qu’il interrogeait. Or, Martine, que son sexe et sa jeunesse eussent dû, normalement, rendre très sensible à tout cela, pâlissait, devenait blême au fur et à mesure qu’il parlait.

      Il ne bougea pas. Les harmoniques de sa voix ne frémirent même pas, alors qu’il ajoutait :

      – Ce n’est donc pas vous qui criiez ainsi, Mademoiselle Lasserre… Vous étiez sans doute trop tourmentée par la curieuse retransmission de télé que vous écoutiez…

      – Mais, Inspecteur…

      – Robin Muscat, de l’Interplan.

      Elle parut ahurie de savoir que l’organisme inter-planètes lui rendait visite. Il enchaînait, très vite, sans lui laisser le temps de se reprendre :

      – N’êtes-vous pas une fervente de la téléreliefcolor ? Le poste est là, et vous suivez les émissions policières.

      Martine bafouilla :

      – Mais je… une émission qui…

      – Une  émission  drôlement  retransmise,  ou  plutôt  captée…  Sur  un secteur sans cesse court-circuité… Y aurait-il quelque chose dans vos transistors ?

      Tout naturellement, il s’était levé et faisait un pas vers le poste que le châle masquait :

      – Non !… je vous en prie…

      Il s’arrêta, ne voulant rien brusquer :

      – Pensez-vous qu’un policier ne soit pas, à l’occasion, un bon technicien. Je pourrais…

      – Non .  Ne  prenez  pas     cette peine. Asseyez-vous, Inspecteur… Voulez-vous boire un ztax ?

      – Vous avez du whisky martien ? Vous êtes déjà allée là-bas ?

      Il lui laissait une porte de sortie et elle s’y précipita :

      – Non… je… je n’ai jamais quitté la Terre…

      – J’espère pour vous que vous ferez quelques voyages inter-mondes !

      – Avec Ric… mon fiancé, nous en avions parlé… Je savais… il voulait m’en faire la surprise, mais j’avais surpris son secret… que nous devions aller dans Vénus, pour notre lune de miel…

      À cette évocation, elle fondit en larmes. Robin Muscat, sincèrement chagriné, s’approcha :

      – Allons… Vous voyez bien que l’Interplan n’est pas de trop…

      Il essayait de lui parler doucement, tandis qu’elle s’étouffait dans son mouchoir. Mais, en même temps, il apercevait sur une table, un simple papier près duquel gisait un stylo pointe visiblement posé au moment où il était entré.

      Ce qu’il voyait, ce n’étaient pas des mots, ni un dessin. Mais des signes très simples, points et traits, dans un ordre bizarre.

      Il était tellement fasciné par la feuille dont il pressentait la signification qu’il se tut un instant. Martine leva les yeux et vit la direction de son regard.

      Une fois encore, un voile de terreur passa dans les beaux yeux de topaze.

      – Ah !… vous regardez cette feuille… Je…

      – Je vois, vous apprenez le Morse…

      Se voyant découverte, elle ne protesta pas et fit oui de la tête.

      Il avait ramassé la feuille et cherchait à déchiffrer. Lui aussi avait étudié le         Morse, mais quelques années plus  tôt,   lors d’un stage de télécommunications.

      – J’ai un peu perdu, avoua-t-il. Je ne saisis pas très bien. C’est la méthode Voretz ? Acquiescement muet de Martine. Voretz était un Finnois qui avait inventé une simplification du Morse susceptible d’être saisie par des Terriens, des Martiens et des Vénusiens dans sa forme nouvelle, très utile en raison des innombrables langues, dialectes, idiomes et autres patois parlés par les Humanoïdes de six planètes.

      Il cherchait à lire, se demandait si ses connaissances lui faisaient défaut ou si Martine avait réellement transcrit pareilles phrases. Pour gagner du temps, il réattaqua :

      – Très utile le Voretz… On peut s’en servir de mille façons… Même pour parler à quelqu’un qui se trouve sur le palier, par exemple… et lui envoyer ses pensées en faisant jouer le lumineux…

      Les yeux de Martine s’agrandirent. Elle gémit :

      – Cela aussi… ça marchait ? Elle comprit qu’elle s’était coupée et se mordit les lèvres. Robin se pencha vers elle :

      – Petite  fille,  je  vous  en  supplie.  Nous  nous  trouvons  devant  une formidable énigme, un cas insensé qui nous dépasse… Parlez… Dites-moi la vérité !…

      Elle pleurait silencieusement. Il lui prit la main :

      – Cela aussi… vous avouez ? Cela fonctionnait en Voretz… comme votre poste de téléreliefcolor… et peut-être comme tous les appareils de votre studio… sous l’impulsion de je ne sais quelle force qui les animait à sa volonté… et vous transmettait ainsi un message, ce message insensé…

      Les larmes de Martine coulaient toujours. Robin Muscat, qui avait de plus en plus conscience de l’ampleur du cas sur lequel il était amené à se pencher, poursuivit :

      – D’ailleurs…     ce…     enfin…     votre     correspondant…     votre interlocuteur… il fallait bien qu’il vous parlât d’une façon quelconque puisque — vous vous êtes empressée de le démontrer pour m’égarer — il n’est pas là. Et le studio n’abrite que deux personnes : vous et moi. Quant à lui…

      Il en était certain. L’autre n’était pas là. Du moins de façon tangible. Et pourtant, il avait déchaîné à la fois toutes les fréquences électriques du petit appartement de Martine.

      Jouant avec elle comme le chat avec la souris, un peu peiné au fond de lui-même d’avoir à être cruel avec la charmante enfant, il reprit :

      – Mais… suis-je incorrect ? Vous m’aviez proposé du ztax ?… Et je suis sûr que ce précieux alcool, mûri si loin de chez nous, serait pour vous un excellent réconfortant…

      Elle essuya ses joues striées de larmes, se leva en soupirant et marcha vers un petit meuble. Un déclic fit apparaître le bar miniature. Robin Muscat, la regardant verser le ztax, prononça, toujours de sa voix harmonieusement égale :

      – Alors, vraiment, il vous a posé de pareilles questions ?

      Martine se mit à trembler de telle façon qu’elle dût abandonner les verres pour ne pas les briser :

      – Inspecteur, je vous en prie…

      – Allons, ne me faites pas croire que ces traits et ces points ne sont pas la transcription fidèle des fréquences saccadées qui agitaient ici, il y a un instant, l’ensemble de l’appareillage électrique, bien que (il montrait le poste reliefcolor), votre poste ne soit même pas branché sur le secteur… la prise n’est pas fichée… et que le lumineux de la porte ne fonctionnait pas à votre caprice… Car vous ne vous amusiez tout de même pas à faire joujou pour obtenir un clignotement à votre entrée…

      Livide, la jeune fille murmura :

      – Allez-vous-en… Je vous en supplie… allez-vous-en !

      – Pas avant de savoir qui vous a posé cette question, que vous avez scriptée en Voretz : « dis-moi, Martine… est-ce que tu crois que c’est ça, la mort ? »

      Martine jeta un cri, battit des paupières, et se fût écroulée, évanouie, si Robin, qui la guettait, ne s’était précipité pour la recevoir dans ses bras.

      Alors ce fut l’attaque

      Robin la sentait venir, depuis un moment. Dans le studio, il lui avait semblé qu’il faisait très lourd bien plus lourd qu’un peu partout ailleurs en cette saison, dans la Ville Éblouissante. Et si, à son entrée, il avait goûté la climatisation du studio, il se rendait  compte     que, brusquement,  la température avait paru monter, au fur et à mesure qu’il parlait à Martine,

provoquant un  trouble croissant chez  la  jeune fille,  qui  avait  fini  par s’évanouir, à bout de nerfs.

      Non pas comme si on eut chauffé l’appartement, mais comme si l’atmosphère, l’air ambiant, eût brusquement changé de potentiel. Robin se sentait assailli secrètement, oppressé. Et il analysait ainsi cette impression : elle correspondait à l’imminence d’un orage.

      Or, au dehors, il continuait à faire très beau et une nuit sereine, illuminée par l’éblouissement de la cité, étendait sa douceur sur la Terre.

      Au moment où il tint Martine dans ses bras. Robin comprit que c’était à lui qu’on en voulait, peut-être, sans cloute, justement parce qu’il était responsable du malaise de Martine, ou qu’il la serrait trop intimement dans ses bras.

      Autour de lui, c’était le déchaînement brusque, et, sans le moindre déclenchement de commutateur, de tout ce qui fonctionnait, normalement, à l’électricité transmise par le secteur.

      La télé émettait de nouveau, mais le châle interceptait les images.

      Par contre, les lampes-appliques murales et la lampe de chevet, placée près du cosy de Martine, s’étaient allumées spontanément. De la cuisine et de la salle d’eau, des bruits caractéristiques, familiers et généralement innocents, parvenaient à flot : la cuisinière, le réfrigérateur, le vide-ordure magnétique, le chauffe-eau, et jusqu’à l’aspirateur bien paisible dans son coin, la cireuse et le fer à repasser, et les éclairages au néon magnétisé des communs, tout cela, animé d’un courant inconnu et dénué de tout rapport avec secteur ou piles, s’était mis à vivre d’une vie insolite.

      Tout brûlait d’une clarté vivace ou vibrait d’une fréquence exacerbée. Tout ce qui constituait l’appareillage de la vie de tous les jours, sortant de toute banalité, devenait brusquement menaçant, terrible, terrifiant, comme si les ustensiles les plus inoffensifs du ménage fussent saisis d’une existence propre, engendrée par une étincelle d’un autre monde.

      Et les fils de métal, partout, étaient portés au blanc incandescent, et déjà, un jet d’eau brûlante coulait dans la baignoire, le métal, partout surchauffé, provoquait des relents de roussi. L’éclairage émis par les lampes devenait aveuglant, blessant les regards du policier de l’Interplan. Il avait enlevé Martine et la posait sur le cosy. Il jetait autour de lui un regard effaré. Mais l’ennemi était invisible, bien que présent.

      La chaleur était atroce, mais Robin Muscat en devinait l’origine autant dans l’air même, surchargé d’électricité ambiante, que par le déchaînement incompréhensible des appareils à vie électrique.

