CHAPITRE IV
La Trahison de Vortigern
En ces mêmes temps, il y avait, chez les Romains, un consul sage et avisé du nom de Macsen, et qui avait été choisi pour commander à tous les autres. Il gouvernait avec habileté et prenait grand soin de faire respecter la paix entre tous les peuples que Rome avait soumis. Mais, un jour qu’il était allé à la chasse, en compagnie de ses officiers et de ses vassaux, il se sentit accablé par la chaleur et la fatigue. Il s’arrêta dans une clairière, à l’écart, et s’étendit sur le sol. Les valets dressèrent en cercle autour de lui leurs boucliers en les plaçant sur la hampe de leurs lances afin de le défendre du soleil et lui mirent sous la tête un bouclier émaillé d’or. Ainsi dormit Macsen.
Or, pendant son sommeil, il eut une vision. Il se vit remonter la vallée d’une rivière jusqu’à sa source, puis parvenir au sommet d’une montagne qui lui parut la plus haute du monde. Une fois la montagne franchie, il se vit parcourir d’immenses pays traversés de rivières qui coulaient dans tous les sens, puis arriver à l’embouchure d’un grand fleuve, près d’un port et d’une immense forteresse surmontée de tours en grand nombre et de différentes couleurs. Dans le port, il y avait une nombreuse flotte au milieu de laquelle se remarquait un navire plus beau que les autres. Il sembla à Macsen qu’il s’embarquait sur ce navire et qu’il traversait la mer jusqu’à une grande île. Après avoir traversé l’île de part en part, il aperçut des vallons encaissés, des précipices, des rochers élevés et une terre abrupte, très arrosée, de telle sorte qu’il n’en avait jamais vu de pareille. De là, il voyait, dans la mer, non loin du rivage, une petite île, et en face de cette île, une forteresse très vaste et très belle. Il alla vers la forteresse. La porte en était ouverte. Il entra et se trouva dans une grande salle dont le plafond lui parut être en or et les murs faits de pierres précieuses. Dans cette salle, deux jeunes gens, vêtus d’habits magnifiques, jouaient aux échecs. Au pied d’une des colonnes qui soutenaient la salle, un homme aux cheveux blancs était assis dans une chaire, l’air imposant, portant aux bras des bracelets d’or, aux doigts de nombreuses bagues, au cou un collier d’or. Et en face de cet homme, dans une chaire d’or rouge, était assise une jeune fille si belle qu’il n’était pas plus facile de la regarder que le soleil dans tout son éclat. À son entrée, la jeune fille se leva et vint vers lui et lui jeta ses bras autour du cou. C’est alors que Macsen fut tiré de son sommeil par le cri des chasseurs, les hennissements des chevaux et les aboiements des chiens. Mais il ne prêta aucune attention à ce qui se passait autour de lui : toute sa pensée était encore auprès de la jeune fille qu’il avait vue en songe.
Depuis ce jour, Macsen tomba dans une grande langueur. Si les gens de sa maison allaient boire vin et hydromel dans des vases d’or, il restait à l’écart. S’ils allaient écouter de la musique ou les récits des conteurs, il ne les accompagnait pas. Il n’aimait qu’une seule chose, dormir. Et aussi souvent qu’il dormait, il voyait apparaître, dans son sommeil, cette jeune fille dont l’éclat et la beauté étaient plus troublants que tout ce qu’il y avait de plus précieux au monde.
Mais comme il ne s’occupait plus des affaires publiques, ses officiers et ses vassaux vinrent se plaindre à lui de son inertie. Il décida alors d’envoyer des messagers dans tous les pays pour tenter de retrouver la jeune fille. Mais, après de longs mois, les messagers revinrent sans pouvoir donner de nouvelles à propos de cette jeune fille. Macsen en fut très attristé, mais un de ses conseillers lui dit d’aller exactement à l’endroit où il avait eu le songe, la première fois, et ensuite de bien décrire la vision qu’il avait eue : ainsi les messagers qu’il enverrait par la suite pourraient mieux se diriger vers le lieu où se trouvait la jeune fille.
Ainsi fut fait. Macsen décrivit très exactement les moindres détails de son rêve aux treize messagers qu’il fit aussitôt partir. Ceux-ci se dirigèrent vers le soleil couchant. Ils franchirent une grande montagne, traversèrent un vaste pays aux multiples rivières, arrivèrent dans un port à l’embouchure d’un fleuve et s’embarquèrent sur le navire que Macsen avait vu pendant son sommeil. Ils débarquèrent alors dans une grande île, la traversèrent de part en part, et, du sommet de la montagne qu’on appelle Éryri, ils aperçurent la terre abrupte et bien arrosée, la petite île de Môn non loin du rivage, et sur celui-ci la forteresse que Macsen leur avait décrite[42].
