Coqdor cria :
– Bravo, Râx ! Allons, boys ! On fonce !
Joignant le geste à la parole, il bondissait sur un des hommes, un de ceux qui leur barraient le chemin. Jean, dynamisé, le suivit pour se préparer, lui aussi, à se battre.
Sous la pluie verte, c’était la mêlée.
Coqdor et ses amis luttaient contre ces hommes inconnus qui surgissaient tout à coup dans le brouillard, sans qu’on puisse dire d’où ils avaient bien pu arriver.
Quelqu’un qui eût cherché les pierres jetées depuis l’immeuble de la Femme-Oiseau ne les eût pas trouvées. Elles avaient bien roulé sur l’asphalte de l’avenue balayée de pluie verte.
Mais elles n’étaient plus là.
Coqdor et ses compagnons se battaient. Mais ils avaient encore cinq colosses devant eux. Et ils n’étaient que trois.
CHAPITRE IX
Trois, mais Coqdor, à lui seul, valait quelques gaillards. Si sa force musculaire était appréciable, sa puissance psychique était bien supérieure.
Quand à Râx, il venait déjà d’en finir avec l’ennemi qu’il avait attaqué en piqué, et qui n’avait pu résister à un tel assaut.
Le pugilat était général.
Sous l’averse diluvienne, enrobant, tout de ses brumes verdâtres, striées des flaques lumineuses du néon magnétisé qui régnait partout dans la cité d’Ulmir, la jeune femme pouvait voir les corps se heurter, s’enlacer, s’agripper.
Les combattant ahanaient dans la nuit, roulaient parfois sur l’asphalte avec un bruit sourd de chute. Et là, sur le sol ruisselant, la lutte se poursuivait.
Holp et Jean Farnel étaient en mauvaise posture.
Quels étaient donc ces étranges assaillants, qui semblaient ne venir de nulle part ?
Coqdor lui-même, aux prises avec un des colosses, s’étonnait de la force brute qui en émanait.
Déjà, tout en se battant, utilisant tour à tour la boxe, le judo, le karaté, voire le ooim andromédien, cette action cerveau-muscles à laquelle il s’était entraîné depuis longtemps, il cherchait à comprendre, effaré.
Il s’essoufflait, il pressentait le désastre pour ses compagnons, terrassés par ces colossaux, immenses, larges, massifs, et qui semblaient peu sensibles aux coups.
L’adversaire de Coqdor fonça soudain et le chevalier se sentit en péril.
Mais, de très près, il vit l’ennemi en face.
C’est ce qu’il attendait.
Malgré la nuit et la pluie, les yeux brillaient dans la pénombre verte. Les yeux d’émeraude du chevalier de la Terre, dont l’éclat transperça littéralement le crâne de l’assaillant.
Et ce dernier chancela, frappé au cerveau.
Il tourna sur lui-même, tenta de se redresser, tituba et, finalement, s’écroula.
Jean Farnel, au sol, écrasé par la masse de celui qui pesait sur son corps, râlait.
Coqdor siffla d’une façon particulière. Le frère de Monique, presque aussitôt, sentit que le poids formidable dégageait son étreinte.
Râx venait de choir sur l’ennemi et en faisait son affaire.
Coqdor, rapidement, volait au secours de Holp et détournait celui qui lui faisait subir un sort analogue à celui de Jean.
Seulement, les deux derniers colosses, avec lenteur, mais aussi avec ensemble, et méthode, s’avançaient pour prendre le chevalier comme dans un étau.
Promptement, Coqdor, d’un coup asséné sur la nuque de l’antagoniste de Holp, délivrait ce dernier.
Très vite, des pensées passaient en lui.
L’allure insensée de ces athlètes brutaux et lourds, leur comportement, leur apparition soudaine, enfin ce qu’il avait cru lire très rapidement dans le cerveau qu’il venait de traumatiser, tout cela se bousculait en lui et une hypothèse s’édifiait, relative à la véritable nature et à la provenance de tels ennemis.
Il se vit entre deux des monstres. Ni Jean, ni Holp, encore assommés à demi, ne pouvaient lui porter secours.
Mais Coqdor sifflait et faisait face à l’un de ses agresseurs, laissant le champ libre à Râx pour se charger du second.
Le résultat ne se fit pas attendre.
Si Coqdor valait plus d’un homme, Râx, à lui seul, en valait bien une bonne demi-douzaine au combat.
Celui qui en voulait à son maître en sut quelque chose. Il tomba pesamment au sol, étranglé à demi, aveuglé par les grandes ailes battantes, les épaules déchirées par les griffes des pattes postérieures qui s’y appuyaient.
Coqdor, lui, s’était contenté de faire face, et de planter encore une fois ses regards fulgurants dans ceux de l’ennemi, qui trébucha sur place et tomba vers lui.
Le chevalier recula un peu et le regarda choir au sol.
Cette fois, c’en était terminé. Les six colosses étaient abattus.
Jean Farnel et Holp, aidés d’ailleurs par la jeune femme du cabaret qui avait assisté au combat, grelottant sous la pluie, commençaient à se relever.
Râx, fort excité par la bataille et l’odeur du sang, voletait autour d’eux, traçant comme un cercle magique qui semblait les protéger.
Coqdor l’appela doucement et il vint quêter une caresse de son maître.
Alors, ils virent trois des athlètes se relever, péniblement, mais loin de réattaquer, ils s’enfuirent, de leur pas pesant, sous l’averse et l’épaisseur du rideau de pluie verte ne tarda pas à les engloutir.
Coqdor criait à ses compagnons qu’il fallait quitter ce quartier infernal, regagner l’astrodrome au plus vite.
Mais Jean, près de lui, hurlait soudain :
– Chevalier ! Regardez ! Regardez !
Trois des colosses ayant fui, plus ou moins mal en point, il en restait trois au sol.
Les trois que Râx avait abattus. Le pstôr avait la dent et la griffe dures et nul homme, si adroit soit-il, ne pouvait, sans arme particulière, résister à son attaque en vol piqué.
Or, ces trois corps énormes, plus énormes encore vus dans cette brume répugnante, ces trois masses semblaient s’amenuiser, se recroqueviller.
Jean, Holp, Coqdor, et aussi leur compagne, regardaient.
C’était hallucinant.
Les trois hommes abattus (mais étaient-ce donc bien des hommes ?) ne tenaient déjà plus beaucoup de place sur l’asphalte d’Ulmir-City.
Ils rétrécissaient à vue d’œil, et à une cadence qui s’accélérait de seconde en seconde.
Comme dans un cauchemar, ils disparurent aux yeux de ceux qui les avaient combattus.
Pas totalement, toutefois.
Dans cette visibilité si déficiente, malgré les grands tubes de néon multicolores, on distinguait ce qui en restait.
Trois gros cailloux. Rien que trois pierres quelconques, qui occupaient à présent la place où gisaient les colosses assommés.
Jean s’étrangla en criant :
– C’est inimaginable, ces cailloux…
– Ce sont ceux qu’on nous a jetés tout à l’heure, et que nous avons entendu rouler sur le bitume.
– Mais alors ? alors ?
Holp était totalement abruti par ce qui survenait.
Le frère de Monique cherchait à comprendre. Coqdor, lui, prit une décision rapide :
– Il faut nous en débarrasser à tout prix. Vite ! Très vite ! Sinon, Dieu sait en quoi, cette fois, consisteront les ennemis que nous devrons combattre.
Jean, qui n’avait pas encore saisi, allait demander des explications.
Coqdor avait ramassé les trois cailloux. La jeune femme s’avança :
– Là ! Regardez ! il y a une bouche d’égout.
Coqdor se précipita et y jeta les trois pierres, qui disparurent dans ce gouffre d’ombre.
– Et maintenant, cria le chevalier, en route. Dommage que nous soyons quatre, même cinq avec Râx. Difficile de faire de l’électrauto-stop. Et il n’y pas de tramonos à Ulmir…
Ils se hâtèrent. Il faisait lourd malgré l’averse incessante, que l’atmosphère tiède vaporisait en partie, si bien qu’ils avançaient toujours dans ce nuage de vapeurs. Les buildings plus ou moins lézardés, ou en partie effondrés, alentour, se dressaient tels des spectres, que zébraient bizarrement les enseignes lumineuses qui abondaient.
Et l’avenue n’en finissait pas, totalement déserte à cette heure et avec ce temps. On ne voyait plus de lumières aux fenêtres des habitants. Les lampadaires résignés à leur sort, se grisaillaient lentement de la hideuse lèpre verte qui tombait de ce ciel hostile.
Mais la jeune femme savait le chemin, elle. Elle les guidait et, après une bonne heure de marche dans cette cité fantastique, ils aperçurent les lumières de l’astrodrome.
On respira, se sentant hors de danger. Holp suivait le mouvement, sans trop savoir où il allait, mis en confiance malgré tout parce qu’il ne pouvait oublier comment ce chevalier Coqdor s’était occupé de lui et de ses camarades délinquants sur la planète de feu.
Jean, à bout de curiosité, s’écria enfin ne tenant plus :
– Chevalier…Expliquez-moi…
– Ce qui s’est passé, boy ?Votre géologie savante aurait eu matière à une étude passionnante sur les cailloux que j’ai jetés dans l’égout. Mais c’était fort utile, cher Jean. En effet, ces cailloux, vous l’avez constaté, c’était ce qui restait de nos adversaires, du moins de ceux que Râx avait si bien traités qu’ils n’avaient pu s’enfuir. Mais c’est aussi sous cette forme qu’ils nous avaient poursuivis. Et c’étaient eux, les robots, du moins les faux robots du cabaret de la Femme-Oiseau. Et l’un, au moins, d’entre eux, tour à tour passe-partout pour franchir l’étroit chemin que représente un trou de serrure, et encore robot, nous a attaqués dans le cellier.
– Où nous lui avons offert l’apéritif. Cette fois, pigé.
Ils arrivaient.
Dix minutes plus tard, ils étaient à bord du cosmaviso.
Monique n’avait pu prendre un instant de repos et elle se jeta dans les bras de son frère.
– Vous voyez que je vous l’ai ramené en bon état, chère Monique.
– Il n’y a pas eu de danger, au moins ?
– Hum ! Hum ! Nous vous raconterons. En attendant, remerciez Râx.
Et Monique, quand elle sut, posa plus d’un baiser sur le mufle du pstôr, dont les yeux d’or exprimaient toute la satisfaction de cette façon de faire.
Cependant la Comète Sapho devait appareiller à l’aube, cette fois Coqdor pensait qu’il fallait aller vers le Capricorne.
Or, le cosmaviso partait en mission vers cette constellation, C’était la raison pour laquelle, d’accord avec les autorités galactiques, le chevalier et ceux qu’il jugeait utile d’emmener avec lui, avaient choisi la Comète Sapho pour le transport.
Se basant sur divers renseignements glanés, soit par Robin Muscat, soit par lui-même, Bruno Coqdor pouvait penser que trois planètes au moins étaient intéressantes à visiter et que là, peut-être, on trouverait trace d’un Zodiaque à treize signes.
Monique, ainsi que les ordonnances mis à leur disposition par le commandant de la Comète Sapho s’étaient empressés autour d’eux. Tout d’abord, il leur avait été nécessaire de se doucher, de se revigorer et de changer de vêtements.
Mais les cosmatelots assuraient en riant que, après le passage à l’étuve, leurs tenues seraient intactes.
La très spectaculaire pluie d’Ulmir avait la réputation d’être aisée à résorber, les spores d’origine végétale qui la coloraient disparaissant simplement dans une bonne lessive.
Monique se chargea plus particulièrement d’Yloa Fugg, c’était le nom de leur nouvelle amie.
Puis Coqdor envoya Jean et Monique se reposer. Il proposa à Holp de le suivre jusqu’au bout de la mission et le dévoyé, sentant qu’une fois encore la providence lui offrait le salut, jura qu’il se ferait tuer pour le chevalier.
– Je ne t’en demande pas tant. J’ai horreur des gens qui parlent aussi légèrement de donner leur mort. Donner sa vie est plus difficile, parce cela dure plus longtemps. Il est vrai que c’est aussi infiniment plus efficace, plus utile.
Holp, content, alla dormir chez les cosmatelots.
Coqdor avait prié Yloa de le suivre dans sa cabine.
Revêtue maintenant d’une combinaison empruntée à l’équipage (mais on habillait dans l’espace les femmes comme les hommes), elle semblait plus détendue, presque belle, malgré son léger embonpoint et les stigmates du vice paraissaient s’effacer, lorsqu’on la voyait sous une autre lumière que les tristes reflets de la Femme-Oiseau.
– Nous causerons un peu, voulez-vous ?
Yloa, maintenant semblait mal à l’aise.
Le chevalier la fit asseoir et, tandis que Râx, couché à ses pieds, ronronnait comme un énorme chat, il lui parla de leur étrange rencontre mentale, dans un sordide lieu où il était venu la chercher.
– Vous avez appelé au secours, n’est pas ?
Elle acquiesça
– Je vous félicite de votre entraînement cérébral. Je croyais trouver une autre personne.
Interrogée, elle avoua ne pas connaître Giovanna Hi-Ling.
– Et ceux du Zodiaque ?
Il la vit se mordre les lèvres.
Déjà, en pensée, il la visitait. Il lisait la peur, souveraine.
– Vous les craignez, n’est-ce pas ? Mais vous ne portez pas le tatouage fatal. Vous ne serez pas foudroyée, même si vous parlez.
– Ils ont d’autres moyens.
– Vous les connaissez donc ?
Cette fois il se heurta au mutisme le plus total. Et cérébralement, elle se fermait, il sentait le barrage, ce qui indiquait chez cette femme une culture peu en accord avec le triste métier exercé à Ulmir.
Il le lui dit très simplement et elle parla de son passé, de sa déchéance.
Née dans la constellation de Persée, à Xow’Tal, et non dans le système solaire comme le croyait Holp, elle avait voulu être hôtesse de l’espace.
Sur la ligne Terre-Persée, elle n’avait pas tardé à être nommée sur le Spica.
Très intéressé, se souvenant de la documentation transmise par télex spatial depuis l’Interplan, Coqdor la pressa de poursuivre.
Yloa Fugg ne fit aucune difficulté, cette fois, pour expliquer qu’elle avait connu Cladek Halstar, le financier devenu fou à bord de l’astronef Terre-Persée.
C’était lui qui, après lui avoir fait une cour pressante, l’avait peu à peu amenée à l’idée que servir une très haute mission lui rapporterait fortune et honneurs.
De quoi s’agissait-il ?
Yloa n’en avait qu’une idée très vague. Le Zodiaque aux treize signes était en cause et percer son énigme équivalait à dominer le monde, ou à mettre le cosmos en péril, elle ne savait au juste.
Était venu le moment où des amis de Cladek Halstar, qu’il lui avait fait connaître, lui avaient proposé de « travailler » pour eux, de les renseigner sur les faits et gestes de certains passagers de la ligne interstellaire, voire de fouiller les bagages, les portefeuilles.
Yloa, fort éprise du financier, avait commencé par accepter puis petit à petit, la terreur s’était emparée d’elle.
Elle voulait faire machine arrière. Impossible.
Menacée d’être dénoncée, elle avait continué son triste jeu, jusqu’au jour où on lui avait proposé d’accepter de porter, sur la place du cœur, le signe qui la lierait à cet ordre mystérieux.
Cette fois, elle avait refusé, s’était révoltée, même.
Les inconnus n’avaient pas insisté.
Mais, peu de temps après, alors que le Spica emmenait de nouveau Cladek Halstar et que Yloa lui demandait protection, le malheureux était devenu fou.
Coqdor, in petto, se promettait de demander un peu plus tard à Robin Muscat de vérifier de tels dires, et de savoir si le personnel du Spica, au moment de ce drame, comportait comme hôtesse Yloa Fugg.