      L’inspecteur tournait sur lui-même, serrant nerveusement le pistolet à rayons qu’il avait sorti de sa poche. Une arme minuscule, mais redoutable, en service depuis peu, véritable atomiseur en réduction, et qui ne pardonnait guère.

      Mais l’ennemi n’était pas visible, sinon par le jeu bizarre qu’il continuait à jouer.

      Robin suivait du regard les petites étincelles qui couraient un peu partout dans l’appartement, sur les objets métalliques, et produisaient un crépitement continu, un murmure menaçant.

      Il jeta soudain son arme, sur laquelle les étincelles venaient d’apparaître. Il eut honte de son geste, se baissa pour la ramasser.

      Une ampoule éclata, dans une applique, le potentiel-force étant sans doute trop fort. Et d’autres appareils craquaient sinistrement, les résistances prêtes à claquer sous le formidable générateur venu on ne savait d’où.

      Robin, pour en avoir le cœur net, chercha et trouva, dans la cuisine, le compteur électrique desservant le studio. Il ne fut pas surpris, en fermant, de n’obtenir aucun résultat. Rien n’avait été branché et cependant tout fonctionnait, à outrance, au risque de tout détruire. Devant lui, il voyait fumer les plaques de la cuisinière, portées au blanc.

      Il courut de nouveau vers Martine, dans l’idée de l’enlever, de fuir le studio où la situation allait devenir intenable. Si quelque foyer d’incendie ne se déclarait pas d’un instant à l’autre.

      L’ennemi dut deviner son dessein car il changea de méthode. Il coupa le courant, un instant très bref, moins de cinq secondes. Robin n’eut même pas le temps de se flatter de le voir abandonner. Il rallumait.

      Tout recommença, mais encore pour un temps aussi bref. Et le jeu reprit, alternant lumière et noir, noir-lumière, lumière-lumière-noir, etc.

      Robin hésita un instant, bondit soudain vers la table, ramassa le stylo pointe et se mit en devoir de noter les fréquences.

      II avait compris ce que l’autre voulait.

      D’une main fébrile, il traça les points et les traits, en suivant scrupuleusement  le  rythme  qui  éteignait  et  rallumait  l’ensemble  de l’appareillage  et  faisait  en  même  temps  apparaître  et  disparaître  les étincelles, comme si l’adversaire, la main sur un disjoncteur commandant le tout, agissait à volonté sur ce circuit interne, spontanément créé en dehors de toute génératrice dynamique.

      Il déchiffra, malaisément, le message qu’il captait :

      – … vous ordonne… la laisser… Malheur à vous si…

      Robin Muscat jeta un regard un peu égaré autour de lui. Il eût donné dix ans de sa vie pour voir l’adversaire en face mais il pressentait que ce n’était peut-être pas possible.

      L’autre, le voyant hésitant devant le message, ralluma tout et attendit.

      Une idée traversa Robin. Il marcha soudain sur le poste de télé et arracha le châle.

      L’émission se poursuivait, une émission de music-hall, retransmise de Pékin. Rien que de très banal, sinon que le poste fonctionnait sans être branché.

      Robin cria soudain :

      – Vous m’entendez… Je suis sûr que vous m’entendez ?… Vous jouez de la force électrique à volonté… vous jouez aussi des ondes… Avec le reliefcolor… Essayez !… Venez vers le poste !… Essayez !… Cela vous sera plus facile…

      Il recula et attendit.

      Martine, lentement, ouvrait les yeux. Elle soupira, tenta de se lever, aperçut Robin Muscat devant le poste, dont le châle ne recouvrait plus l’écran.

      Si tout le reste de l’appareillage continuait à fonctionner à haute fréquence, il semblait que l’émission en reliefcolor se fût modifiée. On ne voyait plus les girls chinoises et les compères mandchous, mais une sorte de brouillage d’ondes, de  lignes  sinueuses, un  remous assez semblable à l’impression visuelle donnée par les couches des eaux profondes.

      Martine, hallucinée, s’avança derrière l’inspecteur et regarda.

      Un véritable magma en fusion apparut sur l’écran, jaillissant bizarrement en raison de la faculté du poste d’émettre des images en relief, paraissant suspendues devant le poste même… Tout cela, encore informe, était traversé d’éclairs, de lueurs inconnues, comme des poissons de cauchemar dans cet océan de phantasme.

      Puis des lignes apparurent, plus nettes. Elles demeuraient sinueuses, fuyaient encore, comme si une volonté tenace cherchait à discipliner ces reptiles fantastiques. Petit à petit, un contour naquit, attestant le dessin d’une tête humaine.

      La tête prenait, en apparence, ses trois dimensions.

      Fascinés, Robin et Martine voyaient le portrait se buriner, sans doute au prix d’un effort inouï de la part de celui qui cherchait à en arracher les lignes et les formes de ce conglomérat chaotique, et impalpable, des ondes émises par on ne savait quel poste d’un autre univers.

      Encore imprécis, mais déjà reconnaissable, un buste d’homme émergeait, coupé à hauteur des pectoraux, là où finissait le champ d’action du poste.

      Un buste d’homme aux épaules nues. Son visage, horriblement crispé, se dessina une seconde et se fondit dans le flou.

      Martine poussa un hurlement :

      – Ric !

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

 

      Il avait déjà disparu, englouti sous leurs yeux dans les perpétuels remous du monde mystérieux qui se révélait brusquement à eux.

      Un domaine qui n’était ni de leur planète, ni d’une autre, et qui, Robin Muscat le devinait, n’était pas non plus ce que les Humanoïdes ont toujours convenu  d’appeler  l’au-delà.  Non !  Celui  qui  s’était  si  singulièrement manifesté  appartenait  maintenant  à  un  domaine  différent,  peut-être extra-dimensionnel, un monde sans doute électromagnétique, un cosmos fluidique dont les contacts avec l’univers tangible ne pouvaient se faire qu’en utilisant le truchement de l’électricité-force, cet éther subtil et à jamais indéterminable en langage humain, qui anime les plus infimes particules de l’atome, menant la ronde éternelle et incompréhensible des électrons et de leurs dérivés.

      Robin  avait  saisi  la  main  de  Martine.  Il  semblait  que  l’énergique détective de l’espace eût insufflé de sa vigueur à la jeune fille défaillante :

      – Courage !… Il lutte… Il va revenir à la surface…

      Elle se désespérait :

      – Ric… Et nous ne pouvons rien pour lui !

      – Si…  Peut-être… Nous pouvons déjà communiquer… Et c’est énorme !…

      Robin Muscat ne se   trompait  pas.  Ric,  au     prix d’efforts incommensurables sans doute, reparaissait vaguement sur l’écran.

      Ils revirent le même processus dessinant petit à petit avec grandes difficultés, les contours du visage et du buste. Ric, réellement, semblait noyé dans l’invisible et se débattait dans le magma de ces fluides inconnus où il avait été précipité. Mais le conseil de Muscat était bon. Quoique privé de son corps, le disparu de l’orage, s’il pouvait provoquer l’embrasement des  conducteurs d’électricité pouvait, par  un  procédé analogue encore qu’indéterminable, agir sur les rouages intimes du poste de télé et l’utiliser pour une émission strictement personnelle.

      Seulement  il       accomplissait   cette         besogne  avec une maladresse redoutable, compensée seulement par une volonté totale de reprendre contact avec l’Univers créé, avec Martine…

      Martine et Robin Muscat suivaient ses efforts avec une angoisse croissante. Le détective usait de toute sa force persuasive pour communiquer à sa compagne un peu de l’optimisme qui émanait en permanence de sa personne saine et équilibrée, même dans les moments les plus critiques.

      Mais le drame auquel ils assistaient de compagnie les bouleversait. Il était aisé de voir que Ric, incompréhensiblement présent sur les ondes, bien qu’humainement intangible, se débattait dans cette prison immatérielle — immatérielle du moins sur le plan tridimensionnel. Des forces ignorées l’enserraient, semblant s’opposer immuablement à cette tentative de remontée vers le réel, ou tout au moins une apparence de réel.

      Martine sanglotait et Robin, la soutenant d’un bras fraternel, ne cessait plus de prodiguer ses encouragements à l’enlisé extra-cosmique pour lequel il ne pouvait malheureusement rien de palpable. Du moins lui avait-il suggéré cette idée d’utiliser le poste reliefcolor, idée dont les premiers effets attestaient le bien-fondé.

      Ric luttait.

      Robin le voyait en vue plongeante, comme s’il se fût trouvé sur une jetée, une plate-forme quelconque d’où il  eût aperçu Ric  se  débattant, juste au-dessous de lui. Ainsi, il ne distinguait que très malaisément l’ensemble du corps. Seuls, la tête et le bustes étaient apparents, toujours assez vaguement, les contours linéaires souffrant sans cesse de cette mollesse qui leur interdisait de se préciser.

      Martine, soudain, cria :

      — Ric… Ric… Tu te rapproches…

      Robin acquiesça. Ric, en effet, semblait plus près d’eux. Grâce au reliefcolor, il sortait de l’écran, il se débattait devant eux, moins homme que méduse flottante, comme s’il luttait à la fois pour les rejoindre et pour parvenir à préciser ses propres formes, travail quasi insurmontable, en raison  des  médiocres  propriétés  des  ondes  à  équivaloir  le  solide  des éléments biologiques.

      Mais, tout près, bien que sa bouche fût à peine esquissée, il tenta de parler, de répondre aux mots entrecoupés de sanglots que lui adressait Martine, au comble de l’émotion.

      Comme elle pleurait, Robin lui serra vivement le bras :

      – Taisez-vous !… Écoutez-le… Il veut nous parler…

      Cette fois, le micro se joignait à l’écran pour permettre à Ric de les atteindre. Mais les sons demeuraient inarticulés. Sans doute, le prisonnier des ondes, tout aussi incapable de formuler un son correct que d’obtenir un contour franchement dessiné, ne pouvait moduler et discipliner les vibrations émises par son pharynx ( ?) ses cordes vocales fantomatiques.

      Robin, la sueur au front, torturé de ne pouvoir tendre au phantasme une main secourable, prêtait l’oreille pour saisir le  sens des éructions que crachait le micro. Martine étouffait ses sanglots, mais ni l’un ni l’autre ne pouvaient distinguer le sens de l’appel.