La porte de la forteresse était ouverte. Ils entrèrent et aperçurent une grande salle. Deux jeunes gens y jouaient aux échecs, assis sur une couche d’or. Un homme aux cheveux blancs était assis au pied d’une colonne dans une chaire recouverte d’or, et la jeune fille se trouvait en face, dans une autre chaire d’or rouge. Les messagers tombèrent à genoux devant elle et la saluèrent. Puis ils lui exposèrent l’objet de leur mission. « Tu as donc le choix, princesse. Ou tu viendras avec nous pour que celui qui nous envoie t’épouse et te fasse impératrice, ou bien l’empereur viendra ici lui-même pour te prendre comme femme. » La jeune fille répondit : « Je ne veux pas mettre en doute ce que vous me dites, mais je n’y ajoute pas foi non plus. S’il est vrai que l’empereur m’aime et qu’il veuille m’épouser, il n’a qu’à venir jusqu’ici. »
Les messagers repartirent immédiatement et se rendirent en hâte auprès de Macsen pour lui rendre compte du succès de leur mission. Macsen partit immédiatement pour l’île de Bretagne avec ses troupes, avec ses treize messagers pour guides. Il reconnut tous les paysages qu’il avait pu voir dans son rêve. En apercevant la forteresse sur le rivage, il dit : « Voici le lieu où j’ai vu la jeune fille que j’aime le plus au monde. » Il entra donc dans la forteresse et alla vers la grande salle, comme s’il y était déjà venu de nombreuses fois auparavant. Il vit les deux jeunes gens, Konan, fils d’Eudav, et Adeon, fils d’Eudav, en train de jouer aux échecs, et leur père, l’homme aux cheveux blancs assis dans la chaire recouverte d’or, et, en face de lui, Élen, fille d’Eudav, encore plus belle que lorsqu’il l’avait contemplée dans son rêve. Il s’agenouilla devant elle et la salua. Alors Élen se leva, alla vers lui, lui mit ses bras autour du cou et le releva. Ainsi l’empereur Macsen épousa-t-il Élen Lluyddawc, fille d’Eudav, fils de Caradoc, de l’antique lignée des rois de Bretagne[43].
Ce mariage ne fut cependant guère apprécié par Konan, le frère d’Élen, qui était seigneur de Mériadog et qui, héritier du royaume de son père, voyait se dresser un rival en son beau-frère. Konan se retira dans le Nord avec les gens qui lui étaient fidèles, et il engagea la lutte contre Macsen. De durs combats eurent lieu, qui ne donnèrent raison ni à l’un ni à l’autre. Finalement, cédant aux supplications d’Élen, Konan et Macsen se réconcilièrent solennellement et s’engagèrent à gouverner ensemble le royaume. Et Macsen demeura sept ans en l’île de Bretagne, tandis que, sur le continent, les Romains avaient choisi un autre empereur[44].
Or Macsen regrettait vivement le pouvoir qu’il avait perdu. Les trésors qu’il avait accumulés dans l’île de Bretagne ne lui suffisaient pas, et il lui vint à l’idée de reconquérir son empire. Il s’ouvrit de son projet à Konan Mériadog, et celui-ci lui promit son soutien. Tous deux rassemblèrent des troupes, parmi les meilleurs guerriers de l’île, et ils préparèrent une grande quantité de navires solides et bien pourvus. Quand tout fut prêt, Macsen et Konan s’embarquèrent avec leurs hommes et abordèrent sur les rivages de ce qu’on appelait alors l’Armorique.
Le royaume d’Armorique était tenu par le roi Hymbaut. Lorsqu’il eut appris que les Bretons commençaient à envahir ses terres, il assembla le plus tôt qu’il le pût cinq mille Gaulois en armes, et, se mettant à leur tête, il s’efforça de les refouler et de les rejeter à la mer. Mais après que les deux armées eurent longuement combattu, le sort fut défavorable à Hymbaut : il fut tué dans une bataille et tous ses hommes furent mis en fuite ou moururent de leurs blessures. Ainsi Macsen et Konan furent maîtres de l’Armorique. Macsen appela son beau-frère et lui dit : « Voici l’un des meilleurs royaumes de la Gaule, que nous avons soumis et par lequel nous pouvons espérer avoir encore mieux, car c’est un chemin très convenable pour aller soumettre les autres peuples. Ce royaume, je te le laisse et je te l’octroie en récompense des services que tu m’as rendus. C’est un pays fertile en blé, riche en fleuves, avec des prés où paissent de nombreux troupeaux et des forêts remplies de bêtes sauvages. Tu en feras une autre Bretagne et tu y multiplieras ton lignage pour la plus grande gloire de celui-ci. » Konan fut fort satisfait du discours de Macsen. Il le remercia et promit de l’aider le plus qu’il pourrait.
Alors les Bretons se transportèrent devant Rennes qu’ils prirent sans coup férir, car ils ne trouvèrent la ville occupée que par des femmes : les Gaulois, qui avaient entendu parler de la cruauté des Bretons qui leur avaient tué leur roi et qui avaient fait un grand massacre de ses gens, n’avaient pas osé rester et s’étaient enfuis. De la même façon, les Bretons prirent la cité de Nantes, celle de Vannes et celle de Léon, ainsi que toutes les autres forteresses, tous les bourgs et tous les villages de l’Armorique. Ils tuèrent tous les hommes et tous les garçons qui se trouvaient dans le pays. Cependant, ils épargnèrent les femmes et les filles, car ils voulaient les épouser et repeupler l’Armorique avec leur lignage. Mais ils leur coupèrent la langue à toutes de façon à ce que leurs enfants ne pussent parler une autre langue que celle de leurs pères. Et c’est depuis ce temps-là que l’on parle le même langage dans l’île de Bretagne et en Armorique[45].
