MAURICE LIMAT
LE SEPTIÈME NUAGE
COLLECTION « ANTICIPATION »
ÉDITIONS FLEUVE NOIR
CHAPITRE PREMIER
Monsieur Trois examinait la chose, son monocle électronique rivé dans l’orbite, ce qui lui donnait cet air bizarre, démodé, dont se gaussaient les internes et les infirmières.
L’appareil optique, irradiant d’un subtil et invisible laser, lui permettait de sonder l’objet.
Il le tournait et le retournait entre ses doigts, toussotant, hochant la tête, comme lorsque la solution l’embarrassait.
Monsieur Un le rejoignit, à grandes enjambées. Il était immense, sec, nerveux. Mais monsieur Un était un aussi grand biologiste que monsieur Trois s’égalait aux plus grands chirurgiens.
– Alors ? fit monsieur Un, sarcastique, vous pensez toujours qu’il s’agit d’un fossile.
– Et quoi d’autre ? riposta monsieur Trois, d’un ton aigre. Vous ne me ferez jamais croire que c’est là une manifestation artistique, une idole d’un autre monde.
Monsieur Deux et monsieur Quatre les rejoignaient.
Sous l’œil amusé des infirmières, les Quatre recommençaient la discussion autour de cette petite chose venue des satellites de Jupiter, on ne savait même pas exactement si c’était de Junon, de Io, de Ganymède, de Danaé, d’Amalthée, ou d’une autre terre de l’espace.
Monsieur Deux, le psychiatre, ricanait :
– Vous ne voyez donc pas qu’il s’agit d’une mandragore ?... Je veux être pendu si cela vient d’une autre planète que de notre vieille Terre. Votre truc date du Moyen-Âge et il a six ou sept siècles...
– Soyez donc pendu, fit monsieur Quatre, l’anatomiste-physiologiste. Avec vos manies, vous voyez des débris occultes un peu partout.
– D’ailleurs, lança perfidement monsieur Trois, les pendus et les mandragores, cela va ensemble, chacun sait cela.
Depuis le début de l’expérience, les Quatre — le Cerveau de la Médecine terrienne — ne quittaient pas l’hôpital, surveillant jour et nuit leurs deux patients.
Leur seule détente, c’était la discussion, sans cesse reprise, sur la nature du mystérieux témoin.
Mlle Lydie accourut :
– Monsieur... Monsieur Trois...
Le chirurgien la fixa à travers son monocle.
Seulement, comme il avait omis de couper le circuit électronique miniature, au lieu de voir le délicieux visage au nez mutin, aux grands yeux clairs et pétillants de la petite infirmière, il ne distinguait qu’une horrible créature dont la boîte crânienne, les viscères cérébraux, les muscles faciaux et les cartilages offraient un amalgame d’un aspect rebutant pour un homme appréciant la beauté féminine.
– Eh bien ? fit le chirurgien, déjà anxieux.
– Il faut venir, Monsieur, dit le monstre disséqué par les rayons, il faut venir vite, il se passe... Enfin, ça ne va pas...
Le Cerveau tout entier, c’est-à-dire les quatre médecins, pivota sur huit talons et fonça en direction de la salle d’expérience.
Monsieur Un arriva le premier sur ses grandes jambes, tandis que monsieur Trois, plus âgé, et messieurs Deux et Quatre, plus poussifs, le suivaient péniblement. Un, Deux et Quatre avaient eu la révélation de la gravité de l’appel en raison du trouble visible sur les jolis traits de Mlle Lydia, détail que le trop subtil monocle électronique avait fait perdre au chirurgien.
Ce dernier, qui gardait toujours le témoin à la main, cria :
– Laissez-moi voir, mon cher confrère, je suis le chirurgien et l’état des patients me regarde...
Le biologiste lui lança un regard venimeux :
– Ma spécialité... commença-t-il.
Deux, le psychologue, prononça des paroles qu’il voulait apaisantes.
Pendant ce temps, l’anatomiste Quatre pénétrait sous la double tente de plastique blindé.
Dans une vaste salle ronde, sous un double réflecteur, les deux opérés étaient étendus sur des lits sans supports visibles.
Pour donner un maximum d’élasticité, ils reposaient, ces lits, sur des coussins d’air stabilisé.
On ne voyait, des malades, que les visages, des draps immaculés recouvrant les corps. Encore ces visages subissaient-ils un cathétérisme multiple, des sondes pénétrant en permanence dans la bouche, les narines et les oreilles.
D’ailleurs, tous deux dormaient, d’un sommeil aussi absolu qu’artificiel, savamment entretenu pendant une certaine période.
Cependant, la querelle interne des quatre éléments du Cerveau n’avait duré que quelques secondes.
Ces quatre savants, ces quatre médecins mystiques de la Médecine, étaient trop conscients de leur mission — et trop remplis d’admiration à l’égard les uns des autres — et ne pouvaient négliger leurs patients pour de stupides lazzis d’écoliers.
Mlle Lydia et trois infirmières leur passaient les casques globoïdes, qui leur donnèrent aussitôt des têtes de cosmonautes et, par le sas spécial, ils pénétrèrent dans la double tente.
L’atmosphère y était exactement le contraire de ce qu’on s’attend à trouver dans le monde hospitalier.
Non pas cet air purifié, désagréable à force d’être hygiénique, qui stagne généralement dans l’univers des cliniques.
Des vapeurs de méthane flottaient, savamment diluées, mêlées à des proportions d’azote, d’ammoniac, d’autres gaz, dont certains très nocifs, le tout distillé par un pulseur gradué que, d’un poste extérieur à la tente, deux des assistants du Cerveau surveillaient en permanence.
Sans leurs casques, les quatre savants eussent péri en quelques secondes.
Ils se penchaient sur les malades, ne les auscultaient pas, mais consultaient les innombrables cadrans reliés aux deux organismes par un nombre impressionnant d’électrodes.
Deux grands tableaux, l’un pour Luc Delta, l’autre pour Ernest Tavier, renseignèrent immédiatement le Cerveau sur la position des opérés.
– Tension accrue... Sécrétion d’anticorps en proportion anormale... État biologique d’alerte... Symptômes fébriles… Contractions musculaires à hauteur des cicatrices...
Survoltés, piaffants, furieux, exaspérés, les quatre éléments du Cerveau, surs, absolument sûrs de leur science, de leurs appareils, de leurs aides, de leur personnel, de la réussite, hurlèrent ensemble, sous leurs casques transparents :
– Sabotage !...
Cela était. Cela ne devait pas être, les sujets ayant été testés si parfaitement qu’ils les estimaient en parfaite santé.
Les quatre voix grésillaient dans les micros des casques, résonnaient sous la tente de plastique blindé, retentissaient simultanément dans les postes adjacents, où une armée de carabins et d’infirmières observaient la mutation de deux Terriens en habitants d’autres planètes, tout au moins sur le plan respiratoire, but de la tentative.
Monsieur Trois, au comble de l’émotion, planta le témoin entre les mains de monsieur Deux, tellement troublé lui-même qu’il ne protesta pas et demeura, avec cette forme vaguement humaine entre les paumes, songeant seulement à ce qui se passerait si l’expérience échouait.
Le Cerveau au grand complet sortait de la tente.
On interpellait les aides, on gourmandait les assistants, on bousculait les malheureuses infirmières.
– Comment s’est-on aperçu ?...
– Le voyant d’alarme a joué, Messieurs. Il y avait quelque chose d’anormal. Il a été aisé de savoir quoi. La teneur en hydrogène sulfuré augmentait dans des proportions inquiétantes...
– Mais pour quelle raison ? vociféra Trois.
– Quel est l’imbécile qui a provoqué l’augmentation de la thermie ? hurlait Deux.
Il commençait à développer une théorie sur la loi de Bernouilli, traitant de l’énergie cinétique de l’élément gaz.
Un le stoppa :
– Vous oubliez, mes chers confrères, que les hommes, ici, ont un rôle de surveillants, et que les organes de travail sont tous robotisés.
– Faut-il admettre une déficience du matériel ?
À cette observation de Deux, les trois autres ripostèrent :
– Nous avons vérifié le matériel. Les Robots sont rigoureusement vérifiés après réglage.
Déjà, cependant, on palliait le sabotage. On purifiait l’atmosphère synthétique de la tente, et les Quatre, oubliant de ratiociner, s’acharnaient déjà à remettre l’équilibre biologique des deux patients en ordre.
Une demi-heure plus tard, Luc Delta respirait normalement et Ernest Tavier dormait du sommeil du juste anesthésié.
Les deux futurs explorateurs des planètes réputées inhumaines ne devaient pas savoir, du moins jusqu’à leur réveil définitif, à quel péril ils avaient échappé.
Le danger conjuré, les Quatre recommençaient à se disputer.
Un soutenait maintenant qu’il croyait à une défaillance des Robots, Trois à un sabotage, Deux et Quatre admettant une faiblesse, une mauvaise réalisation du subtil brassage de gaz qu’ils avaient mis des mois et des mois à préparer.
Cependant, on se tournait de préférence vers Deux, le psychiatre.
– Après tout, si c’est un sabotage, accusez quelqu’un. Savoir ce qui se passe dans la tête des gens, c’est votre métier.
– Dans ce cas, gronda le spécialiste du subconscient, je peux accuser tout le monde... Les arcanes de l’âme humaine...
– Oh ! fit l’anatomiste, outré, accusez-moi, accusez-nous... Pendant que vous y êtes.
– Et faites-nous grâce de vos amphis... Réservez ça à vos élèves…
Mlle Lydia fit sa réapparition.
– Messieurs...
– Et quoi encore ?
– Mlle Tamara demande si elle peut être admise.
– C’est bien le moment, fit le chirurgien. Dites-lui que son fiancé a failli périr...
– Manque de psychologie, contra aussitôt Deux. Dire cela à une jeune fille...
– C’est une star de Cosmociné... Et puis, vous oubliez qu’elle a déjà voyagé dans l’espace, qu’elle a prouvé ne rien avoir d’une femmelette ([1]).
En sa qualité de promise du cosmonaute, Luc Delta, Tamara ne tarda tout de même pas à être admise en présence du Cerveau.
Ils la saluèrent avec ensemble.
Plus belle que jamais, avec son incomparable blondeur et l’or de son épiderme, Tamara, à qui on accordait d’apercevoir Luc cinq minutes par jour à travers la tente de plastique blindé, vit tout de suite que les quatre savants étaient anxieux.
– Messieurs... je vous en prie... je veux savoir.
On eût tergiversé sans monsieur Deux.
Le psychiatre qui avait compris dès le premier contact à quelle femme de classe il avait affaire, mit Tamara au courant.
Elle pâlit, mais ne donna aucun symptôme de défaillance.
– Messieurs... avez-vous observé Dorothée ?
– Dorothée ?... Ah ! oui, la fleur...
– Personne n’y a pensé...
– Pourtant, jusqu’alors elle a résisté à tous les gaz. Il est vrai qu’il ne s’agit pas d’un végétal d’origine terrienne et il a été démontré que cette plante inconnue se nourrissait indifféremment d’éléments gazeux, et que l’oxygène ne lui était pas plus salutaire que le méthane.
– Pensez-vous que votre... Dorothée ait été affectée par l’incident ?
Ernest Tavier, mécanélec (mécanicien-électricien de l’espace) spécialiste spatial, qui était traité en même temps que le pilote Luc Delta, avait demandé qu’on plaçât près d’eux, sous la tente, une singulière plante en pot, ramenée d’un monde lointain et sur laquelle monsieur Un avait usé son latin, son grec, son martien et son centaurien, sans compter l’universel code Spalax admis par les humanités des diverses constellations.
Dorothée la plante-médium, Dorothée qui continuait à vivre, s’adornant régulièrement de jolies fleurs semblables à des étoiles pourpres, Dorothée que Luc Delta, Ernest, et Tamara elle-même, paraissaient considérer comme un fétiche.
Les savants, bien qu’intrigués par la fleur extraordinaire, n’avaient considéré cela que comme un caprice d’opéré et y avaient consenti, après avoir surtout considéré qu’allergique aux gaz nocifs, et absorbant n’importe quel élément moléculaire, ce végétal hors série ne dégageait pas non plus de gaz carbonique, ce qui eût perturbé l’expérience, en ajoutant inconsidérément des éléments étrangers au savant dosage qu’on faisait absorber aux deux patients.
Sur la suggestion de Tamara, on observa Dorothée.
Si les deux hommes l’avaient échappé belle, la plante fantastique ne semblait pas se porter plus mal.
Tamara demanda qu’elle fût retirée de la tente et qu’on la lui amenât.
Le Cerveau accéda à son désir, Deux flairant qu’une telle fille n’était pas de ces petites capricieuses qui agissent sans raison.
Tamara préconisa alors que Dorothée fût soumise à la lumière d’un des puissants réflecteurs de la clinique.
Ce qui fut fait par les soins d’un assistant. La jeune femme pria le Cerveau de se pencher, avec elle, vers les calices écarlates.
Ils obéirent, demeurèrent silencieux. Petit à petit, leurs visages exprimèrent un mélange de stupeur et d’appréhension, de colère et d’indignation.
Car Dorothée, la plante-médium, la plante qui captait les pensées humaines et les retransmettait sous l’influence photonique violente, Dorothée révélait la vérité, ou tout au moins une part de la vérité.
– Un sabotage, c’était bien cela.
– Mais nous sommes sûrs de notre personnel.
– Ici, c’est un hôpital. Hommes et femmes n’ont qu’un but : protéger, soigner, conserver la vie des malades, des opérés.
– Et cependant, Messieurs, dit nettement Tamara, Dorothée est formelle. Elle a capté une pensée nocive. Une seule. Dans un courant de pensées toutes orientées vers l’idée du salut. Donc, aucune erreur n’est possible. Le traître est ici. Parmi nous. Et il veut faire avorter l’exploration de Jupiter.
CHAPITRE II
C’était fait. Depuis plus d’un siècle, les contacts interplanétaires devenaient réalité et les humanités du cosmos entretenaient déjà ce qu’il est convenu d’appeler des relations normales.
