ROMAN VI
Guerre trifide,
hexagonale,
dodécaédrique ; monstre autophage
On ne quitte pas Alger comme ça. On ne franchit pas la mer si facilement. On ne peut le faire de soi-même : il faut trouver une place. On ne peut quitter Alger par ses propres moyens, à pied, en marchant dans la campagne, en se glissant entre les buissons. Non. On ne peut pas. Il n’y a pas de buissons, ni de campagne, juste de l’eau, la mer infranchissable ; on ne peut quitter Alger à moins de trouver une place dans un bateau, ou un avion. De la balustrade au-dessus du port on peut regarder la mer et l’horizon. Mais pour au-delà, il faut un bateau, il faut un billet, il faut un tampon.
Victorien Salagnon resta des jours à attendre que son bateau s’en aille. Quand il regardait la mer il sentait derrière son dos tout le pays lui peser. La masse bruyante et sanglante d’Alger grondait derrière lui, glissait comme un glacier jusque dans l’eau, et lui se concentrait sur la mer et son horizon plat, qu’il voulait franchir ; il voulait partir.
Au petit matin gris du dernier été, quelques parachutistes coloniaux arrivèrent en Jeep sur le boulevard de la République qui surplombe le port. Ce boulevard n’a qu’une façade, l’autre est la mer. Ils s’arrêtèrent et descendirent de leur Jeep en s’étirant, ils allèrent jusqu’à la balustrade à pas tranquilles et s’accoudèrent. Ils regardaient la mer grise qui rosissait.
Quand une Jeep chargée d’hommes en léopard s’arrête n’importe où sur le trottoir, on s’éloigne ; ils sautent, ils courent, ils s’engouffrent dans un immeuble, ils montent les escaliers quatre à quatre, ils ouvrent les portes d’un coup de pied, et redescendent avec des types qui essaient de les suivre sans trébucher. Mais ce jour-là au petit matin gris, le dernier été où ils furent là, ils descendirent sans hâte et s’étirèrent. Ils allaient chacun avec des gestes lents, les mains laissées dans leur poche, les cinq parachutistes coloniaux vêtus de treillis léopard aux manches retroussées, comme si chacun était seul ; ils allaient sans rien dire, marchant d’un pas nonchalant et fatigué. Ils vinrent jusqu’à la balustrade au-dessus du port et s’accoudèrent à quelques mètres les uns des autres. Une fumée lourde stagnait dans les rues. De temps en temps une explosion ébranlait l’air, des vitres tombaient sur le sol avec un bruit clair. Des flammes vrombissaient par les fenêtres crevées de bâtiments. Ils regardaient la mer qui devenait rougeâtre.
Accoudés, ils restèrent là à profiter de la fraîcheur qui n’existe que le matin, regardant vaguement au loin, rêvant d’être au-delà de l’horizon au plus vite, muets, fatigués au plus profond d’eux-mêmes comme après une longue nuit sans dormir, plusieurs nuits sans dormir, des années de nuits sans dormir, souffrant d’une horrible gueule de bois devant Alger dévasté.
Tout cela n’avait servi à rien. Le sang n’avait servi à rien. Il avait été répandu en vain et maintenant il ne s’arrêtait plus de couler, le sang dévalait en cascade les rues en pente d’Alger, des flots de sang se jetaient dans la mer et s’étalaient en nappes pourrissantes. Au matin, dès que la lumière se levait, la mer devenait rougeâtre. Les parachutistes coloniaux accoudés à la balustrade au-dessus du port la regardaient rougir, s’assombrir, devenir mare de sang. Derrière eux les flammes vrombissaient par les fenêtres cassées de tous les bâtiments que l’on avait détruits pendant la nuit, des fumées noires rampaient dans les rues, des cris venaient de partout, des bruits de passions brutes, haine, colère, peur, douleur, et des sirènes traversaient la ville, sirènes miraculeuses des derniers services de secours qui fonctionnaient encore, on ne sait pourquoi. Puis le soleil se levait correctement, la mer devenait bleue, la chaleur commençait, les parachutistes coloniaux regagnèrent leur Jeep garée sur le trottoir dont les passants s’éloignaient avec crainte. Ils ne regrettaient rien mais ne savaient pas à qui le dire. Tout ceci n’avait servi à rien.
Ils partirent enfin, dans un énorme bateau. Ils avaient fait leur paquetage, tout entassé dans le sac cylindrique peu pratique mais facile à porter, ils avaient traversé la ville dans des camions bâchés d’où ils ne voyaient pas grand-chose. Ils préféraient ne pas voir grand-chose. Alger brûlait ; ses murs s’effritaient sous les impacts de balles ; des flaques de sang caillaient sur les trottoirs. Des voitures portières ouvertes restaient immobiles en travers des rues, des meubles cassés se consumaient devant les portes, des vitrines béaient devant des monticules d’éclats de verre, mais personne ne se servait. Ils montèrent par la passerelle du bateau, bien en ligne régulière comme ils savaient le faire, et ils eurent l’impression de le faire pour la dernière fois. Ils eurent l’impression que tout cela n’avait servi à rien, et qu’ils ne servaient à rien ; qu’ils ne serviraient plus.
Quand ils partirent quand le bateau se détacha du quai, beaucoup s’enfermèrent dans l’entrepont pour ne rien voir, s’assourdir du bruit des machines et dormir enfin ; d’autres restèrent sur le pont et regardèrent Alger qui s’éloignait, le port, la jetée, la Casbah comme une calotte gelée qui fond d’où coulait tout ce sang, et l’agitation sur le port, la foule sur le front de mer. Alger s’éloignait, et arrivait jusqu’à eux le hurlement des harkis que l’on égorge. C’est ce qu’ils se dirent, les harkis que l’on égorge, mais pour garder en eux-mêmes une certaine courtoisie, un certain tact. Mais ils le savaient bien, ils avaient vécu dans ce pays de sang, ils le savaient bien que les cris qui s’élevaient de la foule agitée du front de mer étaient ceux de harkis que l’on démembre, que l’on émascule et brûle tout vifs, et qui voient dans un brouillard de larmes sanglantes, leurs larmes et leur sang, les bateaux partir. Ils se dirent, ceux qui partent, que ces hurlements qu’ils entendent sont ceux des harkis que l’on égorge, ils se le disent pour gentiment se rassurer, pour ne pas évoquer d’autres images, plus atroces, qui les empêcheraient pour toujours de dormir. Mais ils savent bien. De loin, cela ne change rien. L’homme n’est qu’une certaine capacité de cri : une fois atteinte, cela ne changera pas, qu’on l’égorge ou qu’on lui arrache sa chair pièce à pièce avec des outils de menuisier. Les parachutistes coloniaux sur le pont du bateau qui voyaient Alger s’éloigner préféraient, par politesse, penser qu’on les égorge, ces hommes qui hurlaient ; que ce soit vite fait, pour eux, et pour eux aussi.