Après qu’ils eurent ainsi vidé de Gaulois tout le pays qui va jusqu’à la Neustrie, que nous appelons aujourd’hui Normandie, et jusqu’au fleuve de la Maine où se trouvait la forteresse d’Angers, Macsen et Konan établirent bon nombre de leurs fidèles dans les villes qu’ils venaient de conquérir, à charge pour ceux-ci de les renforcer et de constituer des remparts contre d’éventuelles expéditions des Gaulois. Quand cela fut fait, Macsen envoya des messagers dans l’île de Bretagne pour qu’on y rassemblât cent mille hommes du peuple, et il les fit s’établir dans le royaume d’Armorique. Et pour que ces gens du peuple fussent préservés et défendus, il fit également venir trente mille guerriers de l’île de Bretagne et il les répartit par toutes les contrées du royaume. Alors Macsen laissa le pays en pleine et entière possession de Konan. Et Macsen, avec un grand nombre de Bretons, passa plus avant dans la Gaule, combattant contre les Gaulois et les Romains, conquérant des cités et des bourgs, et ravageant les terres lointaines. Il ne revint jamais en Armorique, pas plus qu’il ne retourna auprès de sa femme Élen, dans l’île de Bretagne. Quant à Konan, il organisa son royaume et le partagea entre ceux qui l’avaient servi le plus fidèlement. Et c’est ainsi qu’il donna le pays de Vannes à l’un de ses parents, lequel fut l’ancêtre des bons chevaliers que furent Lancelot du Lac et Bohort de Gaunes. Et c’est depuis ce temps que l’Armorique fut appelée la Petite-Bretagne, ou encore la Bretagne armorique[46].
Cependant, l’île de Bretagne était la proie des Pictes et des Gaëls qui venaient y faire de fréquentes incursions et y pillaient les forteresses et les campagnes sur leur passage. Et il n’y avait plus de Romains pour assurer la défense de ce pays du bout du monde. Le fils d’Élen et de Macsen avait bien tenté de rassembler tous les chefs bretons pour faire face aux ennemis, mais les rivalités internes, les querelles entre les chefs n’avaient pas permis de repousser ceux-ci. Et le peuple vivait dans la terreur. Cela dura ainsi jusqu’à ce que Constantin le Béni, arrière-petit-fils de Macsen, refoulât les Pictes au-delà de la grande muraille que les Romains avaient fait construire au nord de la Tyne. Il y eut alors une période de calme et de paix. Mais tout recommença à la mort de Constantin. Celui-ci laissait en effet trois fils, Emrys, Uther et Constant. Ce dernier s’était fait moine et il n’aspirait à aucun pouvoir, mais les chefs des différents peuples ne parvenaient pas à choisir entre Emrys et Uther.
C’est alors qu’un neveu de Constantin, qui était un Vortigern, se mit de la partie. Il fit tant et si bien qu’il persuada le troisième fils de Constantin, Constant, de revendiquer la royauté, se mettant ainsi en position d’arbitre entre ses deux frères. Faute de mieux, les chefs élurent donc Constant comme leur roi. Mais Constant était faible et il n’avait aucune ambition, lui qui avait choisi la voie du silence et du recueillement. Il nomma Vortigern sénéchal du royaume et le laissa gouverner à sa guise. Car Vortigern était habile et sans scrupule. Il avait conclu un accord avec les Pictes, leur promettant des terres s’ils l’aidaient à conquérir le royaume de Bretagne. Et, comme il était très riche, il soudoyait les chefs et les faisait agir selon sa volonté. Il s’était même arrangé pour que les gardes du roi Constant fussent tous des Pictes : ainsi était-il informé de tout ce que disait le roi et de tous les entretiens qu’il avait avec les officiers du royaume. De plus, comme Vortigern était très brave, il s’était attiré la sympathie de beaucoup de gens qui lui reconnaissaient une grande compétence dans les affaires publiques et un grand talent de diplomate dans les rapports avec les peuples voisins. Il en concevait d’ailleurs de l’orgueil, et il se persuadait de plus en plus qu’il était irremplaçable et qu’il devait s’arranger pour discréditer le plus possible le vrai roi et poser la couronne sur sa propre tête. Et ce n’était pas difficile, car le roi Constant n’était guère capable de s’opposer aux ennemis des Bretons. De plus, c’est à ce moment que les Saxons, venus de Germanie, commençaient à débarquer dans l’île de Bretagne et à menacer sérieusement les habitants de la côte qui regarde l’orient.