Commerce. Unions libres ou légitimes. Tourisme. Guerre quelquefois.
Alors que les Terriens commençaient leurs premiers vagissements à l’échelon spatial, des visiteurs lointains, après une longue observation à bord de ces engins si improprement appelés soucoupes, entraient en contact avec eux.
Cependant, dans le système solaire même, de nombreux mystères subsistaient, excitant la sagacité des savants de la Terre et de ses planètes-sœurs, Mars la décadente, Vénus la presque vierge, qu’on ne pouvait explorer et coloniser que sur les hauts sommets.
Il demeurait impossible d’explorer Jupiter.
Saturne commençait à se laisser découvrir. Uranus et Neptune s’avéraient riches en surprises. Pluton, la froide Pluton, ainsi qu’on l’avait toujours supposé, n’était qu’un désert glacé.
Mais Jupiter...
Monde des gaz nocifs, ce géant des planètes refusait de se laisser investir.
Pourtant, ses satellites, petites planètes de type terrien, douées parfois d’atmosphères convenables, avaient permis les relais, les observations rapprochées.
Mais qu’y avait-il, dans cet univers à part, dans ces lacs de méthane et ces torrents ammoniaqués ?
Finalement, après avoir longtemps négligé Jupiter, classé parmi les mondes dits misanthropes, certains savants avaient voulu pousser plus avant.
Peut-être négligeait-on là des richesses. Une expédition s’imposait.
On l’avait minutieusement préparée. Deux cosmonautes volontaires avaient été choisis.
Deux jeunes hommes qui avaient fait leurs preuves. Seulement, il ne s’agissait plus d’affronter les monstres inconnus, de sonder les abîmes vertigineux, de rencontrer des formes de vie hallucinantes.
Il fallait vivre en permanence dans une atmosphère irrespirable, du moins pour l’homme.
On avait, en définitive, abandonné l’idée du scaphandre permanent, tout juste possible sur les planètes de type lunaire où des bases étaient installées, permettant la vie normale.
Luc Delta et Ernest Tavier, qui avaient accepté la folle mission, devaient pouvoir, dans cet univers à part, circuler librement. D’où nécessité d’une mutation.
Cette mutation, le Cerveau avait été chargé de la réaliser.
Tamara avait pleuré. C’était périlleux. Mais Luc, et aussi les quatre grands de la Science, l’avaient rassurée. Son fiancé, comme le vaillant Ernest, ne risquerait rien. On travaillerait son système respiratoire et le meilleur résultat serait que, par la suite, l’un et l’autre pourraient résister à n’importe quel gaz, voire ceux quelquefois utilisés comme arme meurtrière.
Ils étaient sous la tente de plastique, blindé, endormis, mais bien vivants, assimilant petit à petit les divers gaz qu’on envoyait sous la coupole, afin de tester leur résistance, leurs facultés assimilatrices.
Jusqu’alors, le Cerveau était satisfait.
Luc et Ernest se comportaient à merveille et se gorgeaient de molécules qui eussent tué un troupeau de mammouths, comme s’ils respiraient la brise embaumée de la Côte d’Azur.
Il avait fallu cette montée subite d’hydrogène sulfureux...
Messieurs Un et Quatre s’acharnaient sur des équations chimiques, avec un tableau noir qui pouvait être considéré comme préhistorique, mais s’avérait bien utile pour des calculs nécessairement rapides.
Monsieur Trois, le chirurgien, assisté de l’anatomiste-physiologiste Quatre qui venait vers lui entre deux formules algébriques, vérifiait la remise en état de deux patients, dont le comportement redevenait normal.
Tandis qu’une armée de médecins travaillait autour des trois grands, monsieur Deux sondait, interrogeait, testait, fouillait l’esprit de leurs proches collaborateurs, sans, d’ailleurs, trouver autre chose que des présomptions vagues.
Le détecteur magnétique qui remplaçait avantageusement les injections de scopolamine d’autrefois, semblait innocenter les assistants et les assistantes les uns après les autres.
Tamara allait et venait. Dans l’état actuel des choses, nul n’avait songé à la prier de se retirer. Aussi, jetant de temps à autre un regard tendre et anxieux sur Luc, à travers le rideau de plastique blindé, suivait-elle avec attention les travaux des Quatre du Cerveau.
Ce fut vers elle que Mlle Lydia courut soudain.
– Oh ! Mademoiselle Tamara...
– Comme vous êtes troublée ! Que se passe-t-il ?
La petite infirmière au nez mutin jeta un regard circulaire.
Elles étaient non loin de la tente, mais si monsieur Deux travaillait dans une pièce adjacente avec son détecteur, les trois autres, allant du tableau noir aux contrôles de la formidable installation, ne songeaient guère aux deux jeunes filles.
– Vous avez peur de quelque chose, Lydia ?
Tamara vit se lever le Charmant visage au charme gamin :
--Si je parle à monsieur Deux, il me déclarera folle. Et les autres ne me croiront pas.
Tamara flaira une révélation importante :
– Parlez, je vous en prie.
Mise en confiance par le beau regard franc, Lydia murmura :
– J’ai vu... Non... c’est incroyable... quelqu’un...
– Étranger au service ? Mais dites vite... dites…
Tamara avait saisi Lydia par le bras. L’infirmière semblait de plus en plus embarrassée :
– Étranger au service ?... Oui, je crois...
– Enfin, vous connaissez tout le monde, ici ?
– Oui... O... oui.
– Lydia, je vais vous aider, dit nerveusement Tamara. Plus de temps à perdre. C’était un homme ou une femme ?
La tête de Lydia eût fait rire Tamara en toute autre circonstance.
– Une femme... Il me semble...
– Une infirmière ?
– Oui. Cela y ressemblait. Mais... Oh ! Mlle Tamara... Elle n’était pas comme tout le monde... Elle... Est-ce que vous croyez aux fantômes, Mademoiselle ?
Tamara avait envie de gifler Lydia.
Elle se reprit et interrogea doucement la petite infirmière, une de ces stagiaires toutes neuves qu’impressionnent les grands cadres médicaux.
Elle finit par savoir que, dans un couloir, Lydia avait aperçu une forme vague, une sorte de nuage blanchâtre. Tout cela avait rapidement pris forme et, de dos, elle avait vu soudain une de ses collègues (laquelle, il lui était impossible de préciser) qui s’était mise en marche d’un pas décidé, avait poussé une porte, et disparu.
– Lydia... Vous ne mentez pas ?...
– Oh ! Mademoiselle Tamara...
– Ne vous offusquez pas. Je veux dire vous êtes bien sûre ? Ce n’est pas un rêve ? Une hallucination quelconque ? Vous n’avez pas absorbé...
Lydia protesta :
– Rien. C’est interdit pendant le service. Et vous savez, moi, je ne me drogue pas, je... je ne bois pas...
Cette fois, Tamara ne put réprimer un sourire.
Comment eût-on imaginé la délicieuse Lydia en état d’ébriété ?
– Venez, petite amie... Elles se heurtèrent tout de suite à monsieur Un, le biologiste.
– Je vous en prie, ne restez pas dans nos jambes...
– Maître, dit Tamara, avec sa netteté coutumière qui ne déparait jamais sa grande séduction, nous avons à vous parler.
Monsieur Trois, qui entendait cela, abandonna le tableau noir où il multipliait les croquis, cherchant un rapport entre les greffes pulmonaires réalisées par lui et les mutations chimiques susceptibles de pulvériser la norme des lois régissant le règne fluidique.
Monsieur Quatre, de son côté, regrettait de ne pouvoir conserver un œil sur les tableaux de contrôles qui lui apportaient, au millionième, des précisions sur la physiologie actuelle de ses patients, tant il avait envie de regarder Tamara et Lydia, dont les propos lui parvenaient et l’intriguaient.
Ils entendirent cependant l’époustouflant récit et monsieur Deux, agacé d’être dérangé dans ses consultations, dut cependant, un instant après, écouter ses trois confrères, ainsi que le témoignage de Lydia.
Il ajusta une paire de lunettes électroniques pour sonder le cerveau de la jeune fille.
Monsieur Trois, braquant son monocle (exactement le même appareil, mais uniculaire) proféra :
– Ne me dites pas que cette jeune fille est idiote, psychologue à la manque... Expliquez-nous plutôt ce que signifie ce témoignage ?
Vexé, le spécialiste de la neuropsychiatrie lança :
– Si vous n’avez pas confiance dans ma science, interrogez donc plutôt votre ridicule pétunia gazophage...
– Oh ! fit Tamara, je n’y songeais pas. Mais, oui, Messieurs, Dorothée peut nous aider...
On alla quérir de nouveau la plante-médium, qu’Ernest conservait toujours auprès de lui, tel un fétiche.
Dorothée leur avait révélé au moins une chose : il y avait, dans le monde de l’hôpital (où une seule personne étrangère avait été admise : Tamara elle-même) un esprit négatif, un ennemi, mais un ennemi unique, un seul courant contraire s’opposant à l’unanimité des pensées bénéfiques émanant non seulement des Quatre du cerveau, mais encore de tous leurs assistants.
Tamara, bien sûr, était au-dessus de tout soupçon.
La star des productions cinécosmiques assura que, pour en savoir plus long, cela n’irait pas tout seul.
Le Cerveau admit cela et, tandis qu’on reprenait la surveillance des deux opérés, qu’on ventilait convenablement la tente de plastique pour y faire circuler de nouveaux gaz réputés nocifs, mais que Luc Delta et Ernest semblaient absorber avec une calme volupté, Tamara, tenant Dorothée dans ses mains, se mit à promener l’étrange végétal à travers l’hôpital.
Depuis ses aventures sur Faô, tout comme Ernest, propriétaire de la plante fantastique, et, comme Luc, Tamara savait écouter ses révélations et les interpréter, ce qui n’était pas toujours commode.
Lydia, encore bouleversée, la suivait pas à pas et le Cerveau en oubliait de la gourmander, de négliger ce qu’elle avait à faire.
Il est vrai que, étant donné le nombre de collaborateurs de l’expérience, on avait immédiatement pallié la carence de Lydia, promue au rang de numéro un.
Le Cerveau était soucieux. Les Quatre ne se consultaient plus que par monosyllabes, grognements, ou vagues onomatopées. D’abord ils avaient à cœur de remettre la machine en état, cette fantastique machine composée d’un imbroglio d’appareils dans lequel ils pouvaient eux seuls se retrouver, et, conjointement, de deux organismes humains, intimement incorporés à ce délicat et titanesque ensemble.
En fait, le Cerveau ne mettait pas en doute les déclarations de Mlle Lydia.
Il y avait beau temps que la Science, la Vraie, avait admis un certain nombre de manifestations qui, vers le début du XXe siècle encore, eussent passé pour supercheries.
Les révélations des divers mondes apportaient bien des révélations sur ce qui avait toujours été considéré (sauf par quelques esprits plus prudents) comme contes de nourrice. On savait maintenant que la magie n’était qu’une forme de la science, une action télékinésique sur les forces naturelles les plus mal connues.
On ne niait ni le spectre, ni le vampire. On leur cherchait des noms nouveaux, voilà tout. Mais la terminologie traditionnelle tenait bon.
Aussi Tamara avait-elle carte blanche pour son enquête. Parce que, au moins, on savait deux choses :
Premièrement, il y avait un traître qui sabotait l’expérience.
Deuxièmement, ce traître, après tout, n’était peut-être qu’un intrus d’un univers inconnu, ou plutôt une intruse, d’après Lydia.
Restait à le situer.
Tamara, patiente, poursuivait ses pérégrinations, suivie par le monocle indiscret de Trois, les lunettes plus qu’indiscrètes de Deux, et les regards simplement humains, reflétant l’anxiété, de Un et de Quatre.
Parfois, Tamara, pour écouter les émissions de la plante, priait Lydia de tenir le petit pot où se prélassait Dorothée.
Certes, quand on la soumettait à une violente source lumineuse, Dorothée « parlait », c’est-à-dire qu’elle retransmettait mnémotechniquement ce qu’elle avait glané un peu partout. Lydia entendait mentalement, mais ne comprenait guère.
Tamara, par contre, s’y retrouvait mieux.
Elle respirait, le Cerveau ayant pu lui affirmer que Luc, tout comme Ernest, d’ailleurs, était tiré d’affaire. Il respirerait, par la suite, l’hydrogène sulfureux comme ses congénères réputés contraires à l’organisme humain.
Le Cerveau, d’ailleurs, n’arrivait pas à comprendre cette invasion d’acide sulfhydrique.
Tout à coup, à force de se concentrer sur les révélations de Dorothée, Tamara s’arrêta à un détail.
Lydia percevait également quelque chose, mais, peu entraînée à « lire » les messages de la plante radionique, elle ne comprenait pas.
– Un objet... il y a ici un objet insolite, Lydia.
– Oh ! non, Mademoiselle. Le Cerveau ne tolère, dans l’enceinte de l’hôpital, aucun élément qui, de près ou de loin, ne correspond pas aux expériences. Le personnel doit laisser au vestiaire tout ce qui n’est pas admis par le règlement avant d’endosser les tenues de travail.
Tamara hocha négativement la tête.
– Eh bien ! ma petite Lydia, il y a un intrus... un intrus qui, si je comprends bien ce que Dorothée a glané au passage, est d’ordre matériel.
Laissant la plante entre les mains de l’infirmière, elle marcha droit sur le premier des quatre savants qui se présenta devant elle. Monsieur Un.
Le biologiste, dressé sur ses grandes jambes, écoutait en se frottant le nez :
– Un objet... Heu !... Heu !... Attendez...Ah ! c’est l’idole !
– L’idole ?
– Ne l’écoutez pas, cet ignorantissime, glapit monsieur Trois, en brandissant une informe chose, il croit voir là une statue jupitérienne. Alors qu’il s’agit évidemment d’une créature fossilisée, remontant à...
Le ricanement du psychiatre l’interrompit :
– N’induisez donc pas Mlle Tamara en erreur, avec vos divagations.
L’objet ne vient nullement, comme on le prétend, des satellites de Jupiter. Il s’agit d’une mandragore tout bonnement terrienne, racine récupérée par quelque vieille sorcière au pied d’un gibet.
