5
L’aéroglisseur filait au-dessus du Grand Désert de Pierres parallèlement au massif de Zopal aux sommets noirs et rouges. Au-dessous de lui défilaient des terrasses poudreuses et desséchées, des champs d’éboulis, des dunes de sable rose sombre, parfois une oasis solitaire que ceinturaient les blanches aigrettes des arbres-fumée. En fin d’après-midi, une tempête se leva, soulevant des tourbillons de poussière qui roulaient comme des vagues et la grisaille noya 4269 de La Carène. Anacho mit le cap au nord, et bientôt une ligne bleu foncé barra l’horizon : c’était la Première Mer.
L’Homme-Dirdir atterrit aussitôt dans le désert. On était à une quinzaine de kilomètres de la côte.
— Nous sommes encore à plusieurs heures de Khoraï. Il vaut mieux ne pas y arriver de nuit. Les Khors sont des gens méfiants. Un mot plus haut que l’autre et ils tirent leurs poignards. La nuit, ils frappent sans même qu’on les provoque.
— Et c’est à eux que nous allons confier la garde du glisseur ?
— Quel voleur serait assez fou pour chercher des histoires aux Khors ?
Reith examina l’étendue désolée.
— Je préfère encore le dîner de l’auberge du Souffleur de Verre à rien du tout.
— Ha ! ricana Anacho. Quand nous serons dans les Carabas, tu te rappelleras avec nostalgie le silence et la paix de la nuit du désert.
Ils creusèrent des trous dans le sable en guise de lits. La nuit était noire et lumineuse. Juste au-dessus d’eux flamboyait la constellation de Clari au milieu de laquelle, invisible à l’œil nu, scintillait le Soleil, et Reith se demanda s’il reverrait un jour la Terre. Et, si jamais il y retournait, fouillerait-il souvent le ciel nocturne pour y chercher quelque part dans Argo Navis une invisible étoile bistre – 4269 de La Carène – et l’obscure planète Tschaï qui lui faisait escorte ?
Une lueur scintillant à l’intérieur du glisseur attira son attention. Il alla se rendre compte de ce qui se passait. Un réseau de lignes orangées tremblotait sur l’écran radar. Au bout de cinq minutes, elles disparurent, laissant Reith avec une impression de froid et de désolation.
L’aube finit par pointer et le soleil surgit à l’horizon de la plaine dans un ciel si vide et si limpide que le moindre accident de terrain, le moindre caillou projetait une ombre noire et étirée. Anacho reprit les commandes et décolla. Maintenant, il volait en rase-mottes : il avait remarqué, lui aussi, la lueur orange cette nuit.
Peu à peu, le paysage devint moins rébarbatif ; des bouquets d’arbres-fumée rabougris se dressaient ici et là, et l’on put bientôt voir également de noires dendrites et des buissons d’urticules. Quand ils arrivèrent à l’aplomb de la Première Mer, Anacho obliqua vers l’ouest pour suivre le rivage. Ils survolèrent des villages – fouillis de bâtisses de brique d’un brun terne, coiffées de noirs toits de fer coniques, plantées au voisinage de taillis d’énormes dyans que l’Homme-Dirdir déclara être des bosquets sacrés. Des estacades branlantes s’avançaient dans les eaux noires telles des cadavres de mille-pattes. Des barques de bois, sombres, effilées aux deux bouts, étaient échouées sur la plage. Dans son sondoscope, Reith put voir des hommes et des femmes à la peau jaune moutarde enveloppés dans des capes noires, coiffés de hauts bonnets également noirs, qui levaient la tête au passage du glisseur qu’ils regardaient d’un air inamical.
— Ce sont les Khors, déclara Anacho. Un peuple étrange aux mœurs secrètes. Ils ne sont pas les mêmes le jour et la nuit – à ce que l’on prétend, en tout cas. Chaque individu change d’âme à l’aube et au coucher du soleil, de sorte qu’il est deux personnes en une. On raconte des choses singulières sur leur compte. Regarde le littoral, ajouta-t-il, en levant le bras. Là où il fait un entonnoir.