Vortigern déclara qu’il se retirait des affaires et s’en alla résider dans une de ses forteresses. Quand le roi Constant l’apprit, il fut très ennuyé. Il alla trouver Vortigern et lui demanda avec insistance de l’aider dans sa lutte contre ces Saxons qui débarquaient ainsi dans cette île avec la volonté évidente de la soumettre et d’en réduire les habitants en esclavage. Mais Vortigern lui répondit : « Seigneur roi, que d’autres se chargent de la défense du royaume. Moi, je ne peux plus venir à ton aide, car il y a dans le royaume des gens qui me haïssent parce que je t’ai servi avec dévouement. Je tiens donc à ce qu’ils s’en occupent eux-mêmes. Quant à moi, je n’entreprendrai plus rien. »
Quand le roi Constant eut entendu ces paroles, il comprit que Vortigern ne changerait pas d’avis et qu’effectivement il ne pourrait pas compter sur lui. Il rassembla le plus d’hommes qu’il put et s’en alla combattre les Saxons. Mais ceux-ci lui infligèrent de lourdes pertes et agrandirent encore davantage les territoires qu’ils occupaient. Et, en revenant de cette expédition désastreuse, les hommes de Constant murmuraient qu’il en aurait été tout autrement si Vortigern les avait menés au combat. Ainsi le roi Constant était-il de plus en plus déconsidéré et abandonné. Plusieurs de ses officiers vinrent trouver Vortigern et lui dirent : « Seigneur, nous sommes désormais sans chef, car le roi que nous avons est incapable de commander. Nous te supplions donc de devenir roi et de nous gouverner, car nul mieux que toi ne peut ni ne doit régner sur ce pays. » Vortigern répondit : « Je comprends votre désarroi, seigneurs, mais qu’y puis-je ? Certes, si le roi était mort et que vous me demandiez de lui succéder, j’accepterais volontiers cette lourde charge. Mais c’est impossible tant que le roi Constant sera en vie. »
Les officiers qui avaient entendu les paroles de Vortigern les interprétèrent chacun à sa façon. Certains d’entre eux se réunirent alors et examinèrent la situation. Puis ils en vinrent à cette conclusion : « Le mieux que nous ayons à faire, c’est de faire périr le roi Constant. Quand il aura disparu, Vortigern deviendra roi. Mais il saura que c’est grâce à nous et il fera tout ce que nous voudrons. Ainsi le tiendrons-nous ensuite à notre merci. » Or, ceux qui parlaient ainsi, c’étaient les Pictes que Vortigern avait placés auprès de Constant pour mieux le surveiller. Parmi eux, ils en désignèrent douze qui furent chargés d’accomplir ce qu’ils avaient décidé en commun. Les douze se rendirent près du roi Constant alors que celui-ci était en prières dans une chapelle. Ils se jetèrent sur lui et le tuèrent à coups de couteau et d’épée. Puis ils allèrent ensuite chez Vortigern pour le mettre au courant de ce qu’ils avaient fait.
Mais en apprenant cette nouvelle, Vortigern se mit dans une grande colère : « Comment ? Vous avez osé porter la main sur votre roi et le tuer ? Je vous conseille de fuir, car les seigneurs de ce royaume chercheront à vous faire périr s’ils apprennent que vous êtes responsables de la mort du roi. Et, pour ma part, sachez que je ne veux plus jamais avoir des relations avec vous ! » Les douze se retirèrent, très chagrinés par l’attitude de Vortigern, mais bien décidés à lui faire payer cher son ingratitude.
Cependant, la nouvelle de la mort de Constant se répandit très vite. Les gens du royaume se réunirent pour délibérer sur le choix de son successeur. Constant avait deux frères, Emrys et Uther, mais ils étaient trop jeunes pour régner. Il ne restait guère que la solution de donner la couronne à Vortigern, un homme capable et qui saurait conduire les Bretons à la victoire. Vortigern fut donc élu à l’unanimité et, avec une feinte modestie, il déclara qu’il acceptait d’être le roi pour le bien de tous et la sauvegarde du pays.
Mais les deux hommes qui avaient la garde des deux jeunes frères de Constant, et qui assistaient à la délibération, comprirent que l’avenir serait incertain et sans doute tragique pour les deux enfants dont ils avaient la charge. « Dès que Vortigern sera roi, il fera sûrement tuer nos deux protégés. Or, nous avons beaucoup aimé leur père, le roi Constantin, et celui-ci nous a comblés de bienfaits. Tout ce que nous avons, c’est à lui que nous le devons. Nous serions donc bien mauvais et bien ingrats si nous abandonnions ses fils au sort qui leur est réservé. Il n’y a pourtant aucun doute : dès que Vortigern sera roi, il voudra les faire tuer avant qu’ils ne soient en âge de revendiquer le royaume qui leur appartient de droit. » Et les deux hommes décidèrent alors de partir, avec leurs protégés, dans un pays étranger, du côté de l’orient, afin de les soustraire aux agissements de Vortigern.
Vortigern fut donc investi de la royauté. Mais les douze assassins de Constant revinrent le trouver. Il se comporta avec eux comme s’il ne les avait jamais vus. Alors ils l’assaillirent de reproches, lui rappelant que c’était grâce à eux qu’il était devenu roi. Lorsque Vortigern les entendit parler du crime qu’ils avaient commis, il les fit aussitôt saisir. Il leur dit : « Vous venez d’avouer votre crime, et ce crime est impardonnable. Vous n’aviez aucun droit de tuer le roi, et je suis sûr que vous en feriez de même envers moi si l’occasion s’en présentait. En prononçant publiquement ces paroles, vous vous êtes vous-mêmes condamnés à mort. » Et, sans plus tarder, Vortigern ordonna de lier les douze meurtriers à douze chevaux de façon qu’ils fussent écartelés.