Avec le malin plaisir de contrer ses confrères, monsieur Quatre, lui, leur rappela que la chose était arrivée à l’hôpital trois heures auparavant seulement et qu’on n’avait pas eu le temps de l’examiner.
– Quand nous l’aurons radiographiée, quand nous aurons analysé sa matière, sa contexture, établi son poids moléculaire, nous pourrons peut-être savoir s’il s’agit d’un minéral, d’un végétal, ou d’un animal.
– Animal vous-même !...
Ils allaient se chamailler. Exaspérée, Tamara cria presque :
– Mais enfin, qu’est-ce que c’est ?
– Ce que nous savons, dit monsieur Trois, c’est que Luc Delta, tout en se soumettant à nos soins, se tient évidemment au courant de tout ce qui se passe dans l’espace et, en particulier, de ce qui intéresse le monde de Jupiter. Or, un astronef de mission, revenant du Centaure, astreint à une escale forcée sur un des satellites, a ramené cette chose. Ce qui embrouille tout, c’est que le navire en question a relâché sur deux ou trois des petites planètes joviennes. Si bien qu’on ne sait plus exactement où on a trouvé cela...
– Qui vient de la Terre, susurra le psychiatre.
Le chirurgien ignora l’interruption ironique :
– Nous donnons satisfaction à nos patients et, dès son réveil, votre fiancé aura tout loisir d’étudier un témoin de la curieuse planète qu’il sera le premier humain à explorer.
Tamara regardait ledit témoin, à forme, en effet, vaguement humaine, telle une idole, une figuration grossière, mais enchâssée dans une sorte de gangue rougeâtre, à brillances schisteuses ou assimilées, et que monsieur Trois, de plus en plus intéressé, passait au monocle électronique.
– Messieurs, dit-elle, il me semble que ce...
Elle s’interrompit et appela Lydia, qui se tenait un peu à l’écart, encombrée de son pot de fleurs.
– Voulez-vous me permettre, Messieurs ? Nous allons laisser Dorothée en présence du fossile...
– Mademoiselle, fit monsieur Deux d’un ton agacé, vous ne me ferez pas croire que votre plante-médium (ou soi-disant, car je ne sais encore s’il n’y a pas supercherie) va converser avec ce légume séculaire...
– Monsieur... fit Tamara, empourprée.
Monsieur Un haussa les épaules, prit Dorothée d’une main et le témoin de Jupiter de l’autre et alla les placer sur une planchette de verre destinée à supporter des flacons de laboratoire.
– Eh bien !... regardons... et attendons !... Ils n’attendirent pas longtemps. Le Cerveau, et Tamara, et Lydia, et plusieurs internes intéressés, négligeant pour un instant leurs travaux, s’attardaient à observer les deux choses inertes.
Mais Tamara écoutait, comme tous, d’ailleurs. Muets, ils percevaient nettement que Dorothée s’échauffait et que l’émission de la plante devenait intense, en dépit de nombreuses interférences.
– Une pensée nocive... C’est de là qu’elle provient, dit Tamara, tout haut.
Les Quatre du Cerveau s’entre-regardaient, oscillant entre l’effarement, le scepticisme, le plus haut intérêt.
Et soudain, monsieur Un fit un pas en avant. Monsieur Deux le stoppa :
– Non... laissez faire...
Du fossile-idole-mandragore, une vapeur commençait à se dégager.
Cela augmenta rapidement, se gonfla, prit d’énormes proportions, sembla devoir s’élever vers le dôme de la coupole surplombant la tente où reposaient les deux opérés puis, brusquement, changea d’orientation et redescendit, au-dessous de la planchette de verre, vers le plancher.
Là, le nuage (car c’était maintenant un nuage d’un ton indéfinissable, strié de lueurs étranges, de formes fugaces et mouvantes) s’étala.
Il forma d’abord une sorte de disque, épais d’une vingtaine de centimètres, sur un mètre de diamètre.
Puis, d’un seul coup, le nuage se modifia.
Il s’éleva, tandis que le disque basal diminuait brusquement de dimensions.
Il n’y eut désormais qu’une sorte de cylindre, de vague colonne à la fois luminescente et nébuleuse, d’un peu moins de deux mètres de hauteur.
Fascinés, tous regardaient.
Alors, petit à petit, ils assistèrent au prodige.
Cette colonne vague et oscillante se modela, et ils commençaient à comprendre.
Une forme humaine naissait. Une figure se précisait. Un être factice se construisait devant eux.
Petit à petit, cela ressemblait plus à une femme, qu’à un homme.
Une petite femme en robe blanche.
Une petite femme portant une sorte de bonnet d’un blanc immaculé.
Comme les infirmières.
Tous, retenant leur souffle, pensaient au récit de Lydia.
Et quand les traits se précisèrent, il n’y eut qu’un cri :
– Lydia !...
Lydia venait de tomber, raide, évanouie, se voyant reproduite en un double aussi effarant.
Ce cri provoqua un flottement dans le fantôme.
On eut l’impression que la masse évoquant le corps charmant de l’infirmière, dans sa tenue de travail, exactement semblable à celle que deux internes relevaient, allaient refluer vers son origine, le mystérieux témoin venu des satellites de Jupiter.
On hurlait, on s’agitait :
– Il faut le capturer....
– Il va nous échapper...
– Mais c’est un spectre...
– Un gaz...
– Allez donc capturer un gaz...
– Si, peut-être, rugit le chirurgien.
Bousculant tout le monde, il bondissait vers un appareil, saisissait une sorte de chalumeau.
– Écartez-vous, tonnerre des comètes !...
Un jet éblouissant semblait sortir des mains du grand savant.
Et les internes, comprenant, applaudissaient la présence d’esprit du maître :
– Le chlorure d’éthyle dynamisé !...
L’anesthésiant classique, le gaz liquéfié, incroyablement volatile, mais terriblement réfrigérant, était en faveur pour toutes les opérations.
On l’avait repris des vieilles méthodes, modifié, dompté, amené à des résultats prodigieux. Il anesthésiait totalement un humain sans qu’on lui touchât l’appareil interne, sans même une piqûre.
Et cette gerbe intégralement réfrigérante glaçait, en effet, la masse gazeuse.
Devant eux, ils virent se solidifier le fantôme. Il s’était déjà quelque peu dissocié et ce fut une forme assez grossière, évoquant vaguement Lydia, qui, tout à coup bloquée en une seule masse, croula à leurs pieds.
Hallucinés, les Quatre du Cerveau, les internes, les infirmières, et Tamara, contemplaient le premier ennemi qui allait s’opposer à la conquête de la plus mystérieuse des planètes du système solaire.
CHAPITRE III
– Une tortue, notre astronef... Luc Delta se mit à rire :
– On voit que tu as l’habitude des grandes randonnées, spatiales et subspatiales. Mais, pour une fois, tu te feras une raison.
– Que voulez-vous, Chef, j’ai l’impression d’avoir pris un train de banlieue…
Luc Delta et son ami Ernest, le front à un hublot, regardaient l’immensité.
Ils voyageaient à travers le système solaire.
Un genre de voyage où, sauf exceptions, on n’utilise guère les plongées subspatiales, réservées aux franchissements des immenses interconstellations.
Après des aventures lointaines, encore que leur nouvelle mission fut des plus importantes, les deux copains pouvaient, en effet, estimer que c’était là « du travail rapproché ».
Ils pouvaient voir, au loin, en deçà de la course de l’Étoile Bleue, la Terre, Mars, Vénus, et même quelques petits points évoquant la zone des petites planètes, la couronne interne du système.
Mais, en avant, ou plus en opposition, les grandes planètes apparaissaient, Saturne, Neptune, Uranus et, naturellement Jupiter, but de leur voyage.
Encore la valeur de deux tours de cadran, et on se poserait sur un des satellites qui serait choisi après les sondages d’usage, au laseradar.
L’Étoile Bleue n’avait rien du navire de combat.
Petit astronef aménagé pour la recherche scientifique, il eût été peu habilité à emmener les deux cosmonautes, vers les étoiles lointaines. Mais c’était l’idéal pour une expédition pacifique.
Pourtant, depuis l’étrange aventure de la clinique où tous deux avaient été amenés à l’état de mutants, était-on sûr que l’exploration de Jupiter, la plus formidable et la plus énigmatique des voisines du Martervénux, fût aussi aisée qu’on le prétendait ?
Le Cerveau ne le croyait guère.
Aussi, au grand complet, avec ses quatre composants humains, le groupe majeur de la science avait-il pris place sur l’Étoile Bleue.
Certes, ni Un, ni Deux, ni Trois, ni Quatre, ne sauraient prendre pied sur Jupiter. Ni aucun membre de l’équipage du petit spationef.
Ni Mlle Tamara, qu’on n’était pas tellement surpris de retrouver à bord.
Seuls, Luc et Ernest pourraient se permettre d’explorer Jupiter, tandis que leurs compagnons devraient se contenter d’arpenter les plaines et les monts à horizon court d’une des petites terres voisines, Junon ou Danaé, ou encore Amalthée ou Io.
Dans ces mondes, il y avait de l’air, une gravitation à peu près normale. Bref, l’homme normal pouvait vivre, bien que parfois, les conditions climatiques fussent discutables.
Mais Jupiter…
La preuve en était faite, Luc Delta et Ernest étaient bien des mutants.
Après la fantastique opération tentée à la fois sur l’un et sur l’autre, le Cerveau avait pu fournir au Présidium du Martervénux la preuve de leur incomparable faculté.
Ils plongeaient dans l’ammoniac et respiraient le méthane à pleins poumons.
Ils avaient même aisément assimilé le gaz de Lacq ce qui, affirmait Ernest, prouvait bien qu’il lui serait facile de résister à tous les éléments gazeux nocifs de la galaxie.
Les envoyés du Présidium avaient pu voir les deux gars marcher, courir, sauter, tout en riant et en parlant par micro, dans une cuve immense où on vaporisait des molécules capables de tuer un régiment d’aurochs.
Résultat d’autant plus probant que les nouveaux organes qui leur avaient été placés dans le thorax, un étrange composé de poumons et de branchies, en faisaient également des êtres aquatiques.
Luc et Ernest pouvaient vivre dans l’eau, tout comme dans n’importe quelle atmosphère, fût-elle résolument antihumaine.
Tamara, bien résolue, en dehors des instants qu’elle passerait dans les studios de Cosmociné, à ne pas quitter son cher Luc, commençait sérieusement à se demander si, un peu plus tard, elle ne solliciterait pas, de la part du Cerveau, une opération semblable.
Ainsi, quoiqu’il puisse advenir, elle pourrait être aux côtés de Luc en toutes circonstances, en tous lieux.
Sans doute regrettait-elle déjà de ne pouvoir le suivre sur la planète jovienne.
Sa seule consolation serait donc de l’attendre, relativement près, sur un des satellites du géant.
Ernest était ravi d’un petit détail. La fumée ne risquait plus de lui faire le moindre mal.
Si Luc n’était guère tenté par la cigarette, Ernest qui pétunait volontiers, faisait une consommation effarante de tabac, de faoz, de honx et autres herbes odoriférantes venues de la Terre, du Centaure, d’Orion et de Deneb.
Il avait encore la cigarette au coin de la lèvre en pénétrant dans le laboratoire du bord, une des salles les plus importantes de l’Étoile Bleue.
Monsieur Un lui fit aigrement remarquer que si la fumée lui convenait, elle était indésirable dans ce lieu sacré. Ernest baissa pavillon.
Tamara, toujours avide de s’instruire, passait auprès du Cerveau les rares instants qu’elle ne consacrait pas à Luc Delta.
Ce n’était pas par abandon de son fiancé, mais elle désirait se rendre utile et le servir, lui en particulier, au cours de sa mission.
Aussi, afin de rester en contact avec Luc, avait-elle pris quelques notions de biologie parallèlement à des cours-radio.
Elle appela Luc qui arrivait avec Ernest :
– Viens vite... Notre captif a bougé...
– Oh ! Oh ! Est-ce l’approche de sa planète d’origine ?
– Je me le demandais justement, dit monsieur Deux entre ses dents, selon son habitude de ne pas exprimer trop haut le résultat de ses cogitations.
Car il y avait un captif à bord.
Dans une sorte d’énorme cornue, qui avait été construite spécialement à cet usage, on voyait... Était-ce un liquide ou un gaz ? Une masse opalescente, parfois brillante, parfois nébuleuse et terne, mais qui, par instants, donnait une curieuse impression de vie.
Après l’action foudroyante de monsieur Trois, l’entité inconnue émanant du fossile jovien, réfrigérée et solidifiée, avait posé un sérieux problème.
Le Cerveau avait délibéré et, tout de suite, d’accord pour une fois, les quatre savants avaient conclu à l’emprisonnement pur et simple de l’extraordinaire phantasme, reproduisant vaguement les traits de Lydia, en voie de désagrégation.
Il n’avait pas été question de garder la « chose » ainsi.
Puisqu’elle n’était, semblait-il, que du gaz, la solidification par gel étant probante, monsieur Quatre avait suggéré alors la liquéfaction.
Avec précaution, on avait transporté le monstre parmi les appareils adéquats, surveillé ses réactions (parfaitement nulles tant qu’il avait été maintenu à très basse température), fait fabriquer l’énorme cornue et, finalement, on avait tenté la réduction en élément liquide.
Résultat satisfaisant à l’extrême.
Cette espèce de figure humaine avait « fondu » et il était évident que son poids moléculaire total était contenu désormais dans ce globe transparent, fait de ce dépolex clair comme le cristal et résistant comme les aciers les plus durs de toutes les planètes.
Mais, dans la cornue, que voyait-on ? On ne le savait pas exactement.
L’idole originale, le fossile glané sur un satellite de Jupiter, et d’où émanait au départ le nuage qui avait plagié le corps charmant de Lydia, costume compris, était également du voyage.
Les éléments du Cerveau estimaient qu’il était désormais sans danger.