Quand le bateau fut au milieu de la Méditerranée, se dirigeant vers la France sur le rythme étouffé du martèlement des machines, Victorien Salagnon sur le pont, en pleine nuit, pleura, la seule et unique fois de sa vie, il se vida d’un coup de toutes les larmes accumulées pendant trop longtemps. Il pleura son humanité qui le quittait, et sa virilité qu’il n’avait su entièrement conquérir, et qu’il n’avait su garder. Quand le jour se leva il vit Marseille ensoleillé. Il était épuisé et les yeux secs.
Cela avait bien commencé pourtant. Ils étaient arrivés dans Alger en plein hiver, dans cet hiver cruel de la Méditerranée où le soleil se cache derrière un vent gris et net comme une lame d’acier. Ils avaient défilé dans les rues de la ville européenne, Josselin de Trambassac en tête, merveilleusement raide, merveilleusement précis dans chacun de ses gestes, merveilleusement fort. Il défila dans les rues à la tête de ses hommes, le capitaine Salagnon, dans les rues de la ville européenne qui ressemble à Lyon, à Marseille, et peuplée de Français qui les acclamaient. Ils allaient au pas, toute la division de parachutistes coloniaux, le treillis propre, les manches retroussées, mâchoires serrées avec des sourires de statues, corps maigres et entraînés, allant tous du même pas. Ils allaient gagner cette fois-ci. Ils entraient en ville, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient pour gagner ; ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient si à la fin ils gagnaient.
Ce jour de janvier dans un soleil d’hiver ils étaient entrés dans Alger, ils étaient allés ensemble dans les rues sous l’acclamation de la foule européenne, souples, légers et invincibles, vierges de tout scrupule, aguerris par la guerre la plus atroce que l’on puisse vivre. Ils avaient survécu, ils survivaient à tout, ils allaient gagner. Ils étaient eux tous une machine de guerre sans états d’âme, et Salagnon était un des pilotes de cette machine, chef de meute, centurion, guide de jeunes gens qui s’en remettaient à lui, et le long des rues la population française d’Alger les acclamait. La population française ; car y en avait-il une autre ? On ne la voyait pas.
Des bombes explosaient dans Alger. Souvent. Tout pouvait exploser : un siège dans un bar, un sac laissé par terre, un arrêt de bus. Quand on entendait une bombe au loin, on sursautait d’abord mais cela soulageait quelques minutes. On soupirait. Puis le cœur recommençait de se serrer, une autre pouvait exploser ici ; et l’on continuait dans la rue à marcher comme si un gouffre pouvait s’ouvrir, comme si le sol à chaque instant pouvait manquer. On s’éloignait d’un Arabe qui portait un sac ; on évitait de croiser des femmes entourées d’un voile blanc qui pouvait dissimuler ; on aurait voulu qu’ils ne bougent plus, eux, les abattre peut-être, tous, que plus rien n’arrive. On ressentait un trouble désagréable devant ceux dont on ne savait pas d’un coup d’œil juger des traits ou de la tenue. On changeait de trottoir sur la bonne mine des passants. Il semblait que la ressemblance pouvait sauver la vie. On ne savait que faire, on les avait appelés pour ça. Eux, ils sauraient, les loups maigres revenus d’Indochine ; ils avaient survécu, on s’en remettait à leur force.
Ils s’installèrent dans une grande villa mauresque au-dessus d’Alger. Elle comprenait un vaste sous-sol, de petites pièces à fenêtres grillagées, des combles qu’ils divisèrent en chambres bien fermées, une grande pièce d’apparat qui servait autrefois de salle de bal, où Josselin de Trambassac rassembla ses officiers qui l’écoutèrent debout, mains croisées dans le dos, dans la position de repos réglementaire qui n’est en aucun cas celle de l’abandon. Une bombe très loin explosa.
« Vous êtes des parachutistes, messieurs, des hommes de guerre. Je sais ce que vous valez. Mais la guerre change. Il ne s’agit plus de sauter d’un avion, ni de courir dans la forêt, il s’agit de savoir. À l’époque d’Azincourt, user d’un arc, tuer de loin sans risques, était incompatible avec l’honneur du chevalier. La chevalerie de France s’est fait égorger par des gueux armés d’arcs en bois. Vous êtes la nouvelle chevalerie de France, vous pouvez refuser d’employer les armes de la guerre moderne, mais vous serez alors égorgés.
« Nous avons la force ; on nous a confié la mission de vaincre. Nous pourrions comme des aviateurs américains raser la partie d’Alger qui abrite nos ennemis. Mais cela ne servirait à rien. Ils survivraient sous les décombres, ils attendraient l’accalmie et, multipliés, reviendraient à l’assaut. Ceux qui nous combattent ne se cachent pas mais nous ne savons pas qui ils sont. On peut les croiser et ils nous saluent, on peut leur parler sans qu’ils nous agressent, mais ils attendent. Ils se cachent derrière les visages, à l’intérieur des corps. Il faut débusquer l’ennemi sous les visages. Vous les retrouverez. Vous interrogerez durement les vrais coupables, avec les moyens bien connus qui nous répugnent. Mais vous gagnerez. Avez-vous conscience de qui vous êtes ? Alors nous ne pouvons perdre. »
Il termina son allocution sur un petit rire. Une ombre de sourire passa sur le visage de ses hommes souples et tranchants. Tous saluèrent en claquant les talons et regagnèrent les bureaux improvisés avec des tables d’école dans tous les coins de la grande villa mauresque. Dans la pièce d’apparat Josselin de Trambassac fit installer un organigramme, où des cases vides se reliaient les unes aux autres en pyramide par des flèches. Chaque case était un nom, chacune n’en connaissait que trois autres.
« C’est le camp ennemi, son ordre de bataille, dit-il. Il vous faudra mettre un nom dans chaque case, et les arrêter tous. C’est tout. Lorsque tout sera rempli, l’armée dévoilée s’évanouira. »
Cela plut à Mariani. Il ne lisait plus beaucoup, sa merveilleuse intelligence livresque s’appliqua à remplir le grand tableau. Il usait des hommes comme de mots. Il notait des noms, il effaçait, il travaillait au crayon et à la gomme. Et dans le réel, comme un écho sanglant de la pensée synoptique exposée sur le tableau blanc, on appréhendait des corps, on les manipulait, on en extrayait le nom et ensuite on les jetait.
Comment trouver des gens ? L’homme est zôon politikon, il ne vit jamais seul, toujours quelqu’un est connu d’autres gens. Il fallait pêcher au harpon, dans l’eau boueuse plonger l’arme au hasard et voir ce qui remonterait. Chaque prise en amènerait d’autres. Le capitaine Salagnon avec deux hommes armés se rendit au siège de la police urbaine. Il demanda le fichier de surveillance de la population arabe. Le fonctionnaire en bras de chemise ne voulut pas le lui donner. « Ce sont des pièces confidentielles, qui appartiennent à la police. – Vous me le donnez ou je le prends », dit Salagnon. Il portait son pistolet dans un étui de ceinture en toile, gardait ses mains croisées derrière son dos, les deux hommes avec lui tenaient leur pistolet mitrailleur à la hanche. L’homme en chemise lui désigna une étagère, et ils repartirent avec des caisses de bois brun remplies de fiches.