Alors, à une escale, Yloa avait été enlevée, amenée à Ulmir, jetée à la Femme-Oiseau.
Sous de terribles menaces, elle avait dû accepter de devenir entraîneuse, il n’y avait que quelques semaines en durée terrestre.
Là, sous la menace, mais ne voyant jamais ceux qui la dominaient et la menaçaient toujours de divulguer les larcins commis à bord de l’astronef, elle devait encore servir d’agent de renseignements, et tâcher d’écouter, dans les conversations des cosmatelots si, de près ou de loin, on parlait d’un Zodiaque quelconque.
Quand ce fut terminé, Coqdor, d’une pensée percutante, sut qu’elle ne dirait plus rien, bien qu’elle en sût bien d’avantage.
Simplement, quand il lui souhaita le bonsoir, elle s’arrêta un instant au seuil de la cabine.
– Je ne puis vous dire qu’un mot, Chevalier. Un nom d’une planète : Accora.
– Merci, Yloa. Bonne nuit.
Il alla chez le commandant, le pria de les déposer, ses amis et lui, à l’escale de la planète Accora, petite terre spatiale du Capricorne.
Il revint à sa cabine, songeur
Râx le suivait, de sa marche bizarre de chiroptère félin.
Au retour, en entrant dans la cabine, le pstôr se dressa et siffla avec colère.
Il y avait quelqu’un dans la cabine de Bruno Coqdor.
Une femme. Une femme qu’il n’avait jamais vue, sinon en filmo.
Sanglée, moulée dans une combinaison noire, elle était d’une beauté fascinante, avec ses yeux sombres, bridés dans l’ovale d’une figure lisse qu’encadraient des cheveux d’ébène.
Coqdor apaisa Râx d’une tape, se reprit, sourit et dit tranquillement :
– Bonsoir, Giovanna Hi-Ling.
CHAPITRE X
Les filmos n’avaient pas menti. Elle était vraiment belle, étonnamment séduisante, la maîtresse de Jean-Marie Spontini.
Coqdor ne pouvait s’interdire de subir la fascination qui émanait de cette fille dont le métissage déterminait la beauté particulière, créant un type d’Eurasienne de la Terre aux proportions parfaites, avec une tête empreinte d’une personnalité très marquée.
Intelligente, sensuelle. Une petite personne dont la taille mince, les hanches et le corsage galbés devaient représenter un certain nombre de dangers pour la gent masculine.
Très homme du monde, ayant prestement dompté l’effet de surprise qu’il n’avait pas pu ne pas éprouver, Coqdor lui montrait un siège.
Elle le remercia d’un sourire, un sourire à damner un moine des couvents d’Altaïr, ces adorateurs d’un Messie à venir, dont la réputation de vertu n’est plus à faire. Vertu stérile, puisqu’ils n’ont jamais voulu croire à la Grande Révélation dont les Terriens ont bénéficié. Si mal il est vrai.
Tout cela se présentait avec netteté à l’esprit de Coqdor.
Il savait déjà que, si ceux du Zodiaque lui envoyaient un tel émissaire, c’était dans un but précis.
Giovanna avait pris place, avec une grâce toute féline. Son corps désirable, sanglé dans la combinaison couleur de nuit, paraissait distiller des effluves érotiques. Coqdor, en dépit de sa force morale, se sentait assez mal à l’aise.
Cependant, elle l’avait remercié de son invite d’un simple sourire, avec un battement de ses longs cils.
– Et maintenant, attaqua le chevalier, qui désirait ne pas se laisser enjôler trop aisément, je vous écoute.
Une telle entrée en matières, aussi directe, aussi précise, parut quelque peu la décontenancer.
– Vous m’écoutez, Chevalier ?
– Mais oui. J’imagine que, pour apparaître, voire pénétrer aussi désinvoltement chez moi, vous avez quelque chose d’important à me communiquer.
Il en était sûr. Elle était bien vivante. En chair et en os.
Il savait combien il sied, dans l’espace, de se méfier des fantômes, des illusions savamment entretenues par les savants et les mages. Plus d’une fois, Il s’était ainsi heurté à des semblants de personnages, obtenus par des réseaux d’ondes-force, ou bien simplement par création psychique.
Mais Giovanna, quelle que soit la façon dont elle s’y était prise pour surgir ainsi alors que la Comète Sapho filait en plein espace, était bel et bien tangible. Le parfum léger qui émanait de sa chair en était le plus sûr garant.
Elle restait très femme, et c’est en femme, non en créature de mirage, qu’elle riposta.
– On dirait que vous vous méfiez de moi.
– Peut-être, charmante Giovanna. Mais surtout en vérité, de ceux qui vous envoient.
Les longs cils noirs battirent légèrement, et il remarqua que même troublée, elle trouvait encore moyen d’utiliser ses moindres réactions en tant qu’éléments de séductions.
– Je n’ignore pas, reprit le chevalier, que vous portez ici (il montrait d’un index précis la place du cœur) certain signe.
Elle ne broncha pas, se contenta de dire :
– Bien sûr. Votre ami Muscat vous a renseigné.
– D’accord. Alors ? Venons au fait. Que me vaut le plaisir de votre visite, aussi spatiale qu’impromptue ?
Sans doute devinait-elle que Coqdor, homme avant tout, subissait déjà le charme dont elle était consciente d’être le centre.
L’ironie, la dureté de parole dont il faisait montre, n’avaient pour but, en réalité, que de masquer le trouble qui montait en lui.
Giovanna brûla ses astronefs :
– Eh bien ! oui, nous jouons cartes sur table. Je ne vous connaissais pas, mais on m’a dit, ceux du Zodiaque pour ne rien dissimuler, que vous êtes très fort. Et je m’en aperçois.
Elle fit un petit temps, avec encore un sourire, qui semblait bien signifier que ce n’était pas pour lui déplaire.
– Chevalier Bruno Coqdor, fit-elle, redevenant grave, ce qui lui seyait aussi bien que toute autre expression, vous cherchez en ce moment à percer un secret exceptionnel. En fait, vous ne savez pas même exactement ce que vous cherchez.
– Je vous demande infiniment pardon, rétorqua courtoisement Coqdor, il y a eu mort d’homme. Il y a eu folie spontanée… et immanquablement provoquée. Dois-je vous rappeler le sort du financier Cladek Halstar, désormais pensionnaire, sans doute à vie, d’un hôpital psychiatrique ? La mort du cosmomancien Yum Akatinor ? Enfin, celle qui vous touche de plus près, celle de Jean-Marie Spontini, assassiné, lui aussi, par le truchement de ce signe maudit.
La jeune femme frissonna visiblement.
– Je vous en prie, n’évoquez pas de tels souvenirs, si douloureux pour moi.
– Évoquons-les, au contraire. Ils m’aident à préciser ma position. Il est vrai que je ne connais pas — pas encore — l’enjeu d’un tel combat. Il est vrai aussi que je combats pour une bonne cause.
– En êtes-vous bien sûr ?
– Puis-je me tromper, Mademoiselle Giovanna, alors qu’on tue, qu’on égare volontairement la raison d’un homme ? Vos amis sont des criminels. Je les combats. C’est tout.
– Vous n’appartenez pas à la police interstellaire.
– On m’appelle le chevalier de la Terre. Parce que je me dresse contre les forces du mal, partout où elles se manifestent dans le cosmos.
Il s’interrompit
Emporté par sa générosité naturelle, par sa fougue, Coqdor se laissait aller à une longue exaltation.
Et il sentait sur lui le regard brûlant de cette créature séduisante.
Les beaux yeux en amande le dévoraient. Visiblement elle était passionnée par ce qu’il disait, elle éprouvait un plaisir quasi-voluptueux à écouter ses paroles.
Il s’interrompit, se rendant compte, et se trouvant ridicule à ses propres yeux.
– Brisons là. Vous venez de la part de ceux qui se servent pour symbole, du treizième signe du Zodiaque et qui cherchent… je ne sais quoi, mais quelque chose de formidable dans le monde. Vous avez des menaces à me transmettre de leur part. Allez-y ! Je m’y attends.
Une fois encore, Giovanna parut étonnée :
– Des menaces ? Oh ! non, Chevalier, Mes… mes amis savent bien qu’on obtient rien par la menace d’un homme tel le chevalier Bruno Coqdor. Mais tout au contraire, je suis déléguée pour vous offrir alliance et amitié.
Le chevalier se fit railleur, quoique faussement galant :
– On a choisi un bien charmant messager.
Un éclair de colère, vite réprimé, passa dans les yeux de jais :
– On a pensé, parmi ceux qui servent le treizième signe, qu’il est inutile et stupide de vous combattre, vous et nous. Aussi suis-je très simplement chargée de vous demander, non pas de renoncer à la lutte, mais bel et bien de combattre à nos côtés, et cela pour un tournoi de la plus haute noblesse, et bien digne de vous, Chevalier Coqdor.
– Vraiment ? Alors, de quoi s’agit-il ?
– Nous vous offrons de venir à nos côtés. Acceptez-vous ?
Coqdor eut un petit rire et haussa les épaules :
– C’est tout ? Vous me décevez. Me croyez-vous assez sot pour dire oui, pour m’engager dans une compagnie d’assassins, alors que je ne sais même pas de quoi il s’agit.
– Si vous acceptez, si vous engagez votre parole comme nous engageons la nôtre, vous serez mis au courant, c’est-à-dire que tous les aspects de cette formidable aventure (oui, plus formidable, plus fantastique que tout ce que vous pouvez imaginer) vous seront intégralement révélés.
– Je ne saurais m’engager ainsi. J’exige de savoir.
– Cela est impossible. Il faut nous faire confiance.
– Je n’achète pas chat en poche, comme on dit chez nous, sur la Terre.
– Chevalier, il s’agit du sort du cosmos tout entier. Venez avec nous.
– Je répète que je ne veux pas aller aussi légèrement m’engager dans une bande de malfaiteurs.
Giovanna se leva, et ses yeux, cette fois, brillaient de colère non retenue :
– Ce ne sont pas des malfaiteurs. Qu’importe le sort de pauvres types stupides, quand il s’agit de… de ça.
– La vie d’un homme vaut plus que les intérêts de l’univers. Et je m’étonne que vous marchiez aussi aisément sur les cadavres, belle Giovanna, même quand il s’agit de celui de votre amant.
Il lut la rage, cette fois, dans le regard.
– Chevalier, je vous en prie. (Elle se dominait, se reprenait, soucieuse de remplir sa mission et de ne pas céder à des considérations de susceptibilité personnelle.) Il faut me croire. Me suivre. Puisque, au départ, nous pouvons vous jurer (je suis mandatée pour vous faire ce serment) qu’il ne vous sera rien demandé contre l’honneur, ni même contre cette vie humaine dont vous semblez faire si grand cas.
– Elle est l’émanation la plus incontestable du divin. Mais ce sont là des choses que vous n’entendez sans doute pas.
– Plus que vous ne le pensez.
Elle avait subitement changé d’attitude. Une sorte de tristesse profonde jetait son voile sur le beau visage de l’Eurasienne.
– Pourquoi cette mélancolie ? demanda-t-il, un peu radouci, car il la sentait sincèrement touchée.
– Je vois que je ne vous convaincrai pas, dit-elle avec un soupir. Il me faudra rendre compte d’une ambassade manquée.
– Voyons, Giovanna, ce serait si simple. Je ne refuse pas, a priori, de vous entendre. J’accepterais même volontiers, au besoin, une entrevue avec ceux qui vous adressent à moi.
– Oh ! fit-elle, avec un petit mouvement d’humeur, vous redouteriez un piège de notre part.
– Soyez tranquille, j’ai l’habitude de prévoir les pièges, et de les pallier, le cas échéant. Non, écoutez-moi, je veux vous dire, sinon un oui définitif, mon acceptation à une conversation. Seulement, avant toute chose, je désire savoir à quoi je m’engage. L’enjeu, la véritable signification du treizième signe.
– Je n’ai pas le droit de vous le dire.
– Donc, vous, vous savez.
Elle eut une très légère hésitation, devant craindre de s’être trop avancée.
– Je ne suis qu’une simple associée dans cette histoire. Je sais bien peu de chose.
– Mais ce peu me serait utile. Et me déciderait, ne l’oubliez pas.
Elle voulut parler, sembla ne pas pouvoir, se contenta de hocher négativement la tête d’un air désolé.
Bruno Coqdor se fit très souriant, très détendu :
– Eh bien ! Il me reste à percer moi-même l’énigme, ce qui n’est pas pour me déplaire.
– Je crois, murmura Giovanna, que ce sera impossible.
– Difficile peut-être. Mais impossible…
– Chevalier, ne vous fondez pas sur vos succès passés. Vous avez accompli des exploits extraordinaires, un peu partout dans la galaxie. Mais CELA ! Non, vous ne pourrez pas.
– Eh bien ! chère Giovanna Hi-Ling, nous verrons bien.
Elle restait là, maintenant, comme accablée, les yeux tournés vers le grand hublot de dépolex au-delà duquel on voyait les astres, fixes apparemment, tels des gemmes sans prix jetées dans cet univers dont elles constituaient l’armature.
– Allons ne pleurez pas, belle enfant. Vous avez échoué, voilà qui n’est pas grave.
– Je n’avais pas le droit d’échouer.
Il se rapprocha et il ne put pas ne pas sentir, tout près d’elle, l’aura de cette chair incroyablement vivante.
– Giovanna, que redoutez-vous ?
– Ils me puniront. Je devais arracher votre consentement.
Elle était au bord des larmes. Brusquement, elle lui jeta les bras autour du cou, se blottit contre lui et il sentit le corps souple, reptilien, épouser intimement le sien.
Vertige. Tourbillon sensuel d’une seconde ! Désir, désir de feu et de caresses vibrantes, flagellation de toutes les lanières d’une joie immense.
Mais il était Coqdor.
Il lut, plus encore en lui qu’en elle, ce qui l’attendait s’il succombait, et dans quels abîmes il allait se laisser entraîner.
Très doucement, mais fermement, il dénoua le collier des bras tendres et parfumés, et l’écarta un peu de lui.
Râx s’était légèrement soulevé, et les regardait de ses yeux d’or.
– Non, Giovanna, dit simplement le chevalier.
Il lut, cette fois, de la haine, dans les yeux noirs. Le vrai sentiment qui animait Giovanna.
Ce n’était pas l’ambassadrice contrée qui était déçue, offensée, mais la femme. La femme qui s’offre et que le mâle repousse.
Elle voulut dire encore quelque chose et parut un instant presque laide sous le bouillonnement des pensées intérieures.
Brusquement, elle le bouscula et courut vers la porte. Elle ouvrit et s’enfuit dans la coursive de l’astronef.
Il réfléchit trois secondes, s’élança :
– Giovanna !
– Il ne la voyait plus. Il siffla Râx :
– Cherche ! Cherche !
Le pstôr s’élança comme une flèche, incroyablement vif sur ses membres disparates.
Le couloir était désert, sous la clarté douceâtre du néon magnétisé.
Coqdor courait, appelait :
– Giovanna. Revenez !
Il sentit soudain quelque chose sous son pied. Le quelque chose roula et il tomba, furieux.
Il se releva prestement, reconnut que c’était un boulon, un simple boulon qui l’avait fait choir en le déséquilibrant.
Il rageait, maintenant, ordonnait à Râx de chercher.
Mais le pstôr humait l’air et semblait désorienté.
Coqdor vit un officier, puis un cosmatelot un peu plus loin. Il les interrogea mais, ni l’un ni l’autre, ils n’avaient vu passer une jeune femme inconnue à bord et portant une combinaison noire.
– Et pourtant, pourtant, se disait le chevalier, elle était là, tangible, bien vivante !