      Le visage flou de Ric, qui prenait en brèves séquences une expression quasi humaine exprimait, en dépit de la fugacité des visions, la plus intolérable des angoisses.

      Robin lui parlait par instants, l’encourageant toujours, mais il songeait que c’était à peu près comme s’il cherchait à doper de la voix et du geste un plongeur enfermé dans un aquarium de cauchemar.

      La lutte surhumaine de Ric l’impalpable l’amena à l’extrême limite du domaine des ondes, c’est-à-dire que l’image reconstituée en reliefcolor, en avant même de l’écran, amena le visage imprécis et cependant effrayant tout près des deux spectateurs.

      On eût juré qu’une vitre les séparait, une vitre contre laquelle Ric appuyait son front supplicié, son faciès insaisissable que striaient des sillons d’horreur.

      Et  ce  qui  figurait  les  mains,  les  deux  mains  crispées,  aux  doigts inachevés, aux paumes translucides et déliquescentes, cherchait à s’appuyer contre cette limite incréée.

      – Il veut nous rejoindre… Il veut briser le mur…

      Martine, à bout de forces, chancela une seconde fois et Robin dut encore la soutenir.

      Ric, qui apparaissait toujours perpendiculairement à la vue des deux témoins, paraissait dans la position d’un homme qui cherche, non à peser contre une paroi, mais plus exactement à soulever une trappe de plafond et il s’arc-boutait, autant que lui permettaient ses formes gélatineuses et sa musculature de rêve.

      Robin le vit s’empourprer sous l’effort, en une montée sanguine qui se dilua hors de ce qui constituait la face même du spectre captif.

      Dans le micro, il y eut un râle. Un bref instant, le visage fut plus net, presque totalement reconstitué. La bouche remua.

      La phrase jaillit, instantanément, les clouant sur place :

      – Si je pouvais retrouver seulement… mon visage…

      Il pesa de tout son être incomplet, avec une telle violence que cela lui fut fatal.

      Un sinistre craquement ébranla le studio. L’image s’effaça d’un seul coup tandis qu’un cri terrible, un cri qui devait longuement hanter Martine et Robin Muscat, résonnait, au moment où Ric était rejeté dans les abîmes impalpables d’où il avait vainement voulu s’arracher.

      Ce cri, c’était celui du damné qui a cru arriver au terme de son enfer et qui s’y trouve rejeté, implacablement, par un obstacle suprême.

      En même temps, le poste éclatait littéralement, dans un formidable court-circuit. Et, dans l’appartement la sarabande des objets ménagers s’interrompait net.

      Ce fut comme un coup de tonnerre. Robin, instinctivement, avait saisi Martine à bras-le-corps, pour la protéger. Ils se retrouvèrent dans les ténèbres, tandis qu’un silence absolu régnait maintenant dans le studio.

      Robin sentit que, tout contre lui, elle tremblait.

      Il murmura :

      – N’ayez crainte… Je  crois  que…  tout  est  fini…    du  moins  pour l’instant…

      II ne chercha pas à faire la lumière ; il savait que toutes les lampes étaient grillées, toutes les résistances détruites sous le formidable courant que l’être-force y avait insufflé.

      De sa poche, le détective sortit une torche électronique, dont le faisceau puissant suffisait à éclairer l’ensemble. Il vit le désastre : le poste à l’écran fracassé, et qui fumait encore, les ampoules mortes, les divers appareils hors d’usage, ravagés les uns et les autres sous l’impulsion d’une décharge de courant infiniment trop puissante pour leur utilisation rationnelle.

      Martine ne pleurait plus. Accablée par le formidable drame dont Ric était la victime, elle s’était de nouveau jetée dans un fauteuil. Robin lui versa un verre de ztax. Elle but, avidement. Puis, vivifiée par le subtil alcool martien, elle tourna, vers le policier de l’Interplan, un visage bouleversé, interrogateur.

      Très doucement, il lui dit :

      – Il est parti… Tout a sauté… Et… cela a fait quelques dégâts…

      Elle eut un geste de la main pour exprimer que cela n’avait pas d’importance. Puis elle demanda :

      – Qu’est-ce que… vous comprenez… ?

      – Non, je l’avoue. Il est… comme désincarné… pour une raison que j’ignore, sans doute depuis le coup de foudre qui a dissocié les éléments cellulaires de son être… Pourtant, il n’est pas mort…

      Il vit… Il vit sous une forme inconnue à ce jour… Il reprit le papier où le message était scripte en Morse-Voretz :

      – Il vous posait diverses questions… Il vous demandait de l’aider à comprendre, c’est bien cela ?

      – Oui, dit Martine, dans un soupir. Il me demandait… s’il était mort !

      Robin Muscat s’assit et rapprocha son siège de celui de Martine :

      – Comprenez-vous que je ne suis pas votre ennemi, que je viens pour vous aider à trouver la vérité ?

      Elle eut un faible sourire et lui tendit la main. Content, Muscat reprit :

      – Vous aider… et l’aider, lui aussi… Qui sait ? Peut-être pourra-t-il nous rejoindre, reprendre sa forme naturelle…

      Le visage de Martine s’illumina un instant :

      – Puissiez-vous dire vrai ! Mais comment ?

      – J’ai l’idée de consulter quelqu’un… un physicien de haute valeur… Il s’agit là d’un phénomène électromagnétique sans doute extrêmement rare, peut-être inédit… Dites-moi : quand je me suis présenté, en bas, dans le vestibule, vous refusiez de me recevoir… à cause de lui ?…

      Muettement, elle acquiesça.

      – C’est la première fois qu’il cherche à vous joindre ?

      – Non. Trois fois déjà il s’est manifesté.

      – Pourquoi n’avez-vous rien dit ?

      – J’ai eu peur… très peur… Tout cela, autour de moi, qui se mettait à vibrer tout d’un coup… la première fois, j’étais terrorisée… Et puis, il s’est mis… à la seconde reprise seulement, à utiliser le système du Morse… la lecture au lumineux… J’ai compris… avec un peu de retard… Mais nous avions travaillé la question ensemble, à l’Institut où nous nous étions connus… J’ai transcrit les indications… Messages incohérents tout d’abord… puis plus précis…

      – Vous les avez ?

      – Non. Sauf celui qui est entre vos mains, j’ai déchiré les autres…

      – Que craigniez-vous ? Elle le regarda :

      – Maintenant, je ne crains plus puisque vous avez été témoin… Mais, comprenez-moi, j’avais peur…

      – … d’être taxée d’aliénation mentale, n’est-ce pas ?

      Une fois encore, elle acquiesça sans mot dire. Robin Muscat la sentait plus détendue, en confiance avec lui, à présent qu’il partageait avec elle le terrible secret.

      Pour combattre l’impression angoissante, il dit, en badinant :

      – Heureusement que j’ai voulu passer outre à votre refus… et que, sans que vous vous en rendiez compte, il dynamisait, avec tout l’appareillage de votre studio, le voyant de la porte. Sans cela, je n’aurais peut-être pas su…

      Petit à petit, le climat affreux qui avait pesé sur eux le cédait à une atmosphère plus calme, dans le reflet bizarre de la torche que Robin avait disposée de façon à lui faire éclairer l’ensemble. Martine, ainsi, ne voyait pas trop les ustensiles détruits, l’étrange ravage provoqué par l’incursion de Ric…

      Le poste de reliefcolor, fissuré, noirci par le court-circuit, présentait, plus que le reste, les traces de l’action.

      – C’est vraiment un orage qui est passé par là, songeait Robin.

      Mais il profitait de cette ambiance douce qui suit les fins d’ouragan pour poser quelques questions :

      – Comment, pour la première fois, avez-vous réalisé que c’était votre fiancé qui se manifestait ?

      – Depuis  le  drame,  aucun  orage  ne  s’était  produit.  Or,  trois  jours seulement après son… départ, à Senlis, j’étais ici, seule… Je ne peux plus travailler depuis… Je vois un peu ma famille, un peu René… Et ces messieurs de la police… Et je me suis sentie, tout à coup, accablée comme au moment où l’orage va éclater…

      – Nous y voilà, murmura Robin Muscat, presque pour lui seul.

      Martine poursuivait :

      – Ce fut la première incursion de Ric… Une sorte de déchaînement incompréhensible… L’épouvante me tenait… mais au fond de moi je savais au moins que ce n’était pas sans rapport avec sa disparition… la même ambiance se recréait…

      – Et vous m’avez dit que c’est à sa seconde… visite, qu’il a utilisé le système Voretz

      – Oui… Tout d’abord, je croyais à un caprice… comme à ceux de la foudre… tout cela est tellement formidable… Puis j’ai réalisé… j’ai pris des notes…

      – Que disait-il ?

      – Parmi des propos déments… son nom… le mien revenait… Celui de René aussi par instants… Il cherchait à se faire comprendre, à justifier sa présence… si je puis dire… Et puis…

      Elle regarda le poste, désormais muet :

      – … une fois déjà, il a tenté de passer par les ondes…

      – Vous l’avez vu ?

      – Oui. Mal. Mais je l’ai vu.

      – Comme nous tout à l’heure ?

      – Beaucoup moins nettement.

      – Il  semblerait  donc  qu’il  fait  des  progrès,  si  je  puis  dire.  Qu’il s’accoutume à son état, qu’il discipline ses forces pour pouvoir mieux les utiliser.

      Une idée traversa Robin :

      – C’est pour ça que, tout à l’heure, vous aviez voilé le poste ?

      – Oui. Je craignais qu’il ne se manifestât.