On trouvait là le nom et l’adresse de personnes que la police avait un jour remarquées. Ils avaient été truands, agitateurs, syndicalistes, ils avaient fait montre un jour ou l’autre de nationalisme, de volonté d’agir ou d’esprit de rébellion. Toutes les fiches étaient rédigées au conditionnel, car on manquait d’indicateurs, on manquait de policiers, on utilisait le ouï-dire. Tout le ferment de l’agitation de l’Alger arabe tenait dans ces boîtes.
Ils ramenèrent à la villa mauresque les gens mentionnés dans les fiches, pour leur demander pourquoi les bombes explosaient ; qui les posaient. S’ils ne savaient pas, on leur demandait le nom de quelqu’un qui saurait, et on allait le chercher, et on recommençait. Les parachutistes étaient là pour savoir, ils s’y employaient. Ils interrogeaient sans relâche. Dans la jungle du corps ils traquaient, ils tendaient des embuscades, cherchaient l’ennemi. Quand il résistait, ils le détruisaient. Une partie de ceux par qui on avait appris quelque chose, on ne les revoyait plus.
Jour et nuit un intense trafic de Jeep bourdonnait autour de la villa. On amenait des hommes, habillés, en pyjama, ahuris, terrorisés, menottés, rarement blessés ou tuméfiés, poussés par les parachutistes qui ne se déplaçaient qu’en courant. Il fallait faire vite. Lorsqu’un nom était donné dans le sous-sol de la villa mauresque, des Jeep partaient chargées de quatre parachutistes en tenue léopard ; elles descendaient à toute vitesse les rampes en lacet, s’arrêtaient devant le porche d’un immeuble, et ils sautaient à terre avant même qu’elles ne stoppent, ils entraient en courant, montaient les escaliers en courant, et revenaient avec un homme ou deux qu’ils chargeaient dans la voiture, dont le moteur n’avait pas été coupé. Ils remontaient à la villa mauresque, assis comme à l’aller, mais un homme ou deux accroupis à leurs pieds dont on ne voyait que le dos. Là, ils essayaient de savoir pourquoi les bombes explosaient, ils insistaient, jusqu’à ce qu’une autre Jeep sorte en faisant crisser ses roues, chargée de quatre parachutistes en tenue léopard qui au bout d’une heure revenaient, ramenant d’autres hommes, de qui on cherchait à apprendre encore, à n’importe quel prix. Et ainsi de suite. Quand un nom était donné, dans l’heure l’homme qui le portait était amené en Jeep, par quatre hommes en léopard, et à son tour on l’interrogeait dans le même sous-sol où son nom avait été prononcé. Le verbe agissait sur la matière, on ne parlait que français. Au matin des officiers remontaient du sous-sol de la villa avec un crayon, un carnet de notes un peu froissé, parfois sali. Ils allaient dans la pièce d’apparat où le soleil levant par les baies vitrées faisait briller le grand tableau synoptique. Ils s’arrêtaient sur le seuil de cette grande pièce, éblouis par la lumière, l’espace vide entre les murs, le silence du matin. Ils s’étiraient, regardaient le ciel qui devenait rose, puis s’approchaient de l’organigramme et remplissaient certaines cases en recopiant les pages de leurs carnets. Salagnon chaque jour voyait le tableau se remplir, case après case, avec la régularité d’un procédé d’impression. Quand il serait plein, c’en serait fini.
Josselin de Trambassac suivait l’évolution de son tableau avec autant d’attention qu’un maréchal d’Empire devant une carte piquée d’épingles. Il était là au matin quand on le remplissait, et aux hommes qui remontaient du sous-sol il demandait avant toute chose de lui présenter leurs mains. Ceux dont les mains avaient été souillées par le travail de la nuit, il les renvoyait à gestes agacés vers les robinets de l’office. Ils devaient se les laver et les sécher avec soin. Seules les mains propres pouvaient approcher l’organigramme et contribuer à le remplir. Josselin de Trambassac ne supportait pas qu’il puisse être taché. Il l’aurait fait sinon entièrement recopier.
La villa était entourée d’un jardin poussiéreux où poussaient des palmiers. L’ombre en était dilacérée et mouvante, personne ne s’y promenait, personne ne s’occupait de ramasser les palmes mortes qui encombraient les allées. Les volets à claire-voie restaient mi-clos comme des paupières de chat. Ils ne voyaient des jours d’Alger que l’éblouissement du dehors, des rayures de lumière dans l’ombre et le mouvement des palmes. Ils n’ouvraient jamais. Dedans cela puait de diverses façons, cela puait la sueur, le tabac, la cuisine mal faite, les chiottes et autre chose encore. Parfois un peu de vent venait de la mer tout en bas, très peu. Les cigales crissaient mais sans odeur de pinède. Ils étaient en ville, ils travaillaient.
C’est Mariani qui le premier eut l’idée de mettre de la musique, des disques à fond sur un gros tourne-disque pendant qu’ils travaillaient au sous-sol. Au-delà du jardin la villa donnait sur la rue, des gens passaient, et dans les étages de la villa on entendait le travail de la cave. Cela dérangeait en permanence. On mit de la musique à certaines heures, avec un volume de surprise-partie. Ceux qui passaient devant la villa entendaient les chansons, le disque entier d’une chanteuse à la mode. À plein volume. Mais les bruits à peine perceptibles quand ils se mêlent à la musique causent de petites dysharmonies, à peine audibles, juste sensibles par le désagrément inexplicable qu’elles provoquent. À ceux qui les entendaient à ce moment-là en passant devant la villa mauresque, la variété franco-méditerranéenne que l’on y entendait provoquait d’étranges malaises.
Quand le capitaine Mariani entre dans son bureau, avec ses lunettes noires de pilote cerclées d’un fil d’or, le suspect sur sa chaise serre inconsciemment les jambes.
Mariani souriant s’appuie d’une fesse sur la table de travail vierge de tout papier, de tout crayon. Ici on travaille d’homme à homme. Autour de lui ses chiens de sang obéissent au moindre de ses gestes. Devant lui sur une chaise un jeune Arabe aux vêtements déchirés est attaché par les poignets. Des hématomes sur le visage lui font faire une grimace un peu ridicule.
« Qu’est-ce que tu fais ?
— Je n’ai rien fait, monsieur l’officier.
— Ne me raconte pas d’histoires. Qu’est-ce que tu fais ?
— Je suis étudiant en médecine. Je n’ai rien fait.
— Étudiant en médecine ? Tu profites de la France, et tu ne l’aides pas.
— Je n’ai rien fait, monsieur l’officier.
— Ton frère a disparu.
— Je sais bien.
— Tu sais où il est.
— Je ne sais pas.
— Vous êtes tous frères, n’est-ce pas ?
— Non, juste avec mon frère.
— Alors, où il est ?
— Je ne sais pas.
— Ton frère est au maquis.
— Je ne sais pas. Il a disparu une nuit. Je ne sais rien. On est venu le chercher.
— Comment faire confiance à un homme dont le frère est au maquis ?
— Je ne suis pas mon frère.