Il ne contenait plus la masse nuageuse, laquelle constituait un être susceptible de mutations, un nuage-Protée, une entité-caméléon. Du moins était-ce l’avis à peu près unanime des savants.
– Puisqu’il a craché son venin, il n’est plus à craindre, avait déclaré Un, le biologiste.
Mais le prudent Deux, le psychiatre, ayant fait observer que deux précautions valant mieux qu’une, depuis le début du monde, on s’était rangé à son avis.
Aussi avait-on commandé promptement une seconde cornue, bien plus petite, mais que le Cerveau pouvait surveiller et où sommeillait l’énigmatique témoin.
D’ailleurs, on en avait prélevé quelques parcelles.
Et le mystère demeurait entier. Fossile ? Momie ? Idole géologique ?
Les Quatre du Cerveau n’avaient pu, cette fois, trouver une solution, la matière (ou les matières) composant l’objet échappant à leurs investigations, même à l’échelon atomique.
Aussi continuaient-ils à échafauder des hypothèses contradictoires, ce qui donnait lieu à d’interminables discussions.
– Au moins, faisait remarquer Ernest, ça les occupe. Nous, on a autre chose à faire...
Souvent, Luc et lui songeaient, en regardant grossir dans le ciel ce point brillant qui était Jupiter, avec son cortège d’une douzaine de petites lunes diverses.
Et c’était justement parce que Jupiter approchait que Tamara signalait les réactions de l’entité-gaz, dans sa cornue.
Un long moment, Luc Delta observa ces traînées mouvantes, ces fulgurations difficilement analysables.
– Est-ce là, murmura-t-il, les ennemis que nous allons avoir à affronter ?
Monsieur Quatre, à ses côtés, répondit :
– Je n’ai jamais démordu de mes conclusions. Jupiter est un monde « pas comme les autres ». Le règne gazeux y est roi. Pourquoi ses habitants ne seraient-ils pas conditionnés par le milieu ambiant ?
Toujours, les regards s’attachaient sur les deux jeunes gens.
Quel piège réservait la grande planète ? Quelle vertigineuse découverte serait le fruit de leur voyage ?
Mais le comportement du monstre enfermé inquiétait le Cerveau. Il fut décidé, puisque la « chose », jusque-là assez stagnante, semblait s’agiter, devenir nerveuse, qu’un des éléments du Cerveau prendrait la garde auprès de la cornue, et cela selon un roulement qui ne laisserait jamais le labo seul.
Deux techniciens, en permanence, seraient de service auprès du savant.
Cependant, au poste de pilotage, où Luc et Ernest étaient fréquemment admis eu égard à leurs spécialités techniques en matière d’astronautique, on se préoccupait de trouver un terrain favorable pour l’atterrissage.
L’Étoile Bleue ferait relâche pendant tout le temps que durerait l’exploration, Luc Delta et Ernest devant gagner Jupiter depuis son satellite à bord d’un mini-astronef, un vieux modèle de canot spatial toujours en service et dont l’éloge pour les voyages spatiaux n’était plus à faire.
Tamara avait accompagné les deux garçons et ils suivaient avec intérêt les manœuvres de sondage lorsque certain remue-ménage perturba la vie assez monotone qui est celle de tous les astronefs.
On étudiait la possibilité d’un accostage sur la petite planète Europe réputée la plus petite des quatre grandes qui entourent Jupiter.
Luc, Tamara et Ernest abandonnèrent précipitamment le poste en raison des appels qui leur provenaient du laboratoire.
Cosmatelots et spatiotechniciens étaient en révolution.
Tamara jeta un cri en voyant avancer monsieur Quatre, titubant, du sang ruisselant de son front, soutenu par Un et Deux.
– Que vous est-il arrivé ?
L’anatomiste hoqueta :
– Sabotage... Ça recommence !... comme sur la Terre... On m’a attaqué... Et la chose...la chose... ?
– Seigneur... La cornue ?
– Brisée...
– Fêlée seulement, les rassura monsieur Deux. Je m’en suis rendu compte.
– Mais... la... l’être... le nuage ?
Monsieur Deux eut un geste vague :
– Quand une cornue contient un gaz, et qu’une fêlure s’y produit, je précise : une fêlure importante, que se produit-il ?
– Le gaz s’échappe, cria Luc Delta.
– Il ne s’est pas échappé, gémit l’anatomiste, auquel ses confrères commençaient à faire un pansement à l’intracorol, qui cicatrise immédiatement, je l’ai vu... ou plutôt je ne l’ai plus vu...
– Quoi ?
– J’ai été attaqué, vous dis-je ! Assommé...
– Mais par qui ?
– Le brigand, si je le savais...
– Et les deux hommes de service, que faisaient-ils ?
Monsieur Trois accourait :
– Au sol, tous les deux. Attaqués traîtreusement, c’est indéniable, quelques instants sans doute après monsieur Quatre. Je pense qu’on va les tirer de là. Mais ils sont blessés, tout comme notre ami Quatre...
Luc gronda :
– Il faut vérifier... les cornues...
Le blessé recommença à se débattre :
– Il n’y a plus rien. Je m’explique mal...
– Ne vous agitez donc pas, recommanda Un.
– Mais j’ai vu se fêler la cornue, comme si elle éclatait.
– Et le gaz ? Il est sorti ?
– Non. Aucun nuage. Il s’est résorbé. Il a été... annulé, annihilé. Que puis-je trouver comme mot exact ? Annulé. Peut-être, oui, c’est cela, annulé. Plus de gaz.
– Et la petite cornue ? Le fossile ? demanda Tamara.
– Courons voir, s’écria Deux, lequel, visiblement, n’y avait pas encore songé.
Il n’y alla pas, ni lui, ni personne du bord.
L’Étoile Bleue faisait dans l’espace une formidable embardée.
– On nous attaque !...
– On nous bombarde !...
– Nous tombons !...
Un vertige fou les saisissait tous et la loi de la gravitation se trouvait soudain terriblement perturbée à bord du petit navire spatial.
Ils roulaient, pêle-mêle, se heurtant, se déchirant, se blessant, hurlant, criant, pleurant ou jurant comme des païens.
Un fait inattendu, indéfini, venait de se produire, détruisant l’équilibre du vaisseau interplanétaire.
Et, ne gouvernant plus, réduit à l’état d’épave, il tombait, selon la norme universelle, vers le monde le plus proche, vers la planète Europe, avec un équipage affolé.
CHAPITRE IV
La chute...
Le vertige, la nausée, l’horreur qui prend au ventre, la tête qui tourne, tourne, en un flux de sang qui envahit tout et déborde comme une marée d’enfer...
Des objets qui se brisent, des récipients qui se renversent...
Non seulement les simples ustensiles de la vie courante, mais les instruments indispensables à cette manœuvre si délicate qui est celle d’un navire de l’espace, et aussi les précieux moyens mis à la disposition du Cerveau, de ces savants qui ont besoin de tant de minutie technique pour découvrir les secrets de l’univers...
Tout cela pêle-mêle.
Avec les hommes...
Déjà des blessés, et quelques-uns qui ne crient même plus parce qu’ils ont été assommés.
Luc Delta rampe, se cramponne, se redresse, glisse, tombe et se relève encore.
Dans la confusion générale, dans le tumulte, le tohu-bohu qui règne à bord de l’Étoile Bleue, ne sachant même plus ce qu’est devenue Tamara, le pilote d’essai, le mutant qui doit aller explorer Jupiter demeure un homme courageux, lucide.
– Ernest... Ernest...
Un spectre, ce pauvre Ernest. Il saigne du nez, il a un œil poché, il titube. Mais il tient.
Luc Delta hurle son nom et Ernest répond faiblement :
– Chef ?
– Poste... pilotage ! râle Luc.
Parce que, il en est sûr, le décalage vient de là.
Pas d’attaque cosmique, de bombardement imprévu, d’incursion de quelque navire-pirate hypothétique.
C’est plus simple sans doute, mais tout aussi tragique. Il y a quelque chose de décalé au poste numéro un.
Alors, s’agrippant comme ils le peuvent, enjambant parfois des corps, glissant, trébuchant, tombant encore, couverts de bleus et d’ecchymoses, les visages en sang, Luc et Ernest se rapprochent du poste souhaité.
Dans l’immensité du vide, le géant Jupiter tourne de sa course éternelle, flanqué de son cortège de satellites, eux-mêmes baptisés des noms mythologiques accompagnant la légende du père des Dieux.
Vers Europe, cette terre glacée, peu amène, un point lumineux semble tomber.
C’est l’Étoile Bleue en détresse, pour une raison d’ailleurs incompréhensible.
Si cela se poursuit, l’astronef, saisi dans la zone d’attraction de la petite planète (de type terrien) va s’écraser sur ses monts aigus, sur ses plaines recouvertes de banquises d’éternité, dans ses ravins profonds et ténébreux.
Tant bien que mal, Luc Delta et Ernest pénètrent dans le poste de pilotage.
Ils sont mal en point, mais ils blêmissent davantage, sous le sang qui les barbouille.
L’homme est là, écroulé sur son tableau de commandes.
Le manche d’un poignard — un poignard de cosmonaute, modèle courant — apparaît, un peu au-dessous de la nuque.
Luc soulève la tête du malheureux, criant :
– L’astronavigraphe, Ernest.
D’un coup d’œil, le mécanélec a vu le terrible décalage. Il crie des indications, il jette des chiffres…
Luc abandonne un instant la victime et tous deux, en dépit de l’effroyable sensation de chute, réussissent à relever des manettes, à tourner des volants, à rebrancher des contacts...
Cela clignote, crépite, grésille, car il y a plusieurs courts-circuits.
Mais il semble que le vertige diminue.
Dans l’espace, l’Étoile Bleue se redresse quelque peu.
À bord, on respire vaguement, dans les vapeurs du néon magnétisé, qui s’échappe des tubes fluorescents et envahit les chambres et les couloirs.
On se sent mieux, ou un peu moins mal. Pourtant, dans ces nuages de vapeurs, on suffoque, on crachote, on tousse...
Luc et Ernest, au moins, ne subissent aucun malaise de ce fait. Ils sont désormais conditionnés, jusqu’à la fin de leurs jours, pour vivre à travers n’importe quelle ambiance, d’air, de gaz quelconque, ou d’eau.
La terrible impression de toboggan baisse d’intensité. Les Quatre du Cerveau, Tamara, les cosmatelots et les autres commencent à retrouver un vague semblant d’équilibre.
On compte les blessés, on évalue les dégâts.
Monsieur Deux réussit, comme il le peut, à rejoindre l’endroit où est gardé le mystérieux fossile.
Il s’étrangle, en constatant le fait :
– Disparu...
Plus d’idole, comme plus d’être gazeux dans la grande cornue.
Ou ce qu’il en reste car, comme la petite d’ailleurs, elle a été pulvérisée pendant les minutes vertigineuses.
Cependant, le commandant de l’Étoile Bleue, lui aussi, qui a voulu rejoindre le poste numéro un, y arrive avec deux de ses officiers.
Il veut féliciter ceux qui ont redressé la barre et c’est à son tour de pâlir en apercevant le pilote poignardé.
– Monsieur Trois... Monsieur Quatre... Vite !
Cependant, l’astronef n’est pas sauvé pour autant. Il tombe toujours.
Luc Delta et Ernest ont cependant réussi à freiner la dégringolade et à éviter le pire.
Le pilote en second prend le relais. Tout de suite, il alerte le commandant :
– Rien à faire... du moins pour l’instant !
Mais il peut donner l’assurance qu’on ne s’écrasera pas sur Europe.
Impossible d’arrêter la descente, du moins se posera-t-on avec un minimum de sécurité, quitte à réparer par la suite.
Cependant, on entoure le malheureux pilote. Quatre, maintenant avec un pansement au front, se penche sur lui, en compagnie de Un, de Trois et de Deux, tandis que le mécanélec demeure auprès du pilote en second, pour l’aider dans la délicate manœuvre de l’atterrissage.
À travers l’astronef dévasté, on transporte le pilote dans la salle de chirurgie. Tamara et Luc, qui se sont rejoints avec un soupir de soulagement, accompagnent les savants.
Tamara est bouleversée et une larme coule sur sa joue, sa jolie joue tuméfiée par les heurts terribles qu’elle a subis.
– Il va mourir... On l’a assassiné... C’est affreux, Luc...
– Courage, ma chérie. Il respire encore.
Luc ne s’est pas trompé. Le pauvre pilote, débarrassé de sa combinaison-uniforme, est étendu sur la table d’opération.
Trois, adroitement, a retiré le poignard et son visage se détend :
– La lame a glissé sur la clavicule. Il vivra...
Soupir général. Le crime aura été inutile. L’homme sera sauvé et l’astronef arrivera sur Europe sans trop de bobo.
Luc et Tamara, silencieux, laissent les hommes du Cerveau, aidés de deux infirmiers, s’occuper avec douceur, vélocité et sapience, du malheureux frappé d’un coup de poignard.
Pendant ce temps, l’atmosphère redevient plus respirable pour le commun des mortels, le commandant ayant fait procéder aux travaux de ventilation.
L’horrible plaie a été nettoyée, recousue, pansée. Le prestigieux intracorol, venu de Vénus, provoquera une cicatrisation intense et rapide.
Luc, qui n’a pas voulu intervenir plus tôt, s’approche de la table d’opération :
– Messieurs...
– Que souhaitez-vous, cher ami ?
– Est-ce qu’on peut l’interroger ?
– Hum !... hum !...
L’anatomiste et le chirurgien, le biologiste et le psychologue s’interrogent du regard.
– On peut essayer, souffle enfin monsieur Trois. Moi, j’ai fini. Et je réponds de sa vie.
Car Luc veut savoir. Savoir qui a frappé.
Monsieur Quatre va déjà mieux. Mais il est furieux. De toute façon, il lui a été impossible de dire qui l’a attaqué dans le laboratoire.
Quant aux deux assistants, l’un, grièvement blessé, attend son tour, et il va falloir l’opérer, ainsi que plusieurs membres de l’équipage.
Le second technicien, plaqué lui aussi au sol, avoue qu’il n’a rien compris à l’agression.