Il revint vers sa cabine, pensa à chercher le boulon coupable et ne le trouva pas.
Une idée le traversa. Mais pour l’instant, il fallait s’occuper d’autre chose.
Rentré dans sa cabine, il s’étendit sur la couchette et, tandis que Râx semblait veiller sur lui, il se concentra, il chercha, en pensée, où était Giovanna Hi-Ling.
Mais l’image bouleversante de cette fille de volupté lui échappait et il eut la certitude qu’il ne la reverrait plus à bord.
Pourtant, obscurément, il savait qu’elle n’était pas loin. Et il tenta vainement de savoir comment elle avait pu s’introduire sur la Comète Sapho, en plein vol spatial, comment s’en était-elle enfuie.
Car il se doutait bien qu’on pourrait fouiller le cosmaviso, on ne la trouverait pas.
Il s’endormit enfin, tourmenté, murmurant, avant de sombrer :
– Si j’avais pu trouver ce sacré boulon.
Quatre tours-cadran encore. Quatre fois douze heures de la Terre.
La Comète Sapho faisait escale à Accora, première petite planète de la constellation du Capricorne.
Coqdor débarqua avec les siens et prit congé du commandant.
Là, comme partout, les autorités l’accueillaient et mettaient à sa disposition tout ce qu’il désirait.
Il avait eu, avec Jean Farnel, un long entretien concernant la géologie et la lithologie du Capricorne en général, d’Accora en particulier.
Il demanda à Yloa si elle consentait encore à les accompagner ; et elle dit simplement qu’elle irait jusqu’au bout.
Coqdor se contenta de la remercier. Elle lui avait indiqué Accora. Or, sur cette petite terre de l’espace, on trouvait de curieux vestiges archéologiques, émanant d’un peuple inconnu, disparu sans doute depuis des millénaires.
Coqdor pensait bien que le renseignement était précieux et allait lui éviter de chercher de planète en planète, ce qui eût demandé des mois en durée terrestre.
Il envoyait, à Muscat, des télex en code, ou en messages psychiques, quand les deux hommes se voyaient sur l’écran, à des milliers d’années-lumière.
Et puis, à l’astroport d’Accora, il se préoccupa de fréter un tankélec, pour aller explorer les terres hostiles.
CHAPITRE XI
Coqdor avait été prévenu. Un voyage à travers la planète Accora n’était pas particulièrement réputé de tout repos.
Premier relais du Capricorne, tournant autour d’un soleil assez proche, c’était à peu près le Mercure de ce système, moins torride que l’inhabitable voisin du Soleil-patrie, mais tout de même quelque peu étouffant.
Cependant, les marais abondaient et les pionniers y avaient découvert les vestiges de civilisations disparues.
Là, comme à Ulmir, on considérait que les stages étaient de véritables punitions. Aux alentours de l’astroport, s’élevait une cité qui ressemblait comme une sœur à Ulmir-City. Seulement, au lieu de pourrir sous la pluie verte, les bâtiments s’effritaient lentement sous la chaleur, c’était la seule différence.
Cependant, Yloa Fugg avait indiqué Accora. C’était à Accora qu’il fallait chercher.
Le tankélec avait pris le départ.
Un engin tout terrain, muni du dispositif classique du coussin d’air pour les meilleurs sols, de hautes pattes articulées pour les régions marécageuses, de chenilles amovibles, enfin , pour pouvoir avancer sur les terrains chaotiques et empierrés qui abondaient, disait-on, par-delà les marais.
Car, surtout, c’étaient les marais d’Accora qu’il fallait affronter.
Depuis l’arrivée sur ce petit monde, les pionniers avaient renoncé à explorer de telles contrées.
Ces eaux stagnantes s’étendant sur de vastes surfaces, diffusaient une brume désagréable, sous l’ardent soleil. Les fièvres y sévissaient et les premières expéditions s’étaient soldées par des échecs. Les épidémies avaient rongé les audacieux qui s’aventuraient à travers Accora.. De plus, une faune redoutable, mal définie, semblait y grouiller. On en vantait les splendeurs visuelles et les horreurs tangibles. Les papillons de la mort, en particulier, étaient célèbres, sans compter certaines créatures ailées voisines, disait-on, du gymnote terrien ou du pyrornithoque d’Andromède.
Mais les films, les photos, étaient toujours de mauvaise qualité, dans cet univers marécageux. Et les explorateurs n’avaient jamais pu ramener de spécimens vivants intéressants. Morts, ces animaux bizarres pourrissaient rapidement ou tombaient en poussière.
Si bien que les légendes couraient et laissaient croire à des domaines fabuleux, pratiquement interdits aux cosmonautes.
L’astroport et ses habitations s’élevaient sur un terrain plus solide vers un des pôles de la planète, contrée par définition plus froide que le reste du globe.
Coqdor avait remercié ceux qui l’avertissaient ainsi, mais il tenait bon.
Et son ordre de mission lui permettait de tout entreprendre.
Pour conduire le tankélec, un volontaire, un Centaurien appelé Geek, avait été mis à la disposition du chevalier de la Terre.
Et c’était donc Geek, un gaillard solide, vif, aux yeux toujours en mouvement, (ce qui faisait dire à Jean Farnel qu’il voyait de façon multiple comme les mouches de la Terre) qui tenait les commandes.
Toujours prudent et songeant aux accidents, aux manques possibles, Coqdor avait conseillé à Jean, et à Holp, venu jusque-là sans trop savoir comment, de s’initier quelque peu à la manœuvre et à la direction d’un engin aussi exceptionnel.
Lui-même ne dédaignait pas de s’intéresser au maniement du tankélec, dont le moteur atomique actionnait les divers moyens de progression.
Monique, la courageuse et belle Monique, s’occupait, elle, à classer à la fois les documents envoyés par Robin Muscat, et ceux sélectionnés par son frère dans ses archives. On avait laissé la plus grande partie à Accora-City, ne gardant que l’indispensable.
En principe, l’expédition devait aller étudier les monuments vétustes qui s’élevaient sur un massif montagneux, bien loin au-delà des marais, vers ce qui pouvait être appelé le tropique nord de la planète Accora.
Un voyage de trois jours environ, trois jours de trente heures eu égard au mouvement de rotation d’Accora.
Trois jours, si tout allait bien.
Certes, au départ, les cosmonautes étaient intéressés par le curieux paysage.
Au fur et à mesure qu’on avançait, encore sur coussin d’air, les terrains devenaient moins favorables. Les premières mares apparaissaient, annonçant les fameux marais.
De rares volatiles, des reptiles indéterminés, fuyaient devant le tankélec. Déjà, l’atmosphère devenait plus lourde, chargée de miasmes et de la vapeur d’eau arrivant des grands marécages.
Yloa Fugg était songeuse.
Coqdor avait tenté de la rasséréner :
– Je ne vous en demanderais pas plus. Je comprends vos terreurs. Vous vivez dans la crainte d’une vengeance de ceux du Zodiaque. Mais, vous savez, je ferai tout pour vous protéger. Et mes amis m’y aideront.
– Merci Chevalier. Mais je sais qu’ils finiront par m’« avoir ».
– Ce n’est pas certain. Yloa, regrettez-vous ce que vous m’avez révélé ?
– Non. J’ai l’impression de servir la justice, tout en vengeant Cladek Halstar et en me vengeant moi-même de ce qu’ils m’ont fait endurer.
Elle frémissait et son regard devenait fixe.
Coqdor la ménageait. Il ne pouvait oublier que cette malheureuse avait été prostituée malgré elle.
– Yloa, vous m’avez indiqué Accora. C’est capital. Certes je savais que, en principe, il fallait chercher dans le Capricorne. Mais sans vous, que de temps perdu.
Et, comme elle était mal à l’aise, il lui affirmait qu’elle n’avait plus rien à craindre, qu’il ne la tourmenterait pas et ne chercherait pas à lui arracher d’autres secrets, s’ils étaient trop terribles pour être révélés.
Il tenait parole, bien entendu et ne cherchait même pas à lire dans un cerveau que, d’ailleurs, elle savait fermer psychiquement, avec une force mentale peu commune.
Ceux du Zodiaque ne semblaient pas prendre n’importe qui parmi leurs membres.
Malgré le courage de Coqdor, la confiance de Monique, l’enjouement naturel de Jean, si Holp, d’une part, Yloa, d’autre part, étaient plus passifs et Geek totalement absorbé par son travail, une certaine angoisse pesait sur eux en permanence.
Certains faits récents ne laissaient pas, en effet, de les inquiéter.
La toute dernière aventure, celle de l’apparition et de l’évasion incompréhensible de Giovanna, en plein espace, tourmentait Coqdor. Monique et Jean, seuls, étaient au courant et partageaient son tourment.
Coqdor en était arrivé à croire que le boulon sur lequel il avait perdu l’équilibre dans la coursive du cosmaviso n’était autre que la séduisante et perverse créature à lui envoyée par ceux du Zodiaque.
Une mutation, une fois encore.
Ces damnés malfaiteurs avaient trouvé le moyen de modifier de façon absolue leur poids moléculaire, la disposition intime de leurs propres éléments atomiques.
Et ce métabolisme capricieux leur permettait d’être, tout à tour, des humains, des robots, on ne savait quoi encore, jusqu’à, le cas échéant, de simples cailloux, un passe-partout filant à travers une serrure ou un boulon sournois roulant sous les pieds d’un poursuivant dangereux.
Aussi, Coqdor et les deux jeunes gens avaient-ils appris à se méfier de tout ce qui les entourait. Si bien qu’ils avaient volontairement omis de parler de cela à leurs trois compagnons.
Ce verre de plastique, ce simple crayon atomique, cette fourchette, ce document, jusqu’à la montre-bracelet ou à la gourmette de Monique, n’étaient-ils pas un des membres de la secte du Zodiaque, qui avait pris cette forme, qui les épiait en permanence, attendant le moment propice pour prendre forme humaine, ou devenir quelque monstre métallique des plus dangereux ?
Malgré tout, Coqdor, Monique et Jean demeuraient sur leurs gardes, surveillaient tout, redoutant de voir l’ennemi jaillir du moindre petit objet placé dans la cabine du tankélec, ou dans les compartiments sanitaires et le dortoir, situés sous le cockpit.
Malgré lui, Coqdor pensait à Giovanna Hi-Ling.
Il en venait à regretter qu’une fille aussi belle se fût faite la comparse de tels bandits, car il s’obstinait à les considérer comme tels.
Il était lucide. La beauté de Giovanna lui avait fait une impression profonde et son souvenir le hantait, le troublait aussi.
Il cherchait à l’oublier, se plongeait dans de profondes réflexions touchant ce Zodiaque insolite, à treize compartiments.
Ou bien, il étudiait le cas d’Yloa.
Sincère ? Oui, sans doute. Elle ne semblait pas se faire d’illusions.
Elle avait renseigné Coqdor, maintenant elle le suivait.
Yloa avait accepté délibérément de se sacrifier, par esprit de vengeance, sans doute, plus que de justice. Mais Coqdor, allant au fond des choses, se disait qu’après tout, étant donné le triste sort auquel elle avait été livrée sur Ulmir, elle n’avait guère de choix.
D’ailleurs, elle se rendait utile, aidait Monique à la préparation des repas et s’évertuait au ménage indispensable à bord du tankélec.
Il y avait trois jours de cadran qu’on était parti de l’astroport.
Les marais devenaient de plus en plus abondants et l’engin progressait désormais sur ses grandes pattes articulées qui lui donnait l’allure d’un gigantesque insecte.
Les escales étaient brèves, en raison de l’atmosphère pesante et désagréable et on préférait la climatisation interne..
Râx bâillait, s’ennuyait ferme. Il avait droit à quelques tours de vol aux escales, puis Coqdor le sifflait et le pstôr devait se résigner à se laisser enfermer dans le cockpit. Il y passait la majorité du temps, la tête sur les genoux de Monique ou de son maître.
Aucune perfidie n’avait été constatée de la part de la batterie de cuisine ou des ustensiles divers. Mais Coqdor n’était pas convaincu.
Donc, on s’était arrêté pour la nuit. Les hommes veillaient à tour de rôle et Jean avait pris la dernière faction, après Holp, Coqdor, et Geek le pilote.
Le frère de Monique avait bien dormi et, maintenant, le nez à la paroi de dépolex, il contemplait longuement le ciel où roulaient des astres inconnus, où des météores, énormes et colorés, tombaient comme des fusées, où des lunes insolites jetaient des feux inattendus.
Et puis, il abaissait ses regards vers les marais, qui les entouraient de toutes parts.
À deux ou trois reprises la veille, on avait aperçu ce qu’on avait pris pour d’immenses oiseaux, très lointains.
Mais Geek avait expliqué que, sans doute, il s’agissait des papillons de la mort, ces insaisissables et splendides créatures que nul n’avait encore pu capturer.
Dans la nuit, on ne voyait rien. Rien que le reflet de ce ciel constellé sur l’eau, d’ailleurs assez trouble, de ces marais où les bandes de terre, hérissées parfois de plantes aquatiques, de variétés d’immenses roseaux, s’allongeaient comme des cadavres de sauriens.
Cela commençait, cela se poursuivait.
Jean somnolait, se disant qu’avant une heure, l’aube se manifesterait, une aube d’Accora, dont il serait curieux de contempler les coloris.
Il ne se rendait pas très bien compte de ce qui se passait, perdu dans le déroulement nébuleux de ses pensées, ses regards errant maintenant à travers les nuées qui s’élevaient lentement des marais, et roulaient, interminables, autour du tankélec immobile sur ses grandes pattes de métal.
Immobile ?
Jean se rendit compte, soudain, que ce n’était plus tout à fait le cas.
Car l’appareil commençait à osciller doucement, très doucement.
Le frère de Monique bondit soudain, tout à fait réveillé.
Il regarda alentour. Rien d’anormal, semblait-il. Aucun animal en vue et le temps demeurait très beau. À peine le ciel commençait-il à pâlir, là-bas, très loin, vers ce qui correspondait à l’orient sur Accora.
Jean écouta vers le dortoir…
Nul ne bougeait. Il entendait les respirations régulières des deux femmes et des trois hommes. Et Râx lové près de Coqdor, devait dormir paisiblement, lui aussi.
– Ah ! ça ! je n’ai tout de même pas forcé sur le whisky. On dirait que ça tangue.
Il eut froid au cœur. Encore un assaut des gens du Zodiaque ?
Tout était possible et il voulut en avoir le cœur net.
Sans réveiller ses compagnons — c’était peut-être inutile — il prit une torche atomique, glissa un pistolet fulgurant à sa ceinture, et sortit sans bruit du cockpit, ayant déterminé, en pressant sur un bouton, le développement d’une échelle mécanique pliante qui permettait l’accès au sol situé à quelque sept mètres du cockpit proprement dit.
Là, agrippé à l’échelle, jean constata qu’il ne se trompait pas.
Le tankélec oscillait bizarrement, quoique de manière peu accentuée.
Les grandes pattes métalliques, rigides, se plantaient dans le sol, déterminé la veille au soir comme très bourbeux, mais là ou ailleurs, c’était maintenant partout le même terrain de fange et d’herbes pourries.
Jean se rendit compte que le phénomène anormal avait sa source dans le terrain même.
Il demeura sur l’échelle, n’osant se risquer de pied ferme, craignant l’enlisement toujours possible, Geek les ayant mis en garde contre un tel péril, permanent dans cette région d’Accora.
Il promena au sol, le halo de la torche atomique.
Et ce qu’il vit le bouleversa.
Le sol, ce sol fangeux, humide, semblait vivre, d’une vie intérieure, mi-sous-marine, mi-souterraine, et des palpitations inquiétantes créaient des ondulations bizarres, des bouillonnements répugnants.
Le tankélec, planté sur ses pattes, mais reposant sur un tel chaos, ne pouvait évidemment demeurer très équilibré.