Le Terrien se tourna dans la direction qu’indiquait son compagnon et aperçut un de ces bosquets de dyans qui étaient à présent un spectacle familier et un amoncellement de cabanes brunes surmontées de toits de fer. Une route, quittant l’enceinte de l’agglomération, s’enfonçait à travers les collines en direction du sud. Des Carabas…
— Voici le bois sacré où, dit-on, les Khors se rendent pour l’échange des âmes, enchaîna Anacho. Plus loin, c’est le relais des caravanes et la route de Maust. Je n’ose pas aller plus loin avec le glisseur. Nous allons nous poser et continuer notre chemin vers Maust comme si nous étions de banals chercheurs de sequins, ce qui ne sera pas forcément un inconvénient.
— Et le glisseur sera encore là au retour ?
Anacho désigna le port du doigt.
— Vois ces bateaux à l’ancre.
Reith porta son sondoscope à ses yeux. Il distingua une quarantaine ou une cinquantaine d’embarcations de tous modèles.
— Ces bateaux ont amené à pied d’œuvre des chercheurs de sequins venus de Coad, d’Aig-Hedaïjha, des Îles Basses, de la Seconde et de la Troisième Mer. S’ils reviennent dans l’année, leurs propriétaires les reprennent et rentrent chez eux. Passé ce délai, les bateaux deviennent propriété du capitaine du port. Nous bénéficierons sans aucun doute de ces dispositions.
Reith n’éleva pas d’objection et Anacho se dirigea vers la grève en amorçant la manœuvre d’atterrissage.
— Rappelle-toi que les Khors sont susceptibles, poursuivit-il en manière d’avertissement. Ne leur adresse pas la parole. Fais comme si tu ne les voyais pas, sauf en cas de nécessité, mais alors sois aussi bref que possible. Le bavardage est à leurs yeux un crime contre nature. Ne te tiens pas dans le vent d’un Khor – à contrevent non plus si possible : c’est pour eux un symbole d’hostilité. Ne prête pas attention aux femmes et ne regarde pas les enfants : on te soupçonnerait de leur jeter un sort. Et, surtout, ignore le bois sacré. L’arme traditionnelle des Khors est un aiguillon de fer qu’ils lancent avec une précision ahurissante. Ce sont des gens dangereux.
— J’espère que je n’oublierai rien, répondit Reith.
Le glisseur se posa au sec sur le caillebotis. Quelques secondes à peine après l’atterrissage, un individu de haute taille, maigre et basané, les yeux profondément enfoncés dans les orbites, les joues hâves, le nez en bec d’aigle, arriva au pas de course. Sa tunique de grossière étoffe brune flottait sur ses jambes.
— Allez-vous aux Carabas, aux épouvantables Carabas ? demanda-t-il.
Reith acquiesça avec circonspection.
— C’est ce que nous comptons faire.
— Je vous achète votre glisseur ! À quatre reprises, je suis entré dans la Zone en rampant de roc en roc. Maintenant, j’ai mon plein de sequins. Vendez-moi votre glisseur pour que je puisse retourner à Holangar.
— Nous en aurons malheureusement besoin à notre retour, répondit le Terrien.
— Je vous donnerai des sequins en échange… des sequins pourpres !
— Cela ne nous intéresse pas. Nous allons en chercher nous-mêmes.
L’autre eut un geste chargé d’une émotion si violente que les mots sont impuissants à l’exprimer et il s’éloigna à grandes enjambées en direction du rivage. Deux Khors apparurent à leur tour. Sveltes, ils donnaient une impression de délicatesse physique. Ils portaient une tunique noire et un bonnet cylindrique de la même couleur qui semblait les grandir. Leur visage jaune moutarde était grave et immobile, ils avaient un petit nez effilé et leurs oreilles étaient comme deux coquillages fragiles. Leurs beaux cheveux bruns qu’emprisonnait la haute coiffure poussaient verticalement au lieu de retomber. Reith eut le sentiment qu’ils appartenaient à une lignée humaine aussi divergente que celle des Hommes-Chasch. Peut-être représentaient-ils une espèce distincte.