Mais quand ils furent morts, les autres Pictes eurent une entrevue avec Vortigern. « Tu as trahi l’alliance que nous avions conclue avec toi, roi Vortigern, et tu t’es déshonoré en livrant nos amis à un supplice aussi infamant qu’atroce. » Vortigern leur répondit que s’ils ajoutaient un seul mot, il leur ferait subir le même sort, mais les Pictes se moquèrent ouvertement de ses menaces et lui répondirent avec colère : « Roi, tu peux nous menacer tant que tu veux, cela ne changera en rien notre détermination. Sois bien sûr que nous te défions solennellement, au nom de tout notre peuple. Nous pouvons t’assurer que, tant que nous aurons un homme à nous, nous ne cesserons de nous battre contre toi et les tiens. Tu es breton, et nous sommes des Pictes. Tu n’es donc pas notre souverain légitime, et tu as rompu toi-même le traité dont nous étions convenus. Il te faudra mourir, Vortigern, de la même sorte que celle que tu as infligée à nos amis, et ce sera une terrible vengeance. » Là-dessus, ils prirent congé, laissant Vortigern en proie aux plus sombres pressentiments.
Car ils mirent immédiatement leur projet à exécution, ameutant les Pictes et les rassemblant pour former de grandes armées, et ils commencèrent à envahir le royaume. Vortigern se sentit faible et désemparé devant ces attaques, d’autant plus que les Pictes étaient de redoutables guerriers, et que les Bretons commençaient à douter de la légitimité du roi qu’ils avaient pourtant choisi. Vortigern vivait dans la crainte d’être assassiné, non seulement par les Pictes, mais par ses propres sujets. Alors, sans vergogne, il envoya des messagers vers ses anciens ennemis les Saxons pour faire à ceux-ci des propositions de paix, faisant même dire qu’il souhaitait conclure un pacte avec eux. Les Saxons avaient deux chefs fort respectés, Hengist et son frère Horsa. Hengist était très ambitieux et d’une très grande habileté manœuvrière. Il comprit tout de suite que Vortigern, malgré ses grands airs, était dans un état de faiblesse dont il pouvait aisément tirer parti. Il accepta ses propositions et promit de lutter contre les Pictes à condition de recevoir des terres en toute souveraineté. Vortigern, qui ne voyait pas comment refuser les conditions de Hengist, consentit à tout ce que l’autre demandait. Alors Hengist et Horsa conduisirent les Saxons vers le nord, et, comme ils étaient puissants et bien armés, ils eurent tôt fait de vaincre les Pictes et de les refouler bien loin, sur les montagnes de la Calédonie. Puis ils revinrent trouver Vortigern pour réclamer la récompense à leurs services. Vortigern leur donna alors de nombreuses terres sur les bords de la Tamise, ainsi que l’île de Thanet. C’est pour cette raison que Vortigern est dit l’un des trois hommes de déshonneur de l’île de Bretagne, celui qui, le premier, fit alliance avec les Saxons rouges et leur permit de s’installer dans le pays des Bretons, pour le plus grand malheur de ceux-ci.
Mais Hengist voyait plus loin. S’entretenant fréquemment avec Vortigern, il finit par le persuader que sa sécurité ne serait pleinement assurée que s’il s’entourait davantage de troupes saxonnes, ce qui fit que Vortigern lui accorda la permission de faire venir de Germanie d’autres Saxons qui pourraient plus sûrement le protéger contre ses ennemis. Et Hengist envoya rapidement des messagers de l’autre côté de la mer. Puis il se plaignit à Vortigern de ne posséder à titre personnel aucune forteresse où il pût se sentir en sûreté s’il devait un jour se défendre contre d’éventuels agresseurs. Vortigern lui répondit qu’il lui concéderait volontiers un emplacement, pourvu que celui-ci n’excédât point la longueur d’une courroie faite avec la seule peau d’un taureau. Alors Hengist tua un taureau et l’écorcha, puis il découpa la peau en une unique lanière, extrêmement fine, dont il entoura un roc qu’il avait auparavant choisi pour sa situation stratégique au milieu d’une plaine et d’où l’on pouvait voir surgir n’importe quel assaillant. Et c’est sur ce roc que Hengist construisit une forteresse inexpugnable d’où il pouvait surveiller tout le pays.
Cependant, les messagers que Hengist avait envoyés en Germanie étaient de retour, avec dix-huit navires remplis des meilleurs guerriers qu’ils avaient pu rassembler. Mais parmi ces guerriers se trouvait la belle Ronwen, qui était la fille de Hengist. Et celui-ci, qui avait une idée en tête, invita Vortigern à partager son repas au milieu des siens, s’arrangeant pour placer Ronwen à côté du roi et prenant grand soin d’enivrer le Breton. Vortigern ne fut pas long à être échauffé, et, ne pouvant plus résister à l’attrait qu’exerçait Ronwen sur lui, il la demanda en mariage à son père. Hengist se fit prier, prétendant que sa fille était beaucoup trop jeune, mais comme Vortigern, de plus en plus amoureux, suppliait son hôte de lui donner satisfaction, il consentit à la lui donner en échange du royaume de Kent. Sans plus réfléchir, Vortigern accorda le royaume de Kent à Hengist, au mépris des lois les plus élémentaires, car le Kent avait son roi légitime, lequel se trouva donc, à cause de la passion de Vortigern, dépossédé injustement de ses domaines.