Avant de donner l’alarme, Jean, emporté par la curiosité scientifique qui était sans cesse présente dans sa nature, descendit jusqu’au dernier degré de l’échelle de métal.
Là, à un demi-mètre du sol, il s’accroupit, se cramponna, se pencha, et sonda le mystère avec la clarté de la torche.
Il voyait, halluciné, le grouillement immense, comme si un million de taupes, mais quelles taupes ? eussent creusé le terrain en tout sens, comme si des monstres aquatiques, mais de quelles espèces effrayantes ? avaient été enfouis là-dedans, pour torturer, pour ravager, pour sillonner par en dessous ces grands lacs de fange et de boue.
Cela vivait, cela n’était évidemment pas un fait géologique, pas un séisme.
Mais c’était effrayant.
De plus en plus, le tankélec se dandinait. Jean se rendit compte que, si cela continuait, il finirait par être déséquilibré. Et que ce serait la catastrophe.
Il allait remonter, appeler ses amis, lorsqu’il constata avec un frisson d’horreur, que la situation évoluait.
Des formes larvaires, énormes, ruisselantes de fange, gonflaient la surface, la crevaient, se heurtaient aux pieds de métal du tankélec, déjà fortement entamés dans leur équilibre.
Et ces fœtus hideux, ces lémures indéterminables, semblaient maintenant donner l’assaut à l’engin où reposaient le chevalier Coqdor et ses compagnons.
CHAPITRE XII
– Alerte ! nous sommes attaqués !
Enfin, Jean s’arrachait à l’espèce de fascination qu’il subissait, penché sur ce gouffre qui semblait vivant, et qui s’ouvrait soudain sous les supports métalliques du tankélec.
Dans la clarté de la torche atomique, le grouillement incompréhensible présentait un tel aspect que, pendant quelques instants, cherchant à comprendre, il s’était attardé à fouiller ce sol mouvant du regard.
Et puis il avait senti le péril, alors que la boue liquide crevait sous la poussée des monstres répugnants, informes, invraisemblables, qui paraissaient vouloir se hisser vers l’engin des humanoïdes.
Des gens comme le chevalier Coqdor sont prompts au réveil. Et Geek, lui, depuis qu’il s’était engagé dans les terres hostiles d’Accora, lesquelles ont tellement mauvaise réputation, n’arrivait jamais à reposer en paix.
Ils furent donc les premiers à sortir du dortoir, à se précipiter, en sous-vêtements, sur l’échelle de métal en constatant que le veilleur l’avait dépliée et qu’il se trouvait en bas.
Râx, naturellement, était auprès de son maître. Holp apparaissait à son tour, sortait lui, d’une lourde torpeur.
Les deux femmes, à leur tour, s’inquiétaient.
La vision, dans la clarté hybride de la torche, qui contrastait avec l’ombre des alentours, et aussi les vagues lueurs encore pâles qui s’étendaient dans le ciel, était assez surprenante pour qu’il y eut un petit instant d’arrêt, chez tous les passagers du tankélec.
– Geek, savez-vous ce que c’est ?
Geek claquait des dents :
– Diable du cosmos ! Si je le savais ! Encore un tour de ces pays maudits. Ah ! je l’avais bien dit ! Ici, on ne trouve que des trucs dans ce goût-là. Et je dois dire…
Exaspéré, le chevalier coupa net le flux de propos désabusés :
– Pas le moment de geindre, Vous ne savez pas ? Nous non plus, puisque nous n’avons jamais mis les pieds sur cette planète. Mais il faut agir…
– Combattre ça ! cria Jean. Je vais tirer. Prenez les fulgurants.
– Un instant, boy, avant de s’en prendre à un ennemi, il est bon de déterminer sa nature. Laissez-moi faire.
Et le chevalier commença à descendre, rejoignit Jean sur le dernier degré de l’échelle de fer. Là, il s’accroupit, puis se plaça à plat ventre sur l’échelon et, à demi dans le vide, il se pencha encore.
– Chevalier ! je vous en prie, cria Monique. Vous risquez votre vie. Si ces… ces êtres étaient dangereux… ou venimeux…
– Observation très juste, chère enfant.
Mais Coqdor n’en demeurait pas moins la tête en bas, cherchant à observer de plus près les créatures — il était persuadé qu’il s’agissait bel et bien d’êtres vivants.
Râx, encore à la porte du cockpit, et ne sachant évidemment pas descendre une échelle de fer, sifflait tristement de ne pouvoir rejoindre son maître, ce qui donna l’alarme à Coqdor.
– Monique ! Tenez bien Râx ! S’il s’envole, il est bien capable de s’abattre dans ce magma. Et Dieu sait ce qui adviendrait.
La jeune fille prit le pstôr par le collet et lui parla gentiment, pour le consoler.
Mais les masses visqueuses, gélatineuses, paraissaient croître sans cesse et leur amas mobile compromettait de plus en plus la stabilité du tankélec, qui poursuivait ses oscillations.
– Curieux, j’ai l’impression qu’on nous aspire, que ce sol, que je crois vivant, cherche à absorber les tiges de métal.
Il se souleva un peu :
– La torche, Jean, S.V.P. ?
Jean lui passa l’engin et Coqdor, de très près, examina le conglomérat de plus en plus animé.
De temps à autre, une forme semblait s’élever, retombait lourdement avec un flac dégoûtant, et un peu de boue giclait sur Coqdor.
– Il faut tirer dans le tas. Jean, commencez ! Geek, Holp. Les armes. Et passez-m’en une !
Il restait là tandis que, là-haut, Holp et Geek disparaissaient, se hâtant pour prendre les fulgurants à inframauve.
Jean ne se l’était pas fait dire deux fois et commençait à envoyer des rafales fulgurantes dans les masses abominables.
Coqdor et lui, tout près, virent les créatures atteintes exécuter des bonds, ou crouler, à demi désintégrées, agitées de soubresauts qui faisaient mal à contempler.
Le tout dans ce bain de fange, que les reflets de l’aube caressaient bizarrement et où se promenait toujours le halo de la torche que Coqdor promenait sur la surface bouillonnante.
Monique avoua que les mouvements lents du tankélec déséquilibré commençaient à lui donner un malaise, une sorte de mal de mer.
Jean lui cria que ce n’était pas le moment. Mais lui-même ne se sentait pas très bien.
Aussi, exaspéré, avec une sorte de rage, visait-il les monstres innommables qui s’en prenaient aux tiges-support, pour les frapper des redoutables traits d’inframauve.
Geek et Holp apparaissaient, armés à leur tour, et les deux femmes s’écartaient, inquiètes, se demandant ce qu’un tel combat allait bien pouvoir donner.
Déjà, penchés sur l’échelle, cramponnés au-dessus de Jean et du chevalier, le pilote et le jeune truand commençaient à joindre leurs feux à ceux du frère de Monique.
Coqdor, à moins d’un demi-mètre de ce lac d’horreur, voyait les corps répugnants qui, frappés à mort, s’agitaient en abominables spasmes, tandis que la fange rejaillissait sur lui.
Et soudain, il cria :
– Halte au feu ! Ne tirez pas !
Un jet d’inframauve frappa encore. Coqdor leva la tête, furieux :
– Arrêtez donc, imbéciles !
Vexés, mais penauds, les tireurs obéirent.
Il faisait de plus en plus clair. Coqdor éteignit la torche et on s’aperçut que le ciel blanchissait, que le marais était infiniment plus visible autour d’eux.
Le tankélec se dandinait toujours un peu et ils virent que leur engin semblait s’être justement arrêté sur un point dangereux car, à quelques mètres à la ronde, le grouillement cessait et les eaux boueuses ne semblaient plus receler de ces créatures inconnues.
Or, soudain, quelque chose paraissait jaillir de ces flots épouvantables. Une chose indéterminée mais assurément vivante.
L’être qui semblait avoir été subitement créé, s’élevait, déployant de grandes ailes, tournait un instant, d’un vol parfaitement silencieux, autour de l’échelle de fer sur laquelle se tenaient toujours les quatre hommes, s’élevait, les frôlait tous en déterminant en eux un singulier frisson.
Les deux femmes, en haut, reculaient avec un cri effrayé tandis que Râx, que Monique, par bonheur, retenait encore, sifflait soudain et tentait de s’envoler à la poursuite de la chose ailée.
Mais dans la lueur du soleil du Capricorne qui devait monter vers l’horizon, et dont on ne distinguait encore que les premiers feux, ils virent…
Et l’horreur, le dégoût, se changèrent en admiration.
– Un papillon !
– Et quel papillon ! Il a au moins un mètre cinquante d’envergure.
– Un papillon de la mort, dit sombrement Geek, lequel ne semblait pas partager l’admiration générale.
Mais Coqdor ne leur laissa pas le temps de se laisser à de telles considérations.
– Descendez, les gars ! Amener les poignards. Pas besoin des fulgurants. Il ne faut pas les tuer. Surtout pas, nous commettrions un massacre inutile !
– Inutile ? beugla Geek. Les papillons de la mort…
– De superbes insectes, vieux Geek. Et sans doute parfaitement inoffensifs…
Holp, cependant, rangeait les fulgurants et passait les poignards.
Ahuris, tous virent Coqdor qui, bravement, cette fois, renseigné sur la véritable nature des êtres, sautait dans la boue, l’arme à la main.
Et il commença ce qu’il venait de décider.
Pataugeant dans la fange, enfonçant jusqu’aux cuisses, sans souci de la saleté ambiante, il attrapait à main nue les masses longues et frémissantes et commençait, sur la première, un singulier traitement.
Avec la pointe de son poignard, il fendait délicatement ce qui devait constituer l’enveloppe extérieure.
Quelque chose apparaissait, quelque chose de brillant, de coloré, quoique encore indéterminable.
Mais ce quelque chose, libéré de sa prison, se débattait, semblait littéralement s’étirer et, finalement, développait de grandes ailes, jusque-là repliées, encore maladroites, des ailes vierges, des ailes naissantes et qui n’avaient jamais servi.
Monique, retenant toujours Râx, comprit soudain et s’écria :
– Mais ce sont des chrysalides. Des chrysalides géantes.
– Oui, Monique. Un véritable nid de ce que, sur Accora, on appelle, eu égard au triste pays que nous visitons, les papillons de la mort.
Cette fois, Jean et Holp, eux aussi, avaient compris et, n’hésitaient plus à suivre l’exemple de Coqdor, ils bondissaient à ses côtés, s’embourbaient avec entrain et commençaient à libérer les chrysalides, ouvrant aux grands insectes les portes de la vie, ainsi que Bruno Coqdor le leur dit un instant après.
Geek les regarda, grogna :
– Eh bien ! vous n’êtes pas dégoûtés !
Écœuré, il rentra dans le cockpit. Il ne désarmait pas, contre les légendes d’Accora, et voyait cela d’un très mauvais œil.
Monique et Yloa, encadrant Râx qui voulait donner la chasse aux papillons nouvellement nés, et dont les trois hommes, en bas, favorisaient l’éclosion, regardaient les superbes insectes qui entamaient leur premier vol.
Encore un peu gauches, gourds, maladroits, ils semblaient s’évertuer à prendre le départ puis, mus par le merveilleux instinct qui gouverne les vivants, ils s’affirmaient en moins d’une minute, prenaient de la hauteur et, dans l’aurore de la petite planète, sous un des soleils du Capricorne, ils montaient et s’enfuyaient au-dessus des marais désolés, au-dessus des terres hostiles, qu’ils décoraient comme des fleurs vivantes.
Coqdor, Jean et Holp, inlassables, travaillaient.
L’enveloppe des chrysalides était épaisse, en proportion des grandes dimensions de ces étranges papillons, qui eussent fait la joie des entomologistes du cosmos tout entier.
Nul ne songeait même à en capturer un, à le conserver car il aurait fallu le tuer, pour cela.
On fendait la gangue palpitante, on libérait encore, encore, un nouveau papillon.
Chaque fois, le processus recommençait. Déploiement lent des ailes soigneusement pliées, premières palpitations, arrachement de l’enveloppe, premiers battements autour de l’échelle de fer, un peu au-dessus du marécage proprement dit.
Et puis, dans un silence absolu, étalant leur magnificence, tous avec leurs grandes ailes à fond d’or, tachés de grands yeux d’inconnu, bleu azur, rouge incarnat, vert turquoise, ils partaient, glorieux, éblouissant Monique et Yloa qui les regardaient se perdre dans l’infini des horizons mornes.
Au fur et à mesure que l’opération se poursuivait, le tankélec cessait enfin de tanguer. Bientôt, les dernières chrysalides étant éventrées et les papillons ayant pris l’air en un carrousel de feu, dans l’éclatement du soleil neuf, le péril fut totalement conjuré pour les astronautes.
Mais il ne fallait pas songer à s’attarder. Coqdor et ses amis brûlaient, après un tel incident, de repartir pour percer le secret du signe numéro treize.
Coqdor, Jean Farnel et Holp s’empressèrent de faire un brin de toilette.
Ce n’était pas superflu. Ils en riaient. Ils étaient couverts de boue, jusqu’au visage. Qu’importait ! Comme le disait le chevalier, ils avaient sauvé le tankélec, que le lent travail des chrysalides aurait peut-être fini par renverser complètement et, aidant la nature, ils avaient accompli une bonne action, lançant vers le ciel de ce monde déshérité une magnifique horde d’insectes gigantesques et splendides.
Geek, qui n’avait pas besoin de tub, se mit aux commandes. Yloa préparait un café général. Le tankélec repartit.
Le voyage dura encore un jour, une nuit.
On découvrait vers l’horizon, des sommets assez élevés. Sans doute était-ce là le massif signalé par les malheureux explorateurs d’Accora, du moins ceux qui avaient pu échapper aux fièvres et aux dangers toujours mal déterminés qui sévissaient.
Mais, là aussi, s’élevaient les ruines trop fameuses où Coqdor pensait bien trouver des vestiges du mystérieux Zodiaque.
Il gardait le contact avec Muscat, encore sur la Terre, retenu par diverses enquêtes et qui songeait à le rejoindre. Un petit poste de télé spatiale permettait les duplex, mais on continuait à communiquer discrètement, redoutant toujours les indiscrétions de la redoutable secte.
Et puis, le quatrième matin après leur départ, ils approchaient des montagnes, las d’avoir traversé ces marais désespérants, se soignant préventivement pour éviter les fièvres. On ne voyait même plus de papillons géants, plus d’oiseaux, plus rien.
Ils progressaient, un peu anxieux.
– Un orage se prépare, fit remarquer Monique.
– Un nuage bien léger. Oui, au-dessus des monts.
– Mais j’ai entendu le tonnerre.
– Moi aussi, dit Yloa.
– Et moi également, ajouta Jean. Tiens, un éclair ! Encore un !
– Mais le ciel est pur, sauf ce nuage. Qu’est-ce que ça signifie donc ?
Sur ses grandes pattes, comme un animal bizarre, le tankélec avançait vers les premiers contreforts. Là, selon le terrain, on utiliserait le coussin d’air, ou plus vraisemblablement les chenilles, pour l’ascension.
Seulement, fascinés, ils regardaient vers le ciel, vers le drôle de petit nuage.
Des formes y apparaissaient et, par instant, un éclair jaillissait.
Et puis ils eurent l’impression que ce nuage, avec les silhouettes étranges qu’il enfermait, avançait à leur rencontre.
Les traits de la foudre tombaient, comme une pluie infernale.
CHAPITRE XIII
Geek avait peur et ses yeux, ses yeux de mouche, comme le disait Jean en riant, exprimaient toute l’émotion qu’il ressentait :
– Les oiseaux-foudre. Les oiseaux-foudre. Il faut retourner, repartir. Ils sont capables de nous…
Il hoquetait. Il ne les avait jamais vus, ces étranges rapaces, puisque en principe, ils ne hantaient que les terres hostiles.