      – Vous aviez tort, dit doucement le policier. Pourquoi masquer la vérité ? Au contraire, un témoignage vous eût justifiée…

      Martine se tordit les bras :

      – C’est vrai. Mais ne m’en veuillez pas… Si vous saviez ce que je traverse… Sa disparition foudroyante… et ces élans qui viennent d’un autre monde…

      – Je comprends tout cela. Mais vous n’avez pas le droit de désespérer ! Autre chose : il faudra que je voie René Timon, votre camarade… Et puis…

      Quelque chose semblait le préoccuper :

      – Vous avez entendu comme moi… la phrase…

      – Oui. La seule intelligible : si je pouvais retrouver seulement mon visage…

      – Cela me paraît important. Lui, de cet « ailleurs » d’où il nous parle sent qu’il a besoin de fixer ses lignes, préciser ses contours. Vous avez noté combien         cela  semble     difficile     et comme         son   image       demeure  floue, perpétuellement noyée dans l’imprécis, comme…

      Martine le vit faire un arrêt, froncer le sourcil, tandis que son visage amène prenait subitement une expression plus dure, indiquant un haut degré de réflexion :

      – … comme s’il se transcriptait lui-même sur l’écran, avec des ondes perturbées par un support-force lui-même en perpétuel mouvement… des particules soumises à un incessant bombardement moléculaire… mieux que cela :  comme  s’il  était  constitué,  non  plus  de  cellules,  mais  de  volts emportés dans le déchaînement chaotique de la foudre au moment où le négatif  heurte  le  positif…  avec  cette  différence  que  l’être-Ric,  si  je comprends bien, est, en permanence au point crucial de l’orage, fixé à ce qu’il est convenu d’appeler la foudre…

      Martine écoutait, intéressée par le prodigieux sujet, en dépit du chagrin bien légitime qui la désolait.

      Robin avait parlé à la fois pour Martine et pour lui, pour fixer en son esprit ses propres déductions et donner un semblant d’explication au phénomène fabuleux. Il revint à des considérations plus humaines :

      – Dans cet état que je pourrai qualifier d’électrostatique, Ric vous est-il apparu différent de lui-même… je veux dire : en ce qui concerne son caractère ?

      – Il est, d’ordinaire, un peu nerveux. Mais son habitude du sport l’aide à combattre cette tendance…

      – Et… depuis ?

      – Autant que je puisse m’en rendre compte, il était angoissé… il me posait plusieurs fois de suite cette question relative à son état, sur lequel il ne s’expliquait pas…

      – Il ne le comprend pas lui-même…

      – Il voulait savoir si je croyais qu’il était mort… Je criais : non ! non ! Tu vis !

      – Et vous aviez raison. Il vit. Mais sentiez-vous sa présence ?…

      – Il me semble… Il devenait doux, bien qu’amenant une atmosphère d’orage… il s’irritait parfois… si le téléphone sonnait, par exemple, bien que je ne veuille pas répondre…

      – Je vois. Cela explique son attaque quand vous vous êtes trouvée mal et que je vous ai prise dans mes bras. Mais j’en reviens à mon idée des lignes fuyantes. Il serait bon de réunir les portraits que vous possédez de lui… Il y en a certainement quelques-unes entre vos mains ?

      – Mais oui. Cette photo… sur la console… Oh ! ! !

      Martine s’était levée, subitement frappée. Elle était accoutumée à vivre avec cette photo de Ric, dans son cadre. Et si le cadre demeurait, il n’y avait plus de photo à l’intérieur. Elle tendait le doigt. L’inspecteur bondit.

      Il jeta un cri, lui aussi :

      – La photo a été… on dirait brûlée… calcinée !…

      Ils se regardèrent. Plus de photo, en effet. Sinon quelques fragments du papier qui avait supporté l’image, dans des cendres que le verre seul empêchait de se recroqueviller.

      – D’autres photos ?…

      Martine ouvrit ses albums, bouleversa ses tiroirs. Il fallut se rendre à l’évidence. Chez elle, tout ce qui avait été l’image de Ric avait subi le même sort. Même sur les photos en groupe, il manquait le visage de Ric. Il n’y avait, à la place, qu’un petit trou, semblant pratiqué avec une cigarette, ou une pointe rougie, selon les dimensions de la photographie. Les portraits de Ric isolé étaient totalement calcinés.

      Elle tenait ces photos mutilées entre ses doigts tremblants, stupéfaite de ce nouveau phénomène.

      Robin avait repris son visage bienveillant, dispensateur de calme :

      -Il cherche  son  image...   N'ayez   pas  peur. ..  C'est  lui  qui tente  de récupérer  son  apparence  humaine...   Et je vous  le promets  aujourd'hui, petite Martine, nous allons nous mettre au travail, Nous le sauverons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 

 

      La foule s’amassait et les commentaires allaient bon train. On attendait la Milice, que quelqu’un s’était tout de même décidé à prévenir. Cet organisme mondial, qui avait remplacé à la fois l’Armée et la Police de place, possédait de multiples attributions dans le domaine social, et se chargeait de faire régner l’ordre général sur la planète, laissant les enquêtes importantes à charge, soit de l’Interpol, soit de l’Interplan.

      L’électrauto arriva quelques instants avant l’hélico de la Milice.

      Trois personnes en descendirent, qui fendirent la foule. Les deux hommes excipaient, l’un de sa qualité de médecin, l’autre de sa plaque d’identité de l’Interplan, ce qui ne manqua pas de susciter des commentaires et de confirmer ce que d’aucuns chuchotaient déjà :

      – C’est un coup des Martiens !…

      Le troisième occupant de l’électrauto, une femme, suivait ses compagnons d’un pas d’automate. Elle semblait en proie à une émotion violente et ce n’était pas ce qu’elle allait trouver qui eût été beaucoup de nature à la rasséréner.

      Elle entendait confusément, comme Robin Muscat, comme le docteur Stewe, les propos de la foule et, tout comme eux, il lui était aisé d’en établir une synthèse succincte.

      Les Terriens avaient toujours nourri une solide méfiance, pour ne pas dire plus, envers tous leurs semblables n’ayant d’autre crime à leurs yeux que des divergences de nationalité, de race, de mœurs ou de croyance. Si l’unification  s’opérait  lentement  en  ce  qui  concernait  les  autochtones planétaires, il n’en était pas de même à l’égard des naturels des autres mondes avec lesquels on était plus ou moins en rapport.

      Comme on ne pouvait plus guère se chamailler de part et d’autre d’une frontière, au-delà d’un sectarisme quelconque, ou d’un continent à l’autre, on ne manquait jamais d’attribuer toute chose insolite, ou tout forfait dont le coupable demeurait encore indéterminé, à la malignité des originaires de Vénus ou des indigènes de Mars. Ces gens avec lesquels, disaient encore bon nombre de Terriens, on n’avait pas besoin de frayer, et qu’on aurait mieux fait de laisser chez eux.

      Tout ceci, bien entendu, n’avait pas empêché les relations inter-astres, heureusement, et des mariages, légitimes ou non, commençaient à engendrer certaine race de vigoureux bâtards appelés, il fallait l’espérer, à unifier un jour l’ensemble humanoïde des trois planètes et de leurs satellites.

      C’était donc, selon la rumeur publique, un coup des Martiens. Robin Muscat, qui arrivait avec Martine et avait jugé bon de demander l’aide de son ami le docteur Stewe, collaborateur de l’Interplan, sut que la petite maison où habitait René Timon (un pavillon à l’ancienne mode situé sur les coteaux de Meudon) était, depuis une heure ou deux, le théâtre d’événements assez peu courants.

      Les deux hommes, avant d’entrer, interrogèrent les plus proches. Martine écoutait, plus angoissée que jamais.

      – Ça a commencé quand ?

      – Il était bien 8 heures… On a entendu le tonnerre, d’abord. Bien sûr, tout le monde a cru qu’il s’agissait d’une explosion, d’un franchissement de mur du son par un vieux coucou, ou quelque chose comme ça… Et c’est alors que…

      Un second témoin, grillant d’en placer une, intervint :

      – Moi… j’ai vu…

      – Qu’est-ce que vous avez vu ?

      – L’éclair, pardi.

      – Moi aussi ! Moi aussi ! firent plusieurs voix.

      Le cordon des curieux qui s’était, jusqu’alors, tenu à distance de la maison suspecte refluait autour des trois arrivants.

      Une jeune femme protesta, vivement, parce que son bébé avait généralement peur des orages et que, proche voisin de la maison de René, il avait donné tous les signes d’un enfant affolé par le déchaînement de la foudre. D’ailleurs, pour tous, il n’y avait pas à s’y tromper. C’était bien de cela qu’il s’agissait.

      Un gamin dégourdi fendit la foule, se planta au premier rang devant Robin, et déclara :

      – Même que ça cognait dur !….On aurait dit un tonnerre qui boxait !

      La  réflexion n’était pas dénuée de  pittoresque, mais elle  manquait peut-être de clarté.

      Robin, cependant, sauta sur l’occasion. Il était assez psychologue pour ne jamais dédaigner dans ses enquêtes les témoignages enfantins, souvent empreints de bon sens dans leur naïveté ; les juniors, quand ils ne sont pas de fieffés menteurs, ayant le naturel pour eux, ce qui les rend moins enclins à broder que les adultes lesquels cherchent à rendre leurs propos intéressants à tout prix, voire grâce à une affabulation inspirée des lectures classiques.

      – Qu’est-ce que tu veux dire par là, mon gars ?

      Le gosse flatté, se dressa sur ses ergots :

      – Eh bien, m’sieur, voilà… Quand il y a de l’orage, ça tonne jamais de la même façon, ni au même endroit… Tandis que là, chez m’sieur Timon, c’était toujours au même point, s’pas ? Et ça s’acharnait, comme si ça cognait toujours plus fort, comme si ça répétait une chose…

      Martine regardait l’enfant avec ses beaux yeux agrandis par l’angoisse. Elle comprenait, elle, ce qu’il voulait dire. Et Stewe, déjà au courant, depuis la veille au soir, où Robin était venu chez lui en sortant de chez Martine, enregistrait ce témoignage coloré, certainement très exact.

      Ils étaient convenus de venir, avec Martine, rendre visite à René. Ils lui avaient téléphoné et pris rendez-vous pour le lendemain matin. Martine n’était pas restée dans son studio dévasté. Elle avait passé la nuit chez une parente et le détective et le physicien l’avaient rejointe, dès 8 heures 30, pour l’emmener à Meudon en électrauto.

      Ils arrivaient pour voir la foule, très énervée, devant le pavillon.