— Mais tu es son frère. Tu lui ressembles. Tu as de lui en toi, et lui est au maquis. Alors comment te faire confiance ? Nous voulons que tu nous dises où il est. Qui l’a contacté ? Nous voulons savoir comment on va au maquis.
— Je ne sais rien de tout ça. Je suis étudiant en médecine.
— Tu dois nous dire où est ton frère. Vous vous ressemblez. Tu sais : c’est marqué sur ton visage. On peut superposer le visage de ton frère au tien. Comment pourrais-tu ne pas savoir ? »
L’autre secoue la tête. Il en pleurerait de désespoir, plus que de douleur et de peur.
« Je ne sais rien du tout. Je suis étudiant en médecine. Je m’occupe de mes études.
— Oui, mais tu es le frère de ton frère. Et il est au maquis. Tu sais un peu, ce qui en toi lui ressemble sait où il est. Et ceci tu nous le caches. Tu devras nous le dire. »
Mariani s’assoit, mains ouvertes il désigne l’homme à ses chiens. Ils le prennent sous les bras, l’emportent. Il reste assis à sa table de travail, impassible, il ne quitte pas ses lunettes noires cerclées d’un fil d’or. Les volets à claire-voie mettent des barres de lumière sur la table vide. Il attend qu’ils reviennent, il attend le prochain, et les autres qui se succèdent dans son bureau, ils diront ce qu’ils savent, ils diront tout. Ceci est un travail.
Salagnon toujours en descendant retenait sa respiration, puis en bas respirait avec un haut-le-cœur et s’habituait. Les mauvaises odeurs ne durent jamais, juste quelques inspirations, on ne sent pas ce qui dure. Des bruits confus passaient les portes fermées, résonnaient sous les voûtes, s’emmêlaient en un vacarme de hall de gare comprimé dans le volume d’une cave. On avait conservé du vin ici, ils avaient vidé ce qui restait, installé l’électricité, pendu des ampoules nues aux voûtes, avaient descendu avec peine des tables métalliques et des baignoires par l’étroit escalier. Les parachutistes qui restaient là avaient l’uniforme sale, la vareuse ouverte jusqu’au ventre, le pantalon et les manches trempés. Ils passaient dans le couloir en refermant toujours soigneusement la porte, ils avaient les traits tirés et les yeux comme sortis de la tête, avec des pupilles ouvertes qui faisaient peur comme une bouche de puits. Trambassac ne voulait pas les voir comme ça. Il exigeait que ses hommes soient propres, rasés, pleins d’allant ; un paquet de lessive par tenue, conseillait-il, et devant lui on parlait clairement, on se déplaçait avec économie, on savait à chaque instant ce que l’on devait faire. À la presse il montrait ses hommes impeccables, souples et dangereux, dont l’œil clair voyait tout, radiographiait Alger, débusquait l’ennemi derrière les visages, le traquait à travers les labyrinthes du corps. Mais certains restaient pendant des jours à errer dans les carceri qui s’enfonçaient sous la villa mauresque, et ils faisaient peur, même aux officiers parachutistes qui restaient à la surface, qui faisaient tourner la noria de Jeep, appréhendant les suspects, remplissant le grand tableau synoptique. Ceux-là, on ne les montrait pas à Trambassac ; et il ne demandait pas à les voir.
Certains que l’on amenait ici menottés, traînés et poussés par des parachutistes armés, se liquéfiaient rien qu’à sentir l’odeur humide de la cave, rien qu’à se refléter dans le regard des lémures qu’ils croisaient dans le couloir, couverts d’une sueur grasse, l’uniforme ouvert, trempés sur le devant. D’autres relevaient la tête, et on refermait soigneusement la porte derrière eux. Ils se retrouvaient à quelques-uns dans une petite cave, sous l’ampoule nue, un officier à carnet qui posait des questions, très peu de questions, et deux ou trois autres, sales et peu bavards, aux allures de mécaniciens auto fatigués. Le brouhaha du sous-sol entrecoupé de cris ruisselait le long des murs, au milieu de la petite cave étaient des outils, une bassine, du matériel de transmission, une baignoire pleine dont la présence pouvait surprendre. L’eau qui remplissait la baignoire n’était plus de l’eau, c’était un liquide mêlé, qui luisait salement sous l’ampoule nue pendue à la voûte. Cela commençait. On posait des questions. Cela se passait en français. Ceux que l’on remontait, parfois on devait les porter. Ceux-là on ne les rendait pas.
Quand Salagnon remontait avec le carnet où l’on notait des noms, il se disait très confusément que s’ils allaient assez vite pour prendre ceux qui fabriquaient des bombes, prendre ceux qui les posaient, une bombe peut-être n’exploserait pas dans un bus. Ils se disaient tous à peu près la même chose, sauf les lémures du sous-sol dont plus personne ne savait ce qu’ils pensaient quand ils répétaient inlassablement les mêmes questions à des noyés qui ne répondaient pas car ils crachaient de l’eau, à des électrocutés dont les mâchoires tétanisées ne laissaient plus passer aucun son. Trambassac s’expliquait à la presse avec beaucoup de clarté. « Nous devons agir, vite, et sans états d’âme. Quand on vous amène quelqu’un qui vient de poser vingt bombes qui peuvent exploser d’un moment à l’autre et qu’il ne veut pas parler, quand il ne veut pas dire où il les a mises, et quand elles vont exploser, il faut employer des moyens exceptionnels pour l’y contraindre. Si nous prenons le terroriste dont nous savons qu’il a caché une bombe et que nous l’interrogeons vite, nous éviterons de nouvelles victimes. Nous devons obtenir très vite ces renseignements. Par tous les moyens. C’est celui qui s’y refuse qui est le criminel, car il a sur les mains le sang de dizaines de victimes dont la mort aurait pu être évitée. »
Vu comme ça, c’est impeccable. Le raisonnement est sans faille, on peut le répéter. Les raisonnements sont toujours sans failles car ils sont construits ainsi, sauf par des maladroits. La raison a raison, car c’est son principe. En effet, quand on attrape un terroriste dont on sait qu’il a posé des bombes, il convient de le presser de questions. Presser, compresser, oppresser, pressurer, peu importe. Il faut que ça aille vite. Vu comme ça, c’est imparable. Sauf qu’ils ne prirent jamais personne dont ils savaient qu’il avait posé vingt bombes. Ils arrêtèrent vingt-quatre mille personnes et d’aucun ils ne savaient ce qu’il venait de faire. Ils les emportaient dans la villa mauresque et ils le leur demandaient. Ce que ces personnes avaient fait, c’est l’interrogatoire qui l’établissait.
Trambassac prétendait à qui voulait l’entendre qu’ils arrêtaient des coupables et les interrogeaient non pas pour établir leur culpabilité mais pour limiter leurs méfaits. Or ils n’arrêtaient pas des coupables : ils les construisaient, par l’arrestation et l’interrogatoire. Certains l’étaient auparavant, par hasard, d’autres non. Beaucoup disparaissaient, coupables ou pas. Ils lancèrent des filets et attrapèrent tous les poissons. Point n’était besoin de connaître le coupable pour agir. Il suffisait d’un nom, et ils s’occupaient de tout.