Mais leur réputation suffisait à le plonger dans la terreur.
– Geek, qu’est-ce vous fabriquez ?
Sans demander l’avis du chef de mission, le Centaurien exécutait une singulière manœuvre.
Coqdor, Jean, Monique, Holp et Yloa, constataient, sans rien y comprendre que le tankélec se conduisait bizarrement bien que, comme Jean le dit tout haut, on ne pataugeait plus, cette fois, dans un nid de papillons titanesques.
Mais le grand engin tournait sur lui même, au rythme bizarre de ses pattes supports.
Le chevalier bondit soudain sur lui :
– Geek, vous êtes fou ! Qui vous a permis ? Qui vous a donné l’ordre de faire demi-tour ?
Car il s’agissait bien de cela.
Affolé par l’apparition de ces oiseaux réputés pour semer la dévastation et la mort, le malheureux pilote, sans rien demander à personne, était en train d’amorcer un retour vers l’astroport d’Accora.
Le chevalier l’empoigna, mais il se débattit.
Jean, puis Holp, bondirent à la rescousse et Râx comprenant qu’il se passait quelque chose d’anormal et qui déplaisait à son maître, commençait à siffler de menaçante façon.
Coqdor dut confier le pstôr à Monique pour qu’il ne fit pas un mauvais parti au pilote défaillant. Et, aidé de Jean, il l’arracha de son siège de commande :
– Holp, prends la place.
Le métis, dévoué corps et âme au chevalier, s’empressa d’obéir.
– En sais-tu assez pour nous dépanner ? Pour reprendre la direction en main ?
– Je vais essayer, Chevalier. Je crois que oui.
Geek grelottait, ne cherchant plus à résister :
– Vous verrez. Le malheur va tomber sur nous. Ils sont diaboliques. Ils sont décidés à foudroyer tous ceux qui viennent vers les ruines.
Mais, soudain le regard vert de Coqdor croisa le sien. Et il se tut, soudain dompté, tout simplement parce que le chevalier avait apaisé hypnotiquement cet esprit pusillanime.
Mais il était vrai que les étranges volatiles, jusque-là rassemblés dans la masse du léger nuage qui leur faisait une sorte d’écran, fonçaient vers le tankélec.
– Il faut bloquer toutes les issues. Jean… Monique… Yloa…Vérifiez bien. Je crois que l’assaut sera dur.
Râx, suprêmement énervé, sentant l’électricité qui paraissait ioniser l’atmosphère autour de l’engin, sifflait rageusement et ne tenait plus en place.
Nul doute que, si on l’eût caressé à rebrousse-poil, on eût obtenu un véritable jaillissement d’étincelles.
Les éclairs striaient l’air autour des cosmonautes. Maintenant, le cockpit était soigneusement fermé, mais les jets de foudre éblouissaient les passagers du tankélec et, un peu partout, des flammes apparaissaient, de véritables petits globes de foudre, heureusement d’une existence fugace, mais qui naissaient spontanément de cette singulière charge.
Passionné par ce mystère vivant, Coqdor regardait.
– Hors de doute, ce sont bien les oiseaux qui lancent le feu. Des oiseaux magnifiques, d’ailleurs.
– Mais, s’écriait Monique, ce sont des aigles. Ou cela y ressemble fort.
– Vous avez raison, petite amie. Morphologiquement, ils ressemblent à s’y méprendre à nos aigles de la planète-patrie.
Larges et majestueux, avec leurs serres puissantes, leurs becs recourbés, leur plumage d’un beau brun doré, ces aigles extraordinaires, en vols serrés, tournoyaient et, par instants, ils entrouvraient le bec et on en voyait jaillir une longue étincelle.
Coqdor regardait. Maintenant, il se taisait.
Mais à bord, la situation devenait intenable.
Maté, Geek ne bougeait plus. Mais Yloa tremblait. Et les autres sentaient les effets de cette électrisation générale.
Si le cockpit était parfaitement étanche, l’appareil dans son ensemble étant métallique, subissait les effets de ces décharges multiples qui, heureusement, ne le touchaient que rarement.
– Si cela continue, murmura Jean…
– Il faudrait nous protéger, ajouta Monique. Un paratonnerre ? Ce n’est pas prévu.
Coqdor parut sortir de sa rêverie.
– Monique a raison. Un paratonnerre.
– Avec l’antenne-radio, Une chance d’ailleurs, que la foudre ne soit pas encore tombée dessus.
Les éclairs se multipliaient tandis que les aigles de feu continuaient à tournoyer au-dessus du tankélec.
– Paratonnerre. Conducteur… catalyseur. Ça se fabrique. Au travail, les enfants !
Ils improvisèrent, utilisant, en effet, l’antenne, soigneusement débranchée des postes-radio et télé.
Un fil métallique fut établi, depuis la base, et on fabriqua un grossier appareil de Franklin, avec déperdition dans le bac d’eau potable, lequel fut convenablement isolé avec des éléments plastiques.
Il était temps.
À peine avait-on terminé ce petit travail qu’une formidable déflagration ébranla tout le cockpit du tankélec.
Ils furent projetés les uns sur les autres. Les deux femmes crièrent, Râx siffla, Jean pesta, Holp jura.
Seul, Geek, totalement annihilé, demeurait béat.
Mais ils n’eurent qu’à peine le temps de se relever. Par deux fois, coup sur coup, les étincelles formidables tombèrent sur l’antenne, qui attirait tout naturellement la foudre animale, et les décharges se perdirent dans l’installation de fortune.
Les aigles fantastiques, comme enhardis, descendaient très bas, maintenant, on les voyait voler tout autour du cockpit et ils paraissaient très exactement cracher leur foudre vers les aventuriers.
– Je vous affirme que nous ne risquons plus rien, disait le chevalier.
Yloa s’était voilé la face. La malheureuse fille, à bout de nerfs, n’en pouvait plus.
Monique, malgré son courage habituel, frissonnait.
– Je ne peux plus les regarder. C’est beau, mais c’est atroce !
Jean grognait :
– On dirait que j’ai des fourmis dans tout le corps. Intenable.
– Boy, c’est le sort commun. Nous en sommes tous là.
– Mais quand donc vont s’en aller ces visiteurs dont on se serait bien passé ?
– Mais, j’imagine, dès qu’ils auront…
Coqdor s’interrompit tout à coup. Il bondit :
– Jean. Vos documents. Vite ! Vite !
Un peu surpris, le frère de Monique le regarda, mais le Chevalier le bouscula quelque peu.
– Les diapositives. Vous ne comprenez donc rien ?
Jean, avec humeur, alla quérir ce qu’on lui demandait, sans trop comprendre en effet.
Devant Monique, Coqdor exhiba un document parmi les autres.
– Regardez celui-ci.
– Mais… c’est la photo prise sur la poitrine de Jean, après l’attentat sur le Cygne Noir.
– La cicatrice, oui.
– « Ma » cicatrice, ronchonna Jean, décidément furieux.
– Voyez. Nous croyions que c’était un vampire stylisé. Comme les autres signes du Zodiaque. Regardez mieux, maintenant, avec ce qui nous est révélé.
– Oh ! s’écria Monique. Un aigle, c’est un aigle !
– Un aigle, chère Monique. Une boucle double, en circonflexe. Avec les deux barres en Z. Des éclairs. Et ce sont bien des serres, non des griffes, qui sont représentées en dessous.
Jean en oubliait sa mauvaise humeur :
– Mais alors ? Ce que je porte encore vaguement sur la peau ?
– Le treizième signe du Zodiaque. Non pas conventionnel, non pas un mythe, mais bel et bien la représentation d’une réalité. Celle de ces aigles extraordinaires que vraisemblablement, on ne trouve qu’ici, dans toute la galaxie.
– Mais alors, alors ? Cela signifie ?
Coqdor devint grave.
– Cela signifie, mes enfants, que nous touchons très probablement au but. Des forces multiples ont tenté de retarder notre avance jusqu’ici. Cependant, nous arrivons. Et nous nous heurtons à ces aigles-foudre, à ces rapaces mélangés de torpilles, qui ont donné naissance à des interprétations diverses, selon les races, les religions, les mythes.
– C’est Zeus, dit Jean. L’aigle porteur de foudre. Qui eût cru qu’il avait pris naissance ici, dans le monde du Capricorne, avant de descendre vers l’Olympe de nos Gréco-Terriens.
– Oui, Jean. Et c’est aussi le symbole de l’évangéliste dont vous portez le nom.
– C’est vrai, reprit Monique. L’aigle, c’est l’apôtre Jean.
– Rien n’est dû au hasard, dit le chevalier. Et les grands initiés qui ont mené le monde ont suivi les voies de la providence, leur donnant des formes susceptibles d’être comprises par des esprits évolués.
Il se tut. Autour d’eux, les traits de foudre, continuaient leur étrange sarabande et, dans le cockpit, électriquement baigné malgré le procédé isolant, des étincelles se manifestaient encore.
On voyait le dos de Râx qui frémissait, l’animal ressentait, semblait-il, cet orage insolite encore plus que les humains.
Mais Holp, mettant à profit les heures d’étude que Coqdor lui avait imposées sur le maniement du tankélec, triomphait parce qu’il avait réussi à redresser la situation.
Avec quelques maladresses, l’engin repartait, et se dirigeait systématiquement vers les contreforts des monts où on devait trouver les ruines signalées par les explorateurs d’Accora.
Tout à coup, comme obéissant à un signal, les aigles s’envolèrent avec un ensemble parfait.
L’orage factice cessa. Ils respirèrent tous, sentant se dégager l’atmosphère, libérés de ce poids d’angoisse qui les écrasait les uns et les autres.
Geek se détendait, sortait de sa torpeur.
On repartait vers les montagnes. Là-haut, les aigles se fondaient en une sorte de nuée qui se perdit dans de nouveaux nuages. Et on ne vit plus rien, que le ciel d’Accora, et les montagnes vers lesquelles on allait inlassablement.
Coqdor examinait le paysage
- Il va falloir changer de moyen de locomotion, Holp. Sais-tu modifier le train-support ?
– Oui. Je vois comment il faut faire.
– Eh bien ! stoppe. Replie les tiges. Et installe les chenilles !
Les chenilles, formant un train incroyablement souple, maniable, épousant rigoureusement les moindres aspérités, les plus petites anfractuosités du sol, s’imposaient pour commencer l’ascension.
Sur ce terrain cahoteux, le coussin d’air devenait peu pratique.
Quant aux grandes tiges-supports servant de pattes articulées, elles étaient évidemment à proscrire, le déséquilibre ayant alors guetté l’engin à chaque mouvement.
Maintenant, bien que rien d’anormal ne semblât plus se produire, le chevalier Coqdor et ses compagnons étaient dans un état d’anxiété permanente, et la moindre chose les inquiétait.
Yloa, consciente d’avoir orienté les recherches, s’enfermait dans un mutisme total et se contentait d’effectuer son service scrupuleusement, mais gardant un visage où se lisaient les angoisses qui devaient la dévorer.
Geek, lui aussi se taisait
Il devait regretter d’avoir accepté de piloter le tankélec vers les terres hostiles. Mais il n’y avait plus à reculer. S’il ne disait rien, les regards papillotant de ses « yeux de mouche » demeuraient toutefois assez éloquents et on y lisait aisément sa désapprobation envers ces astronautes imprudents qui, débarquant sur une planète aussi redoutable qu’Accora, s’élançaient inconsidérément à la recherche de ruines dépourvues d’intérêt. Tout cela pour affronter les papillons de la mort, les aigles cracheurs de foudre, sans compter mille autres périls sur lesquels les rescapés des précédentes expéditions n’avaient pas dit grand-chose, tant ils en avaient conservé de terreur.
Coqdor était soucieux. Râx humait l’air, perpétuellement inquiet.
Holp « doublait » Geek, qui avait repris les commandes. Le métis était heureusement assez passif.
Quant à Monique et à son frère, ils conversaient, dans un coin, à voix basse.
Eux, ils avaient foi, malgré tout et, depuis que Coqdor avait déterminé le véritable sens du treizième signe, ils reprenaient la documentation et cherchaient inlassablement de nouveaux indices.
C’est ainsi que, sans encombre, sans autre incident, tandis que l’appareil chenillé escaladait les monts, d’ailleurs médiocrement élevés, qu’ils finirent par découvrir les ruines.
Peu de chose restait de ce qui, sans nul doute, avait été une cité, il y avait de cela d’innombrables jours d’Accora.
Des constructions vétustes aux neuf dixième écroulées. Le cube dominait, à l’origine, dans ce genre de demeures. Monique y vit une sorte d’immense jeu à l’intention d’enfants de titans et la comparaison paraissait pleine de sens.
Le tankélec arrivant sur terrain stable — des chaussées archaïques ayant été établies, maintenant envahies par les plantes bizarres des monts d’Accora — on reprit la progression sur coussin d’air, infiniment plus rapide et les astronautes se promenèrent un moment à travers la ville morte.
– Si nous avions le temps…
Jean prenait des photos et Monique braquait une petite caméra.
Du moins ramèneraient-ils des documents car des statues rongées par le temps, des bas-reliefs encore vaguement discernables, demeuraient, témoins épuisés mais fidèles d’une civilisation dont on ne savait rien.
Un amas de cubes, d’ailleurs effondré, dominait, ou plutôt avait dominé l’ensemble.
Dans toutes les agglomérations de la mère-patrie comme d’ailleurs, dans toutes celles que Coqdor avait pu visiter au cours de ses voyages interstellaires, une telle construction signifiait temple, ou palais, ou les deux à la fois, avec un sens politique, religieux, ou assimilé.
Ils s’y dirigèrent donc.
Coqdor mit pied à terre, suivi, bien sur, de Râx.
Monique et Jean prétendirent le suivre aussi, mais, devant la mine des trois autres, Coqdor leur enjoignit de rester à bord un instant encore, ou tout au moins de ne pas s’éloigner, sinon à portée de vue.
Il n’avait qu’une demi-confiance en Geek, Yloa, malgré tout, lui posait une énigme. Il lui semblait qu’elle devait avoir des regrets d’en avoir tant dit, redoutant sans doute la vindicte des gens du Zodiaque.
Il dit quelques mots à Holp, qu’il sentait bien plus dévoué, lui recommandant de l’avertir par radio personnelle, en cas d’incident.
Enfin, Coqdor, Monique et Jean ayant revêtu les combinaisons d’escale, souples et légères, mais munies d’un arsenal-miniature, et semblables, quoique moins puissantes, aux scaphandres spatiaux, ils s’aventurèrent à travers les ruines.
Bruno Coqdor sifflait souvent Râx, qui avait une tendance visible à aller de l’avant.
– Il a flairé quelque chose.
– Oui… ou entendu.
– Curieux ! Le silence est absolu. Pas de vent et plus de vie animale par ici. C’est vraiment une ville de la mort.
– Méfions-nous. Il y a, dans les divers mondes, de ces cités qui ne sont qu’en léthargie
Ils avançaient encore à ciel ouvert. Il y avait eu des plafonds à ces galeries, à ces salles, mais ils s’étaient effondrés depuis des siècles.
Ils cherchaient à comprendre le sens des travaux artistiques dont de vagues vestiges subsistaient.
– Des figures hominiennes, incontestablement. Des animaux. Ah ! on retrouve les papillons.
– Oui… et d’autres bêtes inconnues.
– Tiens ! Les aigles-foudre !
– Oui… Ici, comme chez les Grecs… et les Chrétiens !
Maintenant, ils s’enfonçaient dans des endroits encore couverts et, brusquement, après un coude, pénétrèrent dans un lieu très sombre.
Les torches atomiques révélèrent une, puis deux immenses salles, à peu près intactes.
