CHAPITRE V
Les dispositions furent prises avec une hâte presque indécente. Normalement, pour un mariage royal, la coutume homanane voulait qu'on invitât les nobles et les membres des familles royales avoisinantes. Ainsi, personne ne pouvait dire que la succession au trône n'était pas assurée. Mais à cause de la grossesse avancée de Gisella et de la menace représentée par le bâtard de Karyon et la présence de Strahan, nous ne pouvions pas nous permettre d'attendre.
Je mis mes meilleurs vêtements pour la cérémonie. Nous n'avions pas eu le temps d'en faire tailler de nouveaux !
— Tu es très élégant, Niall, dit ma mère, qui venait d'entrer dans la pièce. Mais... il te reste du temps.
Je hochai la tête d'un air absent.
— Comprends-tu ce que je veux dire ? Tu n'as pas besoin de mener à bien cette entreprise ridicule !
— Je vous l'ai déjà dit, mère, j'ai l'intention bien arrêtée d'épouser Gisella.
— Pourtant, une pauvre fille à l'esprit dérangé est un choix bien médiocre pour l'héritier de Donal !
— Nous avons été fiancés dès le berceau, dis-je. Même si je voulais éviter ce mariage, ce serait difficile. Et je ne le veux pas. Elle est folle, c'est vrai. Mais cela ne signifie pas qu'elle ne pourra pas devenir ma femme.
— Elle sera reine un jour.
— Oui, un jour. Peut-être ira-t-elle mieux à ce moment.
Elle me regarda fixement.
— Je ne comprends pas. Tu n'es plus le même. Depuis que tu es parti, tu... as changé.
— En quatorze mois, cela paraît inévitable. Peut-être suis-je devenu adulte ?
— Non, il y a autre chose... Niall, es-tu amoureux d'elle ?
— Oui, autant que j'en suis capable. Peut-être ma composante cheysulie se refuse-t-elle à reconnaître ce sentiment...
— Tu as des réserves, donc. Si tu n'es pas entièrement satisfait de cette union, je la ferai annuler.
— Cela donnerait à Alaric une raison de marcher sur Homana. Non, je crois que vous n'en convaincriez pas mon père.
— Je sais qu'il y a les exigences de la prophétie ! Mais celle-ci ne désigne pas nommément Gisella. Elle dit seulement que tu dois te marier pour ajouter une autre lignée à la tienne. Et Erinn ? Shaine avait épousé une princesse érinnienne avant de se marier avec Lorsilla. Gardons la lignée atvienne pour plus tard. Nous pourrions parler à Shea.
— Non !
Soudain, je me sentis malade. Mon estomac se révolta.
Un feu à un endroit précis de la falaise.
J'étais celui qui avait allumé le brasier.
— Niall ?
Je ne voyais plus que le feu qui m'aveuglait. J'étais debout dans la nuit, sur le crâne du Dragon.
— Niall !
La vision disparut, mais elle me laissa un sentiment de culpabilité, aggravé par le fait que je ne savais pas pourquoi je me sentais coupable.
— Non, dis-je. Je veux épouser Gisella.
— C'est ce que tu vas faire, dit Ian depuis la porte. Tout le monde attend en bas.
Il était vêtu de cuirs cheysulis immaculés. Son or-lir brillait de tous ses feux.
— Allons-y, dis-je, offrant mon bras à ma mère.
A contrecœur, elle l'accepta et me suivit.
Quand la brève cérémonie fut terminée, mon père annonça que la fête se tiendrait dans la salle d'audience la plus proche. Il ajouta que ceux qui désiraient présenter leurs félicitations officielles au prince et à la princesse d'Homana pouvaient rester et le faire. Puis lui et ma mère se rendirent dans la salle.
Ainsi, je pouvais savoir qui, parmi les Homanans, ne jugerait pas utile de me féliciter officiellement. C'était pour cela que mon père avait arrangé les choses ainsi.
Tant de gens se présentèrent que je perdis bientôt la notion de qui ils étaient. Pourtant, quand Isolde et Ceinn arrivèrent, en bout de file, je redevins attentif.
— Tu es si élégant, dit ma sœur. J'aurais aimé t'inviter à mon propre mariage, si tu n'étais pas resté absent si longtemps.
— Tu es déjà mariée ?
— Oui, répondit-elle. Six mois environ après ton départ.
Sa main effleura légèrement celle de Ceinn. Pour des Cheysulis, c'était une démonstration d'affection extravagante. Mais Ceinn n'eut pas l'air contrarié.
Est-il vraiment amoureux d'elle ? Ou est-elle si précieuse pour sa cause qu’il lui laisse faire ce qu’elle veut ?
Isolde dévisagea Gisella, assise à côté de moi sur l'estrade. Elle avait l'air épuisé, et regardait fixement devant elle, les yeux vides.
— Est-ce que... elle va bien ?
Je me tournai.
— Gisella. ( Puis, plus fort : ) Gisella !
Elle sursauta. Les clochettes d'argent qui ornaient sa coiffure cheysulie tintèrent.
— Je suis la rujholla de Niall, dit Isolde en prenant la main de Gisella. Maintenant, je suis donc aussi la vôtre.
— Rujholla ? demanda Gisella.
— J'oubliais ! dit Isolde. Vous avez été élevée à Atvia. Comment pourriez-vous connaître notre langage ? Je suis la sœur de Niall.