Ce jour-là Trambassac eut du génie. Ce qu’il dit à la presse qui lui posait des questions, la raison qu’il donna de ce qui se passait dans la villa mauresque, on le répétera durant un demi-siècle plus ou moins sous la même forme, c’est la marque des grandes créations littéraires que de marquer les esprits, d’être régulièrement citées, légèrement déformées sans que l’on ne sache plus qui pour la première fois les écrivit – en l’occurrence c’est Josselin de Trambassac.
Ils virent Teitgen descendre au sous-sol, avec un autre civil qui était commissaire de police, de cette police urbaine déchargée de ses pouvoirs. Ils portaient la liasse d’assignation à résidence, les papiers administratifs, les formulaires nominatifs à signer. Ils portaient aussi un album photo. Ils le montrèrent à tous ceux qu’ils croisaient, ils le montrèrent à Trambassac, il contenait des photos horribles de corps mutilés pris dans des camps allemands.
« Cela, nous l’avons vécu personnellement, et nous le retrouvons ici.
— Moi aussi, je l’ai vécu, Teitgen. Mais laissez-moi vous montrer ce qui se passe ici. »
Il brandit la une de L’Écho d’Alger où l’on voyait en pleine page, heureusement en noir et blanc, la dévastation de L’Otomatic, les consommateurs déchirés gisant dans les débris de la vitrine.
« Voilà ceux qu’on cherche : ceux qui ont fait ça. On fera tout pour les trouver, et qu’ils arrêtent. Tout.
— On ne peut pas tout faire.
— Nous devons gagner. Si nous ne gagnons pas, vous avez raison, cela n’aura été qu’une boucherie inutile. Si nous ramenons la paix, cela aura juste été le prix à payer.
— Nous perdons déjà quelque chose.
— Vous pensez à quoi ? La loi ? Vous ne trouvez pas la loi un peu ridicule de nos jours ? Elle n’est pas faite pour les temps de guerre, elle gère le train-train quotidien. Mais vos papiers, je veux bien vous les signer à la chaîne.
— Que nous soyons dans l’illégalité est sans importance, Trambassac, je suis bien d’accord avec vous. Mais nous n’en sommes plus là. Nous nous engageons dans l’anonymat et l’irresponsabilité, cela nous conduit aux crimes de guerre. Sur mes papiers, comme vous dites, sur chacun de mes papiers, je veux le nom d’un type et une signature lisible.
— Laissez-moi travailler, Teitgen. Parmi mes gars, ceux qui ne veulent pas le faire, ils ne le font pas. Mais ceux qui ne laissent pas leur fardeau à d’autres, eh bien ils le portent.
— Même ceux qui ne le font pas seront salis. Cela va se répandre sur nous tous. Jusqu’en France.
— Laissez-moi, Teitgen, j’ai à travailler. »
Ils étaient en opération, dans les cages d’escalier, dans les corridors, dans les chambres à coucher. Ils prenaient d’assaut les portes, ils faisaient sauter les serrures, ils tendaient des embuscades en travers des couloirs, ils bloquaient les issues, fenêtres, toits, arrière-cours. Ils travaillaient, nuit et jour. Les sous-sols de la villa mauresque ne désemplissaient plus. On ne voyait pas le jour. La température ne variait jamais, chaude et humide dans une lumière d’ampoule nue. Salagnon tombait de sommeil. Il dormait de temps à autre. Quand il remontait il était surpris du jour toujours changeant dans la pièce d’apparat. Il fallait aller vite, trouver des noms, des lieux, coxer les suspects avant qu’ils ne se carapatent. Ils avaient écrit des noms sur les murs, barré en rouge ceux qu’ils avaient arrêtés, accroché des photos d’identité des dirigeants encore cachés, ils les voyaient chaque jour, ils vivaient avec eux, ils connaissaient leur visage, ils les auraient reconnus s’ils les avaient croisés dans la rue. Ils pourraient les reconnaître dans la foule où ils se cachaient. Ils se cachaient. L’ennemi se cachait derrière des faux plafonds, de fausses cloisons, l’ennemi se cachait dans les appartements, se cachait dans la foule, il se cachait derrière les visages. Il fallait l’extraire. Défoncer les cloisons. Explorer les corps à tâtons. Détruire l’abri des visages. Nuit et jour ils travaillaient. Dehors des bombes explosaient. Des gens qui leur avaient parlé étaient égorgés. Il fallait aller plus vite encore. La noria des Jeep amenait un flot continu d’hommes apeurés dans les sous-sols de la villa mauresque. Teitgen voulait qu’on les compte, qu’on prenne leur nom à l’entrée. On le fit. Il insistait, il persistait, ce petit homme un peu crapaud derrière ses grosses lunettes, suant dans ses costumes tropicalisés, avec un peu de graisse et peu de cheveux, le seul civil ici, si différent des loups athlétiques qui arrachaient des noms, appréhendaient des hommes après une brève course dans les escaliers. Mais il avait une obstination de fer, Teitgen. Il fallait lui signer des papiers, il revenait chaque jour, vingt-quatre mille furent signés. Et quand on relâchait un homme, il vérifiait. Il comparait les listes. Il en manquait. Il demandait. On lui répondait qu’ils avaient disparu.
« On peut pas les rendre comme ça, disait Mariani devant ceux qui étaient trop abîmés. Ils sont foutus de toute façon. » Salagnon conduisit un camion bâché plein de ceux que l’on ne rendrait pas. Il conduisit de nuit jusqu’au-delà de Zéralda. Il arrêta le camion près d’une fosse éclairée de projecteurs. Les chiens de Mariani étaient là. Ils descendirent le chargement. Leurs bras ballaient le long du corps, certains tenaient un pistolet, d’autres un poignard. Salagnon entendit des coups de feu et après, le bruit mou de la chute de quelque chose de mou sur du mou, comme un sac tombant sur des sacs. Parfois le bruit de chute venait sans rien avant, sans coup de feu, juste un gargouillis liquide qui ne faisait même pas sursauter, et c’était encore plus horrible, de n’en pas ressentir le moindre tressaillement.
Il demanda à Trambassac de ne plus avoir à le faire, de ne plus conduire les camions vers Zéralda, ni vers le port, ni vers l’hélicoptère qui partait en pleine nuit faire un tour au-dessus de la mer.
« OK, Salagnon. Si vous ne voulez pas le faire, ne le faites pas. Quelqu’un d’autre le fera. » Il se tut un moment. « Mais il y a un truc que j’aimerais que vous fassiez.
— Quoi, mon colonel ?
— Peindre mes gars.
— C’est le moment de peindre ?
— Le moment ou jamais. Prenez un moment de temps en temps. Faites le portrait de mes gars, de vos potes. Vous peignez vite, je crois, pas besoin de pose. Ils ont besoin de se voir. De se voir plus beaux qu’ils ne sont en ce moment. Parce que sinon avec ce que nous faisons là, nous allons les perdre. Rendez-leur un peu d’humanité. Vous savez faire ça, non ? »
Il obéit, il fit cette chose étrange que de peindre le portrait de parachutistes coloniaux qui travaillaient jour et nuit jusqu’à s’effondrer ivres de fatigue, qui réfléchissaient le moins possible, qui fuyaient les miroirs, il peignit le portrait héroïque d’hommes qui ne pensaient pas plus loin que le projet d’attraper le prochain suspect.