Cela ne contribua guère à maintenir intacte la réputation de Vortigern auprès des Bretons. Furieux et inquiets de ce mariage qui risquait, à plus ou moins brève échéance, de provoquer l’annexion du royaume par un prince saxon, ils se regroupèrent autour de Vortimer, le fils de Vortigern, qui manifestait publiquement son désaccord avec son père, et affirmait haut et fort qu’il fallait au plus vite se débarrasser de cette engeance païenne, véritable pieuvre dont les tentacules s’infiltraient dans les moindres vallées du royaume. Le comble fut atteint lorsque, cédant encore une fois aux exigences de son beau-père, Vortigern concéda aux Saxons les territoires au nord de la Humber. Vortimer lança le signal de la révolte et entraîna derrière lui un grand nombre de Bretons qui, dans un grand élan d’énergie, se disaient prêts à chasser l’envahisseur d’où qu’il vînt. Ils prononcèrent la déchéance du roi Vortigern et engagèrent la lutte armée contre les Saxons. Nombre d’entre eux succombèrent sous les coups des Bretons et durent reprendre la mer en direction de leur pays d’origine. Quant au Saxon Horsa, frère de Hengist, il fut tué dans une bataille, ce qui contribua à démoraliser l’ensemble du peuple saxon.
Mais l’épouse de Vortigern, la Saxonne Ronwen, qui haïssait le fils du roi en lequel elle voyait un dangereux rival, entreprit de retourner la situation. Elle harcelait sans cesse son mari pour qu’il châtiât durement les rebelles à son autorité, puis, grâce à des messagers secrets qu’elle paya à prix d’or, elle fit empoisonner le malheureux Vortimer. Et celui-ci, au moment de mourir, demanda à ses compagnons de placer son tombeau dans le port d’où s’étaient rembarqués les Saxons : ainsi, non seulement les ennemis ne pourraient plus jamais accoster sur cette côte, mais tous ceux qui se trouvaient encore sur l’île de Bretagne seraient obligés de se retirer pour ne jamais plus revenir. Or, les compagnons de Vortimer négligèrent d’accomplir ce vœu, et ce fut un grand dommage pour la Bretagne.
Car Hengist, entre-temps, avait demandé des renforts en Germanie, des guerriers sûrs et bien entraînés. Ils vinrent en grand nombre pour aider le chef saxon et les quelques fidèles qui lui restaient. De toute façon, Hengist se méfiait de Vortigern qu’il pressentait vouloir le trahir, malgré l’influence prépondérante de Ronwen. Après avoir envoyé des messagers auprès du roi de Bretagne afin de discuter des termes d’une nouvelle alliance, il réunit ses frères d’armes et ses conseillers, leur demandant leur avis sur la meilleure façon de subjuguer complètement celui qui était devenu son gendre. Tous furent d’accord pour que l’on renouvelât les serments d’amitié et de paix, mais également pour isoler complètement Vortigern des siens et se débarrasser de ceux qui pouvaient le pousser à résister aux exigences des Saxons. Et Hengist lança une invitation à Vortigern et aux principaux chefs bretons pour qu’ils vinssent participer à un grand festin dans la plaine de Salisbury. Aussi bien les Saxons que les Bretons devaient y venir sans armes, en signe de confiance et d’amitié, pour se jurer mutuellement une paix éternelle entre leurs deux nations.
Mais c’était évidemment un piège savamment étudié par Hengist. Il réunit les siens et leur ordonna de garder chacun son couteau entre la plante du pied et la semelle de sa sandale : « Quand je vous dirai nimed our saxes (« tirez vos couteaux »), précipitez-vous sur eux, et à l’aide de vos couteaux, égorgez-les tous, sauf le roi. Car, d’une part, c’est l’époux de ma fille et, d’autre part, s’il est fait prisonnier, il pourra donc racheter sa vie et sa liberté, ce qui sera de grand profit pour nous. » Ils promirent d’agir comme l’avait ordonné Hengist. Les Bretons vinrent donc sans armes à cette entrevue et les Saxons leur parlèrent courtoisement, faisant à leurs hôtes mille amabilités. Ils s’assirent de façon à ce que chaque Saxon eût à côté de lui un Breton, et, alors que la conversation allait bon train, Hengist vociféra la phrase dont il était convenu avec ses hommes. Ceux-ci dégagèrent leurs couteaux et se jetèrent sur leurs voisins. Trois cents chefs du roi Vortigern furent ainsi égorgés, moins un seul nommé Eidol, comte de Gloucester, qui, ayant saisi un pieu, se vengea cruellement en massacrant soixante-dix Saxons avant de s’enfuir et de disparaître. Mais Vortigern fut réduit à l’impuissance et chargé de chaînes. Pour recouvrer sa liberté, il dut en passer par les volontés de son beau-père et livrer aux Saxons de nombreuses régions de son royaume[47]. Et l’on appela cette triste entrevue le Complot des Longs Couteaux.