— La sœur de Niall ? ( Elle la regarda un long moment. ) Je me souviens. Mon père m'a parlé de vous. Vous êtes la fille bâtarde du Mujhar.
Le visage d'Isolde devint gris. Elle lâcha la main de Gisella et se tourna pour partir.
— Isolde, attends !
Je courus après elle, laissant mon épouse derrière moi.
— Isolde, elle ne connaît pas nos coutumes. Elle est si épuisée par l'enfant... Je t'en prie, essaie de comprendre.
— Je comprends très bien. J'aurais dû m'y attendre. Elle a été élevée par l'ennemi.
— Isolde, ne la juge pas si durement. Tu ne sais pas ce qu'elle a voulu dire...
— Elle le sait aussi bien que moi, mon seigneur, dit Ceinn. Pardonnez-moi ma franchise, mais vous avez ruiné votre position dans les clans en prenant Gisella pour épouse.
— Elle est à demi cheysulie, dis-je. C'est la nièce du Mujhar !
— Possible, mais elle est aussi atvienne. La fille d'Alaric, qui n'est pas notre ami.
— Oui, atvienne. Et elle est nécessaire à la prophétie. Ne partez pas ! dis-je comme il faisait mine de se détourner. Je n'en ai pas fini avec vous !
— Non, mon seigneur. C'est plutôt nous qui en avons fini avec vous !
— Ceinn ! cria Isolde, choquée par la virulence de sa voix.
— Je crois que le moment est venu de parler franchement, fis-je d'un ton calme malgré ma colère. Très bien, écoutez ce que j'ai à vous dire. Je suis au courant de l'existence des a'saii, et de vos manigances pour me remplacer dans l'ordre de succession. Mais je vous demande de me révéler en quoi cela servirait la prophétie, que vous prétendez connaître mieux que les autres guerriers.
— Niall, dit Isolde, bien entendu que Ceinn sert la prophétie !
— En me faisant assassiner ? Que croyais-tu qu'il voulait faire de moi, Isolde ? Me laisser me retirer à la campagne ?
— Niall...
— Isolde, ça suffit, lança Ceinn. Je vais parler franchement. Oui, je sers la prophétie. Vous avez une partie du sang qu'il faut, mais vous descendez aussi d'une autre lignée...
— Comme Ian. S'il est vrai que les a'saii souhaitent le retour à une race pure, comment peuvent-ils servir la prophétie ? Elle exige un mélange et nous montre le chemin d'autres royaumes...
— D'autres royaumes, oui. Je ne conteste pas le besoin de sang provenant d'autres lignées. Mais je conteste votre absence de lir, de dons cheysulis, de coutumes cheysulies. ( Il frémit de colère. ) Si peu d'entre nous ont du sang non pollué ! Si c'était possible, je préférerais qu'un a'saii monte sur le trône à la mort de Donal. Mais nous ne sommes pas aveugles au point de tourner le dos à un guerrier qui a plus de droits que la plupart des...
— Et ce guerrier est Ian, interrompis-je. ( Puis je montrait Gisella, toujours recroquevillée dans son fauteuil. ) Dans ce corps pousse la semence de la prophétie, Ceinn. Un enfant né d'Homana, de Solinde, d'Atvia et des Cheysulis. Comment pouvez-vous prétendre que cet enfant devrait être remplacé ?
— Parce qu'il le sera. Viens, Isolde. Je n'ai plus rien à faire ici. Allons dans l'autre salle.
— Ceinn, attends ! Est-ce vrai ? Tu sais pourtant que Ian n'accepterait jamais ! Il est l'homme lige de Niall et son rujhollo.
— S'il ne veut pas, nous trouverons un autre guerrier ayant le même héritage.
— Le même héritage... amélioré par toi, je suppose ? Tu penses qu'un enfant de nous pourrait faire l'affaire ? C'est cela, n'est-ce pas, Ceinn ? Réponds !
Quoi qu'il fût d'autre, Ceinn n'était pas un menteur.
— Oui, dit-il calmement. Je veux que notre fils monte sur le trône.
Isolde tremblait de colère et de déception. Son monde venait de s'écrouler. Je lui avais montré sous son vrai jour l'homme qu'elle avait épousé.
— Très bien. Alors il n'y aura jamais de fils.
— Isolde !
— Non !
Elle ôta son collier orné d'un ours des rochers et le jeta sur le sol devant Ceinn. Puis elle sortit.
Il voulut la suivre, mais je l'en empêchai.
— Ku'reshtin, jura-t-il. Je la voulais... je la veux toujours pour elle-même, pas seulement pour l'enfant !
— Alors, dis-je, lui riant au visage, jurez-moi en homanan que vous êtes amoureux de ma sœur.
Il ramassa le collier-lir, le symbole cheysuli du mariage. Et il fit ce que je lui demandais.
L'écoutant, je songeai que cela faisait peut-être de lui un ennemi plus redoutable encore. Un homme amoureux réfléchit davantage à ses actes, parce qu'il a dans sa vie quelqu'un qui justifie ce qu'il projette. Même si c'est un meurtre. Et il préparera mieux ses tentatives, parce qu'il aura quelque chose à perdre.
— Niall ?
C'était Gisella.
— Niall, pouvons-nous aller voir les danses ?
— Tu as l'air fatiguée. Il vaudrait mieux que tu ailles te coucher.
— Non, je veux aller voir les gens danser !
Je l'emmenai donc.