Quand l’exaltation retombait autour du type recouvert de sang, de bave et de vomissures, dans le silence éploré qui succède aux plus grandes tensions, ils voyaient bien ce qui était devant eux : un corps excrémentiel dont l’odeur les envahissait tous. « On va pas remettre ça dans le circuit », disait Mariani. Et il évacuait tout. Ils étaient entre eux. Peu leur importait de savoir qui avait fait ceci ou cela, qui avait fait plus ou moins, qui avait touché ou qui avait regardé. Tous étaient pareils, celui qui n’avait fait que voir ou qu’entendre comme les autres. Ils rejetaient avec mépris ceux qui feignaient de ne rien savoir, ceux qui affectaient de ne pas se mêler. Ceux-là, ils auraient voulu leur plonger la tête dans le sang, ou bien les réexpédier en France. Que Salagnon les peigne, ils n’y tenaient pas. Ils préféraient être tous ensemble, ou vraiment seuls. Quand ils se couchaient, ils s’enroulaient dans leur drap et se tournaient vers le mur. Allongés sous le drap ils ne bougeaient plus, endormis ou pas. Quand ils étaient ensemble ils préféraient rire très fort, brailler, parler cru, et boire tout ce qu’ils pouvaient jusqu’à tomber et vomir. Et voilà que Salagnon leur demandait de rester sans bouger devant lui, sans rien dire. Ils n’y tenaient pas mais Salagnon était des leurs, alors ils acceptèrent, un par un. Il fit d’eux de grands portraits à l’encre qui les montraient secs, solides, tendus, avec la conscience de la vie vacillante en eux-mêmes, avec la conscience de la mort autour d’eux, mais ils tenaient, et gardaient les yeux ouverts. Sans le lui dire ils appréciaient ce romantisme noir. Ils acceptaient de poser en silence devant Salagnon, qui ne leur parlait pas mais les peignait. Trambassac exposa plusieurs de ses portraits dans son bureau. Il recevait les colonels, les généraux, les hauts fonctionnaires, les représentants du gouvernement général sous l’œil noir de ses parachutistes peints. Et il s’y référait toujours. Il les désignait, les montrait du doigt en parlant. « Ce sont eux dont on parle. Ceux qui vous défendent. Regardez-les bien. » Ces portraits d’où émanait une allure sombre et folle participait du chantage à l’héroïsme qui chaque jour ou presque avait lieu dans son bureau. La grande faucheuse à Alger en 1957 était une moissonneuse mécanisée, et les portraits de Salagnon en étaient une pièce, comme la carrosserie de métal peint, qui contribue à tout tenir ensemble, qui contribuait à ce que cela tienne. Cela tint. « Ils sont tous coupables, mais ils le sont pour vous. Alors ils se serrent les coudes, ils tiennent ensemble. Peu importe ce qu’ils font. Ils le font ensemble. Cela seul compte. Celui qui lâche ? Qu’il s’en aille. On ne lui en voudra pas, mais qu’il disparaisse. »
Les civils n’entraient plus qu’à contrecœur dans ce bureau où ils venaient chercher les résultats. Trambassac les attendait dans son treillis impeccable et derrière lui les héros impassibles regardaient les nouveaux venus ; il exposait ses résultats, des résultats magnifiques, impressionnants, le nombre des terroristes éliminés, la liste des bombes saisies. Il exposait des organigrammes merveilleusement clairs. Teitgen lui demandait des comptes, il apportait ses listes d’assignation. Derrière ses grosses lunettes il ne frémissait pas, il faisait des additions et montrait les résultats à Trambassac. « Si je compte bien, mon colonel, dans votre calcul il manque deux cent vingt bonshommes. Que sont-ils devenus ?
— Eh bien, ils ont disparu vos bonshommes !
— Où ?
— Lorsqu’on vous le demandera, vous direz que c’est signé Trambassac. »
Teitgen ne tremblait pas, ni de peur, ni de dégoût, il ne se décourageait jamais. Derrière ses grosses lunettes il regardait tout en face, le colonel devant lui, la nécropole d’encre disposée le long des murs, les comptes qui étaient la trace des morts. Il était le seul à tenir le compte des gens. Il finit par démissionner, il s’en expliqua publiquement. On pouvait le trouver ridicule avec son allure et ses papiers à remplir. Il ressemblait à une grenouille qui demande des comptes à une assemblée de loups, mais une grenouille animée d’une énergie surnaturelle, dont les paroles ne sont pas les siennes mais l’expression de ce qui doit être. Pendant toute la bataille d’Alger il occupa la place d’un dieu-grenouille posté à l’entrée des Enfers : il pesait les âmes, et notait tout sur le Livre des Morts. On peut s’en moquer, de ce petit homme qui souffrait de la chaleur, qui regardait à travers de grosses lunettes, qui s’occupait des papiers à remplir alors que d’autres avaient du sang jusqu’aux coudes, mais on peut l’admirer comme on admire les dieux zoomorphes d’Égypte, et lui rendre un culte discret.
« Mariani ne va pas très bien. Parlez-lui. Je le mets en congé d’autorité pendant trois jours. Vous aussi. Rattrapez-le, je ne sais pas où il glisse. Quand on passe la limite, nul ne sait pas où ça va. »
Les rues d’Alger sont plus agréables que celle de Saïgon, la chaleur y est sèche, on peut se mettre à l’abri du soleil, les cafés s’ouvrent sur la rue comme des grottes ombreuses, pleines d’agitation et de bavardage, s’attabler sur le trottoir permet de regarder ceux qui passent. Mariani et Salagnon s’assirent à une table ; en uniforme, ils pouvaient être abattus, mais ils se montraient. Mariani enleva les lunettes noires qu’il gardait toujours. Ses yeux étaient rouges et troubles, battus d’insomnie.
« Tu as mauvaise mine.
— Je suis épuisé. »
Ils regardèrent passer la foule du soir dans la rue de la Lyre.
« Tous ces ratons m’insupportent. Ils nous haïssent. Ils ne montrent aucune expression quand ils nous croisent, juste la servilité ; mais des assassins se cachent derrière ces visages. Et toi, Salagnon, tu nous lâches. Tu fais tes trucs, des trucs d’écolier ou de jeune fille. En Indo tu gribouillais aussi, mais tu savais faire autre chose.
— Je n’aime pas ça, Mariani.
— Et alors ? Moi aussi je préférerais courir dans les montagnes, mais l’ennemi est là. On y est presque, on les tient. Tu es avec nous ou pas ?
— Je veux bien courser des types. Mais qu’ils soient en pyjama, ça me gêne. Et au-delà, ce qu’on fait quand on les ramène, je ne peux plus.
— Je ne te reconnais plus, Salagnon.
— Moi non plus, Mariani. »
Ils se turent. Ils regardaient passer les gens, buvaient l’anisette à petites gorgées, en reprirent. Salagnon ne savait pas identifier de pensées sur le visage de Mariani, qui bougeait comme un linge au vent. Il se raffermit soudain.