Pourtant, il peut affirmer, comme monsieur Quatre, que l’être s’est effacé littéralement quand la cornue géante s’est fêlée et que l’attaque a eu lieu quelques secondes après.
– Un costaud, murmure Luc. Assommer monsieur Quatre, et plaquer deux gars comme ça sur le plancher... Seulement, pourquoi ne se sont-ils rendu compte de rien ?
On a emmené le pilote, tandis que le Cerveau va se consacrer à soigner et à opérer les autres victimes de ce qui aurait pu tourner à la catastrophe.
Luc et Tamara se penchent sur le pilote.
On l’a anesthésié et il est encore quelque peu engourdi. D’autre part, il a perdu beaucoup de sang. Les traitements du siècle font merveille, mais il ne sera sur pied que dans quelques tours de cadran.
Luc Delta est rongé d’inquiétude. Il faut savoir, savoir...
– Vous m’entendez ?
Le pilote ouvre les yeux. Il voit Luc, qui est son copain. Il voit Tamara, la belle et radieuse vedette, dont le visage est quelque peu endommagé, mais qui demeure si agréable malgré tout.
Il ne peut sourire, il n’en a pas la force. Mais son regard s’éclaire un peu.
– Vous battrez des paupières pour dire oui. D’accord ?
Impossible de parler, Luc le sait. Du moins le pilote blessé entend-il très bien.
Il cligne des yeux. Bravo, il a compris.
– Qui vous a frappé ? Attendez... vous ne pouvez pas parler, mais... une simple question : vous connaissez votre assassin ?
Luc et Tamara ont pâli.
Parce que la victime a battu des cils.
– Vrai ? Vous savez ? Vous ne vous trompez pas ?
Deux fois encore, le pilote fait « oui », des paupières.
– C’est donc quelqu’un du bord... que nous connaissons aussi ?
Encore un « oui » très net.
– Il fait partie de l’équipage ?
Le blessé fixe intensément les deux fiancés, mais son regard ne cille pas.
– Il ne fait pas partie de l’équipage... Un technicien, alors ?
Même fixité du regard, mais Luc et Tamara y lisent une intensité qui exprime bien la pensée. L’opéré sait, il est désespéré de ne pouvoir articuler.
Il semble que son visage soit crispé, mais non, rien à faire. L’anesthésie, la perte de sang...
– Il n’est ni cosmatelot, ni technicien. C’est bien cela ?
Nouvelle affirmation.
Instinctivement, Luc, cet homme si fort, cherche un appui.
Un appui moral dans le grand vide, dans le cosmos hostile et effrayant.
Parce qu’il a peur de comprendre.
Ses doigts s’unissent à ceux de Tamara, et cette main de femme, douce et ferme à la fois lui redonne du courage :
– Il est donc... des nôtres ? De l’expédition scientifique ?
Les paupières battent, deux fois, trois fois.
Luc n’ose plus parler, tant sa gorge se noue.
Tamara se demande s’il n’y a pas de quoi piquer une crise de nerfs, ou de désespoir.
L’expédition scientifique ?
Elle, lui Ernest. Les Quatre du Cerveau. Les huit assistants, dont deux sont hors de cause, ayant été terrassés, eux aussi, par le criminel.
Luc râle soudain :
– Ce n’est tout de même pas un élément du Cerveau ?
L’affirmation lui perce le cœur d’émotion et Tamara, elle aussi, sent la respiration lui manquer.
Tous deux, penchés sur le malheureux, murmurent, n’osant plus élever la voix pour poser des questions. Ils ont peur qu’on entende la vérité, la vérité atroce, abominable...
Un membre du formidable Cerveau ?
De toute façon, monsieur Quatre, blessé, est hors de cause.
Le cosmonaute et la jeune femme, haletants, procèdent désormais par élimination.
Ce n’est plus difficile puisqu’il n’y a plus que trois coupables possibles, du moins selon le témoignage de cet homme qui, vraisemblablement, ne ment pas.
Luc pose les dernières questions.
L’opéré répond de cette façon sommaire, mais sans ambages.
À un certain nom, la réponse des yeux est « oui ».
Tamara, comme Luc, connaît le criminel. Celui qui, complice des êtres fantastiques qui se sont déjà manifestés sur la Terre, sabote l’exploration de la planète Jupiter.
Bouleversés, ils se regardent. Ils n’osent plus parler. Ils ne savent plus que faire...
Le traître... Qui aurait pu deviner ?...
Et maintenant, il va falloir agir. Le dénoncer. Le neutraliser.
CHAPITRE V
Les cosmonautes allaient et venaient autour de la carène de l’astronef.
Europe était une sorte de petite lune, pourvue, comme la plupart des satellites de Jupiter, d’une atmosphère parfaitement philohumaine.
Grâce à la présence d’esprit et aux efforts de Luc Delta, conjugués avec ceux d’Ernest, on avait pu pallier la catastrophe. Certes, l’Étoile Bleue n’était pas arrivée en très bon état. Du moins, avec quelques réparations, pouvait-on espérer pouvoir repartir un peu plus tard.
Mais repartir, il n’en était pas question.
En principe, l’Étoile Bleue devait demeurer là tandis que les deux mutants, à bord de leur canot spatial spécialement agencé, s’envoleraient vers la planète tutélaire, le monstre céleste dont on voyait, en phases irrégulières, une partie du disque immense passer de l’horizon au zénith, pour disparaître pendant les courtes heures de nuit.
Si les hommes de l’astronef avaient surtout le souci de la remise en état de l’appareil, le Cerveau, au grand complet, devait admettre que, jamais, les hommes n’avaient eu pour examiner la grande planète un observatoire aussi favorable.
Exception faite, bien entendu, de ceux qui avaient déjà fait relâche dans les satellites, à défaut de pouvoir atteindre Jupiter lui-même, l’inaccessible.
Luc et Tamara, eux aussi, avaient mis pied sur le sol. Ernest, naturellement, les accompagnait.
Tous trois prétendaient effectuer une petite promenade à travers ce monde nouveau et, bien entendu, personne ne s’y était opposé.
En fait, les fiancés avaient le souci de mettre Ernest au courant de la révélation du pilote.
– Il ne parlera pas avant des heures et des heures, plusieurs tours de cadran peut-être. Espérons que personne ne songera à l’interroger comme nous l’avons fait. Nous sommes seuls, tous les trois, à savoir…
Luc s’était arrêté, face à l’horizon.
Il était au bras de Tamara et voyait, devant lui, des monts aigus, un ciel sombre et lumineux avec, émergeant au-dessus des pointes rocheuses enrobées de neige, une partie du disque formidable, avec ses bandes fluorescentes, mouvantes, ses taches géantes, atteignant parfois un rouge éclatant. Tout un univers mystérieux, à quelques centaines de milliers de kilomètres.
Un monde qu’il allait devoir fouler, si Jupiter possédait un sol.
Un monde où tout était nouveau et, sans doute, hors des normes des planètes connues.
Europe était, par contre, une terre géologiquement normale. Froide au possible et peu encline à recevoir une civilisation.
Le vent glacé coupait la figure des trois jeunes gens. Tamara, frileusement appuyée contre Luc, ne se plaignait pas du froid. Sa seule tristesse venait du fait qu’ils allaient être séparés et que, cette fois, elle ne pourrait pas le suivre sur l’immense planète.
– Que faire ? murmurait Luc.
– Le dénoncer, suggéra Ernest.
– Il se défendra. Il doit être fort. Et les autres n’admettront pas. On nous prendra pour des fous.
– Alors ?...
Ils contemplaient tour à tour la vallée glacée où l’astronef avait effectué une relâche quelque peu forcée, l’étendue de la petite planète, rocs et banquises accumulés et toujours, là-haut, dominant de son disque formidable, l’énigmatique Jupiter.
– Le forcer à se démasquer... le prendre sur le fait...
– Mais comment ?
Ernest, fidèle à une méthode qui avait donné de bons résultats, évoqua de nouveau Dorothée.
La plante-médium qui le suivait depuis la planète Faô, il la conservait précieusement.
Elle l’avait accompagné à la clinique de mutation et c’était là qu’elle l’avait aidé à contrer l’être mystérieux.
Mais cette entité incompréhensible, capable de prendre plus ou moins figure humaine, après avoir été emprisonnée, avait réussi à s’enfuir, sans doute avec la complicité du félon qui sabotait l’expédition.
Et le fossile-idole, l’énigmatique objet, lui aussi, semblait s’être volatilisé.
Luc, Tamara et Ernest se promenaient lentement. Un peu de neige tournoyait, tombant de nuées qui s’étaient rapidement formées.
– Revenons à l’Étoile Bleue...
Luc se souciait peu d’être saisi dans une tempête de neige. Dans une planète inconnue, que pourrait-il alors se passer ?
Ils avaient le cœur lourd, tous les trois. Leur secret leur pesait.
La nuit venait, la courte nuit sur Europe.
Les trois compagnons rejoignirent les autres astronautes. On réintégrait l’intérieur de l’Étoile Bleue, pendant que la neige, silencieusement, ouatait le paysage fantastique.
Le soleil, déjà assez lointain, n’était qu’un souvenir. Jupiter se hissait encore sur l’horizon, mais les nuages voilaient sa vaste surface.
En principe, le départ des deux mutants pour Jupiter était fixé au lendemain.
Luc, soucieux d’en finir avec le traître, avait bien imaginé de retarder le départ.
Il s’en était ouvert à Tamara, mais la jeune fille, avec ce bon sens, cette intuition féminine dont elle avait fait preuve si souvent, le lui avait déconseillé.
– Ce serait reculer pour mieux sauter. Fais face, comme toujours, mon Luc adoré. Pourquoi tergiverser ? Il faut arracher le masque... Que ce soit fait avant votre envol à tous deux !...
– Tu as raison, comme toujours, mon amour. J’ai encore une nuit devant moi. Demain... un demain d’Europe qui va venir très vite, avant de partir, j’aurai désigné le coupable.
Le Cerveau, cependant, semblait peu se soucier de cela.
Les quatre savants s’affairaient dans leur laboratoire dévasté, et se multipliaient au chevet des blessés.
Qui eût pu soupçonner qu’un des Quatre était un assassin, un espion ?
Et pour le compte de qui pouvait-il travailler ?
Comment, se demandait Luc Delta, un tel homme, un humain, bien de chez nous, peut-il avoir commerce avec ces êtres gazéifiés, ou biogazeux, comme le prétend monsieur Quatre ?
Il en avait la migraine. C’était incompréhensible.
Après le repas du soir, pris en commun, le commandant, voulant noyer les soucis de ses cosmatelots et des passagers, offrit le Champagne.
Un vieux « Café de Paris » leur rappela la planète-patrie.
Mais Luc ne se déridait guère. Monsieur Un lui lança :
– Delta... et vous, Tavier, je vous conseille de vous coucher de bonne heure et de bien dormir. Demain, avant l’envol, nous devons vous faire passer quelques derniers tests.
Luc acquiesça d’un sourire.
En fait, il était très inquiet.
Un des quatre médecins chargés de les examiner, Ernest et lui, était justement l’ennemi mystérieux.
Par ses fonctions, n’aurait-il pas la partie belle pour achever son œuvre maudite, et provoquer de graves troubles, susceptibles peut-être de perdre physiologiquement les deux mutants ?
– Mais alors ? Alors ?... se répétait Luc. Si c’est bien lui (et je n’ai pas lieu d’en douter), pourquoi tant de dévouement, depuis des semaines et des semaines ? Comme les trois autres, il a été avec nous paternel. Il s’est penché sur nous, a participé à notre changement respiratoire, opération délicate entre toutes. Nous n’avons eu qu’à nous louer de ses soins. Pourquoi, brusquement, alors qu’on approche de Jupiter, change-t-il d’attitude...
Et il achevait, en lui-même, avec un frisson d’horreur :
– Pour aller jusqu’au crime ?
Luc feignit d’aller se reposer assez tôt, comme il lui avait été conseillé.
Après avoir tendrement embrassé Tamara, qui pleurait un peu à l’idée de la séparation du lendemain, et aussi du péril qui menaçait les cosmonautes, il la reconduisit à sa cabine particulière, avant de regagner lui-même celle qu’il partageait avec Ernest, et qui avait été spécialement aménagée pour eux deux.
On avait au mieux arrangé l’ameublement, quelque peu perturbé dans la grande chute sur Europe.
Luc se déshabillait lentement, regardant, par un hublot de dépolex, la neige qui continuait à tomber, semblant vouloir ensevelir Europe.
En levant les yeux, il apercevait vaguement Jupiter, dont la surface très lumineuse trouait les nuées grisâtres qui voilaient le ciel.
Ernest entra :
– Alors, Chef ? On se plume ?
Luc cessa d’ôter ses vêtements, comme mû par une impulsion subite.
– Repose-toi, vieux. Moi, je n’ai pas envie de dormir.
Ernest, déjà assis sur sa couchette, interrompit son geste amorcé, qui tendait à ôter ses bottes.
– Que voulez-vous faire ?
– En finir.
– Bon. Alors, je suis votre homme. Luc lui donna une claque amicale :
– Alors on se tait. Pendant deux heures. Et puis... on va jusqu’à notre canot...
– Vous croyez que ?...
– Un sabotage est possible. Surtout là. À bord, je le vois bien, on se méfie de tout le monde. L’ambiance est lourde et ce n’est pas le Champagne de ce brave commandant qui a tellement détendu le climat. On le sait bien, que l’assassin est parmi nous. Un assassin qui est le complice de... d’une race inconnue, des êtres-gaz. Et qui est un homme.
– À moins que ce ne soit une de ces vapeurs, comme celle qui voulait nous faire croire qu’elle était la jolie Lydia ?
Luc eut un geste vague :
– Éteignons. Et attendons. Il faut qu’on nous croie endormis.
Deux heures plus tard, ils se glissèrent silencieusement à travers les couloirs de l’astronef et gagnèrent l’avant où était encastré le canot sidéral préparé pour les amener sur Jupiter.
Ils évitèrent une ronde. Le commandant se méfiait et dirigeait lui-même la surveillance.