— Pourquoi êtes-vous venus à Khoraï ? demanda le plus âgé des deux d’une voix frêle et douce.
Ce fut Anacho qui répondit :
— Nous allons chercher des sequins et souhaitons confier notre aéroglisseur à votre garde.
— Il faut payer. C’est un appareil de valeur.
— Tant mieux pour vous si nous ne revenons pas. Nous n’avons pas de quoi payer.
— Si vous revenez, il faudra payer.
— Non, pas question ! N’insistez pas ou nous nous rendons directement à Maust par la voie des airs.
Les masques jaune moutarde ne trahirent pas la moindre trace d’émotion.
— Très bien ! Mais nous ne vous accordons que jusqu’au mois de Temas.
— Trois mois seulement ? C’est un délai trop court ! Laissez-nous jusqu’à la fin de Meumas. Ou, mieux encore, d’Azaïmas.
— Disons Meumas. Votre glisseur ne risquera rien de qui que ce soit, sauf de ceux à qui vous l’avez volé.
— Il sera donc absolument en sécurité. Nous ne sommes pas des voleurs.
— Soit. Il sera sous notre garde jusqu’au premier jour de Meumas à la seconde près.
Reith et ses amis prirent leurs affaires et se rendirent au relais caravanier. Sous un hangar à ciel ouvert, on préparait le chariot à moteur pour le départ. Une douzaine de gens, représentant autant de races différentes, attendaient à proximité. Le trio s’inscrivit pour le voyage. Une heure plus tard, le véhicule quittait Khoraï et s’engageait sur la route de Maust.
Le chariot, après avoir traversé collines arides et marigots à sec, fit halte pour la nuit devant une auberge tenue par une communauté de femmes au visage blanc. Ou bien elles appartenaient à une secte orgiaque ou bien c’étaient de vulgaires prostituées car, longtemps après que Reith, Anacho et Traz se furent étendus sur les bancs qui faisaient office de lits, des hurlements avinés et de sauvages éclats de rire retentirent dans la salle commune.
Le lendemain, celle-ci était plongée dans l’ombre et le silence. On y respirait des relents de vin répandu et de lampes éteintes. Des hommes au teint terreux étaient affalés ici et là, la figure sur la table, ou vautrés sur les bancs. Les femmes de la veille apparurent, apportant des chaudrons remplis d’une espèce de goulasch jaune et inconsistant. Elles parlaient maintenant sur un ton rude et péremptoire. Les voyageurs s’étirèrent en grognant ; ils s’attablèrent devant des écuelles de terre et mangèrent, l’air abattu. Enfin, ils remontèrent d’un pas mal assuré dans le chariot, qui ne tarda pas à reprendre la route du sud.