« On me demande de dératiser, alors je m’exécute ; ou pour être plus précis, j’exécute les autres », ricana-t-il. Son visage était ferme et dur maintenant, il ne regardait plus personne, pas même Salagnon. « Je suis bien ici, poursuivit-il. Je ne voudrais pas avoir à partir. Je suis chez moi.
— Il nous faudra rentrer, de toute façon. Et nous avons changé. Qu’allons-nous devenir en France ?
— Eh bien la France changera. »
Il était venu à Alger parce qu’on avait décidé à Paris qu’il serait bien que lui et ses pareils soient là. On avait décidé d’employer la force, et personne n’en avait davantage que ces loups hâves entraînés dans la jungle. Ils étaient venus lentement par bateau, avaient traversé la mer de janvier bleu très pâle, ils avaient vu Alger grossir sur l’horizon. Il avait pris pied sur le quai en prenant soin de ne pas penser à Eurydice. Ses tâches nuit et jour ne lui permettaient plus de lui écrire, mais assommé de fatigues et d’horreurs, englué du sang d’autres que lui, en silence, presque à l’insu de lui-même, il y pensait toujours.
Il ne le cherchait pas, ce fut Salomon qui le trouva, ils tombèrent nez à nez au seuil de la villa mauresque. Le soleil se levait à peine, Salomon Kaloyannis montait les marches encombrées de palmes mortes et de sable que personne ne pensait à balayer, coiffé d’un feutre noir, portant une mallette de médecin ; Salagnon sortait au petit trot, mitraillette à l’épaule, le moteur de la Jeep qui l’attendait grondant au bas des marches. Ils s’arrêtèrent tous deux, surpris de trouver l’autre là, en cet endroit que chacun croyait être seul à connaître, où chacun croyait être absolument seul, que chacun croyait devoir parcourir seul jusqu’au bout, quel qu’en soit le but.
Le moteur de la Jeep grondait, les trois autres parachutistes déjà installés, les pieds sur le tableau de bord, les jambes par-dessus la portière, accrochés aux ridelles, pistolets-mitrailleurs à l’épaule. Salagnon avait l’adresse et les noms griffonnés dans sa poche de poitrine.
« Viens me voir, Victorien. Et viens voir Eurydice, cela lui fera plaisir.
— Elle est mariée ? » demanda Salagnon ; ce fut ce qui lui traversa l’esprit, ce fut cela la seule chose qu’il pensa à dire sur l’escalier de la villa mauresque, il n’y avait jamais pensé avant.
« Oui. À un type qui la faisait rire, puis à force l’ennuie. Elle s’ennuie de toi, je crois.
— De moi ?
— Oui. Il est revenu le temps des traîneurs de sabre. À moins qu’on n’en soit jamais sorti. Viens me voir un jour que tu pourras. »
Il entra dans la villa mauresque en traînant sa mallette, Salagnon bondit dans la Jeep qui démarra aussitôt. Ils descendirent la rampe vers Alger au risque de s’éjecter à chaque lacet. « Plus vite, plus vite », murmurait le capitaine Salagnon en s’accrochant au pare-brise, goûtant avec bonheur le soleil clair qui montait, qui éclairait en bas la rade d’Alger, les immeubles blancs et les bateaux à quai.
Les douze ans passés avaient marqué Salomon Kaloyannis, surtout ces douze ans-là.
« Chaque année comme une grosse pierre dans mon paquetage, lui dit-il. Et chaque année une plus grosse. Les ans me pèsent, je me courbe, ces pierres que je ramasse me tirent vers le bas, regarde mon dos, même pas capable de me tenir droit. Regarde ma bouche, ses plis plongent, et quand j’arrive à en retrousser les commissures, ça ressemble de moins en moins à un sourire. Je ne fais plus rire, Victorien, et je ne trouve plus rien de drôle autour de moi, c’est comme une rouille qui m’envahit, ou une lampe qui s’éteint. J’en ai conscience, j’essaie de me rallumer, mais je n’y puis rien.
« Ce que je fais à la villa ? Je mesure la douleur. Je dis aux types du sous-sol s’ils doivent arrêter un moment, ou s’ils peuvent continuer. S’il s’agit d’un simple évanouissement ou d’une mort certaine. C’est la guerre, Victorien. J’ai été médecin militaire, je suis allé jusqu’en Allemagne, je sais lire les signes de quelqu’un qui va mourir. Pourquoi moi ? Pourquoi, petit médecin de Bab el-Oued, je viens jusqu’à la villa avec ma petite mallette ? Pourquoi je vais aider à faire ce que jamais plus tard vous n’oserez raconter à vos enfants ? J’ai peur de leur violence, Victorien. Je les ai vus couper des nez, des oreilles, des langues. Je les ai vus égorger, éventrer, éviscérer. Pas comme une façon de parler, non, vraiment, comme une façon de faire. J’ai vu des jeunes gens que je connaissais de vue devenir assassins et se justifier. J’ai eu peur de ce déchaînement, Victorien. J’ai eu peur qu’il nous emporte tous. J’en ai d’autant plus peur que je sais bien que la source d’égorgeurs est inépuisable car l’injustice dans la colonie est flagrante. C’est juste la peur qui les empêchait de nous assassiner. Ils s’assassinaient entre eux. Mais maintenant ils n’ont plus peur, la peur est de notre côté. J’ai eu peur, Victorien. Et maintenant ils mettent des bombes, partout, qui explosent n’importe où, qui peuvent atteindre ce que j’ai de plus cher. Je sais bien qu’il faut davantage de justice, mais les bombes ne permettent pas de changer, les bombes nous figent dans la terreur. Je préfère de loin la vie de ma fille à toute justice, Victorien. Je suis venu m’abriter derrière votre force. Vous êtes devenus les meilleurs soldats du monde. Vous ferez que ça s’arrête ; sinon personne n’y pourra parvenir. »
Il se tut. Il leva son verre, Salagnon l’imita, et ils burent l’anisette. Ils chipotèrent quelques carottes au vinaigre et des graines de lupin. Une foule passait dans les deux sens, montait des Trois Horloges et allait à la Bouzaréah.
« Mais quand même, je crois que vous exagérez », dit-il doucement.