Vortigern régnait toujours sur l’île de Bretagne, mais il avait de moins en moins de pouvoir, car non seulement les Saxons se méfiaient de lui, mais les Bretons eux-mêmes commençaient à prendre conscience de sa duplicité et de son ignominie. Il mit le comble à cette ignominie en épousant même la fille qu’il avait eue de Ronwen, ce qui arrangeait fort bien Hengist, mais qui détourna définitivement de lui la plupart de ses sujets[48]. Il en fut réduit à errer à travers tout le pays, accompagné seulement d’une troupe de fidèles qu’il payait à prix d’or, car il avait accumulé de nombreuses richesses en pillant les villes et les villages et en écrasant le peuple de taxes en tous genres. Mais chaque forteresse où il résidait lui semblait peu sûre, car il redoutait une révolte générale. De plus, il savait qu’un jour ou l’autre les deux frères de Constant reviendraient dans l’île de Bretagne et le poursuivraient avec acharnement. Il envoya donc des messagers un peu partout pour trouver un emplacement qui lui garantît toute sa sécurité, où il pourrait soutenir un siège sans craindre d’être affamé ou délogé. Ceux qu’il avait chargés de cette mission revinrent bientôt et lui dirent qu’ils avaient découvert un lieu idéal, en Cambrie, sur les hauteurs du mont Éryri. Vortigern s’y rendit, examina le terrain et déclara qu’effectivement l’endroit était imprenable. Il décida de faire bâtir immédiatement une forte tour à cet emplacement et, pour cela, il convoqua des architectes, des charpentiers et des maçons afin que les travaux pussent commencer sans délai.
Dès le lendemain, les ouvriers se mirent à l’œuvre et, en quelques jours, une tour épaisse et magnifique se dressa sur une des pentes de la montagne, au bord d’un précipice infranchissable et dans une position telle qu’on pouvait voir venir de loin n’importe quel voyageur. Vortigern fut très satisfait et, rassuré sur son sort, il s’en alla dormir sous un pavillon, car la tour n’était pas encore aménagée pour qu’on pût y habiter. Or, le lendemain, quelle ne fut pas la surprise du roi et de tous les siens quand ils s’aperçurent que la tour s’était écroulée et qu’il n’en restait plus qu’un amas de pierres sur le sol. Furieux, Vortigern convoqua ses architectes et leur reprocha d’avoir tracé de mauvais plans. Les architectes reprirent leurs plans, et le lendemain, après y avoir apporté les corrections qui leur parurent utiles, ils commandèrent aux charpentiers et aux maçons de recommencer leur travail. Mais, quand la tour fut achevée et grandement fortifiée, on s’aperçut le lendemain qu’elle s’était encore écroulée pendant la nuit. Et trois fois encore, malgré tous les efforts de chacun, un tel phénomène se reproduisit.
Vortigern, autant perplexe que furieux, fit venir des sages et des philosophes et leur demanda leur avis sur ces événements incompréhensibles. Ils examinèrent soigneusement les débris de la tour et la nature du sol, puis ils dirent à Vortigern : « Seigneur roi, notre savoir ne peut venir à bout de ce mystère. Il nous semble que seuls les clercs pourraient te dire la solution de ce problème, car, grâce à leurs études, ils en savent plus long que nous sur les secrets de la nature. » Et Vortigern rassembla autour de lui tous les clercs qu’il put trouver dans son royaume. Après avoir bien examiné les lieux, les clercs avouèrent leur étonnement. Alors le roi prit à part ceux qu’il jugeait les plus sages et leur dit : « Pourriez-vous me dire pourquoi cette tour, pourtant construite avec beaucoup de soin, s’écroule chaque fois qu’elle est terminée ? Personne, jusqu’à présent, n’a trouvé un moyen pour la faire tenir. Je vous serais donc bien obligé d’en rechercher la cause, car on m’a dit que vous seuls pourriez y parvenir. »
Les clercs répondirent : « Seigneur roi, nous n’en savons rien. Mais il y a parmi nous des clercs qui pourraient le savoir, car en dehors de leurs études, ils pratiquent en cachette des arts secrets comme l’astrologie et la magie. » Vortigern fut très intéressé, et il ordonna aux clercs de chercher lesquels, parmi eux, se livraient aux arts de l’astrologie et de la magie. Les clercs se consultèrent donc à l’écart et en grand secret. Deux d’entre eux avouèrent pratiquer ces sortes de choses, et ils prétendirent même qu’ils se croyaient assez savants pour éclaircir complètement cette affaire. Ils ajoutèrent qu’ils pensaient bien qu’il y en avait d’autres, dans leur compagnie, qui étaient aussi habiles qu’eux-mêmes. « Recherchez-les donc », dit le roi. On fit des recherches longues et patientes, car chacun hésitait à se dire astrologue et magicien. Pourtant, il s’en trouva sept qui voulurent bien l’admettre. Mais chacun des sept croyait être plus savant que les autres. Ils finirent par se présenter devant le roi et lui promirent qu’ils trouveraient la cause de cet écroulement et le remède qu’on pouvait y apporter. Vortigern promit de leur donner tout ce qu’ils voudraient s’ils découvraient la vérité. Puis il les congédia.