À midi, Maust apparut au loin – c’était un enchevêtrement de hauts bâtiments étroits aux pignons surélevés et aux toits en dents de scie, de poutrelles de bois sombre, de tuiles noircies par l’âge. Au delà se déployait une plaine nue conduisant aux Collines du Souvenir. Des petits garçons se précipitèrent en courant à la rencontre du véhicule, criant des slogans, agitant pancartes et banderoles sur lesquelles on pouvait lire : « Chercheurs de sequins ! Kobo Hux se fera un plaisir de vous vendre un de ses excellents détecteurs de bulbes »… « Établissez vos plans à l’auberge des Lumières Pourpres »… « Les armes, les semelles amortisseuses, les cartes, le matériel de terrassement en vente chez Sag le Marchand sont éminemment pratiques »… « Ne travaillez pas à l’aveuglette : Garzu le Voyant localise les gisements importants de bulbes pourpres »… « Ayez le maximum d’agilité pour échapper aux Dirdir : utilisez des bottes souples, Awalko fournisseur »… « Vos dernières pensées seront douces si vous prenez la précaution d’absorber les pastilles euphoriques composées selon la formule de Laus le Thaumaturge »… « Avant d’entrer dans la Zone, délassez-vous dans la joie : visitez le Hall de la Liesse. »
Le chariot s’arrêta dans un enclos à l’entrée de la ville. Les passagers sautèrent à terre et disparurent au milieu d’une nuée d’hommes qui braillaient, de gamins insistants, de fillettes grimaçantes qui avaient tous quelque chose de spécial à proposer. Reith, Traz et Anacho se frayèrent un chemin à travers la cohue en s’efforçant d’éviter autant que faire se pouvait les mains qui se tendaient avidement vers leurs personnes et leurs biens.
Ils prirent une rue étroite enserrée entre de hauts édifices noircis par l’âge où la lumière jaunâtre du soleil ne parvenait qu’à peine. Il y avait là des boutiques où l’on vendait des appareils et des outils qui pouvaient peut-être être utiles aux chercheurs de sequins : nécessaires d’étalonnage, accessoires de camouflage, effaceurs de piste, pincettes, fourches, lunettes d’approche, cartes, guides, talismans et poudres d’imploration. De certains bâtiments s’échappaient des claquements de cymbales et de rauques sonorités de hautbois accompagnés par des hurlements d’ivrognes émoustillés. Plus loin, c’étaient des tripots où les joueurs se donnaient rendez-vous, des tavernes dont le rez-de-chaussée servait de restaurant. Tout, ici, avait un parfum d’ancienneté, même l’arôme sec de l’air. Le frottement occasionnel des mains avait poli les pierres, les boiseries intérieures étaient sombres et lustrées, la patine des vieilles tuiles brunes qui miroitaient à la lumière avait un lustre subtil.
Derrière la place centrale se dressait une vaste hostellerie qui semblait être une promesse de confort et qui séduisit Anacho bien que Traz protestât contre ce qu’il considérait comme un luxe excessif et inutile :
— Faut-il dépenser le prix d’un cheval-sauteur rien que pour dormir une nuit ? s’insurgea-t-il. Nous sommes passés devant une douzaine d’auberges qui m’auraient mieux convenu.
— Avec le temps, tu apprendras à apprécier les agréments de la civilisation, répliqua Anacho avec indulgence. Viens… on va voir ce qu’ils proposent dans cet établissement.
Le trio franchit une porte de bois sculpté. Au plafond étaient suspendus des candélabres en forme de grappe de sequins. Un somptueux tapis noir à bordure taupe semé d’étoiles ocre et écarlates recouvrait le sol carrelé.
Un majordome vint à leur rencontre et s’enquit de leurs desiderata. Anacho demanda trois chambres, du linge frais, des bains et des onguents.
— Et quels sont vos tarifs ? ajouta-t-il.
— Pour ces différents services, ce sera cent sequins[5] par personne et par jour.
Traz poussa une exclamation d’horreur. Le chiffre surprit Anacho lui-même, qui protesta :
— Comment ? Vous demandez trois cents sequins pour trois modestes chambres ? Vous n’avez donc aucun sens de la mesure ? C’est un prix scandaleux !
Le majordome secoua sèchement la tête.
— Monsieur, vous êtes dans la célèbre auberge Alawan, au seuil des Carabas. Nos clients ne récriminent jamais. L’alternative est pour eux de devenir riches ou de finir dans le ventre d’un Dirdir. Alors, quelques sequins de plus ou de moins, est-ce que cela compte ? Si vous n’avez pas les moyens de payer cette somme, je vous suggère d’essayer la Retraite du Bon Repos ou l’auberge de la Zone Noire. Mais notez bien que nos tarifs incluent l’accès à un buffet garni de victuailles de bonne qualité de même qu’à la bibliothèque des cartes, des guides et manuels techniques sans parler des services d’un expert-conseil.