Aux angles, des issues donnant sur des escaliers croulants, qui s’enfonçaient dans le sol.
La respiration plus courte, silencieux, la torche en avant, la main sur le fulgurant qu’ils gardaient en permanence, ils descendirent, Coqdor maintenant Râx près de lui par action psychique.
Ténèbres, vieilles pierres, escaliers encore. Trois étages.
– Nous sommes profondément enfoncés sous le sol, dans la masse même de la montagne.
– J’entends quelque chose, dit Monique. C’est lointain, mais…
– Et moi je sens, fit Jean. Je suis idiot. On dirait… un parfum végétal, très âcre, très sensuel…
Ils avançaient, ne comprenant pas. Les torches ne révélaient que partiellement ces salles, ces escaliers, ces rotondes, ces pilastres.
– Regardez, dit soudain Coqdor.
Un pan de mur s’élevait encore et on y voyait une figure quasi effacée.
– On dirait. Une bête à corne… un ruminant. Non c’est…
– C’est le Capricorne, mes enfants.
– Et qui dit Capricorne, fit sentencieusement Jean, dit Zodiaque, ce qui lui valut un compliment moqueur de la part de sa sœur, lui assurant que, à leur retour sur Terre, elle lui permettrait de traverser la rue tout seul.
Cette saillie les détendit un peu mais, cinq minutes après, suivant la galerie du Capricorne, qu’ils avaient automatiquement enfilée, ils ralentirent, Coqdor pressentant qu’on arrivait.
– Cette lueur, encore vague…
– Mais jolie. Un peu verte… bleutée…
– Comme un beau soir d’été…
Ils débouchèrent dans une nouvelle salle et là, muets, ils éteignirent les torches, désormais inutiles.
Les trois astronautes, avec le pstôr plaqué contre les jambes de son maître, regardaient.
Cette salle était une immense retonde et, contrairement aux autres parties du temple-palais, demeurait parfaitement intacte.
Trente mètres au moins de diamètre. Avec des pans coupés, sur lesquels donnaient des ouvertures de quatre ou cinq mètres de haut, toutes semblables.
Au-dessus de chaque ouverture, gravé dans la pierre, il y avait un signe.
En tremblant d’émotion, pivotant sur eux-mêmes, ils découvraient ces signes, absolument pas surpris de les trouver là, mais bouleversés de joie Car il y avait TREIZE pans autour de la rotonde.
Et treize signes. Les douze du Zodiaque classique, plus celui symbolisant l’aigle sacré, l’aigle-foudre, entre la Vierge et la Balance, sur le 23 septembre de la planète-patrie, ce jour qui est dominé, tantôt par un des deux signes et tantôt par l’autre.
Mais les ouvertures les attiraient car, toutes, elles découvraient inexplicablement, un décor différent. Et des lumières variées, des parfums étranges, des bruits divers leur parvenaient, très atténués, mais nets.
Coqdor voulut faire profiter quelqu’un de la découverte, son cher ami Robin Muscat.
Il détacha de sa ceinture le petit poste de télé spatiale, avec écran miniature, et héla le futur commissaire du cosmos, par sub-ondes.
Presque tout de suite, Muscat répondit et son image parut sur l’écran.
– Muscat. Nous avons trouvé le Zodiaque, le Zodiaque aux treize signes.
Rapidement, Coqdor s’expliqua. Muscat semblait épanoui.
– C’est merveilleux. Je vais vous rejoindre au plus vite.
– Où êtes-vous donc ? Pas à Paris, je vous ai cherché…
– Vous me trouvez, en fait, dans le Hoggar, en plein Sahara. Je suis venu étudier les monts africains. Vous savez que, depuis des siècles, on connaît dans ces grottes, un dessin rupestre encore inexpliqué mais qui représente incontestablement un humanoïde de l’espace en tenue de cosmonaute, venu sur la Terre des millénaires avant l’ère chrétienne ([5]).
– Je sais cela.
– On m’avait signalé aussi des signes ressemblant au Zodiaque, dans le Tibesti. Si je vous disais, Coqdor, que je me trouve, moi aussi, sous la montagne, dans une sorte de rotonde. Et je crois qu’il y avait aussi treize cotés.
– Hein ?
– Mais tout a croulé. Séisme très ancien, probablement. On s’y reconnaît mal. Toutefois, dans les gravats, on peut vaguement apercevoir ce qui reste des signes zodiacaux, avec beaucoup de bonne volonté.
– Et les portes ? Les portes des treize signes ?
– À peu près toutes comblées, sauf deux ou trois.
– Dommage.
Monique et Jean écoutaient, profondément troublés.
Ainsi, il y avait, sur la Terre, une réplique négligée de ce sanctuaire qu’ils étaient venus chercher si loin.
Coqdor allait demander autre chose à Muscat lorsque Râx, qu’il ne surveillait plus depuis qu’il avait entamé le duplex, fila soudain, courut en battant des ailes vers l’ouverture surmontée du signe du Verseau, et s’y engouffra.
– Râx. Veux-tu revenir. Râx ! Ici !
Monique poussa un cri.
– Oh ! sur l’écran !
Coqdor tenait le poste à bout de bras. Il était muet de stupeur.
Jean, au cri de sa sœur, s’était rapproché.
Tous trois contemplaient l’incroyable. Et Muscat, dans le micro, aussi ahuri qu’eux, s’écriait :
– Mais… Râx est près de moi. Râx est là. C’est bien Râx. Ce n’est pas un autre pstôr ? Il y en a si peu dans la galaxie. Coqdor… vous ne l’aviez donc pas emmené avec vous ? Je n’y comprends rien…
Le chevalier, la gorge serrée, ne pouvait plus rien dire.
Comme Monique, comme Jean, il regardait l’incompréhensible.
En moins de dix secondes, passant par une porte, Râx venait de franchir un nombre affolant d’années-lumière.
CHAPITRE XIV
Un vertige pis que celui d’un danger mortel.
C’est ce qu’ils éprouvent, tous les trois. Et Coqdor, déjà, serre les dents, se cramponne, sait qu’il faut réagir, venir à bout de la situation, avant qu’on se laissât submerger par elle.
Il voit, sur le petit écran un Robin Muscat ébahi, qui évidemment se demande ce que cela veut dire, et un Râx qui semble tout content de retrouver un vieil ami qui ne manque jamais de le gâter lorsque Coqdor lui rend visite en compagnie de son monstre favori.
– Muscat. Nous allons essayer…
– Essayer quoi ? Par tous les diables de la galaxie…
– Muscat, je vais appeler Râx.
– Râx ? Mais vous l’avez laissé sur la Terre ? Enfin, c’est ce dont je m’aperçois… à moins que celui-là ne soit qu’un ectoplasme de pstôr.
– Caressez-le .Parlez-lui… et vous verrez qu’il s’agit bien du bon, du vrai, du seul Râx.
Et sur l’écran, à l’attitude du policier des étoiles, et du dogue-chauve-souris qui gambade et saute après lui, il n’y a pas à se tromper.
– Je réitère, Muscat. J’appelle Râx… vous le suivez.
– Le suivre ? Enfin Coqdor, qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Je suis sur la planète Terre… avec Râx. Et vous dans la constellation du Capricorne, ce qui n’est pas absolument la banlieue.
– Muscat. Nous pourrions discuter ainsi pendant… ne perdons plus de temps…
Jean et Monique, rêveurs silencieux, suivaient la scène.
– Râx… Râx… Viens, mon beau monstre, viens.
Coqdor a élevé la voix, et il siffle, il siffle entre les paroles, ainsi qu’il a coutume de le faire pour faire venir le pstôr.
Sur le petit écran, le frère et la sœur voient Muscat visiblement ahuri, et Râx qui, près de lui, tourne la tête, semble chercher, hume l’air.
Il a entendu l’appel et, soudain, l’image chavire.
On ne voit plus grand-chose. Plus de Muscat, plus de Râx.
Les yeux verts de Coqdor semblent jeter des éclairs.
– Monique…Jean… Regardez. Vers la porte du Verseau.
Ensemble, la jeune fille et le géologue se tournent de ce côté.
Râx apparaît, sifflant de joie en fonçant vers le chevalier, tandis que, derrière lui, on découvre Robin Muscat.
Robin Muscat qui était, il y a quelques brèves secondes, sur la planète Terre, dans les monts du Hoggar.
Il comprend de moins en moins mais, pour lui démontrer qu’il n’est pas victime de quelque mirage, d’une quelconque diablerie, le chevalier lui ouvre les bras et le policier répond à l’accolade de son vieux camarade.
– Muscat. Je vous présente Mlle Farnel. Et Jean, son frère.
Pas de doute possible pour Muscat. Tout cela est réalité.
Râx, visiblement satisfait d’être la cause innocente de ces retrouvailles impromptues, se lèche les babines avec entrain.
– Venez… suivez-moi tous, dit Coqdor. N’oubliez pas notre position : nous sommes sur une petite planète du Capricorne. Sous un temple millénaire. Dans une crypte profonde. Dans la masse même d’une montagne.
– Pourquoi préciser tout cela, Chevalier ? demanda Jean.
– Pour que nous ayons tous à l’esprit, la vérité présente. Et pour que ce qui va suivre ne vous déroute pas, que vous saisissiez bien tous.
Il fait un pas, s’arrête :
– Muscat, vous avez franchi, derrière Râx, une des portes encore à peu près praticables, n’est-ce pas ? Avez-vous remarqué sous quel signe elle s’inscrivait ?
– Oh ! c’est simple, et cela m’a paru logique. Bien que le bas-relief soit effrité, c’était très probablement le Capricorne.
– …Qui donne, par ici, dans le monde du Capricorne, sous le signe, naturellement du Verseau.
– Il y a donc intercommunication, d’un monde à l’autre ?
– Non pas d’un monde à l’autre. Mais d’un monde à tous les autres. Du moins des douze mondes constituant l’horizon céleste des terriens. Et aussi de tous ces mondes à tous ces autres mondes.
– Mais, s’écria Monique, qui présentait la vérité, cela fait douze mondes seulement.
– Qui vous dit le contraire, belle enfant ? Le treizième signe ne correspond sans doute pas à une constellation, mais seulement à l’inter-monde dans lequel nous nous trouvons, et qui a son homologue dans chacun des douze autres.
– Il y en a donc classiquement douze non pas treize ?
– Nécessairement. Mais il nous faut une démonstration. Monique, à vous l’honneur : choisissez votre signe de naissance.
– Le Lion.
– Franchissons la porte du Lion.
Ils se ruèrent, tous les quatre, avec Râx.
Dans la douce lueur qui régnait partout, dans ce domaine fantastique, ils trouvèrent une autre rotonde semblable, mais très abîmée.
Il n’y avait plus qu’à aller vers la porte marquée du Lion. Ils débouchèrent immédiatement dans un décor agreste, merveilleux, devant une monumentale cascade naturelle auprès de laquelle le Niagara était tout juste digne d’agrémenter le parc Montsouris.
Cela se passait dans un monde ou tout était à cet échelon, où les arbres s’élançaient vers une nue couleur d’émeraude, avec quelque trois cent mètres de feuillage.
Ils virent des oiseaux gigantesques, aperçurent des monstres démesurés. Tout cela était très beau, impressionnant, et un air parfumé régnait.
– Quelque part, dit Muscat, sur une planète du monde du Lion.
– Exactement. Mais sous cette jungle, voilà, bien dissimulée, l’entrée de la crypte du Zodiaque. Retournons.
Comme dans un rêve, ils revinrent, puis passèrent sous la porte marquée du Cancer, signe de naissance de Jean.
Autre rotonde, autre porte s’ouvrant sur un rivage où un océan couleur d’or roulait sous un ciel rose feu.
Des êtres étranges, mi-hommes, mi-oiseaux, évoluaient dans le ciel, où flottaient des îles de métal, visiblement mises sur orbite à très basse altitude, et qui devaient constituer l’habitat de ces créatures.
C’était le monde du Cancer. Ils ne s’y attardèrent pas et refirent l’expérience avec le Sagittaire, avec la Vierge.
Ils virent tout d’abord un univers ultra-technique, ou des vaisseaux volants, en quantité effarante, attaquaient des planètes bardées et caparaçonnées de fortifications métalliques, en un combat qui défiait toute imagination.
Ensuite, ce fut un plein ciel idyllique, qui les amena sur une plate-forme surélevée, dominant une chaîne de monts titanesques. Ils contemplèrent en contrebas, des villes blanches ou dorées, sous un triple soleil.
Puis ils se retrouvèrent dans la crypte initiale.
Du moins Coqdor, Jean et Robin Muscat. Râx se léchait avec entrain, peu intéressé par de telles pérégrinations galactiques instantanées.
L’univers était à sa mesure, pour peu qu’il s’y trouvât en compagnie de son maître.
– Et nous revoilà, dit Coqdor. Nous pouvons encore passer, si le cœur vous en dit, dans la constellation de la Balance, par exemple, ou dans celle des Poissons.
– Oui, dit Jean. Mais… où est Monique ?
– Je l’ai vue il y a une minute, dit Muscat. En passant la dernière porte, elle rattachait sa moufle.
– Monique ? Tu es là ?
Jean revenait vers la porte de la Vierge, il appelait.
Monique ne répondit pas.
Coqdor fronça le sourcil et Muscat grommela quelque chose.
Ils se précipitèrent, retrouvèrent la rotonde aux treize pans qui donnait sur le monde dominé par la plate-forme surélevée.
Pas de Monique.
Jean s’affolait soudain
– Disparue. Elle s’est perdue.
– Impossible. Nous étions tous ensemble.
– Mais les rotondes se ressemblent toutes. Elle s’est égarée.
– Je ne le crois pas. Jean, restez là.
Mais Jean courait et débouchait de nouveau dans le monde de la Vierge.
Force lui fut de constater que la plate-forme, visiblement un accident naturel aménagé par des mains humanoïdes, au sommet d’un mont formidable formant plateau, était parfaitement solitaire.
La rotonde, là, reniflait le sol et devenait construction. Alentour, il n’y avait aucune trace de la jeune fille et, d’ailleurs, les falaises totalement à pic qui entouraient l’édifice excluaient toute idée de fuite, ni même d’enlèvement par ce côté.
Ce fut l’idée de Muscat et de Coqdor, mais Jean ne se rendait pas.
– On a pu la kidnapper, l’emmener sur quelque engin volant.
– Râx va nous aider. Revenons.
Ils regagnèrent leur point de départ pour ces explorations ahurissantes qui défiaient tous les moyens de translation spatiaux et subspatiaux.
Coqdor regarda Râx, siffla doucement.
Il y eu un silence. Muscat accoutumé à ce genre d’exercice, savait que le chevalier dictait ses ordres au pstôr.
Les yeux verts de Bruno Coqdor étincelaient et les yeux dorés de Râx exprimaient toute l’intelligence de l’étrange animal.
Râx, enfin, se leva, étira ses ailes, et se mit à flairer un peu partout dans la crypte.
Il refit, scrupuleusement, le trajet qu’ils avaient tous exécuté depuis l’arrivée de Muscat, venant avec Râx, lui-même de ce monde du Verseau sous le signe duquel le système solaire des terriens se trouve engagé, depuis le début du XXIème siècle.
Ils revirent la forêt fantastique du Lion, les habitants extraordinaires du Cancer, Les batailles du Sagittaire et l’enchantement de la Vierge.
Enfin, on se retrouva dans la rotonde du Capricorne.
Mais Râx ne s’y attarda pas.
Il prit la porte justement marquée du Capricorne, ce qui ramenait dans la planète Accora.
Coqdor, Jean et Muscat le suivirent et les deux premiers refirent, en sens inverse, le chemin qui les avait amenés là depuis le point où ils avaient laissé le tankélec.