Mais les deux mutants se glissèrent dans une salle vide et réussirent à ne pas éveiller l’attention.
Ils se trouvèrent dans le département des canots. Là, non seulement l’engin qui leur était destiné était préparé, dans son alvéole mais il y en avait trois autres, astronefs-miniatures destinés aux reconnaissances rapprochées sur les planètes où le navire ne touchait pas, et, éventuellement, au sauvetage en cas de naufrage spatial.
Deux cosmatelots montaient la garde.
La ronde venait de passer et tout semblait en ordre sur l’Étoile Bleue.
Luc Delta et Ernest s’approchaient lorsqu’ils entendirent comme un gémissement étouffé.
– Tu as entendu ?
– Oui. Quelqu’un est blessé…
Ils échangèrent un regard furtif. Une même idée les avait traversés,
– Courons !...
Ne cherchant plus à se cacher, ils s’élancèrent dans le couloir menant aux alvéoles des quatre canots.
Tout de suite, ils comprirent.
Deux corps étaient étendus. Deux hommes gisaient devant les portes magnétiques.
Les deux cosmatelots de garde, que le commandant venait de venir vérifier quelques minutes plus tôt.
Luc et Ernest se penchèrent. Les deux hommes respiraient, mais ils avaient été assommés.
– Comme les assistants du laboratoire, lorsque les deux cornues ont éclaté.
Ensemble, ils se redressèrent, ensemble, ils regardèrent vers l’alvéole encastrant leur petit navire personnel.
– Prenez garde, Chef, il est dangereux...
– Je m’en fous…
Luc semblait perdre toute prudence. Il fonçait. Il voulait la preuve.
Ernest ne le quitta pas d’une semelle et, comme deux catapultes vivantes, ils pénétrèrent dans le canot, dont ils connaissaient le maniement mieux que personne, et dont le système très subtil de fermeture n’avait aucun secret pour eux.
Dans le mini-cockpit, parmi les appareils délicats, une silhouette humaine se penchait, semblant très occupée à dissimuler quelque chose dans le coffre à outils, département réservé au mécanélec Ernest Tavier.
La silhouette d’un homme qui porte, au front, une cicatrice.
Une cicatrice très fraîche, attestant une blessure récente. Mais une blessure déjà cicatrisée par le moyen du très précieux intracorol, ce qui dispense le patient de porter encore un pansement, en dépit de l’heure récente où le coup a été porté.
– Du calme, Monsieur Quatre, dit nettement Luc. Vous êtes pris.
L’anatomiste se retourne et Luc et Ernest peuvent apercevoir l’objet qu’il était en train d’essayer de cacher dans le coffre aux outils de précision.
Dans son regard, un regard qu’ils connaissent cependant bien, un regard qui s’est penché souvent sur eux au cours des opérations, ce regard aigu, prodigieusement intéressé, vaguement teinté de la tendresse des médecins en face de ceux qu’ils sauvent, il passe tout autre chose.
Folie ? Haine ? Fureur ? Joie sadique ?
Ce n’est plus là le regard de monsieur Quatre, le célèbre anatomiste-physiologiste, membre du Cerveau.
Mais celui d’un monstre inconnu. Et c’est tel qu’un instant, Luc et Ernest ont failli reculer, épouvantés.
Déjà, Luc Delta s’est repris et il brandit un fulgurant à inframauve.
– Rendez-vous. Ou, je le jure devant Dieu, je vous désintègre.
La haute silhouette de l’anatomiste se dresse.
Toujours, dans son regard, cette impression épouvantable.
Mais il parle, d’une voix que Luc, ni Ernest, ne peuvent reconnaître :
– Laissez-moi sortir de là...
– Inutile. Ernest, appelle les autres... tout le monde...
– Appelez si vous voulez. Je vous demande de sortir...
– Vous ne sortirez pas. Si vous le tentez, je vous supprime. Et l’infrarouge de mon fulgurant ne pardonne pas...
– Je ne vous le conseille pas, Luc Delta. Si vous me tuez, vous tuez votre ami Quatre... Mais, moi, je dois vivre, quoi qu’il advienne. Laissez-moi la vie, et vous sauvez votre ami médecin...
Luc fronce le sourcil.
Ce n’est pas clair, tout cela. Il ne comprend pas très bien.
Le traître ricane :
– Vous avez attendu. Merci. Je peux m’en aller, maintenant. Je vous restitue votre ami.
Luc a le doigt sur la détente du fulgurant.
Mais il ne le presse pas. Il est stupéfait.
Autant qu’Ernest, également ahuri devant ce qui se passe.
Monsieur Quatre ouvre la bouche, semble exhaler une bouffée d’air, comme un homme qui suffoque, ou qui souffle, ou bien...
Et l’anatomiste chancelle, s’écroule devant eux.
Ernest vocifère :
– Là !... Là !... Tirez !...
Par-dessus le corps de l’anatomiste, Luc a tiré, au hasard, et la flamme du fulgurant, réglée sur un tir très court pour ne pas atteindre les instruments, se perd dans la nébulosité vague qui évolue.
Dans le cockpit, ils se retrouvent, abasourdis, avec monsieur Quatre évanoui à leurs pieds.
– L’autre ?
Il a disparu. Le nuage s’est dilué.
Après être sorti par la bouche et par les narines du médecin.
Ernest hurle, à travers l’astronef. L’alarme est donnée.
Quelques minutes plus tard, le commandant, et Tamara, et l’équipage, et messieurs Un, Deux et Trois, accourent.
Et Luc leur crie la vérité, l’effarante vérité.
CHAPITRE VI
– Où est-il ?... Qu’est-il advenu ? Il est là... Il ne peut être que là... dans ce petit espace...
Luc, Tamara, Ernest, et les trois savants, et le commandant, et les techniciens et les cosmatelots, rassemblés dans le couloir menant aux alvéoles des canots, tournent les yeux vers le petit engin destiné à l’exploration de Jupiter.
L’ennemi inconnu est là. Il ne s’est pas enfui. Le nuage, sur lequel Luc a vainement fait feu à l’inframauve, a semblé se diluer.
Mais cette vapeur représente une créature, d’une nature exceptionnelle et dont la triste aventure de monsieur Quatre laisse supputer la dangereuse puissance.
Depuis le laboratoire de la Terre, ils ont peur. Peur de ces êtres incompréhensibles. Depuis l’évasion, à bord de l’Étoile Bleue, de l’entité captive de la cornue, ils ont vécu dans une étrange angoisse, se suspectant vaguement les uns et les autres, se demandant qui avait bien pu trahir, au profit de cette race fantastique.
Maintenant, ils savent.
Il n’y a pas trahison, mais action terrible. Le nuage vivant s’est enfui de lui-même de sa prison de cristal. Il a réussi à s’emparer de la personnalité de monsieur Quatre, en s’introduisant (comment ? par voie respiratoire et sans doute aussi par la plaie béante) dans son organisme.
Insoupçonnable, dans cette cachette de vie, il a provoqué des ravages.
Brisant la cornue géante, frappant le savant au front d’un éclat de cristal (probablement volontairement dirigé) il s’est emparé de lui.
Et c’est monsieur Quatre lui-même, parfaitement inconscient de ses propres actes, qui a assommé ses deux collaborateurs.
Ensuite, l’être-nuage s’est tenu tranquille, après qu’il eut fait mettre en sûreté le fossile-idole, dans quelque cachette connue de lui seul et que, de bonne foi, l’anatomiste ignorait, à l’état normal.
Car, une fois soigné et pansé à l’intracorol, il est redevenu parfaitement normal, et maître de ses pensées comme de ses actes.
Parce que l’ennemi invisible, le squatter dans sa prison de chair ne se manifestait plus.
Il attendait son heure.
L’heure choisie pour redevenir le maître du cerveau de monsieur Quatre, lequel, robot vivant, machine obéissante et servile, a repris l’idole dans sa cachette (probablement la propre cabine de Quatre) et s’est rendu à l’alvéole contenant le canot spatial destiné au départ de Luc Delta.
C’est là que Luc et Ernest l’ont surpris.
Menacé, se sentant au bord de la catastrophe (sa vie étant probablement liée à celle de son vecteur), l’être-nuage a demandé qu’on le laissât s’enfuir.
Luc ne comprenait pas, mais ce court répit a suffi à l’entité pour se détacher de l’organisme vivant et s’échapper par les issues respiratoires.
Luc a tiré, mais que peut l’inframauve contre un nuage ?
Maintenant, il a dit tout cela à ses compagnons.
Et la peur règne, plus que jamais.
Certes, en ce qui concerne Quatre, on respire. Il ne les a pas trahis et il sera furieux quand il reviendra à lui et qu’on lui racontera l’impossible aventure dont il a été le héros.
Mais l’autre est là. Non seulement capable de prendre, par un formidable pouvoir mimétique, l’apparence d’un humain (comme Lydia) mais encore d’entrer dans l’organisme de n’importe lequel d’entre eux et de s’incorporer intimement à sa chair, à devenir maître de ses agissements.
Très vite, Luc a parlé et tous se tiennent sur leurs gardes. Mais comment se défendre contre un tel adversaire ?
Le trouver. Il faut le trouver. Savoir où il se cache.
Et c’est Ernest qui a une idée.
Il chuchote le fruit de ses réflexions à Luc, au commandant et au Cerveau, réduit à trois membres, Quatre demeurant dans une sorte d’état comateux.
Aussitôt, on s’agite, on va, on vient, on prépare une attaque, mais de très singulière façon.
Finalement, tandis que les savants amènent une cornue, du petit modèle, susceptible d’être ouverte et refermée, comme celles qui ont été brisées, les deux garçons, sous l’œil anxieux de Tamara, pénètrent dans le canot spatial, dont on a soigneusement bloqué le sas d’entrée.
– Le coffre à outils...
Le fossile-idole est là.
C’est cela que monsieur Quatre (monsieur Quatre hanté par l’être-nuage) dissimulait au moment où ils ont pénétré pour le surprendre.
L’affreuse figure semble grimacer éternellement. Luc s’en empare et, vivement, revient la donner aux trois savants.
Prestement, on l’enferme dans une nouvelle prison de cristal et c’est monsieur Trois qui se charge de renouveler son geste de la clinique.
La cornue est placée elle-même dans une sorte de boîte cubique, où la vaporisation de chlorure d’éthyle dynamisé, selon les méthodes en usage dans tous les labos du cosmos, provoque immédiatement un gel total.
– S’il est bien là, il n’échappera pas... Car il est là. Du moins on le pense et c’est probablement ce brave Ernest qui a trouvé la solution.
Au fond, les trois savants, qui le félicitent, sont un peu vexés de ne pas avoir songé plus tôt à une chose aussi simple.
L’idole, ou le fossile, ou la mandragore, n’est-ce pas un vestige ramené par des cosmonautes qui ont fait relâche sur un des satellites de Jupiter ? Mais, comme ils ont touché trois terres différentes, ils se sont embrouillés dans leurs relevés et ne savent pas exactement sur lequel ils ont glané cela.
N’importe. Les faits semblent probants et Ernest a pensé que cette chose si laide, ce simulacre très lointain d’une forme humaine, pourrait bien servir de refuge permanent au nuage vivant, à l’être impalpable capable d’apporter dans la vie des humanoïdes de telles perturbations. N’est-ce pas de là, d’ailleurs, qu’ils l’ont vu jaillir lors de sa première manifestation ?
Si c’est bien vrai, l’ennemi est provisoirement neutralisé.
Bloqué dans la cornue, elle-même enfermée dans le coffre, il ne peut s’échapper. Du moins, on l’espère, on le souhaite.
Au laboratoire, le Cerveau tente l’expérience.
Amener la température intérieure du coffret au zéro absolu : – 273°.
– Si avec cela il n’est pas engourdi pour un bon moment... murmure monsieur Un.
Dans les heures qui suivent, aucune nouvelle manifestation de l’ennemi fait admettre que, probablement, il est présentement congelé dans sa double prison de cristal et de métal.
Monsieur Quatre est revenu à lui. On l’a mis au courant.
Naturellement, il a commencé par protester, par tempêter. Il ne voulait pas croire, pas admettre...
Mais ses confrères, et Luc, et Tamara, et les autres, lui ont expliqué ce qu’ils savaient, ce qui a été constaté.
Effaré, l’anatomiste s’est effondré :
– Moi... Moi... J’étais le traître. Je poignardais le pilote ! J’assommais mes assistants !
– Et même les deux sentinelles chargées de veiller sur les engins spatiaux.
Car c’est lui, également, qui a fait ce beau coup.
Maintenant, le Cerveau, de nouveau au grand complet, ne songe plus à dormir. Plus de repos, de détente. Il faut savoir.
Ils discutent, ils pensent, ils suggèrent, ils se disputent, ils rediscutent, s’accordant et se heurtant tour à tour.
Ils étudient, pèsent, mesurent, apprécient, examinent. Monsieur Quatre, de son propre chef, a accepté un examen complet et ses trois confrères se sont empressés de lui donner satisfaction.
Non, vraiment, monsieur Quatre est indemne. Normal. Aucun être parasite ne semble l’habiter.
La cicatrice frontale est bien refermée et le monstre ne pénétrera plus par-là. S’il a bien emprunté cette voie.
– Ce qu’il faudrait maintenant, propose monsieur Deux, c’est pouvoir examiner le fossile à loisir.
– Vous savez bien que nos tests répétés n’ont rien démontré.
– Bien sûr, bien sûr, rêve le psychologue. Seulement, en ce moment, nous sommes sûrs, ou presque, que l’être-nuage s’est réfugié dans l’objet, vraisemblablement son domicile naturel. Avec nos microscopes électroniques, par exemple...
Ce fut Luc Delta qui s’opposa, tout net, à une telle expérience.
– Messieurs, dit-il aux Quatre du Cerveau, pardonnez-moi de ne pas être de votre avis. Mais j’estime que c’est trop risqué. Quand j’ai devant moi un ennemi déterminé de façon précise, je suis prêt à me battre. Or, en la circonstance, que savons-nous ? Rien de bien précis. Ce nuage, ce fantôme vivant et vampirique, peut-être même originaire de cette Europe où nous relâchons, me fait faire des cauchemars. Je vais partir, avec mon fidèle coéquipier. Mon intention est de vous demander de me confier caisson, cornue et... contenu, et d’emmener le tout sur Jupiter.