Les sept clercs se réunirent dans un endroit isolé où personne ne pouvait les entendre, et ils discutèrent longtemps pour savoir comment et pourquoi la tour s’écroulait durant la nuit, et quelle était la meilleure façon de la faire tenir. Ils étaient tous très savants en matière d’astrologie et de magie, mais plus ils réfléchissaient et discutaient, moins ils trouvaient de solutions. Ou plutôt, ils n’en trouvaient qu’une seule, unique, et cette solution était connue de tous, mais aucun d’eux n’osait l’exprimer parce qu’elle les remplissait de terreur. Finalement, l’un d’entre eux prit la parole et dit : « Voici ce que nous allons faire. Nous irons l’un après l’autre, sans témoins, nous entretenir avec le roi, et chacun dira en secret ce qu’il a découvert, en précisant que ce qu’il révèle lui est particulier. » L’idée parut excellente à tous et elle fut adoptée. Ils allèrent donc trouver Vortigern, un par un, et lui donnèrent leur avis. Or chacun avait dit la même chose, et dans le plus grand secret : ils ne savaient pas la cause de l’effondrement de la tour, mais ils voyaient en revanche quelque chose de tout à fait extraordinaire, un enfant de sept ans, conçu par une femme, mais qui n’avait pas de père de la race des hommes.
Quand il eut entendu les sept clercs, le roi fut bien étonné. Il les congédia en leur demandant de préciser leur pensée. Lorsqu’ils furent de nouveau seuls, à l’écart de tous, l’aîné des sept clercs s’adressa ainsi aux autres : « Vous avez tous dit la même chose, mais tous, vous avez caché l’essentiel de ce que vous vouliez dire. » L’un des sept lui dit : « Répète donc ce que nous avons dit au roi, et révèle-nous ce que nous avons caché. » Il répondit : « C’est facile. Vous avez tous dit que vous ne saviez pas la cause de l’effondrement de cette tour pendant la nuit, mais que vous aviez vu un enfant de sept ans conçu par une femme, mais qui n’a pas de père de la race des hommes. Vous n’avez rien ajouté de plus ; mais moi, je vous affirme que vous avez tous compris que vous deviez mourir à cause de cet enfant. Moi aussi, j’ai vu tout cela. Il nous faut donc prendre une décision et donner au roi le moyen de faire tenir cette tour. » Les autres lui dirent : « Par le Dieu tout-puissant, nous te prions de bien vouloir nous conseiller. »
« Voici ce que nous allons faire », dit le plus âgé des sept. « Nous nous accorderons pour dire tous la même chose, que la tour ne peut tenir et ne tiendra jamais si l’on ne mélange pas au mortier des fondations le sang de cet enfant né sans père[49]. Si nous parvenons à avoir ce sang et à le mélanger au mortier, la tour tiendra et demeurera intacte quoi qu’il arrive. Que chacun dise la même chose au roi sans qu’il puisse s’apercevoir que nous nous sommes concertés. Ainsi pourrons-nous échapper à la mort et nous garder de cet enfant qui, nous l’avons vu très clairement, doit causer notre perte. Mais surtout, il faut absolument empêcher le roi de voir cet enfant. Il est nécessaire que ceux qui iront le chercher le tuent immédiatement et ne rapportent que son sang au roi. »
S’étant ainsi accordés entre eux, les sept sages se rendirent auprès de Vortigern et demandèrent à être reçus l’un après l’autre. Ils firent donc tous semblant d’ignorer ce que disaient les autres. À la fin, le roi les réunit et leur dit : « Seigneurs, vous m’avez tous révélé les mêmes choses. Je vais envoyer des messagers dans toutes mes terres pour découvrir un enfant qui n’a pas de père de la race des hommes. » Le plus âgé des sages crut bon d’intervenir alors : « Bien volontiers, seigneur roi, mais souviens-toi que dès que tes messagers découvriront l’enfant, ils devront immédiatement le tuer, recueillir son sang et te l’apporter en toute hâte. C’est à cette seule condition que la tour pourra tenir. »
Vortigern leur promit de faire selon ce qu’ils avaient dit. Mais, par mesure de précaution, il fit mettre en prison tous les clercs dans une maison fortifiée, leur faisant d’ailleurs remettre tout ce dont ils avaient besoin. Puis il choisit douze messagers qu’il envoya à travers tout le royaume, avec mission de découvrir l’enfant. Mais il leur fit jurer sur les Évangiles que celui qui trouverait l’enfant le tuerait immédiatement, recueillerait son sang dans un vase qu’il fermerait très soigneusement et qu’il le lui rapporterait sans faute, dans les plus brefs délais.
Ainsi partirent les messagers du roi Vortigern, à la recherche d’un enfant qui avait été conçu par une femme, mais dont le père n’était pas de la race des hommes[50].