      Ainsi donc, chez René, il se passait quelque chose d’inconnu. On avait entendu le tonnerre. On avait vu des éclairs. Dans une pièce, puis dans l’autre.  Rez-de-chaussée,  puis  premier.  Le  gamin,  prolixe  de  détails, expliqua, soutenu par le chœur des témoins qui soulignait son récit, qu’on aurait pu penser que l’orage interne se déplaçait d’une pièce, puis d’un étage à l’autre DANS LA MAISON, et cela ressemblait à une course…

      – Ou à une poursuite ? demanda le docteur Stewe.

      Ravi d’intéresser des messieurs qu’il devinait importants, l’enfant s’empressa de confirmer, enlevant tout intérêt aux autres témoins qui en verdissaient de dépit :

      – C’est juste ça, m’sieur… Comme si l’orage il était dans la maison et il cavalait après m’sieur René !

      À  ce  moment  quelqu’un  signala  l’hélico  de  la  Milice,  venant  de Versailles.

      – Ils vont nous raser, dit Robin. Il faut entrer !

      Un frémissement passa sur la foule. Le phénomène terrorisait les alentours et l’idée de ce qui pouvait attendre les visiteurs excitait beaucoup les esprits.

      Robin, Stewe et Martine se détachaient du gros de la foule et se dirigeaient vers le pavillon à travers le jardin tandis que l’hélico se posait à deux cents mètres, sur un petit terre-plein.

      Juste à ce moment, le tonnerre intérieur gronda et les trois compagnons eurent droit au spectacle. Parce que, au premier étage, une fenêtre était illuminée, intérieurement, par une étincelle électrique absolument semblable à une manifestation fulgurante.

      En même temps, un carreau éclata et plusieurs autres furent fêlés. Et, simultanément, une forte odeur où l’ozone le disputait au soufre se répandit dans l’air calme, sous le ciel immuablement bleu, offrant une sérénité dédaigneuse de toute manifestation orageuse.

      Les miliciens, ayant mis pied à terre, fonçaient au pas de course. Ils n’arrivèrent cependant que pour voir trois personnes pénétrer en trombe dans la maison suspecte. Et les commentaires reprenaient :

      – Vous avez bien vu ?

      – Oui. Et vous avez entendu ?

      – Un de ces coups de tonnerre…

      – Mais non… Il a crié !

      – Qui ça ? Je n’ai rien entendu !

      – C’était la voix de monsieur Timon !

      – Non !… Si !… C’était lui !… Il est mort !… Mais non !… etc.

      Les miliciens avaient du mal à se frayer un passage. Dans la maison, Robin, Stewe, et Martine, bien décidée à ne pas les quitter d’une semelle, cherchaient et appelaient. Ils gravirent l’escalier au pas de course, arrivèrent sur un palier, hésitèrent devant trois portes fermées.

      Un faible gémissement leur parvint. Martine cria :

      – Là !… Là !…

      Robin bondit. La porte était fermée.

      Le détective de l’Interplan ne l’enfonça pas. Il sortit son atomiseur de poche, en régla le rayon de façon à ce qu’il n’excédât pas quelques centimètres de rayon d’action, afin de ne pas atteindre éventuellement quelqu’un qui se fût trouvé d’autre part de la porte, et il fit se volatiliser la serrure en quelques secondes.

      – De la fumée, murmurait Stewe.

      En effet, par les joints de la porte, et par le trou que pratiquait le rayon désintégrant, une vapeur filtrait.

      Tout à fait une vapeur semblable à celle qui suit l’écrasement de la foudre.

      Qu’allaient-ils trouver ? Robin ne se posait pas de questions, il écartait le battant, entrait, suivi de Stewe et toujours de Martine.

Un  nuage  se  diluait  dans  la  pièce,  dont  plusieurs meubles  étaient renversés, un homme      se traînait sur  le sol et, ce qui les frappa immédiatement, la pièce était inondée, comme si on eût jeté de l’eau à grands seaux, sur le parquet, les murs, voire les meubles. Mais les traces d’humidité s’arrêtaient net à vingt centimètres du plafond, demeuré intact. Les fenêtres avaient souffert, ainsi qu’ils avaient déjà pu le constater extérieurement.

      – Occupez-vous de lui, cria Robin Muscat à l’adresse du docteur.

      Stewe, aidé de Martine, relevait René. Robin, l’arme à la main, traversait la pièce en bolide, fonçait sur une seconde porte et allait explorer, d’ailleurs inutilement, une seconde chambre à laquelle la première donnait accès. Mais il revint bredouille. De l’autre côté, personne. Aucune trace attestant un drame et, d’ailleurs, aucun instrument de physique qui eût pu justifier ce déchaînement d’étincelles électriques intérieures, comme cela  se  passe journellement dans les laboratoires adéquats.

      Les miliciens pénétraient à leur tour. Ils s’inclinèrent devant les personnalités de Robin Muscat et de Stewe, fort connus dans leur milieu. Le physicien les pria de l’aider à emporter René dans une pièce différente. On pataugeait en effet dans de véritables flaques d’eau qui imprégnaient tout et on ne pouvait décemment étendre le malheureux sur un divan détrempé.

      Sur un lit, il revint à lui. Stewe le visitait rapidement et ne constatait rien de particulier, sinon que le jeune homme semblait souffrir et gémissait, esquissant le geste de porter les mains à sa poitrine.

      Stewe l’avait déjà examiné, au cours de l’enquête et il retrouvait le visage de Ric Demarquet, si curieusement buriné entre cuir et chair par le coup de foudre de la forêt de Senlis. Mais cela ne lui apprenait rien de nouveau.

      René gémit et ils se penchèrent sur lui pour essayer de comprendre.

      – Il me… il me dévore…

      Martine blêmit et elle évita le regard de Robin, qui cherchait le sien.

      Ils avaient eu la même idée. Celui qui avait provoqué l’orage dans la maison, et « dévoré » René, était sans doute celui qui avait fait exploser, dans le studio de Martine, le poste de reliefcolor après avoir provoqué la sarabande des objets ménagers survoltés, et tués par la haute tension.

      René, cependant, se calmait et paraissait se détendre. Sous les cheveux en brosse, son visage énergique reprenait une expression moins crispée. Stewe lui faisait respirer le contenu d’un petit flacon de réactif, et le jeune homme finit par ouvrir les yeux.

      Il parut surpris de se voir entouré, chez lui, de tous ces gens qui ne lui avaient jamais été présentés, mais Martine, seul visage connu, se précipita :

      – René… qu’est-ce qui vous est arrivé ?

      Et  tous,  hallucinés,  entendirent  le  récit,  haché  par  l'émotion   et  la souffrance, de l'étrange  aventure de la matinée.

 

 

 

 

CHAPITRE VII

 

 

      Maintenant, René savait à qui il avait affaire, qui étaient ces gens qui avaient fait irruption dans sa demeure. Il pouvait parler librement. Il ne s’en privait guère, encouragé au départ par la présence de Martine, et aussi, sans doute, pour se libérer verbalement de la pesante angoisse qui s’était emparée de lui.

      – Je vous attendais, ce matin, comme convenu, Mais, déjà, au cours de la nuit, je m’étais rendu compte de quelque chose d’anormal. C’était d’abord l’impression d’une présence. Je vis seul, mais je ne suis guère peureux. J’ai prêté l’oreille, mais je n’entendais rien. Tout cela relevait plutôt de la prescience… Cela devint, cependant, tellement aigu que j’ai fini par me lever, en pyjama, et que j’ai fait un tour dans la maison… Tout était calme,

rien de spécial, ni du côté des maisons, ni vers le bois de Meudon. La rumeur de la Cité Éblouissante ne me parvenait même pas et je voyais, sous les étoiles, la coupole de l’Observatoire.

      Là, René passa une main encore fébrile sur son visage tourmenté.

      – C’est même ce détail qui m’a fait comprendre que, plus le décor était normal et me paraissait tel, plus ma situation devenait insolite. Parce que j’étais anxieux, oppressé comme à l’approche d’un orage — et je suis payé pour les redouter, depuis l’aventure de Senlis — et cependant je voyais la coupole de Meudon briller sous la Lune, tandis que les constellations

étincelaient sans voile… Aucun orage ne menaçait…

      Tout cela n’apprenait rien de nouveau à Robin Muscat. René, quelques heures seulement après Martine, avait reçu la visite invisible, et le détective lui-même se souvenait de la température étouffante qui avait subitement régné autour de lui, peu d’instants avant l’attaque de Ric.

      Mais René poursuivait :

      – Cela a duré un bon moment, une heure ou deux… Je n’avais pas regardé ma montre… J’avais avalé un verre d’eau glacée, avec quelques gouttes de ztax, avant de me recoucher, mais je n’ai trouvé le sommeil que vers le matin. Bientôt, le réveil m’a fait lever. Je me souvins de notre rendez-vous et m’habillai promptement. L’angoisse de la nuit avait disparu et je pensai que, peut-être, j’avais rêvé… ou simplement que j’avais cru retrouver, comme cela m’arrive fréquemment hélas, l’ambiance terrible du jour d’orage où… Il hésita en jetant un regard furtif vers Martine.

      – … où l’accident est arrivé, dit le docteur Stewe.

      René acquiesça et avoua qu’il ne se consolait guère de la disparition de Ric.   Les   modalités   invraisemblables   de   ce   départ,   fuite ?   rapt ? désintégration ? n’avaient cessé de le tourmenter. Il était intimement lié avec le disparu et éprouvait, à l’égard de Martine, une fraternelle affection.

      Robin Muscat le pria doucement de continuer son récit.

      – Je vous attendais donc, Messieurs, avec Martine… Aux approches de 9 heures, un peu avant le moment fixé pour votre arrivée…

      – Nous avons été retardés par un embouteillage sur l’autostrade…

      – C’est  sans  importance…  j’ai  éprouvé  tout  à  coup,  de  nouveau, l’impression d’un orage imminent. Cette fois j’ai ouvert la fenêtre, voulant en avoir le cœur net…

      D’un mouvement de menton, il montra la direction de la fenêtre :

      – Beau fixe ! Ciel bleu ! Pas un nuage… Je suis demeuré perplexe… surtout après avoir fait quelques pas dans le jardin…

      – Différence d’ambiance, n’est-ce pas ? demanda Stewe.

