CHAPITRE V
J'écrivis moi-même la lettre à mon jehan, car je voulais trouver les mots appropriés pour rendre un dernier hommage à la mémoire de Rowan.
Au moment où je signais, Ian entra dans la pièce.
— Ian, comment va Isolde ? Quelle est la gravité de la peste à la Citadelle ?
— J'avais oublié qu'elle attendait un enfant.
— Dieux ! Moi aussi.
— C'est un garçon, né il y a quatre mois. Il s'appelle Tiernan.
— Il est en bonne santé ?
— Oui. Mais la peste a emporté Isolde. La nuit dernière, pendant que Tiernan pleurait pour avoir le sein, qu'elle ne pouvait plus lui donner. La peste avait tari son lait.
— C'est impossible, Ian ! Pas Isolde !
— Je l'ai vue mourir, rujho. Je n'ai rien pu faire.
Ce n’est pas vrai ! Pas elle !
— J'ai pensé que la magie de la terre parviendrait peut-être à éloigner la peste. Mais rien ne s'est passé. Le bébé pleurait. Ceinn aussi. Mais Isolde nous a échappé... ( Soudain, la colère se peignit sur son visage. ) Non ! Elle ne nous a pas échappé. Elle nous a été enlevée !
J'avançai vers lui, mais il repoussa ma main tendue.
Il alla à la cheminée et regarda les flammes.
Laisser voir son chagrin n'est pas une coutume cheysulie.
Mais ce ne serait pas la première coutume que Ian négligerait.
— Ceinn est inconsolable.
Je revis Isolde, avec son amour de la pluie, les vêtements aux couleurs vives qu'elle affectionnait, son esprit bouillonnant.
— Et toi ?
Il se retourna lentement, essuyant furtivement ses larmes.
— Pardonne-moi, rujho. Je n'ai pas le droit d'être égoïste. Elle était ta rujholla comme la mienne.
— Oui, dis-je. Rowan est mort, lui aussi.
Il resta muet un instant.
— Oh ! dit-il enfin. Niall, c'est pire que ce que nous pensions. La peste a tué la moitié d'entre nous.
— La moitié ? dis-je, horrifié.
— Au moins. Chaque jour voit trois ou quatre morts supplémentaires. Sans compter les lirs. Les autres clans ont envoyé des nouvelles identiques. Strahan a commencé son propre qu'mahlin.
La moitié du peuple cheysuli.
Emporté par la peste de Strahan.
— La vieille Ihlinie avait raison. Cette épidémie est née de la magie noire d'Asar-Suti.
— Elle a dit aussi autre chose, me rappela Ian, la voix dure.
— Oui. Nous irons à la forteresse de Strahan, lui prendre sa pierre de vie. Ou tuer le loup blanc.
Je regardai le parchemin, sachant que je ne l'enverrai pas. Il me fallait maintenant en rédiger un autre.
— Ian, je sais qu'il est tard, mais veux-tu t'occuper de convoquer le Conseil ? Si nous partons au matin, je dois désigner mon héritier.
— Sans la présence de notre jehan ?
— Nous ne pouvons pas l'attendre. Le trône du Lion doit rester en sécurité.
— Oui. Que vas-tu dire à la reine ?
Je soupirai.
— Je trouverai bien quelque chose.
Pour finir, je dis la vérité à ma mère.
— Va, fit-elle. Fais ce que tu dois faire.
— Jehana ? Je pensais que vous tenteriez de me retenir.
— Non. Le royaume est près de la ruine. Il ne restera rien si cela continue ainsi. Strahan doit être arrêté. Ian part avec toi ?
— Bien sûr.
— Et vos lirs. Je ne pense pas qu'il existe deux guerriers mieux préparés à cette confrontation.
Je souris.
— Vous avez une telle confiance en nous...
— Je crois qu'elle est bien placée. Vous êtes tous deux les fils de Donal.
— Avant de partir, j'ai demandé à Ian de réunir le Conseil. Je dois nommer Brennan héritier. Et Hart héritier de Brennan.
— Tu as de la chance. Deux fils pour garder le Lion.
Je savais qu'elle avait toujours regretté sa stérilité.
Un seul héritier n'était pas suffisant, quand les chiens de la guerre aboyaient à votre porte. Mais la Maison d'Homana avait toujours été pauvre en fils.