— Tout cela est bel et bon, dit Reith, mais nous commencerons par jeter un coup d’œil à l’auberge de la Zone Noire et à un ou deux autres établissements.
L’auberge de la Zone Noire occupait les combles d’un tripot. Quant à la Retraite du Bon Repos, c’était une baraque glaciale située à côté d’une décharge à quelque cent mètres au nord de la ville. Après avoir examiné plusieurs autres bouges, Reith et ses amis retournèrent à l’Alawan et, après d’âpres marchandages, réussirent à obtenir un petit rabais, bien qu’ils fussent obligés de payer d’avance.
Après avoir pris un repas composé de bambous râpés et d’un gâteau d’avoine, ils montèrent à la bibliothèque, installée au fond du second étage. Une carte à grande échelle de la Zone était fixée au mur et sur les rayonnages s’empilaient brochures, cartons de documents et compilations. L’expert-conseil, un petit bonhomme aux yeux tristes, répondait confidentiellement aux questions à mi-voix. Les trois compagnons passèrent l’après-midi à étudier la topographie de la Zone, les itinéraires des expéditions heureuses et malheureuses, la distribution statistique des massacres dus aux Dirdir. Un peu moins des deux tiers des aventuriers qui entraient dans la Zone en revenaient avec un gain moyen de l’ordre de six cents sequins.
— Les chiffres sont trompeurs, fit observer Anacho. Ils font état des marginaux, qui ne s’enfoncent pas à plus d’un demi-mile à l’intérieur. Ceux qui prospectent les plateaux et les versants lointains représentent la plus grande partie de la mortalité et du bénéfice.
La prospection des sequins était une science aux innombrables aspects et chacune des filières possibles était analysée, à grand renfort de statistiques. À la vue d’une bande de Dirdir, le prospecteur pouvait soit prendre la fuite, soit se cacher, soit combattre, et ses chances de se tirer d’affaire étaient calculées en fonction de la nature du terrain, du moment de la journée, de la plus ou moins grande distance à laquelle se trouvait le Portique des Clartés. Ceux qui se constituaient en équipes afin de mieux être protégés attiraient un nombre d’autant plus grand de Dirdir, et leurs chances de survie baissaient. Les bulbes se trouvaient répartis sur toute l’étendue de la Zone mais plus particulièrement dans les Collines du Souvenir et la Terrasse méridionale, dans la savane et sur les versants des plateaux. Les Carabas étaient considérées comme un no man’s land ; il arrivait que des prospecteurs se dressent des embuscades entre eux, et l’on avait calculé que ces chausse-trapes représentaient onze pour cent du risque.
La nuit tombait et la bibliothèque s’assombrissait. Les trois hommes descendirent dans la salle à manger, où les serviteurs en livrée de soie noire avaient déjà dressé les tables sous de grands candélabres. Reith ne put s’empêcher de s’élever contre de tels raffinements, et Anacho répliqua avec un rire sarcastique :
— Il faut bien qu’ils justifient des tarifs aussi exorbitants, non ?
Et il se dirigea vers le buffet, d’où il revint avec trois coupes de vin épicé.
Ils s’installèrent confortablement sur les canapés anciens et observèrent les autres clients. La plupart étaient seuls, quelques-uns étaient avec un compagnon et il y avait un groupe de quatre personnes serrées l’une contre l’autre à une table écartée ; elles portaient des capes noires, et leurs capuchons rabattus ne révélaient qu’un long nez couleur d’ivoire.