      René se tourna vers le physicien. Stewe était encore très jeune, mais parfaitement chauve. Son visage était ponctué d’yeux pâles, en réalité très myopes, mais renforcés par des verres de contact en plastic souple, qui n’offraient que des avantages, épousant discrètement la cornée, la protégeant, et n’étant pas susceptibles de se briser.

      – Oui, dit lentement René. Vous avez deviné… Dehors, il faisait bon, voire un peu frais… et dès que je rentrais dans la maison, je replongeais dans l’ambiance orageuse…

      – Me  permettez-vous  quelques  questions ?  dit  Robin,         qui grillait d’étayer les hypothèses qui flambaient dans son esprit et se bousculaient un peu.

      – Je vous en prie !

      – N’avez-vous pas constaté autre chose que cette impression, qui après tout peut être purement maladive ?… Non ! Je n’incrimine pas votre lucidité, Monsieur Timon, mais je suis policier, et je ne dois rien laisser dans l’ombre, comprenez-moi.

      Stewe intervint :

      – Monsieur Muscat veut savoir, si je réalise bien, si vous n’avez pas, Monsieur Timon, observé une manifestation électrique « visuelle ». C’est bien ça, Robin ?

      – Exactement. Pas d’étincelles ? Pas de feu Saint-Elme en chambre ou de météore sur l’aspirateur, le réfrigérateur ou les éléments de la lustrerie ?

      – Absolument pas.

      Robin demeura perplexe. Il ne comprenait pas pourquoi Ric — car il n’en  pouvait  douter :  le  coupable  était  Ric   avait  utilisé,  pour  se manifester chez René, un procédé qui différait de celui employé pour contacter Martine.

      René enchaînait, un peu agacé peut-être de ces interruptions :

      – Non. Aucun de mes appareils ménagers n’a paru perturbé. D’ailleurs, cela eût été impossible. Pour une bonne raison…

      – Laquelle ?

      – J’ai omis de vous dire, pensant que le détail était sans importance, qu’hier au soir il y a eu un court-circuit dans la maison qui a tout grillé. Il va même falloir que je fasse venir l’électricien et…

      – Nous y voilà. Ce court-circuit s’est-il produit pour une raison précise, à votre avis. ?

      – Je n’en sais rien. C’était hier… vers 23 heures… Je lisais au lit, comme je fais toujours… J’avais l’esprit ailleurs. Je pensais à votre demande de rendez-vous et, naturellement, je replongeais au fond de mon inquiétude : y avait-il du nouveau concernant la disparition de Ric ? Était-il arrivé quelque chose à Martine, ou tout élément inédit…

      – Venons-en au court-circuit.

      – Oh ! c’est banal. Brusquement, ma lampe de chevet s’est éteinte. Je suis allé vérifier le compteur. J’ai constaté avec irritation que les plombs avaient brusquement sauté, sans raison apparente…

      – Sans raison apparente, murmura Stewe.

      René continua :

      – J’ai voulu les remettre. Mais ça ne marchait pas. Et tout était bousillé dans la maison… comme si le compteur n’avait pu résister à un voltage qui ne lui était pas destiné… J’ai lu encore un peu à la lueur d’une lampe électronique de poche et… pour la nuit vous savez le reste…

      – N’avez-vous   pas   constaté,   au   moment   du   court-circuit,   une augmentation de température comme celle qui vous a oppressé pendant les heures qui ont suivi ?

      René fit la moue :

      – Je ne me rends pas très bien compte… Non… je ne crois pas…

      – Je vois, dit Stewe. Nous y reviendrons. Voulez-vous, maintenant, nous décrire le principal, c’est-à-dire le… l’orage de ce matin ?

      Là, René se crispa. Il passa sur son front, brusquement emperlé de sueur, une main qui tremblait un peu…

      – Oui, c’est le principal, comme vous dites, Docteur…

      Il était devenu très pâle et son visage énergique se décomposait. Martine, doucement, s’approcha de lui :

      – Dites-nous tout, René… Après, je vous dirai. Moi aussi j’ai reçu sa visite, hier… et ça a été terrible…

      – Mlle Lasserre a fait preuve de beaucoup de courage, fit remarquer Robin Muscat. Nous vous écoutons, Monsieur Timon.

      – Vous allez croire que je suis devenu fou, et pourtant j’ai bien vécu ces minutes fantastiques… Ce matin… J’étais encore sous l’impression de la nuit et je n’avais pu avaler une tasse de café chaud puisque, je vous l’ai dit, tout avait sauté… J’en étais donc au moment où l’ambiance avait changé autour de moi, une fois encore… Mais, cette fois, les phénomènes ne se sont pas contentés de l’invisible…

      René avala sa salive. Il était serré à la gorge et cependant, il voulait parler, se faire entendre d’eux. Il voyait, autour de lui, les visages de Robin Muscat, du  docteur Stewe, de  Martine, des  miliciens… Allaient-ils le croire ?

      – Un  nuage  s’est  formé…  Oui,  une  condensation atmosphérique… exactement comme si j’étais en pleine nature et que le ciel se mît à devenir trouble. Mais cela se passait chez moi… en bas… dans la cuisine… Il m’a semblé tout d’abord que mes yeux se brouillaient… J’ai cru à des troubles… à une hallucination, que sais-je ?… Mais non ! Il m’a fallu me rendre à

l’évidence… Il y avait bien, au-dessus de ma tête, s’étendant sous le plafond, une nébulosité qui épaississait. Et cela prenait des tons livides, comme ces nuages qui semblent bien plus porter leur luminosité en eux-mêmes que de l’emprunter au soleil qu’ils occultent… Et je pensais, irrésistiblement, à la forêt de Senlis, au drame que nous avions traversé, Martine et moi… J’étais comme cloué sur place… Et cela évoluait, se gonflait, s’étendait…

      – Ce nuage… descendait-il vers vous ?

      – Non ! Il restait nuage, c’est-à-dire qu’il prenait des proportions en largeur et arrivait à envahir le sommet de la pièce. Je me suis arraché à ma stupeur. Je suis sorti.

      – La cuisine donne sur le vestibule.

      – Oui. Le nuage m’a suivi… Il y eut un petit silence. René revivait l’incroyable moment et ses auditeurs étaient haletants.

      – Le nuage roulait toujours au-dessus de ma tête. Je suis sorti dans le jardin, une seconde fois. Le nuage ne me lâchait pas. Je suis revenu et il m’a poursuivi, s’étendant mollement, mais inlassablement, vers les plafonds des diverses pièces où j’allais et venais… Alors je compris que j’assistais a un phénomène que je ne pouvais comprendre, mais qui avait sûrement une corrélation quelconque avec la disparition de Ric dans un coup de tonnerre… À quel ennemi avions-nous affaire ? Je n’en savais rien. Je ne songeais pas à fuir et ma sortie dans le jardin n’avait été, croyez-le, qu’expérimentale… Maintenant, je me disais que vous alliez arriver dans moins d’une demi-heure et que, peut-être, la chose continuerait à se produire à ce moment, ce qui me réjouissait… Mais j’aurais voulu savoir… J’avais chaud, très chaud, parce que la température se relevait sans arrêt. Le nuage roulait contre les vitres des fenêtres, masquant partiellement la lumière solaire et produisant, dans ma demeure, des ombres inconnues…

      Un spasme agita René, qui réclama à boire. Martine, qui connaissait bien la  maison  de  l’ami  de  Ric,  se  hâta  de  lui  donner  satisfaction. Il  but avidement et reprit :

      – C’est idiot ce que je vous raconte… Mais après… c’est bien pis… Parce que, tout à coup, dans ce nuage, j’ai vu briller un éclair et toute la maison en a été ébranlée. La déflagration a été si forte que j’étais comme assommé…

      – Je l’imagine aisément, dit Stewe… L’orage à domicile…

      – Une épouvante nouvelle naquit en moi, reprit le narrateur. Je me demandais si je n’allais pas, tout comme Ric, être victime de ce prodigieux événement… Je revoyais, avec horreur, les vêtements de Ric gisant sur le sol détrempé… Et plus rien dedans !… J’ai cru, un instant, que c’était mon tour… Oh ! pardon, Martine !…

      La jeune fille n’avait pu réprimer un sanglot. Robin fit signe à René de continuer quand même tandis que Martine se dominait et tentait de sourire, courageusement.

      – J’ai eu peur… Et cette peur m’a arraché à la stupeur qui me paralysait. Je suis sorti de la pièce… la salle à manger du rez-de-chaussée… À partir de cet instant, je puis le dire car c’est l’expression, exacte, l’orage a éclaté. Les éclairs se  succédaient, presque sans  discontinuer, ponctués ou  non  de grondements, comme cela se produit au cours des orages. J’allais, de pièce en pièce, suivi par ce nuage diabolique, qui crachait du feu électrique et qui, par instants, grondait comme un fauve en fureur… J’étouffais, autant de chaleur que d’effroi… C’est quand je me suis précipité dans l’escalier en courant que j’ai compris que je n’allais plus échapper car le nuage orageux, qui avait jusque-là évolué avec ténacité, mais indolemment, comme le félin très sûr de sa proie, s’est mis à accélérer l’allure pour me poursuivre. Derrière moi, cela s’est élancé dans la cage de l’escalier, après moi, cela a pénétré dans les chambres du premier étage… où je m’étais enfermé… Mais les formations étaient déjà là, plus menaçantes que jamais… Et, véritablement abruti de terreur, je chancelais, entouré de jets de feu qui s’étendaient, du plafond au plancher…

      – Non, dit doucement Stewe, c’est le contraire. La foudre remonte vers le  nuage.  L’œil  croit  saisir  le  sens  inverse  mais  ce  n’est  qu’illusion optique…

      René fit signe que c’était sans importance. Il avait vécu à l’intérieur d’une pièce où l’orage se déchaînait et le processus physique le laissait indifférent.

      – J’étais plongé au cœur de l’orage, d’un orage qui n’était plus, je le pressentais, un simple phénomène naturel, un déchaînement aveugle et mécanique des forces électromagnétiques, mais quelque chose d’autre… Il me semblait, malgré le désarroi qui s’était emparé de moi, qu’une volonté se manifestait, guidait ces forces… bref… je pourrais dire que j’avais à lutter contre  un  orage  vivant !…  Martine  se  mordit  les  lèvres  pour  ne  pas laisser échapper un gémissement.