Coqdor, toujours mû par des intuitions qui ne le trompaient guère, se sentait anxieux au fur et à mesure qu’on approchait de l’entrée du temple du Zodiaque.
Il ne fut presque pas surpris lorsque Râx, qui accélérait l’allure, déboucha devant eux, et lança un long sifflement désespéré.
L’engin n’avait pas bougé et il était toujours en place, semblant parfaitement intact.
Par contre, dans le cockpit, ils découvrirent presque immédiatement les deux hommes, Geek le Centaurien et Holp le métis.
Inertes l’un et l’autre, ils étaient visiblement évanouis, et ne paraissaient pas porter trace de sévices.
Hébétés, les deux hommes regardaient leurs sauveteurs, sans paraître comprendre.
Où est Yloa ? À cette question, ils ne répondirent qu’en bafouillant.
Au fur et à mesure qu’ils reprenaient leurs esprits, la terreur se peignait sur leurs visages. Finalement, on réussit à les revigorer avec un excellent alcool de la Terre et, il faut bien le dire, quelques claques magistrales (système Robin Muscat).
Alors, on sut qu’ils avaient été attaqués, ce dont on se doutait un peu.
Par qui ? Ils étaient bien incapables de le dire.
Geek était terrorisé, ses « yeux de mouche » tournaient dans tous les sens et, naturellement, il recommença à incriminer « ce pays maudit », déclara tout net qu’il voulait rentrer à l’astroport, etc.
Coqdor ne l’écoutait plus et s’en prenait à Holp.
Le métis à la peau verte finit par dire qu’il croyait que c’étaient les maigres plantes poussant autour de l’entrée du palais en ruine qui s’étaient jetées sur eux.
– Probablement le phénomène habituel, murmura le chevalier, une mutation spontanée, de ces êtres diaboliques. Bon. Et après ?
Mais Holp avait été assommé et ne se souvenait plus. Il n’y avait rien à tirer de Geek. On le pria de se tenir tranquille après lui avoir donné l’assurance qu’on repartirait bientôt.
Mais Yloa ?
Le chevalier de la Terre était très inquiet à son sujet.
La malheureuse jeune femme avait, en quelque sorte, trahi ceux du Zodiaque, qui l’avaient si indignement persécutée et avait rendu dément son ami Cladek Halstar, en renseignant Coqdor du mieux qu’il lui avait été possible.
On devait donc tout redouter pour elle et il demeurait vraisemblable que cette agression, florale ou non, avait eu pour but de s’emparer de la pauvre Yloa, pour lui faire payer cher son alliance avec les forces du bien public.
Bruno Coqdor, Jean Farnel et Robin Muscat se concertèrent.
Jean était fou de douleur. Il songeait à Monique, sans nul doute tombée aux mains de ces créatures fantastiques, qui disposaient d’un si redoutable pouvoir.
– Et, au surplus, ils possèdent le secret du Zodiaque à treize signes qui permet de passer instantanément d’une constellation à l’autre.
– Et par là, de dominer aisément une bonne partie de la galaxie.
Ils étaient songeurs, devant la révélation de l’effarant secret.
Mais ce n’était pas le moment de rêver. Ne fallait-il pas songer, avant tout, à sauver les deux jeunes femmes, victimes éventuelles de la vengeance de leurs terribles adversaires ?
Coqdor, une fois encore, tenta d’utiliser Râx.
Le pstôr avait trouvé une piste, mais une piste en quelque sorte interrompue. D’ailleurs, on le voyait bien, il ne tenait pas en place et cherchait et cherchait toujours…
Le chevalier le reprit sous l’éclat de ses yeux verts, siffla longuement, et prononça plusieurs fois, nettement, le nom de Monique.
Le petit monstre ailé semblait écouter et, de nouveau, il repartit.
Il n’allait pas vers le temple et l’entrée du monde souterrain, cette fois, mais dans le dédale de la ville morte, parmi les avenues désertes depuis des siècles et des siècles.
Coqdor courait derrière lui. Jean, naturellement, ne faisait pas faute de suivre pas à pas. Muscat était avec eux et Holp, cette fois, sans demander l’autorisation, cherchait le plus possible à demeurer dans l’ombre du chevalier.
À un certain moment, Râx s’envola.
Jean jeta un cri de désespoir :
– Nous n’allons plus pouvoir le suivre.
– Du calme boy. Je le suis psychiquement. Il a vu quelque chose, et j’espère que…
Coqdor n’en dit pas plus. On voyait le pstôr qui tournoyait, battant les airs de ses ailes de chauve-souris, et descendait en cercles de plus en plus étroits.
Les astronautes coururent de ce côté et jean se mit à danser de joie.
– Monique !
Il voyait sa sœur, sa sœur qui marchait, un peu comme une femme ivre, mais visiblement indemne.
Yloa, près d’elle, avançait, de cette même allure titubante.
Quand Monique vit Jean, elle se jeta dans ses bras et se mit à pleurer.
Jean la cajolait, la consolait, Coqdor dit quelques mots d’apaisement.
Mais Yloa était livide, et se détournait, sans mot dire. Monique, avec des sanglots, raconta :
Ce qui s’était passé ? Elles ne le savaient guère, ni l’une ni l’autre.
Les fleurs avaient attaqué, cela, Yloa le confirma. Après…
Elles avaient perdu connaissance et s’étaient retrouvées parmi les ruines de la cité morte. Monique n’avait pas constaté de scission depuis que ses compagnons l’avaient distancée dans la crypte.
Du moins avaient-elles pris conscience comme sous impulsion télépathique d’origine inconnue, d’un fait qu’elles avaient pu vérifier, non sans une horreur qui les submergeait.
Désormais, l’une comme l’autre, elles portaient, à l’emplacement du cœur, le signe infernal, le signe de l’aigle foudroyant, symbole du grand secret galactique.
Yloa y avait échappé jusque-là, Monique venait d’y succomber, elle aussi.
Jean était horrifié. Il savait ce que cela signifiait.
Sa sœur, comme Yloa, était désormais sous la coupe des membres du Zodiaque. À distance, au moment qui leur conviendrait, ils pourraient, soit les foudroyer, soit rendre démente les deux jeunes femmes, ou leur faire subir tels ou tels sévices de leur choix.
La petite troupe demeurait sous l’impression de cette catastrophique révélation.
– Nous allons agir. Et vite ! Retournons au tankélec Ainsi firent-ils. Mais une désagréable surprise les attendait.
Il n’y avait plus de tankélec.
La vérité était aisée à établir. Geek, affolé, les avait abandonnés et retournait, seul, vers l’astroport d’Accora.
En effet, on aperçut de loin, dans les marais de papillons de la mort, la silhouette métallique de l’engin, avançant sur ses grandes tiges articulées.
Coqdor haussa les épaules :
– Pauvre type ! Il nous trahit sottement. Mais qu’importe, puisque, maintenant, il nous sera aisé de retourner sur la Terre sans avoir à franchir les espaces du grand vide.
Jean, qui tremblait pour sa sœur, murmura :
– Mais… les autres ? Que vont-ils encore tenter contre nous ?
Il serrait sa sœur dans ses bras, épouvanté de ne pouvoir la protéger plus efficacement, contre cette marque maudite, qui lui marbrait le sein, et pouvant la tuer d’un instant à l’autre.
Coqdor regarda Monique, puis Yloa :
– Il y a un moyen. Nous allons l’utiliser. Tout de suite ! Je vous demande à toutes deux un peu de courage, et vous serez délivrées.
CHAPITRE XV
– Êtes-vous prête, Monique ?
Jean regardait sa sœur avec une anxiété non dissimulée.
Mais la courageuse jeune fille, bien que très pâle, eut la force de sourire :
– Je suis prête, Chevalier.
Et, avec une simplicité plus bouleversante qu’un long discours, elle ajouta :
– J’ai confiance en vous.
– Il la regarda, ému, mais n’ajouta rien.
– Préparez-vous, mon enfant. Jean, j’espère que ce n’est pas vous qui allez flancher ?
Le jeune géologue se crispa mais il voulait faire preuve de virilité et s’approcha de sa sœur qui, d’une main qui ne tremblait pas, dégrafait la fermeture magnétique du haut de sa combinaison d’escale.
Yloa les regardait.
Elle ne bougeait pas, elle ne disait plus rien. Il semblait que toute l’épouvante du monde se soit abattue sur elle.
Muscat, sur un clin d’œil de Coqdor, sachant ce qui allait se passer, s’était éloigné en entraînant Holp.
Râx, lui, toujours dans les parages hantés par son maître, s’était allongé, le museau posé sur ses ailes repliées. Il ronronnait sous le soleil du Capricorne qui éclairait Accora.
La défection de Geek les avait privés de bien des choses, la majorité de leur équipement se trouvant à bord du tankélec.
Toutefois, si Robin Muscat, surpris par les évènements, se trouvait lancé d’un univers vers l’autre en simple tenue saharienne, Coqdor, Jean et Monique, sur leurs vêtements spéciaux, gardaient le mini-arsenal des explorateurs planétaires.
– Je ne pourrai, chère Monique, pratiquez une anesthésie parfaite. Du moins, avec ce concentré de chlorure d’éthyl, puis-je insensibiliser relativement la région intéressée.
Monique avait acquiescé, songeant que les quelques éléments pharmaceutiques indispensables prévus avec les vivres en comprimés, les armes à inframauves et les armes blanches, les couteaux-outils multiples, sans compter la radio et la télé personnelles, relevaient d’une expérience très sûre de la part de ceux qui avaient à tâche d’équiper les cosmonautes.
Cependant, Monique se préparait.
Il ne fallait pas perdre de temps. Ceux du Zodiaque, comme un défi à leurs adversaires, avaient ravi les deux jeunes femmes pour les marquer de leur signe fatal.
Si on voulait éviter les conséquences, c’était par une action immédiate.
Monique avait donc ouvert la combinaison et, posément, faisait glisser son soutien-gorge.
Ils étaient en pleine nature, parmi les pans de murs de la ville morte que les plantes sauvages envahissaient.
Coqdor, le fulgurant à inframauve à la main, en réglait la terrible flamme au demi-millimètre. Ainsi, d’adroits chirurgiens pouvaient s’en servir comme bistouri pour certaines opérations.
Et c’est précisément ce que Coqdor voulait tenter sur Monique comme sur Yloa.
Un minuscule comprimé écrasé sous le sein de Monique créa une zone d’insensibilité, qui devait durer quelques minutes.
– Appuyez-vous sur votre frère. Et vous, Jean, tenez-la ! Tenez-la ferme ! Le moindre faux mouvement pourrait avoir de graves conséquences.
Il se penchait vers la gorge délicate, examinait le signe.
Plus apposé sur l’épiderme, par un procédé inconnu, que véritablement tatoué dans le derme. Donc, en principe, ce qu’il allait tenter pouvait avoir une chance de réussite.
Monique, interrogée, avait déclaré qu’elle était prête à tout risquer pour échapper à l’emprise du treizième signe.
Le fulgurant à inframauve s’approcha. Monique ferma les yeux.
Jean serra les dents, aussi ému, sinon plus, que sa sœur. Mais il la maintenait solidement.
Coqdor, d’une main sans faiblesse, dirigea le rayon ultra-court droit sur la mystérieuse marque, et attaqua.
Une minute…
L’odeur de chair, légère, désagréable, vint les offenser tous les trois et Monique, blêmissante, quoique ne ressentant pas grand-chose, se dominait pour ne pas crier.
Yloa les regardait, comme stupide. Râx, lui, intrigué, inquiet, s’était dressé et les couvait de ses yeux d’or.
Le chevalier recula d’un pas, coupa l’inframauve.
– L’intracorol. Vite, Jean !
Jean lâcha sa sœur qui tomba plus qu’elle ne s’assit sur un pan de mur effondré, et passa le produit cicatrisant à Coqdor qui, se débarrassant vivement du fulgurant, cautérisa la petite plaie.
Il regarda un instant, puis se releva :
– Je crois que j’ai réussi. Plus de trace. Lorsque l’intracorol aura fait son effet, dans une demi-heure, les cellules se reproduiront et je crois pouvoir espérer que la cicatrice ne sera guère plus apparente que celle que vous portez vous-même, Jean.
Jean couvrait de baisers le front de sa sœur, le beau front que les gouttes de sueur maculaient.
– Merci, Chevalier.
Il lui sourit, se tourna vers Yloa :
– À vous, maintenant. Vous voyez que Mlle Farnel est délivrée. Il importe que pareil traitement vous soit administré.
– Non. Non.
À leur grande surprise, l’amie de Cladek Halstar semblait en proie à la plus grande terreur.
Coqdor voulut la rassurer :
– Vous avez pu le constater, la patiente a à peine souffert. L’anesthésie, si imparfaite soit-elle, rend la douleur très supportable, n’est-ce pas, Monique.
– Absolument, confirma Monique, qui se réajustait. Du courage, chère Yloa.
Mais la jeune femme, qui claquait des dents, faisait toujours non, de la tête.
– Voyons, il s’agit de votre salut. Vous ne savez que trop ce qui arrive à ceux que les gens du Zodiaque tiennent sous leur coupe par ce terrible moyen. Vous ne souffrirez pas, ou si peu…
– Je n’ai pas peur de souffrir, mais…
Coqdor lui dit, avec bonté :
– Votre pudeur sera offensée ? Mais j’agit, croyez-le, comme un médecin, comme un chirurgien…
Yloa eut un geste évasif et parut soudain très triste.
Lui parler de pudeur, à elle, après ce qu’elle avait vécu…
Coqdor voulut insister mais soudain, elle s’échappa et s’élança, comme une folle, à travers les ruines.
– Dieu du cosmos, qu’est-ce que cela signifie ? Il ne faut pas la laisser.
Ils s’élancèrent à la poursuite d’Yloa, qui fuyait désespérément. Ils lui criaient de s’arrêter, de revenir, mais elle n’écoutait pas.
Elle allait tourner à un carrefour de la ville morte lorsqu’elle jeta un cri et fut immobilisée.
C’était Robin Muscat qui surgissait et la saisissait en pleine course.
Il la ramena de force, et elle pleurait et criait.
Coqdor, froidement, déclara :
– Nous devons sauver cette femme… malgré elle, d’accord ?
Monique, Jean et le policier acquiescèrent.
Alors, ils la maîtrisèrent, avec bien de la peine et ce fut Monique qui défit la combinaison, qui ôta le soutien-gorge. Jean se chargea du semblant d’anesthésie et Coqdor régla une seconde fois l’inframauve.
Yloa gémissait doucement, tenue par Muscat et par Holp qu’on avait appelé à la rescousse.
Ils la maintenaient au sol et Coqdor, à genoux, se penchait vers le signe fatal qu’il convenait d’effacer, d’arracher de la chair de la victime.
Lorsqu’il entama l’épiderme, elle jeta un hurlement inhumain.
Coqdor tenait bon et poursuivait son office.
Mais Monique et Jean, penchés derrière lui, ouvraient soudain des yeux épouvantés.
Et Muscat et Holp sentaient que, sous leurs poignes, quelque chose d’extraordinaire se passait, dans l’organisme même d’Yloa.
Au fur et à mesure que Coqdor, avec son bistouri de feu, détruisait l’empreinte du treizième signe, Yloa semblait se modifier à vue d’œil.
Ils s’en rendirent compte, une minute après.
Ce corps un peu lourd, ce visage empâté, marqué par la souffrance et le vice qu’on lui avait inculqué, tout cela n’avait déjà plus le même aspect.
Tout ce corps semblait en proie à une crispation terrible, et des spasmes violents l’agitaient, tandis qu’en permanence, elle continuait à se plaindre.
Souffrait-elle ? C’était incontestable, mais cela n’avait sans doute aucun rapport avec la petite opération que pratiquait Coqdor.