— Nous sommes dix-huit en tout, nous y compris, dit Anacho. Neuf trouveront des sequins et neuf n’en trouveront pas. Sur les neuf premiers, il y en aura peut-être deux qui tomberont sur un bulbe de grande valeur, pourpre ou écarlate. Dix ou douze finiront dans la panse des Dirdir. Six, peut-être huit, reviendront à Maust. Ceux qui s’enfonceront le plus loin pour ramener des bulbes de meilleure qualité courront le plus gros risque. Les six ou huit rescapés ne retireront pas un bénéfice énorme de l’aventure.
— Dans la Zone, un homme a chaque jour une chance sur quatre de rencontrer la mort, enchaîna Traz d’un air buté. Son gain est en moyenne de l’ordre de quatre cents sequins : il semble que ces messieurs, et nous-mêmes d’ailleurs, évaluent leur vie à seize cents sequins seulement.
— Il va falloir trouver un moyen d’améliorer nos chances, murmura Reith.
— Tous ceux qui pénètrent dans la-Zone font des projets analogues, répliqua sèchement Anacho. Le succès ne les récompense pas tous.
— Eh bien, force nous sera d’essayer quelque chose à quoi personne n’a encore pensé.
L’Homme-Dirdir émit un grognement sceptique.
Le trio s’en fut visiter la ville. Des enseignes lumineuses rouges et vertes indiquaient les music-halls ; aux balcons, des filles aux traits figés se trémoussaient et gesticulaient en chantant des chansons d’une étrange douceur. Les salles de jeu étaient encore plus éclairées et l’activité y était encore plus frénétique. Chacune avait sa propre spécialité, parfois simple quand il s’agissait, par exemple, de lancer un dé à quatorze faces, parfois compliquée quand on affrontait aux échecs les professionnels de l’établissement.
Le trio fit halte pour regarder un jeu intitulé : CHERCHEZ LE GROS LOT – LE BULBE POURPRE. Il y avait une table de neuf mètres de long sur trois de large qui était une maquette des Carabas. L’Avant-Pays, les Collines du Souvenir, la Terrasse méridionale, les gorges et les vallées, les savanes, les rivières et les forêts y étaient fidèlement reproduits. Des lampes bleues, rouges et pourpres, clairsemées dans l’Avant-Pays, plus denses dans les Collines du Souvenir et sur la Terrasse méridionale, figuraient les concentrations de bulbes. Khusz, le camp de chasse dirdir, était un quadrilatère blanc dont les quatre coins étaient prolongés par des cornes pourpres. Une grille dont les carrés portaient tous un chiffre recouvrait l’ensemble. Une douzaine de joueurs, dont chacun disposait d’une figurine, étaient postés au-dessus de la table. Il y avait, enfin, sur la maquette, quatre chasseurs dirdir en train de bondir. Les joueurs déplaçaient leurs pions sur la grille après avoir lancé un dé à quatorze faces. Les Dirdir avançaient du même nombre de cases dans le but de se placer sur celles où se trouvait un sujet, lequel était alors déclaré mort et retiré du jeu. Les simulacres de prospecteurs, eux, cherchaient à atteindre les voyants lumineux représentant les bulbes à sequins afin de faire monter le score. Ils pouvaient à tout moment sortir de la Zone par le Portique des Clartés, et le joueur empochait alors ses gains. Mais le plus souvent, celui-ci, poussé par la cupidité, laissait son mannequin en jeu jusqu’à ce qu’un Dirdir lui saute dessus, et la totalité des mises revenait à la banque.
Reith était captivé par le spectacle. Les joueurs, les mains crispées sur les barreaux de la balustrade de leur loggia, l’œil fixe, s’agitaient nerveusement, jetaient d’une voix rauque des ordres aux préposés, hurlaient de joie quand ils arrivaient à un bulbe, grondaient quand les Dirdir approchaient, s’affaissaient, le visage défait, lorsque leurs sujets étaient « tués » et que leurs gains se volatilisaient.