      Mais les autres, suspendus aux lèvres de René, n’y prêtèrent nulle attention.

      – Oui, reprenait le jeune homme, l’orage vivait. Combien cela a-t-il duré ? Je ne saurais le dire… Je comprenais toutefois que ce déchaînement fulgurant ne me voulait peut-être pas de mal car, tout de même, si une vie pensante quelconque, de près ou de loin, actionnait et conditionnait cet extraordinaire météore que je pourrais qualifier de… condensé, j’aurais pu, si on l’avait voulu, être aisément foudroyé… Or les éclairs m’entouraient, la foudre craquait autour de moi et je suffoquais maintenant bien davantage en raison du dégagement sulfureux inhérent aux déflagrations… Mais enfin j’étais intact… J’étais comme enchâssé dans l’orage… Je ne pouvais en sortir… D’ailleurs…

      Il frissonna en évoquant ce souvenir :

      – À deux ou trois reprises, j’ai voulu m’échapper… Je me suis précipité vers la porte… Alors la foudre est tombée, me barrant la route !…

      Il se prit le visage à deux mains, comme pour revivre intensément l’instant dramatique. Stewe l’encouragea doucement et il reprit :

      – Cependant la situation, si elle était intenable, n’amenait rien. L’orage roulait toujours dans la chambre… J’avais l’impression… comment m’expliquer ?… que j’avais affaire à une volonté, certes, mais qui ne dépassait pas le stade animal… On cherchait à me joindre, comme pour me demander quelque chose… ou pour me faire comprendre quelque chose…

      Martine leva brusquement la tête et échangea un coup d’œil avec Robin Muscat. Stewe leur fit signe de garder le silence.

      René poursuivait son idée :

      – Cet orage de vie, cet orage en chambre, bondissait et roulait autour de moi, comme un grand chien — fidèle et brutal — qui harcèle son maître sans arriver à lui transmettre son message… Est-ce que je me fais bien comprendre ?

      Ce fut un concert d’approbations. Il respira un peu, satisfait malgré tout d’être entendu.

      – C’est alors, fit René, que l’orage vivant a changé de tactique. Je ressentais de singuliers sentiments, qui me pénétraient intimement, un peu comme s’ils m’eussent été suggérés… et tout cela tournoyait en mon esprit qui, cependant, commençait à être moins obnubilé par l’épouvante, depuis que   je   croyais   saisir   la   volonté   de   non-violence   du   phénomène. Brusquement, après un dernier coup de tonnerre, un grondement formidable — qui d’ailleurs fendilla plusieurs carreaux — le nuage parut se concentrer, se condenser, formant une sorte de nappe plus sombre, striée de lividités luminescentes. Et, d’un seul coup, il creva…

      – Vous voulez dire… fit Robin Muscat.

      – Je veux dire qu’il a plu. Oui. Le nuage a crevé. Il s’est résorbé en une minute. Toute la masse de concentration atmosphérique, plus exactement de condensation retenant, comme n’importe quel nuage, une masse d’eau, a libéré cette masse d’eau… Et il a plu dans ma chambre !… Je sais bien que c’est peut-être plus absurde encore que le reste, mais c’est un fait… Le docteur Stewe le rassura :

      – Nous vous croyons d’autant plus que la chambre qui se trouve de l’autre côté du palier est inondée… Tout est trempé !

      – Il a plu, répéta Robin Muscat, abasourdi. Martine avait dû s’asseoir depuis un bon moment, incapable de tenir encore debout. Le docteur Stewe reprit :

      – Cela s’est passé quelques instants avant notre intervention. Or nous vous avons entendu gémir, Monsieur Timon. Puis, à notre arrivée, vous étiez étendu sur le plancher, visiblement choqué…

      René fit effort, parut chercher et, soudain, hésita, se rongea les poings une dizaine de secondes.

      – C’est que… après l’orage, après la pluie qui en a annoncé la fin, il y a eu… quelque chose encore…

      Une grande tristesse passa dans sa voix :

      – Là, « IL » m’a attaqué… Il a dû se jeter sur moi… Voyez-vous, cela me peine de le dire… parce que je pense… à quelqu’un… quelqu’un que je ne voudrais pas accuser (il regarda furtivement Martine et se détourna), et ce quelqu’un m’a fait mal… De toute façon, je vous le répète, tout cela était voulu… Il ne s’agit pas d’un météore quelconque, mais bien d’une action brutale déterminée… Jusqu’à ce moment, j’avais été angoissé, menacé mais, au fond, j’avais plus de peur que de mal et j’arrivais à réaliser que ces forces virulentes n’étaient pas hostiles… Mais après la pluie, un instant, j’ai été assailli…

      Il porta les mains à sa poitrine, en un geste qui ne les surprit ni les uns ni les autres, parce qu’ils savaient tous qu’il portait, dans sa chair, la marque de la foudre s’étant servie de lui pour « photographier » littéralement Ric à la seconde même de sa disparition totale.

      – Il m’a fait mal, râla René… J’ai cru qu’on m’arrachait la chair… qu’on m’écorchait vif… Pourtant…

      – Vous n’avez rien. Je vous ai examiné, dit vivement Stewe.

      – Alors je ne comprends pas… Parce que mille scalpels fouillaient ma poitrine… Comme si on eût voulu déchiqueter — oh, je peux en déterminer les contours exacts — toute la partie épidermique marquée du signe de l’orage et de Ric… Je me suis tordu de souffrance et de désespoir et je me suis écroulé…

      – C’est là que nous sommes arrivés, dit Robin Muscat. Plus rien ne se manifestait.

      – Non !… Cela a dû cesser d’un seul coup… Je ne sais plus… J’ai tellement eu mal que… que j’ai dû m’évanouir…

      Il était pâle comme un linge et la sueur ruisselait sur son visage torturé. Il était aisé de comprendre que le drame s’était terminé en ce point crucial où l’invisible s’était jeté sur lui et avait tenté d’obtenir ce qu’il voulait, ce qu’il n’avait pu arriver à faire comprendre. Quoi ? On ne le savait encore.

      Stewe lui tendit le verre d’eau et de ztax. René en avala quelques gorgées et avoua qu’il n’avait plus rien à dire, qu’il ne savait plus rien. D’ailleurs, les deux hommes et Martine étaient arrivés à ce moment même.

      Robin, lui, était tenaillé par une certaine idée. II demanda à René si, chez lui, se trouvaient des photos, des images quelconques représentant Ric Demarquet. Naturellement, il y en avait et René, un peu revigoré, sa nature athlétique reprenant le dessus et le récit l’ayant libéré de ses phantasmes, se leva et alla les chercher.

      Robin Muscat ne fut pas tellement étonné d’entendre l’exclamation de stupéfaction qui échappa à l’ami de Ric et de Martine.

      Un instant après, ils constataient que toutes les photographies que les deux copains avaient prises ensemble, avec ou sans Martine, avaient été touchées par le phénomène. Partout, le visage de Ric était calciné, volatilisé. Les miliciens, maintenant, fouillaient la maison, par acquit de conscience. René et Martine se rapprochaient et, à son tour, elle lui narrait son aventure de la veille.

      Robin Muscat avait attiré le docteur Stewe dans l’une embrasure de fenêtre et il parlait en caressant distraitement du bout du doigt la fêlure du carreau, fêlure provoquée par l’extraordinaire orage intérieur.

      – Ils sont en danger… Tous les deux, c’est bien votre avis ?

      – J’en suis persuadé, Robin.

      – Avez-vous une idée ?

      – Assez  imprécise  encore.  Dans  deux    ou trois jours, je vous communiquerai le fruit de mes réflexions !

      – Docteur ! Ils ne peuvent attendre deux ou trois jours !…

      – C’est également mon avis. Nous allons les mettre en sûreté, mon cher ami…

      – Où cela ?

      – Dans  ma clinique…  Je  réserverai  une  aile  spécialement  à  leur disposition et je vais vous expliquer comment je mettrai nos deux sujets à l’abri, si toutefois le procédé empirique que je veux utiliser est bénéfique… Il est simple, le plus simple de tous, mais je le crois efficace…

      Une demi-heure plus tard, tandis que la Milice occupait le pavillon, René et Martine partaient en électrauto, avec le docteur Stewe et Robin Muscat, sous les regards de la foule de plus en plus dense, qui cherchait à comprendre…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

 

      Stewe élevait l’ampoule entre ses doigts. Une évidente satisfaction se lisait sur son visage glabre, que la calvitie n’arrivait pas à faire paraître celui d’un homme mûr. Et Robin Muscat voyait une étrange lueur dans les yeux du physicien, sans discerner s’il ne s’agissait que du reflet des verres contact, ou si, réellement, les yeux pâles de Stewe irradiaient de contentement.

      Peut-être, admettait le représentant de l’Interplan, Stewe avait-il le droit de se réjouir de son invention, qu’il commentait à l’intention de son ami.

      – Homme, force, ou dieu, ceci sera le piège où je le prendrai !…

      Après ces mots, lourds de conséquence, les deux hommes gardèrent le silence un moment.

      Robin ne voyait qu’une ampoule d’apparence assez banale, semblable au premier abord à n’importe quelle lampe à incandescence, du modèle innové, plus d’un siècle auparavant, par le génie de Thomas Alva Edison. Un modèle assez volumineux, que le physicien faisait jouer complaisamment entre ses doigts.

      – Je vous avais dit, Robin, qu’il me fallait quelques jours. Croyez-le, je n’ai pas chômé… Qu’avez-vous fait, vous, depuis ?

      Robin Muscat grogna :

      – Je m’occupe d’une sombre affaire de trafic interplanétaire… J’ai dû retourner à Tananarive… Une chance qu’on ne m’ait pas expédié sur Mars. Je vous en prie, Stewe, donnez-moi des nouvelles…

      – En ce qui concerne mes deux pensionnaires ? Rien à signaler. Le mystérieux phénomène ne s’est plus reproduit. Depuis qu’ils sont chez moi, ils rongent leur frein, elle comme lui. Mais ce sont des gens raisonnables. Ils sont parfaitement soumis à la discipline que j’exige d’eux…

      – À savoir… ?