Les savants se récrièrent.
Mais Luc tint bon. Il leur remontra quels périls nouveaux pouvaient naître à bord de l’Étoile Bleue si on y laissait un hôte aussi indésirable, même en captivité.
Monsieur Trois objecta que, à la température du zéro absolu, aucun être connu ne pouvait guère conserver son champ d’action.
– Aucun être connu, d’accord, mon cher maître. Mais nous avons justement affaire à l’inconnu.
Bref, il fallut en passer par-là.
Monsieur Deux rappela que, si les nuages vivants venaient précisément de la planète Europe, on risquait de les voir se manifester dans les jours prochains.
– Dans ce cas, riposta Luc, ça en fera toujours un de moins. D’ailleurs, il semble bien (et le commandant qui a beaucoup bourlingué dans l’espace est d’accord) qu’Europe est parfaitement inhabitée, même par des êtres pareils. Non... nos ennemis, peut-être, sont originaires, soit d’un autre satellite, d’un type sans doute très différent d’Europe, soit de Jupiter même.
– Et votre intention, cher Luc Delta ?...
– C’est justement d’y aller voir.
Encore un tour de cadran. Cette fois, Luc et Ernest prirent un repos bien gagné.
Et l’aurore se leva sur la petite planète.
Une maigre aurore, en raison de l’éloignement du soleil, grosse étoile donnant un jour insignifiant. Europe, en fait, était surtout éclairée par les reflets de sa planète tutélaire.
Il avait cessé de neiger. Le ciel était dégagé et Jupiter s’élevait, formidable, avec ses bandes mouvantes, ses taches incompréhensibles.
Mais le globe, jaune d’or et pourpre, était d’une telle beauté que les cosmonautes, réunis sur la banquise, en avaient le souffle coupé.
Un moment après, Tamara se jeta une dernière fois dans les bras de Luc.
Puis, en compagnie d’Ernest, le pilote devenu mutant prit place dans son canot spatial.
D’eux-mêmes, ils actionnèrent le mécanisme d’envol et leurs compagnons, tous sortis hors de l’Étoile Bleue, regardèrent le petit engin filer comme une flèche et se perdre dans l’éblouissement de Jupiter.
Luc avait eu un moment de mélancolie en quittant Tamara mais, déjà, il était absorbé par la manœuvre et il se donnait au maniement de l’engin.
Le mécanélec vérifiait, comme le voulait le règlement, le bon fonctionnement des divers appareils. On prenait une telle précaution après chaque envol. C’était le meilleur moment pour s’apercevoir des avaries non décelées au sol, des anomalies diverses. Une machine en marche montre plus ses défauts qu’en état de non-fonctionnement.
Au-dessous d’eux, ils pouvaient, par leurs viseurs panoramiques, apercevoir la petite planète glacée qu’ils venaient de quitter.
Une fois encore, Luc se sentit le cœur gros. C’était sur cette terre perdue que Tamara, Tamara qui pouvait, sur Terre et ailleurs, gagner des milliards dans les studios de Cosmociné, demeurait, dans des conditions désastreuses, pour l’attendre, pour être aussi près de lui que possible.
Mais l’engin filait et les deux cosmonautes ne virent bientôt plus que la masse géante de la grande planète, la plus vaste, la plus mystérieuse sans doute de tout le système solaire.
Une heure... deux heures... Tout allait bien.
La distance à parcourir équivalait à un peu moins de 700 000 kilomètres.
Europe et les autres satellites, du moins les cinq ou six visibles depuis leur trajectoire, commençaient à se confondre, en un ballet éternel.
Les deux garçons, parfois, sans mot dire jetaient un regard à une caisse métallique étanche, placée dans un angle.
Un système adéquat y entretenait la plus formidablement basse des températures et le captif, s’il y était bien, semblait neutralisé.
Pourtant, Luc Delta et Ernest n’étaient qu’à moitié tranquilles.
On ne voyage pas à travers l’espace en toute tranquillité en compagnie d’un pareil compagnon.
Pourtant, tout semblait calme et, captivés par l’étude de l’immense monde flamboyant qui venait à eux, les deux gars négligèrent quelque peu la prison de l’ennemi nébuleux.
Peut-être avaient-ils tort ?
S’ils l’avaient examiné de plus près, ils auraient pu constater qu’à la mince, très mince jointure de métal indiquant qu’il y avait là un couvercle, de petites perles curieuses se formaient.
De minuscules perles de gel, d’une couleur très particulière.
Joliment irisées, mais si petites, si minimes, qu’elles n’attiraient nullement l’attention des cosmonautes.
Et leurs tons indéfinissables rappelaient ceux du mystérieux nuage, qui avait jailli sans doute du fossile-idole, pris l’apparence de Mlle Lydia, asservi la volonté du professeur numéro Quatre, et dont le Cerveau avait pu admirer les volutes gracieuses tant qu’on l’avait conservé captif dans une cornue géante, qu’il avait fini par briser pour s’évader...
CHAPITRE VII
Jupiter les fascinait.
Ce n’était plus seulement un disque immense sur l’horizon, c’était l’horizon lui-même.
Plus d’une fois, au cours de leurs randonnées à travers le cosmos, Luc Delta et Ernest avaient abordé des mondes nouveaux, soit inconnus pour eux, soit vierges de toute incursion humaine.
Mais jamais il ne leur avait été donné de descendre vers une planète de dimensions aussi impressionnantes et ils pouvaient penser que le géant de leur système solaire d’origine était certainement une des plus grosses terres de toute la galaxie.
Surtout, ce qui les frappait, c’était l’aspect insolite d’un pareil domaine.
Non plus la surface caractéristique des planètes philohumaines, où les lignes nettes des continents sont contrées par l’effilochement des masses nébuloïdes de l’atmosphère, non le magma fluorescent des terres encore mal formées où la géodésie doit tenir compte des zones de feu et de lave, mais une sorte de nuage brillant, fantastique, parcouru de torrents colorés d’une beauté inouïe.
L’angle sous lequel ils arrivaient leur permettait de percevoir une partie segmentaire de la grande tache pourpre, mouvante, et semblant véritablement vivante, alors qu’elle devait avoir des centaines de milliers de kilomètres carrés.
Ils ne parlaient plus.
Ils étaient envoûtés. Seulement en dépit de l’émotion bien légitime qui les étreignait, ils se savaient, à l’heure actuelle, les deux seuls humanoïdes galactiques capables d’aborder Jupiter.
Les Quatre du Cerveau les avaient mutés en ces êtres mi-pulmonaires, mi-branchiaux, capables d’absorber pour se nourrir n’importe quel gaz, leur métabolisme particulier leur permettant de filtrer les molécules de façon à y glaner, sans nul péril pour leur organisme, celles susceptibles d’apporter leur stimulant naturel au sang coulant dans leurs veines.
Près d’eux, silencieusement, le minuscule phénomène glaciaire aux tons brillants continuait à se manifester.
Mais ni l’un ni l’autre n’y prenaient garde.
– Sommes-nous dans l’atmosphère ? À cette question d’Ernest, Luc Delta eut un geste vague :
– Est-ce que ce terme convient à Jupiter ? Nous pénétrons peut-être dans sa masse même. Savons-nous si c’est une planète en expansion, ou seulement en gestation ? Une gestation extrêmement lente que les hommes observent depuis des millénaires ? Ou bien si, comme je le crois, d’après les plus éminents astronomes, il s’agit là d’une nature particulière, peut-être unique, ou presque, dans toute la galaxie...
Le mini-astronef descendait toujours.
Les deux cosmonautes avaient l’impression de pénétrer dans une masse à la fois floue et brillante, curieusement ouatée.
Mais rien n’indiquait qu’on pût rencontrer le sol. Luc se secoua quelque peu, comprenant qu’un certain vertige les gagnait tous deux et qu’il était bon de passer de la phase contemplative à la phase active.
– Le sonoradar...
Ernest sortit lui aussi de sa torpeur vaguement extasiée, comparable à celle provoquée chez le dormeur par un vol de vampire. Euphorie des plus périlleuses.
Le sonoradar vibra presque aussitôt.
– Le sol... Il y a un sol...
C’était là une indication de taille. Certes, on avait, de loin, déjà sondé la planète géante. Mais, en dépit des indications du radar, les observateurs n’avaient pu se mettre d’accord, ayant obtenu trop de résultats contradictoires.
D’ailleurs, depuis la première conquête spatiale par les Terriens — celle de la Lune — on avait perdu la désagréable habitude d’écrire des livres descriptifs et soi-disant scientifiques sur les mondes encore inexplorés.
Les dogmes s’étant écroulés les uns après les autres et la simple réalité se démontrant souvent plus proche des rêveries des poètes et des romanciers, on attendait, pour classer une planète, d’y avoir mis le pied.
Le petit engin portant Luc et Ernest fonça donc allègrement vers ce qui devait être le sol de Jupiter.
– On dirait que nous vivons dans un nuage...
– Ce doit être la nature dominante de Jupiter. Tout est nuée... ou presque...
Ce sol, ils ne voyaient pas, mais le sonoradar le révélait très proche.
Ils ne tardèrent pas à s’y poser en douceur et, un instant, ils se regardèrent.
– Nous y sommes, dit doucement Luc Delta.
Ernest lui sourit et cligna de l’œil :
– Alors on y va, Chef ? Explorez Jupiter... On exécute les ordres...
Luc fit un signe d’assentiment.
Ernest avança un doigt, pressa un bouton, fit jouer le sas.
Les deux garçons étaient dispensés de la formalité indispensable à n’importe quel cosmonaute touchant un monde inconnu : l’analyse automatique de l’atmosphère.
Si le Cerveau ne s’était pas trompé (et c’était à peu près certain), ils pouvaient vivre sur Jupiter à visage nu, respirer à leur aise, fût-ce dans un torrent de méthane.
Le sas s’ouvrit et ils constatèrent qu’ils respiraient, en effet, sans contrainte.
D’ailleurs, un air vif et frais leur parvenait par l’ouverture.
Ils se levèrent ensemble, vérifièrent d’un geste machinal l’arsenal portatif de leur ceinture, pénétrèrent dans le sas.
À ce moment — ils ne virent rien — quelque chose se passa dans le cockpit.
Sur le coffre contenant la cornue, elle-même bloquant l’être-nuage, l’effet du gel s’effaça d’un seul coup.
Luc Delta et Ernest étaient les premiers hommes à fouler le sol jovien, et ils levaient les yeux vers ce qu’ils découvraient.
Il leur semblait avancer dans un nuage, ainsi qu’Ernest l’avait précisé, mais ce nuage était relativement transparent et permettait de porter les regards à la fois très haut et très loin.
Ainsi, ils voyaient le ciel, à travers des arabesques gracieuses, des traînées brumeuses changeantes. Les étoiles, quelques planètes, dont les proches satellites étaient aisément décelables.
Mais, surtout, ils cherchaient à discerner ce qu’il fallait bien appeler le paysage.
L’horizon était difficile à apercevoir, mais l’œil portait certainement à plusieurs centaines de mètres.
Le terrain lui-même, d’ailleurs assez doux, presque élastique comme un sable très fin, mais non granuleux, demeurait confus. Luc se pencha et, ôtant sa moufle, le palpa longuement.
Il le trouva très légèrement tiède, mais probablement de nature minérale orthodoxe.
Devant eux, des formes élevées se dressaient, l’extrémité supérieure de quelques-unes se perdant dans la nue.
– Des arbres ?
– Oui, peut-être... Ils les rejoignirent, les touchèrent. Sous les doigts, ils les sentirent solides et également tièdes.
– On dirait que toute la planète vit d’une vie intense… d’une vie collective, comme s’il s’agissait d’un être formidable...
– Et c’est peut-être vrai, murmura Ernest.
Ils s’entendaient fort bien, sans les talkies-walkies.
Seulement, leur équilibre se ressentait de la vision. Celle-ci, effectivement, échappait à la norme. Tout leur apparaissait, bien que solide au toucher — comme vu à travers un miroir d’eau. Les troncs des végétaux supposés ondulaient légèrement. Des masses plus élevées, peut-être des touffes de feuillage, oscillaient elles-mêmes sous leurs yeux, mais il leur était impossible de les définir ainsi.
Ils crurent apercevoir des rochers, des accidents de terrain. Le tout noyé dans cette densité à la fois transparente et opalescente, très jolie d’ailleurs, presque féerique, qui créait sans cesse des mirages et des formes hallucinogènes.
– Cherchons à nous élever... Les sustentateurs...
Ils étaient naturellement munis d’appareils antigravité, leur permettant de jouer les hommes volants.
Ainsi, après avoir tourné la tête vers l’astronef, bien sagement posé, mais apparaissant comme une bête mouvante en raison de l’étrange effet d’optique, les cosmonautes prirent leur vol.
Tels deux gros insectes, et se voyant mutuellement en lignes fuyantes, ils commencèrent leur première randonnée.
Des outils de haute précision, dits orienmètres, réglés dès ce moment, devaient leur permettre, par les indications des cadrans, de retrouver aisément leur petit navire. C’étaient des objets analogues aux chronomètres et l’un et l’autre en possédaient un. Rassurés ainsi quant au retour vers leur appareil, ils foncèrent hardiment dans ce monde extravagant.
– Je crois, cria Ernest, que j’aurai du mal à m’habituer à voir de cette façon... Ça me flanque des maux de tête...
– Tu prendras de l’aspirine quand on reviendra...
– J’aimerais mieux un coup de whisky...
Luc riait de bon cœur. Il cria à son compagnon que s’il restait une bouteille de Cutty Sark, ce serait pour des occasions plus importantes qu’une simple migraine.
Pendant une bonne heure, ils déambulèrent ainsi, à quelques mètres du sol devenu invisible, mais avec lequel, par précaution, ils reprenaient contact de temps en temps.