La partie prit fin. Il n’y avait plus un seul « prospecteur » à errer dans les Carabas, et les Dirdir ne Chassaient pas lorsque la Zone était vide. Les joueurs, ankylosés, redescendirent. Ceux dont les mannequins étaient sortis sains et saufs de la Zone en temps voulu encaissèrent leurs gains. Les Dirdir regagnèrent Khusz, derrière la Terrasse méridionale. De nouveaux amateurs achetèrent des sujets, grimpèrent dans les loggias et une autre partie commença.
Reith, Traz et Anacho s’éloignèrent. Le Terrien s’arrêta devant une baraque pour examiner les piles de papiers liés qui étaient en montre. Des pancartes annonçaient :
LA CARTE DE SABOUR YAN SOIGNEUSEMENT ANNOTÉE PENDANT DIX-SEPT ANS. 1.000 SEQUINS SEULEMENT. GARANTIE NON EXPLOITÉE.
ou bien
LA CARTE DE GORAGONSO LE MYSTÉRIEUX QUI VÉCUT DANS LA ZONE COMME UN FANTOME, NOURRISSANT SES BULBES SECRETS COMME DES ENFANTS. POUR LA SOMME MODIQUE DE 3.500 SEQUINS. JAMAIS EXPLOITÉE.
Reith, intrigué, se tourna vers Anacho et lui adressa un regard interrogateur.
— C’est bien simple, fit l’Homme-Dirdir. Des années durant, les Sabour Yan et autres Goragonso le Mystérieux explorent les régions sûres des Carabas à la recherche de bulbes de qualité inférieure – les « eaux » et les « laits », les bleus pâles qu’on appelle « sardoines » et les verts pâles. Quand ils en découvrent, ils notent avec soin leur position et les cachent de leur mieux sous des tas de pierres ou des plaques de schiste, escomptant revenir plus tard lorsque les bulbes auront mûri. S’ils tombent sur des pourpres, tant mieux, mais dans les secteurs périphériques sans danger qu’ils prospectent, les bulbes pourpres sont rares, sauf ceux qui ont été trouvés une génération auparavant sous forme d’« eaux », de « laits » ou de « sardoines » et que leurs inventeurs avaient camouflés. Quand ces personnages meurent, leurs cartes deviennent des documents précieux. Malheureusement, il est aléatoire de les acheter. Le premier qui est entré en possession d’une de ces cartes a fort bien pu l’« exploiter », s’approprier les meilleurs bulbes et la revendre ensuite en prétendant qu’elle n’a pas été utilisée. Va-t’en donc prouver le contraire !
Ils regagnèrent l’auberge. Dans le vestibule, un candélabre solitaire faisait sourdre la lumière de cent mornes joyaux dont l’éclat se perdait dans les ombres ; seuls quelques reflets colorés tranchaient ici et là sur les noires boiseries. Plusieurs groupes de personnes qui s’entretenaient à voix basse étaient installés dans la salle à manger, également baignée de pénombre. Les trois amis se servirent des bols de thé poivré au samovar et prirent place dans une stalle.
— C’est un asile de fous, dit Traz d’une voix maussade. Maust et les Carabas ! Allons-nous-en et tâchons de faire fortune en employant des moyens normaux.
Anacho eut un geste aérien, arabesque de doigts blancs, et répondit d’une voix flûtée et pédante :
— Maust n’est qu’un aspect des rapports entre les hommes et l’argent. C’est sous cet angle qu’il faut la voir.
— Pourquoi parles-tu toujours en charabia ? s’écria l’adolescent. Chercher à ramasser des sequins à Maust ou dans la Zone, c’est un jeu de hasard où l’on a peu de chances de gagner. Or, les jeux de hasard ne m’intéressent pas.
— Pour ma part, intervint Reith, je compte me remplir les poches de sequins mais je n’ai pas l’intention de jouer.
Anacho répliqua :
— Impossible ! À Maust, on joue avec des sequins. Dans la Zone, c’est avec sa vie. Comment veux-tu l’éviter ?
— Je peux essayer de réduire les risques à un niveau admissible.