Cette tradition allait peut-être changer, avec Gisella qui devait accoucher bientôt, peut-être d'un troisième garçon.
— Tahlmorra, dis-je doucement.
— Cheysuli i'halla shansu, répondit-elle.
Je quittai la pièce en silence, tandis que les larmes coulaient le long de ses joues.
Gisella me regarda.
— Strahan ? Tu pars à la recherche de l'Ihlini ?
— Oui. Pour le tuer, si je peux. Il doit être arrêté.
— Tu vas me quitter.
— Je reviendrai, si les dieux le veulent.
— Tu me quittes. Parce que je ne ressemble pas à Deirdre d'Erinn.
Elle savait où frapper pour faire mal !
— Je pars pour mettre fin à l'épidémie, dis-je d'un ton brutal. Ça n'a rien à voir avec toi, ni avec Deirdre. Comment cela serait-il possible, Gisella ? Deirdre est morte !
Elle saisit ma main et la pressa contre son ventre.
— Reste ici. Reste ici. Si tu pars, tu mourras.
— Gisella, je ne peux pas. C'est une chose que j'ai juré de faire.
J'essayai de détacher sa main de la mienne, mais elle s'agrippait à moi de toutes ses forces.
— Reste ici... Reste ici... Reste ici...
— Non, dis-je.
Je sus qu'elle n'avait pas entendu. Elle répétait, comme une litanie :
— Reste ici, reste ici, reste ici...
Je me dégageai enfin. Elle cessa sa mélopée et se balança en chantonnant.
Je fermai la porte.
Plus tard, je rencontrai ce qui restait du Conseil — les hommes trop âgés ou trop malades pour être partis à la guerre —, dans une des salles d'audience de mon père. Ian était debout à mes côtés sur l'estrade, comme pour souligner que j'avais le droit de convoquer le Conseil, en l'absence de Donal.
— Cette peste n'est pas fortuite, dis-je. Elle est d'origine ihlinie, prévue pour exterminer les Cheysulis.
Les membres du Conseil se regardèrent, A l'évidence, certains pensaient : si cela arrive, Homana redeviendra homanane.
— Au matin, Ian et moi partirons pour Valgaard, la forteresse de Strahan. Nous irons déraciner le mal.
— Mon seigneur, dit un des Conseillers, qu'en pense le Mujhar ?
— Nous n'avons pas le temps de l'informer avant notre départ. Un messager est parti, mais Ian et moi ne pouvons pas attendre sa réponse. Vous avez servi loyalement le Mujhar, comme vous me servirez un jour, quand le temps viendra. Pour le moment, nous devons voir plus loin. Je n'ignore pas que je risque d'être tué dans cette entreprise, ou à cause de la menace représentée par le bâtard de Karyon. Si cela arrivait, je veux nommer mon héritier. Je ne quitterai pas ce lieu avant que vous lui ayez juré allégeance.
— Mon seigneur, c'est inutile ! lança un autre Conseiller.
— Je l'exige. Si je meurs, il doit y avoir un héritier. A ma place, je nomme mon fils. Il recevra mon titre si Strahan est plus fort que moi.
Personne ne souleva d'objections. Je fis appeler les femmes qui attendaient dehors avec mes fils. Face au Conseil, je posai une main sur chaque petite tête.
— Devant les dieux d'Homana et des Cheysulis, je voue la vie de mes fils au service du Lion. Mon premier-né, Brennan, est mon héritier. Il sera prince d'Homana. Mon second fils, Hart, sera l'héritier de Brennan jusqu'à ce que celui-ci se marie et engendre des fils. Hart sera prince de Solinde.
L'étonnement se peignit sur les visages des Conseillers. Quelle meilleure façon de montrer ma confiance en l'armée que de nommer Hart prince d'un royaume que nous combattions ?
— Je demande que cela soit accepté officiellement par le Conseil d'Homana. Je requiers qu'on jure fidélité à mes fils.
Ils auraient pu refuser ; je n'étais pas Mujhar. Ma requête était aussi un test de loyauté à mon égard. Aucun d'entre eux ne l'ignorait.
Ian prêta serment le premier. Il était mon homme lige, mais il offrait aussi ses services à mes fils.
Un par un, les Conseillers firent de même. Mes fils avaient été reconnus héritiers. Le Lion était en sécurité.
Si les dieux décident de me prendre, ma mort ne sera pas vaine.