Devant eux, des formes immenses, tourmentées, évoquant quelque arbre gigantesque, attiraient leur attention.
La vue était insuffisante à déceler la nature des choses. Les deux hommes volants, d’un accord tacite, se dirigèrent de ce côté et, bientôt, ils prenaient contact avec l’insolite.
– C’est un arbre ?... Hum !... Un animal plutôt...
C’était immense, terriblement ramifié. Des branches ?... Ou des membres ?
Ils voletaient sur cette chose qui s’étendait sans doute sur plusieurs dizaines de mètres, s’élevait du sol nébuleux, se perdait très haut au-dessus d’eux.
Luc se débattit soudain. Il ne pouvait plus détacher sa main de la partie qu’il palpait, cherchant vainement à en déceler la nature. La manche de sa combinaison adhérait à son tour, d’abord par le bord, puis la partie recouvrant l’avant-bras.
L’épaule fut plaquée contre le « tronc » et le cosmonaute sentit bien que l’être, végétal ou autre, cherchait ainsi à l’absorber.
De lui-même, il lui était impossible de se délivrer.
Il cria, il hurla, se débattant, mais sentant que l’engluement se poursuivait dangereusement.
Quand Ernest, non encore agglutiné à l’être, vint à son secours, Luc Delta avait le dos plaqué contre le tronc et ressemblait ainsi à un insecte agitant les pattes dans le vide sans retrouver son équilibre.
Ernest n’hésita pas.
Il sortit son poignard et le glissa contre l’épaule de Luc, cherchant à libérer l’étoffe blindée constituant la combinaison.
Ce fut difficile, mais il y parvint, par bonheur sans déchirer le vêtement cosmique.
Lentement, il travailla et finit par arracher Luc Delta à ce voisin trop entreprenant.
– Merci, vieux…
Luc, faisant vibrer ses réacteurs antigravitons, oscillait au-dessus de la chose, sans oser s’approcher.
– Une vraie pieuvre... Il doit s’agir d’un système de ventouses, remarqua Ernest.
Pourtant, il ne s’y attarda pas. L’être, sans doute à mi-chemin entre les divers règnes, leur faisait peur, maintenant.
Luc évoquait les actinies des océans terrestres, les drosères et les sarracénies gobeuses de mouches et de papillons. Cette créature indéterminée était peut-être d’une nature analogue.
Mais l’appel les troublait, s’infiltrant insidieusement en eux.
Qui appelait au secours ?
Encore sous le coup de l’incident, qui tournait bien, mais aurait pu avoir de tragiques conséquences, ils se regardaient, dans l’iridescence de l’atmosphère qui les entourait.
Tout était chatoyant, joli, brillant par instants, mais sans cesse mouvant, fuyant, insaisissable et fugace.
Monde enchanteur et périlleux à la fois, quelle surprise leur réservait-il encore ? Une voix…
Une voix humaine...
– Quelqu’un appelle au secours ? Tu as entendu.
– J’ai entendu. Et ce n’est pas possible.
Ils étaient suspendus en l’air, un peu à l’écart du végétal monstre.
Impossible en effet. Puisqu’ils étaient les deux seuls humanoïdes capables de vivre sur Jupiter.
Fallait-il admettre une autre race, des androïdes conditionnés, non par mutation scientifique, mais naturellement, pour absorber ces gaz que d’ailleurs Luc Delta se réservait d’analyser un peu plus tard ?
– Méfions-nous, dit le fiancé de Tamara. Un tel univers est très susceptible d’engendrer des mirages, même audibles. Notre vision sans cesse déformée, perturbée, est peut-être féconde en troubles physiologiques...
– Allons voir, dit Ernest, avec ce bon sens qui ne l’abandonnait jamais.
Ils prirent la direction approximative de la source des appels.
Luc se demandait s’il ne s’agissait pas d’un phénomène analogue à celui de l’écho.
Mais un écho déformé, insolite, un peu comme ces visions interprétées naturellement sur certaines planètes où l’observateur se voit lui-même de dos, les rayons faisant le tour du monde où il se trouve à vitesse luminique.
Ernest, qui avait des lectures et aimait beaucoup les classiques de la planète-patrie, suggéra :
– Il y a peut-être des sirènes ? Elles appellent les voyageurs...
Luc, tout en voletant, éclata de fureur : Est-ce un cosmonaute, un réaliste, un garçon raisonnable qui dit de telles sottises ? Des sirènes !
– Nous en avons trouvé sur Faô.
– Mais elles étaient femmes, mon vieux, ne l’oublie pas.
Ernest, un peu vexé, fit remarquer qu’on avançait sans rien trouver et que l’aventure allait finir en queue de poisson.
Luc, exaspéré d’un tel jeu de mots, qu’il jugeait idiot, rabroua son coéquipier, mais, à ce moment, la voix gémissante leur parvint de nouveau :
– Hâtez-vous... ou je suis perdu...
Homme ? Femme ? Il était difficile de le dire. Du moins était-ce un gosier humain, ou y ressemblant fort, qui avait proféré cette suppliante invocation.
L’instinct généreux emportait Luc et Ernest. Ils voletèrent héroïquement à travers les branches d’un nouvel arbre-vampire, évitant toutefois le contact, et s’enfoncèrent plus avant dans le monde flou, charmeur et dangereux qui était celui de Jupiter.
Soudain, Ernest déclara qu’il voyait quelque chose.
– Dis : quelqu’un...
– Oui. Une forme. Une silhouette...
– Bien déformée. Cela me rappelle...
Oui, ils se souvenaient tous deux à la fois.
Une silhouette déformée, inachevée, comme celle qui, dans le laboratoire du Cerveau où ils étaient en traitement, avait été neutralisée par monsieur Trois et son chlorure d’éthyle dynamisé.
Ils approchèrent, descendirent, car la forme était placée dans une position assez basse, encore qu’elle ne touchât pas le sol et flottât légèrement.
Un humain. Mais au fur et à mesure qu’ils le découvraient, qu’ils cherchaient à déterminer son visage à travers cet univers vague, où toute vision précise était terriblement difficile, ils pâlissaient de stupeur épouvantée.
Il y avait là une créature à peu près humaine, encore que ses membres, son torse, ses jambes, fussent très déformés. Était-ce illusion d’optique ? Non sans doute car, tout de même, tous deux commençaient à s’accoutumer à déterminer les lignes joviennes.
Mais ce visage...
Mi-partie les traits nets, l’œil bleu, la chevelure noire de Luc, mi-partie le faciès jovial, gouailleur, d’Ernest Tavier lui-même.
Ils découvraient une sorte de monstre qui leur ressemblait à tous les deux, une caricature qui semblait vivante, avec un composé de leurs deux visages ; fantaisie d’un goût discutable émanant d’on ne savait quel artiste fantastique.
Et c’était cet hybride qui se plaignait, qui suppliait encore, qui tendait vers eux ses mains horriblement déformées, qui demandait, de l’aide, tel un cauchemar de vie...
CHAPITRE VIII
Il avait mal. Il grelottait, il pleurait. Oui c’était bien réel, il pleurait.
L’étrange créature visiblement très malade, épuisée, se lamentait sur son propre sort, en gros sanglots convulsifs, et maintenant muets.
Il était à bout de forces, il allait mourir...
Du moins était-ce l’impression qu’il faisait à Luc Delta et à Ernest, lesquels demeuraient stupéfaits en découvrant un tel faciès.
Car Ernest croyait se voir partiellement abîmé dans les pleurs, en regardant la moitié de ce visage torturé. Et Luc éprouvait une sensation analogue.
Dans l’univers flou qui les enrobait, ils contemplaient et détaillaient l’incroyable monstre.
Luc, déjà, en était assuré. Il devait faire partie du monde des êtres-gaz, des entités-nuages susceptibles de mutation mimétique. Celui-là, on ne savait pourquoi, bien que déjà déformé, ou encore mal formé ce qui était également possible, avait tenté une représentation, non d’un seul être humain, mais de deux.
Bien que, sous le visage à deux faces, le corps fut difficilement décelable, on pouvait distinguer, dans cette grossière image d’un homme, les deux modèles qui avaient fourni l’idée du résultat à obtenir.
D’un côté, un bras et une jambe très longs, sur un demi-torse qui se voulait mince et élancé, de l’autre des membres plus courts et plus musclés attenant à un thorax large et court.
Moitié Luc Delta, moitié Ernest…
Le tout ébauché, inachevé, ou en voie de destruction, on ne savait.
Et cela donnait un être pitoyable qui se plaignait doucement par instants, puis retombait au silence, non sans verser de nouveau d’abondantes larmes.
C’était pénible, horrible, répugnant. Affligeant aussi.
Luc et Ernest étaient des hommes. Ils avaient un cœur, ils possédaient cette sensibilité qui porte toujours l’humain au secours de son semblable, en toute circonstance, et le mène parfois, sur le champ de bataille, à la recherche d’un ennemi blessé.
Ils se consultèrent du regard et puis, domptant leur dégoût :
– On ne peut pas le laisser comme ça, murmura Luc.
– Non. Ou il va mourir...
L’être provoquait en eux la nausée, non seulement parce qu’ils savaient bien qu’il s’agissait une fois de plus d’un être-nuage (et ils en estimaient les dangereuses possibilités), mais aussi parce que le monstre, la chimère mimétique ainsi créée leur empruntait à l’un et à l’autre le reflet de la moitié de leur corps.
Cependant, penchés sur lui, ils tentèrent de le secourir.
Mais l’autre, qui les voyait, de ses yeux à demi éteints (l’œil bleu de Luc, l’œil noir et vif d’Ernest), essayait maintenant de leur parler, sans y parvenir.
– Si nous pouvions savoir... ce qu’il veut nous dire...
Luc pensait bien un peu que cela pouvait cacher un piège, que leurs nébuleux ennemis, habiles en camouflages, étaient bien capables d’inventer un bon moyen de les perdre en cherchant à toucher leur cœur, en abusant de leur générosité.
Mais il se disait aussi que, si on pensait à cela quand quelqu’un nous paraît en détresse, on laisserait la majorité des accidentés périr sans lever le petit doigt.
Il n’y eut donc rien de surprenant à ce que, quelques instants plus tard, le monde extraordinaire de Jupiter, ce monde où tout était flou, où toute ligne roulait dans des déformations gracieuses et capricieuses, où toute couleur se diluait et se magnifiait de tons variés, opposés, complémentaires ou non donnant des résultats surprenants, il se trouvât deux hommes, deux humanoïdes, les deux premiers certainement depuis la création à oser violer la surface de la planète géante, voletant grâce à leurs stabilisateurs-antigravité, et transportant un être abominable à regarder, qui les caricaturait l’un et l’autre.
Ils retrouvèrent leur mini-astronef sans difficultés, grâce à leurs orienmètres, firent jouer le sas, pénétrèrent dans l’engin avec leur singulier rescapé, et le déposèrent avec précautions sur une couchette.
Là, ils prirent quelques secondes de repos.
– Je n’en peux plus, avoua Ernest en passant la main devant ses yeux, à force de voir à travers ces nuées, j’ai des hallucinations...
– Je crois, dit Luc, que si notre cher Cerveau nous a dotés de poumons exceptionnels pour nous permettre de venir ici, il serait bon, dans l’avenir, que son génie allât jusqu’à nous offrir des yeux susceptibles d’assimiler ce drôle de système photonique...
Seulement, il n’était pas temps de s’abandonner librement. Il fallait penser à celui qu’ils voulaient sauver malgré tout.
Un homme ? Certainement pas.
Il n’en avait que grossièrement l’aspect, bien que le visage en deux parties fût à peu près intact.
Mais le corps, déjà monstrueux par la juxtaposition des deux imitations, était en plus déformé.
Ils le palpèrent, se demandèrent si, sous ces apparences de vêtements reproduisant les leurs, il y avait de la chair.
– Le tout est tiède... mais il vit...
– Oui, Ernest. Comme l’arbre-vampire, comme le sol... comme tout ici...
– Alors, Jupiter, c’est ?
– Peut-être une masse homogène, où la vie prend des apparences diverses. Il faudrait savoir...
Ils songèrent à faire ingurgiter de l’alcool à leur hôte, mais ce fut en vain.
Il ne pouvait, semblait-il, ni absorber, ni respirer normalement.
Et il pleurait toujours.
– Comment savoir ce qu’il faudrait faire ? se désola Luc.
Ernest se frappa le front.
– Tu as une idée ?...
Le mécanélec cligna de l’œil.
– Dorothée, parbleu !...
Naturellement, il avait gardé la plante-médium et avait exigé qu’elle fût du voyage.
Ni le Cerveau, ni les commissions scientifiques ne s’y étaient jamais opposés. On savait quels services l’extraordinaire végétal médium avait déjà rendu aux deux cosmonautes.
Dorothée était d’autant plus précieuse que ni le Cerveau, ni aucun savant, aucune équipe de laboratoire, n’avaient jamais été capables de la faire se reproduire.
Elle ne fournissait aucun pollen et rien ne semblait devoir féconder ses calices. Mais Ernest l’arrosait, la dorlotait, et elle vivait, sans rien perdre de ses invraisemblables facultés.
Luc fit un signe d’assentiment. Et Ernest approcha Dorothée du monstre pleureur.
Un peu après, il la ramena à lui et, avec Luc, ils se penchèrent sur la plante aux fleurs écarlates, après l’avoir exposée à un petit spot très puissant, destiné aux explorations cavernicoles éventuelles.
Sous l’impulsion luminique, Dorothée commença à émettre les pensées qu’elle venait de glaner dans... pouvait-on dire, le cerveau ? Au moins ce qui en tenait lieu à l’étrange hybride.
C’était difficile, naturellement. Comme une bande magnétique, les émissions de Dorothée gardaient trace des expériences passées, qui ne s’effaçaient que lentement. Aussi leur fallait-il une grande expérience à tous deux pour pouvoir déchiffrer les révélations de Dorothée.
Tout d’abord, ils entendirent un mot, ou un nom, un vocable tout au moins, qui ne cessait de revenir :
... Warzz... Warzz... Warzz...
– Warzz ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Peut-être le nom indigène de la planète.