Ils virent changer la couleur de la peau, se modifier les traits du visage et les cheveux foncèrent soudain, devinrent d’un beau noir lustré.
La taille s’amincissait et la poitrine, très apparente, au lieu de demeurer épaisse et d’une grâce discutable, s’affirmait, s’amenuisait, jusqu’à offrir aux regards un aspect véritablement délicieux.
Coqdor se releva, la sueur au front, et écarta l’inframauve.
– Ce n’est plus la même femme, s’écria Jean. Et elle porte encore le signe.
Et ce fut Robin Muscat, la reconnaissant, qui leur jeta le véritable nom de cette créature métamorphosée :
– Giovanna ! Giovanna Hi-Ling !
– La principale complice des gens du Zodiaque, dit sombrement le chevalier.
– Mes compliments, Chevalier Coqdor.
Déjà, les cosmonautes, sauf Coqdor en qui la lumière se faisait, demeuraient accablés, abasourdis, sous le dur soleil du Capricorne, qui venait encore d’éclairer un tel prodige.
Muscat, toujours sur la défensive, en bon policier qu’il était, se retournait avec la vivacité d’un limier qu’on ne prend jamais par traîtrise et faisait face, son pistolet à inframauve braqué.
Une voix un peu ironique, celle qui venait de parler, dit alors :
– Je vous en prie, Inspecteur. D’ailleurs, voyez, je suis seul. Et vous vous en rendez compte, le plus inoffensif des hommes.
Monique, Jean et Holp, entre les deux héros galactiques, voyaient un drôle de personnage apparaître parmi les plantes sauvages qui croissaient dans les ruines.
Un petit homme, entre deux âges, plutôt malingre, avec un visage mince, banal, des yeux de myope que rehaussaient d’épais verres de contact.
Il portait une tenue de planète, une de ces combinaisons à veste, qui étaient à la mode depuis un demi-siècle.
Bref, le portrait du petit fonctionnaire insignifiant comme il en existait des millions à travers toutes les planètes de la galaxie civilisée.
Giovanna se relevait, encore faible, fragile, ébranlée par la mutation qu’elle venait de subir sous l’influence du bistouri flamboyant, et qui lui rendait sa forme naturelle.
Ils regardèrent tous l’arrivant et constataient que, en effet, il ne semblait nullement effrayant.
– Qui êtes-vous ? demanda simplement Robin Muscat.
– Un pauvre homme parmi les pauvres hommes du cosmos, répondit l’arrivant. Un citoyen planétaire, sans problème. Pourtant, je dois préciser : je suis, sinon le chef, du moins celui que les gens du Zodiaque ont choisi pour guide.
Il y eut un frémissement parmi Coqdor et ses compagnons.
– Mlle Hi-Ling peut vous confirmer, appuya l’inconnu.
Giovanna, vers qui tous les regards convergeaient, approuva de la tête.
– Si vous me suiviez, reprit le petit homme maigre. Dans la crypte du temple, là, où donnent accès à douze mondes différents, c’est-à-dire à douze planètes de douze constellations de l’univers.
Il sentit leur hésitation car il s’empressa d’ajouter :
– Oh ! Vous ne risquez rien. Plus rien. Je vous admire. Mais oui, et les miens avec moi. Rien ne vous a rebutés. Vous avez lutté jusqu’au bout malgré les embûches que nous avons semées, QUE NOTRE DEVOIR NOUS OBLIGEAIT À SEMER SOUS VOS PAS. Mais vous avez fini par découvrir la vérité. Sans jamais vous lasser. Ce qui prouve que vous étiez dignes d’arriver au grand secret du treizième signe. Mais je bavarde…Voulez-vous me suivre ?
Cette fois, il donnait l’exemple et s’enfonçait dans les ruines.
Ils hésitèrent mais Coqdor, d’un signe de tête, fit savoir qu’il était d’accord.
Il suivit le petit homme, flanqué de Râx. Monique, que Jean ne voulait plus quitter, suivit, Holp était plus passif encore que Râx. Giovanna, elle, gardait les yeux baissés, honteuse d’avoir été si curieusement découverte.
Robin Muscat ferma la marche.
Cette promenade sous terre fut sans surprise jusqu’à ce qu’ils parvinssent à la crypte, dans la douce clarté venue on ne savait d’où.
Le petit homme dit quelques mots dans une langue inconnue.
Ils virent de gros insectes, des reptiles, filer sur le sol. Instinctivement, Monique eut un mouvement de répulsion et Râx siffla de colère.
– N’ayez pas peur, Mademoiselle.
Brusquement, il n’y eut plus d’insectes, ni de reptiles. Mais des sièges.
D’énormes fauteuils qui semblaient de pierre, massifs mais, en vérité, très confortables.
Le petit homme sourit et les montra aux cosmonautes.
– Si vous voulez prendre place.
Là encore, ils hésitaient et il dut insister :
– Oui, vous vous méfiez, parce que vous venez encore d’assister à une mutation spontanée. Des insectes… et puis des fauteuils. Excusez-moi, nous n’avons pas le choix. Et j’ai à vous parler, je ne puis décemment vous laisser debout, surtout mademoiselle. Ni même Giovanna Hi-Ling.
Et il ajouta, les invitant du geste.
– Ne craignez aucune traîtrise. Vous savez que mes compagnons sont experts à changer d’aspect, de nature même. Devant le dieu du cosmos, je jure que vous êtes désormais nos hôtes, nos amis. Vous avez forcé jusqu’à la mutation de Giovanna et là, j’ai jugé que l’aventure se terminait. Mais vous avez droit à des explications. Après… après, vous choisirez, car nous ne nous reconnaissons plus le droit de vous interdire d’exploiter, à votre gré, le secret des treize signes, que vous avez si bien su mériter de connaître.
– Coqdor et Muscat cette fois, prirent place et les jeunes gens les imitèrent.
Giovanna s’assit, elle aussi. Toujours lointaine, mal à l’aise.
– Giovanna, dit le petit homme, n’ayez plus honte. Vous avez accompli votre mission. Nous devions, tous, barrer la route au chevalier Coqdor et à ses amis. Ils sont les plus forts. Inclinons nous.
Robin Muscat, que tous ces préambules commençaient à exaspérer, fut le premier à attaquer.
– Nous direz-vous, cher Monsieur, où vous voulez en venir ?
– À ceci, Commissaire interstellaire Muscat (oui, je vous signale que je viens d’apprendre votre nomination, à Paris-sur-Terre. Tous mes compliments). Mais j’en viens au fait : quelques mots sont indispensables pour vous expliquer le vrai sens de ce Zodiaque exceptionnel que vous vous êtes donné tant de peine à conquérir. Une question, d’abord : croyez-vous au temps ?
Coqdor semblait s’amuser. Holp ne comprenait rien et son esprit obtus avait renoncé à se donner du mal. Monique et Jean, silencieux se passionnaient.
Muscat rétorqua :
– Si je crois ?…Vous voulez me faire dire que le temps n’existe pas. Qu’il est relatif à la distance, au mouvement qui amène la chose ou l’homme d’un point à un autre, que…Mais tout cela a été dit depuis longtemps, et prouvé depuis que les humanoïdes se promènent de planète en planète.
– Bravo, Commissaire. Eh bien ! je serai bref : croyez-vous en l’espace ?
Muscat plissa le nez. Coqdor le devinant prêt à devenir acerbe, intervint :
– Vous voulez encore nous faire dire une phrase : que l’espace, la distance, n’existent pas plus que le temps. Que ce serait un espace vide de matière ? Le néant. L’espace, comme le temps auquel il est lié intimement, naît depuis le point initial et s’affirme à partir de la création de deux points.
– Très bien, Chevalier. Nous sommes sur la voie. Ce sont là des vérités premières, considérées comme un peu primaires. Aussi, laissons de côté l’histoire du temps contracté (pour expliquer, par exemple, les visions médiumniques), et autres fariboles traitant de la relativité. Il y a, non pas le déroulement du temps, non pas l’espace, mais le présent éternel, parce que divin. En lui, le cosmos. Et les hommes. Et le mouvement, de l’atome à la galaxie en passant par l’homme, engendre ce qu’on a appelé le continuum qui, cependant, n’est pas en soi.
Jean crut opportun d’intervenir
– Ce cours est intéressant, cher Monsieur. Mais, en fait, nous savons tout cela depuis l’école maternelle.
– Il est bon, Monsieur Farnel, de rappeler certains éléments de base. On oublie si vite et on a dit tant de bêtises là-dessus. Bref, j’en viens à ceci : pas de temps, mais la durée êtres-choses. Pas d’espace, mais la distance perpétuellement variable, d’ailleurs, ENTRE êtres et choses. Supposez maintenant qu’un génie, un jour, il y a de cela tant de ces siècles relatifs à la durée des hommes que nul ne peut le situer sur nos calendriers cosmiques, un génie, dis-je, prend conscience de tout cela avant les autres, et trouve, par hasard (mais y a-t-il un hasard ?), ce je que j’appellerai LE JOINT.
– C’est-à-dire, dit Coqdor, l’endroit unique et mystérieux qui est à la fois le zénith culminant, et le nadir inférieur, non plus ENTRE, mais simultanément EN divers points de la galaxie, divers points qui dans la réalité, n’en forment qu’un seul.
– Vous y êtes, Chevalier.
– Ce point, s’écria Monique, nous y sommes donc.
– Exactement, Mademoiselle. Il existe, et effet, une jonction réunissant en la circonstance douze mondes divers, douze planètes appartenant à des constellations roulant dans le grand vide.
– Douze ? Treize plutôt, s’écria Robin Muscat.
Le petit homme eut un curieux sourire.
– Oui, bien sûr. Parce qu’il y a douze signes dans le Zodiaque. Mais la porte de l’Aigle ne donne jamais nulle part, sinon sur un au-delà interdit aux vivants. Le Zodiaque, comme le temps, comme l’espace, est plus une invention des hommes qu’une réalité divine. Douze mondes… et un treizième, par exemple celui où gravite la planète Terre, où a vécu le génie auquel j’ai fait allusion. Eh bien d’autres, tant d’autres que leur nombre est illimité. Parce que si la sagesse de notre maître du passé a inventé le Zodiaque relativement aux douze univers apparents parmi lesquels évolue la planète-patrie, il aurait pu tout aussi bien ouvrir des portes sur… autant d’univers qu’il eût voulu.
Il montra, du geste, les treize portes :
– Treize. Mais une donne sur le Capricorne, où nous sommes réellement. Tout en étant à quelques mètres du monde du Bélier, de celui du Verseau, de ceux de tous les autres signes zodiacaux. Notre vieux maître a limité les effets de sa découverte. On retombe toujours à douze.
– Alors ? s’écria Robin Muscat, qui a créé ces retondes, ces intercommunications qui suppriment un espace et un temps qui n’existent d’ailleurs que dans notre imagination de pauvres types ?
– Nous ne le savons pas, Commissaire. En fait, depuis des générations, il existe une confrérie humaine à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir et dont je suis le guide actuel, jusqu’à ma mort, après des guides, avant des guides et des guides. L’origine de cela se perd dans la nuit des temps puisque nul ne sait quand a été créé le Zodiaque. Des initiés. Qui n’ont aucun intérêt personnel et dont la mission, Commissaire, Chevalier, Mademoiselle, est uniquement d’interdire par tous les moyens que des profanes aient connaissance d’un tel secret.
Il fit un temps, eut un geste un peu désabusé :
– Vous connaissez les humains. Ils monnayent, ils exploitent tout. Même ce qui est sacré.
– Bien sûr, dit Coqdor. Quelque tyran, quelque savant ambitieux, quelque trafiquant sans scrupule, connaissant la jonction, supprimant à son profit le temps et la distance entre les constellations du Zodiaque pourrait, soit s’en servir pour établir une dictature formidable, soit se livrer à des expériences dangereuses, soit plus sordidement, lancer l’entreprise grossièrement commerciale la plus fantastique, quitte à massacrer, à asservir, à ruiner les honnêtes gens du monde.
Le petit homme parut satisfait.
– Je savais bien que vous comprendriez. Aussi, je vous l’avoue, j’ai dû, nous avons dû, lutter contre vous. Nous supposions vos intentions pures. Mais nous nous méfiions. Certains de nos initiés, grisés par le prodigieux secret, ont voulu trahir.
– Yum Akatinor, dit Muscat. Et Cladel Halstar, entre autres.
– Oui.
Giovanna étoffa un sanglot. Monique vint vers elle, et l’embrassa avec bonté.
– Giovanna, subjuguée par Halstar, a trahi, elle aussi.
– Et Jean-Marie Spontini ?
– Nous avons dû le supprimer, parce qu’il allait trahir à son tour. Par amour. Par dépit aussi.
– Il regarda Giovanna avec pitié :
– Elle l’avait délaissé pour Halstar. Et elle, son châtiment a été d’être notre agent sur Ulmir. De devenir votre compagne, sous l’aspect de la prostituée Yloa Fugg. Grâce à notre pouvoir mutationnel, vous savez comment elle a pu tenter de vous séduire, Chevalier, en redevenant provisoirement Giovanna. Mais cela a échoué comme le reste. Vous êtes fort.
– Je suis simplement un honnête homme.
Il y eut un silence. Tous réfléchissaient. Sauf Holp, sans doute.
Puis le petit homme se leva et fit un petit salut, qui semblait comique. Mais les cosmonautes n’avaient pas envie de rire.
– Vous êtes allés jusqu’au bout. Vous nous avez vaincus. Vous savez. Je dois me plier à la règle de notre secte.
Il embrassa, d’un geste large, les treize portes.
– Mademoiselle… Chevalier… Commissaire… Messieurs. Nul ne tentera plus rien contre vous. C’est l’instant du choix. Décidez de ce que vous allez faire. Révéler le secret du Zodiaque, ou l’exploiter à votre profit. Notre vieux maître en a décidé ainsi. Et nous respectons sa loi. Si vous utilisez, ou faites utiliser, les rotondes aux treize portes cosmiques, nous rentrerons dans l’obscurité. Je vous demande seulement d’envisager les conséquences de vos agissements, si vous décidez…
Le chevalier Coqdor se leva.
– Mes amis sont libres. Quant à moi, ma décision est prise.
Il regarda le guide des gens du Zodiaque. Ne dit mot. Mais sa puissante pensée perçait le front du petit homme, qui lui sourit.
– Merci, Chevalier.
– Par le dieu du cosmos, gronda Robin Muscat, un tel secret est dangereux. Je ne suis pas télépathe comme mon ami Coqdor, mais je sais bien ce qu’il a décidé.
Monique et Jean se levaient, se tenant par la main. Elle dit :
– Que le silence soit fait sur tout ceci ! Je souhaite, Monsieur, que votre confrérie continue à veiller jalousement à ce que jamais, jamais, des humains vulgaires n’aient connaissance de la signification du treizième signe du Zodiaque.
Ils marchèrent vers la porte du Verseau, suivi de Holp.
Au-delà, à quelques mètres seulement, c’était la grotte du Hoggar, l’endroit où se tenaient les hommes de Muscat, qui l’avaient amené à pied d’œuvre. Une demi-heure et on serait de retour à Paris-sur-Terre, par aéro-jet.
Coqdor fit un signe d’adieu au petit homme et à Giovanna.
Et ils franchirent, les uns après les autres, le passage qui supprimait des années-lumière, lesquelles, d’ailleurs n’existaient pas.
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Le commissaire Muscat fêta, quelques jours après, sa nomination.
Et il apprit à ses amis qu’un tremblement de terre avait bouleversé les monts du Hoggar, et détruit, ou comblé, certaines cavernes où on avait relevé des bas-reliefs effacés aux trois-quarts, mais très curieux.
Sans doute y avait-il eu, ces derniers temps, un certain nombre de séismes semblables, dans une douzaine de planètes à travers la galaxie…
FIN