      – Demeurer en permanence dans leurs chambres. J’ai dû, cependant, leur accorder quotidiennement deux heures de sortie, matin et soir. Ils vont dans le jardin, ou jusqu’à la limite de la forêt de Chantilly. Pas plus…

      Du geste, Stewe montrait, par une baie vitrée, les frondaisons qui fonçaient dans le crépuscule.

      – L’autre a-t-il perdu leur trace quand nous les avons conduits ici ? Ou bien mon réseau de protection agit-il efficacement ? Je n’ose affirmer que la carence de l’adversaire est due à mes précautions. Mais c’est un fait. Pas de nouvelles, Martine Lasserre et René Timon vivent dans deux chambres situées sur le même palier, ce qui est plus agréable pour eux. Ils se voient fréquemment, prennent leurs repas ensemble…

      – Parlez-moi du réseau, Stewe.

      – C’est  bête  comme  chou !  Notre…   je  n’ose  dire ennemi, notre partenaire étant assimilable à un potentiel électromagnétique, j’isole en quelque sorte mes deux sujets. Je les fais vivre sous un toit — voyez-le d’ici — hérissé de paratonnerres… Leurs chambres sont tapissées de caoutchouc. Les issues sont bardées de verre monté sur porcelaine.

      – Je vois. Tous les isolants possibles !

      – Remarquez bien  que  nous  n’avons pas  à  lutter  contre  une  force aveugle. Dans ce cas, ce serait aisé. Aucun orage naturel ne pourrait rien contre eux dans les conditions où je les ai installés. Mais, bien entendu, étant donné que nous avons à admettre une « volonté », sinon parfaitement lucide, du moins relativement raisonnable, on peut croire que le… mettons Ric Demarquet puisqu’il s’agit de lui, saura atteindre, soit Martine, soit René, en dépit des moyens traditionnels utilisés pour lui faire obstacle…

      – Revenons à cette ampoule piège, Stewe.

      Le praticien posa l’objet sur une table et, allant et venant à travers son cabinet, commenta à l’intention du détective de l’espace :

      – Vous n’avez pas tardé à deviner la vérité, Robin. Et je me suis aussitôt rallié à votre conclusion. Une entité, de nature électrique, correspond à ce qui a été humainement Ric Demarquet. Que s’est-il passé ? À Senlis, il a été frappé par la foudre, ayant commis l’imprudence de courir sous l’orage. Un éclair… et plus rien ! Un homme désintégré, ce qui n’est absolument pas nouveau. Ses vêtements restent intacts, ainsi que tout ce qui se trouvait sur lui, d’origine minérale ou animale. Remarquez bien que, dans certains cas, c’est le contraire qui se produit.

      – Oui… l’histoire du berger déshabillé par le tonnerre… et qui n’a plus que sa vertu pour tout vêtement…

      – Fait relativement fréquent dans l’histoire, et plutôt cocasse…

      – Mais Ric n’est pas non plus le premier qui est… je n’ose dire : tué… désintégré par la foudre…

      – Non. D’autres, avant lui, au cours des millénaires de l’humanité, ont disparu ainsi. Je dis disparu à dessein, Robin. Car, si le cas s’est produit, et si les sujets n’ont jamais donné signe de vie, aucun être humain n’a jamais pu démontrer qu’ils étaient morts pour cela…

      Robin Muscat regarda le physicien qui, pour prononcer les dernières paroles, avait stoppé sa petite course à travers la pièce.

      Posément, mais de sa voix la plus nette, toujours harmonieuse et dénuée d’équivoque, Robin prononça :

      – Expliquez-vous, je vous prie…

      – Un homme, dit lentement Stewe, est, comme tout ce qui existe à travers le Cosmos, de l’onde au minéral et de la lumière à l’animal, composé d’atomes, eux-mêmes dissociables mais, dans leur unité, constituant, si je puis dire, la matière basale, l’élément un, dont le Créateur s’est servi pour construire. Les combinaisons en sont tellement variées, tellement complexes, qu’aucune science n’en saura jamais le total, qui est le secret de Dieu. D’autre part, un autre secret, c’est celui de la combinaison de ces atomes. Petit à petit, l’homme a pu connaître quelques-uns de ces chiffres. Il s’agit, tout simplement, de disposition des éléments atomiques qui donnent non seulement des choses de règnes différents, mais encore, dans lesdits règnes, des corps en nombre infini. Si je puis dire, Robin, la table immense des combinaisons atomiques, ce n’est qu’un vaste catalogue de puzzles, tous différents les uns des autres, avec, parfois, des différences minimes — ce qui donne des éléments ou des êtres très voisins, quoique encore dissemblables ou des choses absolument incomparables, un gaz ou une plante, par exemple…

      – Je vous suis fort bien, Stewe.

      – À partir de là, c’est simple. Les atomes, vous le savez, sont situés, selon le puzzle auquel ils appartiennent, à des distances variées, souvent considérables. Il n’y a pas, dans l’Univers, quelque chose d’absolument compact. Et cette légion d’atomes, dont le nombre est immense mais cependant fini, est en perpétuel mouvement. Imaginons maintenant qu’un de ces puzzles, correspondant au chiffre (connu de Dieu seul) qui compose un  humanoïde,  soit  frappé  de  ce  que  j’appellerai  un  traumatisme électrique… La commotion a touché tous les atomes en même temps et provoqué, entre eux, une dissociation. Exactement un ÉCARTEMENT desdits atomes, les projetant plus loin les uns des autres qu’ils n’étaient initialement disposés…

      – Il me semble, dit Robin, que je vois où vous voulez en venir…

      – L’homme ne s’est pas tué, au sens vrai du mot, parce que son corps, ce puzzle divin, n’est pas « désintégré ». Il est seulement dilaté. Mais dilaté dans des proportions telles que nous ne pouvons plus voir, avec nos yeux humains, le conglomérat qu’il forme à l’état naturel. Il existe toujours, mais comme existe le monde, formé de soleils et de planètes éloignés les uns des autres par des distances fantastiques. D’autre part, toujours à la suite de la commotion qui a dispersé les éléments du puzzle, il a perdu sa forme initiale. Mais, et c’est là le principal, les pièces dispersées ne sont pas totalement disjointes. Aucune d’elles n’est perdue. Elles demeurent, ces pièces subtiles, intimement liées, comme elles l’étaient lorsqu’elles formaient encore les cellules, musculaires, osseuses, neurones, constituant l’homme.

      – Pardon…  de  quel  lien  s’agit-il,  Stewe ?  C’est  cela  que  je  ne m’explique plus…

      – En  temps  normal,  mon  vieux, le  lien  existe  déjà.  Il  règne,  pour l’équilibre des étoiles et de leurs satellites, une force dénommée gravitation universelle, sur laquelle Isaac Newton a dit de fort jolies choses… Les atomes, eux, obéissent à une loi-sœur. Faute de mieux, nous disons que ce qui les lie les unes aux autres, c’est l’électricité…

      – Tout cela est bel et bon. Mais pourquoi Ric, frappé par la foudre, et ayant ses atomes dispersés mais encore intimement liés par l’électricité, demeure-t-il vivant, et capable d’action ? C’est là le problème. Et ce n’est que ça…

      – D’accord. Mais les forces électrostatiques, stagnantes, et leurs dérivés, sont soumis à des différences de fréquence. Voyons, Robin, s’il n’y en avait pas, tout serait semblable. Or, selon ces différences, c’est-à-dire selon les nombres différents des vibrations, on obtient la forme et la couleur, la dimension et la force, le visible et l’invisible. Ric a, sous l’impulsion de la foudre, tout simplement changé de fréquence. Les vibrations qui animaient son corps se sont modifiées. Et puisque nous avons pu constater qu’il vivait, et  même qu’il  agissait de  façon indiquant une volonté, nous pouvons conclure qu’il est, qu’il existe toujours, quoique sous une forme différente de l’initiale. C’est tellement vrai, ajouta Stewe, qu’il est même capable d’utiliser l’ionisation atmosphérique, peut-être de la transmuter à son gré et, à son caprice, de déchaîner des orages ou de dynamiser tous les appareils à énergie électrique.

      Stewe se tut. Robin sortit son mouchoir et s’essuya le front.

      Il garda le silence un moment, puis :

      – Vous avez dit tout cela à Martine et à René Timon ?

      – Pas encore. Vous en avez la primeur. Nous le leur dirons… un peu plus tard…

      Le savant couvait du regard l’ampoule piège. Il s’était appuyé à la table des deux mains et, dans la nuit qui tombait doucement, Robin pouvait voir sa silhouette, en blouse blanche, large tache livide qui encadrait le petit globe  de  verre  dans  lequel  le  physicien  s’était  vanté  de  capturer l’être-foudre.

      Stewe allongea la main et caressa l’ampoule du doigt :

      – Ric Demarquet, homme, n’est plus. Du moins pour l’instant. Il a été projeté dans un état qui, peut-être, a déjà été observé par des Humains d’une époque très ancienne… Il n’aurait pas fallu mieux pour créer le mythe de Zeus, de Jupiter foudroyant… Mais, à partir de ce passage de la fréquence normale à une hyperfréquence encore inconnue de la Science, s’il n’est plus homme biologique, il demeure lui-même. Il est, en quelque sorte, un être en puissance…

      – Et c’est cet être que vous voulez attirer dans cette ampoule ?

      – Oui. Il s’agit de trouver le point focal où se concentrera cette immense énergie, en suspens dans l’atmosphère, s’étendant peut-être dans l’espace ou à travers les êtres et les choses (corps et métaux particulièrement qui sont de bons conducteurs). Lui rendre sa forme première ? J’y ai songé, mais ce n’est pas encore au point dans mon esprit. Si, du moins, je l’amène dans cette petite prison de verre, il sera hors d’état de nuire. Et ensuite, tous les espoirs seront permis puisqu’il demeure (vous en avez fait l’expérience) intelligent, bien qu’irritable et brutal. Nous pourrons communiquer avec lui et, pourquoi pas ? l’amener à nous obéir, de bonne volonté…

      La nuit avait complètement envahi le cabinet du docteur Stewe. Dans la pénombre, les deux hommes songeaient.