— Tout le monde nourrit le même espoir. Mais les brasiers des Dirdir brillent la nuit dans les Carabas et, à Maust, les tenanciers gagnent plus que les prospecteurs de sequins.
— Faire de la prospection est un procédé incertain et lent, reprit le Terrien. Moi, je préfère les sequins déjà récoltés.
Anacho plissa les lèvres d’un air de supputation cocasse.
— Songerais-tu à dévaliser les prospecteurs ? Ce serait risqué.
Reith leva les yeux au plafond. Comment l’Homme-Dirdir pouvait-il encore se méprendre aussi grossièrement sur le cheminement de sa pensée ?
— Je ne songe nullement à dépouiller les prospecteurs.
— Alors, je ne comprends pas. Qui as-tu l’intention de voler ?
— Quand nous regardions le jeu de la chasse, répondit le Terrien avec circonspection, une question m’est venue à l’esprit : lorsque les Dirdir tuent un prospecteur, que deviennent ses sequins ?
La mine chagrine, Anacho fit voltiger ses doigts.
— Que veux-tu qu’ils deviennent ? C’est du butin de bonne prise.
— Considérons une partie de chasse dirdir type. Combien de temps les chasseurs restent-ils dans la Zone ?
— De trois à six jours. Les grandes chasses et les chasses commémoratives durent plus longtemps, les chasses de compétition sont un peu moins prolongées.
— Et combien de victimes sont tuées en une journée dans une expédition type ?
Anacho réfléchit.
— Tous les chasseurs espèrent naturellement pouvoir se targuer d’un trophée quotidien. Une battue organisée par des Dirdir aguerris en ramène habituellement deux ou trois, parfois davantage. Il y a beaucoup de viande gaspillée, par la force des choses.
— Donc, l’expédition type regagne Khusz avec la récolte de sequins d’une bonne vingtaine de prospecteurs ?
— Peut-être, répondit sèchement Anacho.
— Le prospecteur moyen a sur lui la valeur de… disons cinq cents sequins. Par conséquent, chaque expédition rentre avec un butin de dix mille sequins.
— Que tes calculs ne te montent pas à la tête, rétorqua Anacho de son ton le plus tranchant. Les Dirdir ne sont pas réputés pour leur générosité.
— Je présume que la maquette du jeu de la chasse est une représentation fidèle de la Zone ?
L’Homme-Dirdir acquiesça d’un coup de menton maussade.
— Elle est d’une fidélité raisonnable, oui. Pourquoi cette question ?
— Demain, j’ai l’intention de repérer les routes de battues quittant Khusz et y revenant. Si les Dirdir vont chasser l’homme dans les Carabas, ils n’ont pas à récriminer si les hommes chassent à leur tour le Dirdir.
— Qui peut imaginer des hommes traquant les Rayonnants ? grinça Anacho.
— On ne l’a jamais fait ?
— Jamais ! Les gekkos chassent-ils les smurs ?
— Dans ce cas, nous bénéficierons de l’effet de surprise.
— Sans aucun doute ! Mais tu iras sans moi. Je ne marche pas pour me lancer dans une pareille aventure.
Traz réprima un gloussement d’hilarité et Anacho se tourna vivement vers lui.
— Qu’est-ce qui te fait rire ?
— Ta peur.
L’Homme-Dirdir se laissa aller contre le dossier de son fauteuil.
— Si tu connaissais les Dirdir comme moi, toi aussi tu aurais peur.
— Ils sont vivants. Si on les tue, ils meurent.
— Il n’est pas commode de les tuer. Quand ils sont en chasse, ils mobilisent une partie distincte de leur esprit, ce qu’ils appellent « l’Ancien État ». Un homme ne peut rien contre eux. La théorie de Reith frôle la démence.
— Demain, nous retournerons étudier la maquette, fit le Terrien d’une voix conciliante. Peut-être qu’une idée nous viendra.