80.
Caitlin remontait le couloir sombre d’un immeuble de l’Upper West Side, chargée d’un porte-documents plein à craquer de notes. Elle trouva la porte de l’appartement 12B à moitié ouverte.
Anton Birnbaum l’attendait. Caitlin se demandait pourquoi il l’avait appelée si tard. Qu’est-ce qu’Anton attendait d’elle, maintenant ?
Il la fit entrer et ils se rendirent dans la bibliothèque du financier, une pièce remplie jusqu’au plafond de vieux livres et de revues.
— Merci d’être venue sans tarder, lui dit-il.
Il lui parut incroyablement soulagé.
— Café ? Thé ? Ces derniers temps, j’abuse de ces breuvages nocifs, expliqua-t-il en faisant un geste en direction d’une cafetière à expresso ternie, non loin de l’âtre rougeoyant de la cheminée.
Caitlin déclina sa proposition.
Les mains de Birnbaum tremblaient légèrement. La quantité de papiers en fouillis dans la pièce indiquait une véritable débauche d’énergie.
— Laissez-moi commencer en remontant jusqu’à Dallas, Caitlin. (Le vieil homme, dont le petit visage ressemblait à une lune flétrie, finit par s’asseoir à côté de la jeune femme.) Jusqu’à l’assassinat tragique du président Kennedy… qui constitue un bon point de départ, me semble-t-il. Comme tout le monde le sait, cet assassinat a vraisemblablement été organisé de façon à avoir le maximum de portée, de retentissement. Vint ensuite le Watergate, en 1973. Je crois fermement qu’on a délibérément fait en sorte que cette affaire prenne une telle ampleur. Le feu a été attisé… afin d’écarter Richard Nixon de la présidence. Ceci, ma chère, appartient à l’histoire. À l’histoire des États-Unis. (La tasse de Birnbaum tremblota sur sa soucoupe.) Ces deux événements ont clairement été orchestrés. Ces deux événements ont été ourdis à la fois au sein et en dehors du gouvernement américain. Par une élite, Caitlin. Une élite composée d’anciens membres de l’OSS, notre réseau de services secrets pendant la Seconde Guerre mondiale. J’ai entendu parler d’eux sous le nom des Sages. On les appelle aussi le Comité des Douze. Ils existent, vraiment. Permettez-moi de poursuivre avant de vous laisser faire des commentaires. En 1945, les dirigeants de l’OSS réalisèrent qu’ils étaient sur le point de perdre les responsabilités dont ils avaient été investis pendant la guerre. Ils allaient être contraints de restituer leur énorme pouvoir à ces mêmes politiciens qui avaient conduit le genre humain au bord du gouffre, quelques années auparavant… Ils n’en avaient nulle envie, Caitlin. À bien des égards, on pourrait presque les comprendre…
Birnbaum but quelques gorgées de café.
— Certains de ces officiels haut placés de l’OSS cédèrent seulement en partie leurs prérogatives au président Truman, et restèrent dans les coulisses du pouvoir, à Washington. Ils se mirent à manœuvrer une série de pantins sur la scène politique. Ces hommes et leurs protégés, qui forment l’actuel Comité des Douze, sont allés jusqu’à sélectionner les candidats à la présidentielle pour les partis politiques. Pour les deux partis, Caitlin, et dans la même élection.
Caitlin dévisageait le vieil homme. Les Sages ? Le Comité des Douze ? Un club doté de pouvoirs illimités ? Elle connaissait déjà beaucoup d’histoires de conspirations, réelles ou imaginaires, ai sein du gouvernement. Celles-ci paraissaient tissées à même la tapisserie de l’histoire des États-Unis, et ce depuis les origines.
— Qui sont ces hommes, Anton ?
— Ma chère, ce ne sont pas précisément des visages que l’on voit dans Newsweek ou dans Time Magazine. Mais ce n’est pas ce qui nous intéresse, dans l’immédiat. Ce que j’essaye de vous dire, c’es que j’ai la certitude que cette clique est impliquée dans l’affaire Green Band. Ces hommes ont, d’une façon ou d’une autre, appuyé ou provoqué l’attentat du 4 décembre à Wall Street. Ils sont derrière ce qui se trame actuellement.
Caitlin ne trouvait pas les mots pour répondre aux allégations de Birnbaum. Venant de la bouche de n’importe qui d’autre, elle les aurait sans doute rejetées en bloc. En pouffant de rire. Mais elle savait que le financier ne lui aurait pas fait part de ses craintes s’il n’avait pas été convaincu de leur bien-fondé.
Ce dernier fixait Caitlin, qui lut un abattement inhabituel dans se yeux.
— Ce groupe d’anciens combattants… reprit-il.
— Vous êtes déjà au courant ? s’étonna-t-elle, lui coupant la parole.
Une alarme retentit dans sa tête.
Birnbaum sourit. Un mince sillon fendit son petit visage.
— Être bien renseigné a toujours été la clé de ma réussite, ma chère. Bien sûr que j’ai déjà entendu parler de cette organisation de vétérans ! J’ai mes sources au 13. Ce que j’ignore, en revanche, c’est si le Comité des Douze a manipulé ces marginaux ou si ce sont des espions rétribués… Je crois véritablement savoir pourquoi cette opération a été montée… À mon avis, on peut remonter jusqu’à un agent provocateur à la solde des Soviétiques, un certain François Monserrat. Un vrai boucher. Une machine à tuer, qu’il faut absolument détruire.
— Mais, Anton, quel est le lien entre Monserrat et le Comité des Douze ? Et qu’est-ce qui va se passer, maintenant ? Vous pouvez me le dire ?
Anton Birnbaum sourit, mais son expression resta crispée.
— Je crois que oui, ma chère.