Il la vit. Et pourtant les rues de Bab el-Oued regorgent de monde, elles regorgent de belles femmes brunes en robe à petites fleurs, si légères qu’elles leur flottent autour des hanches, qu’elles se soulèvent à chacun de leurs pas, et elles avancent comme le vent dans l’herbe en ouvrant autour d’elles un sillage de parfum et de regards. Il la vit, petite silhouette venant vers eux assis, grandissant tout doucement en son œil, tout près de son esprit le plus intime. Il savait que c’était elle, rien ne le prouvait, il l’avait simplement su au moment même où elle était apparue au loin dans la foule, et cette silhouette à peine visible, celle-là, juste celle-là, il la suivait des yeux. Mon souvenir est merveilleux et elle arrive, pensait-t-il à toute vitesse, en mots confus, en pensées embrouillées, je me souviens d’une extrême beauté qui m’éblouissait, qui m’éblouissait tant que je la distinguais à peine, les yeux brûlés, visage brûlé, corps en feu, et elle arrive, elle va être devant moi, et je vais me rendre compte qu’elle n’est qu’une femme au visage marqué par douze ans de plus, douze ans sans la voir, une femme banale, une femme de chair épaissie, une femme dont je trouverai le visage harmonieux mais vieilli, manifestant en tous ses plis le poids un peu dégoûtant de la chair réelle. Il vit venir ses hanches, il vit l’éclat de son regard, il vit ses lèvres s’entrouvrir en un sourire radieux à lui adressé, et elle l’embrassa. Il était ébloui, il ne voyait que son sourire à lui adressé, un sourire flottant dans un nimbe de lumière, un miracle s’accomplissait, il trouvait sa beauté parfaite, sans reste et sans défaut.
« Tu as à peine changé, Victorien. Juste un peu plus fort, un peu plus beau. Juste comme j’osais à peine souhaiter que tu sois. »
Cérémonieusement il s’était levé, il tira une chaise et la fit asseoir à côté de lui. Leurs jambes se frôlaient comme s’ils ne s’étaient jamais éloignés et que chacun contenait en lui la forme de l’autre. Elle me va comme un vêtement que j’aurais longtemps porté, pensait-il, toujours confusément, son visage m’éblouit, brille de beauté et je n’arrive pas vraiment à en voir la chair. Elle n’émeut, simplement. Elle est exactement telle qu’en mon âme. Et quand elle me regarde avec ce sourire-là, j’en soupire de soulagement, je reviens chez moi. Elle occupe exactement le volume de mon âme ; ou alors mon âme est son vêtement, et je l’habille exactement. Sa beauté que j’ai devinée de loin a agi comme un pressentiment. Eurydice, mon âme, me revoici devant toi.
Eurydice prenait place dans la place à ses mesures qu’était le cœur de Victorien. Tout en elle, ses yeux, sa voix et son visage, tout son corps, rayonnait de cette même lumière qui l’avait éclairé douze ans auparavant et douze ans durant. « Comme elle m’éblouit », murmura-t-il, bredouillement à peine articulé que seul Salomon entendit. Tout se précipitait, tout, il s’en étranglait, les mots ne venaient pas, il ne pouvait rien articuler. Heureusement Salomon fit les frais de la conversation, radieux, sa volubilité retrouvée.
Il bavardait de tout et de rien, s’exclamait, s’esclaffait, saluait des connaissances de passage, taquinait sa fille, qui ne répondait rien, elle dévorait des yeux le beau Victorien, elle scrutait son visage mûri passé au sable du temps, il le voyait bien, il la laissait à ses contemplations, il questionnait le capitaine Salagnon à propos de ses voyages, de ses aventures, de ses exploits, et Victorien lui répondait mal, de façon confuse, il parlait de jungle, d’arroyos et de fuite nocturne dans la forêt détrempée. Il dévidait des souvenirs, il les désignait comme on envoie une série de cartes postales, il ne pouvait faire mieux que de montrer sa collection, car les ressources de son âme étaient occupées à lire le visage d’Eurydice, et effleurer ses jambes sous la table, ces jambes dont il se rappelait la peau, la courbe et le poids bien mieux que si elles avaient été les siennes.
Le mari d’Eurydice arriva, salua chaleureusement tout le monde, il s’installa ; il se mêla aussitôt à la conversation, il y était brillant, partenaire parfait pour Salomon. Il était un bel homme théâtral, brun et bouclé, sa chemise blanche éclatante ouverte sur son torse bruni, il égalait Salomon par la virtuosité, il distribuait sans compter un flot de paroles intelligentes et drôles, mais qui étourdissaient plutôt qu’elles ne convainquaient, disaient, ou même charmaient. Il convenait, à l’entendre, de réagir avec excès et de rire souvent. Salomon excellait à ce sport, Salagnon fut vite distancé, rapidement essoufflé et il se contenta de regarder.
Il était très beau, cet homme brun qui se nourrissait de soleil, qui usait de la langue comme d’un instrument de musique à danser. Mais au moment même où Victorien l’avait vu, au moment où l’autre s’était arrêté devant la table, où il s’était penché vers eux, sa main tendue, sourire éclatant, il s’était demandé ce qu’Eurydice faisait avec lui. Ce que l’homme faisait avec elle, il le savait bien. Eurydice était le précieux trésor de Salomon Kaloyannis, une splendeur que l’on ne pouvait que désirer ; mais lui n’était pas à la hauteur. Victorien se l’était dit très distinctement au moment où il lui serrait la main, avec un beau sourire ferme d’officier parachutiste. En lui-même, il l’écarta d’un revers de main. Il n’est pas à sa place, se disait-il simplement, il n’est pas à sa place à cette place qui est la mienne. Mais dans la longue conversation qui s’ensuivit, ponctuée de blagues et d’exclamations, de saluts aux passants et de rires, dans cette pièce de théâtre pataouète qui se jouait dehors près des Trois Horloges, Salagnon ne disait pas grand-chose. Il n’en avait pas le temps ; il n’en avait pas la rapidité, il ne savait pas glisser un trait d’esprit au moment où les autres reprenaient leur souffle, il ne savait pas mettre en scène de petits riens avec beaucoup de vacarme. Pendant que le père et le mari jouaient, il regardait Eurydice, et Eurydice lentement se sentait rougir.
Elle se souvenait des lettres, des dessins, de toute cette conversation sans réponse qu’il avait menée pendant douze ans, et les poils très doux de son pinceau chargé d’encre caressaient son âme, faisaient frémir sa peau. Dans cet étrange Alger où la parole était un art de rue, la peinture n’avait rien de visuel ; elle était silencieuse, lente, et tactile.
Quand ils se séparèrent, le mari salua virilement Victorien et l’invita à venir les voir ; Eurydice acquiesça, gênée. Ils s’éloignèrent tous les deux, beau couple. Il l’entendit dire, sa voix portait bien, et lui avait l’oreille fine, éduquée par la jungle, ou bien le mari voulait être entendu : « Ils font les matamores, ces types, c’est le mot, matamores, avec leur rapière et leur accoutrement. Ils paradent avec leurs drôles de casquettes et leurs pantalons serrés, mais quand tu les as entre quatre yeux, ils ne te décrochent pas un mot. »
Il passa son bras autour des épaules d’Eurydice aussi silencieuse qu’une pierre et ils disparurent dans la foule de Bab el-Oued. Victorien les suivit du regard jusqu’à ce qu’il ne voie plus rien, n’entende plus rien, et resta dans cette pose sans bouger, les yeux fixés sur le point où ils avaient été engloutis dans la forêt humaine d’Alger.
« Elle est belle, hein, ma fille ! » lui lança Salomon en lui frappant la cuisse, avec un enthousiasme si charmant qu’il lui arracha un sourire.
Son oncle l’attendit devant la villa, dans une Jeep garée sur le trottoir, il fumait en regardant dans le vague, à demi allongé sur le siège, le bras pendant par-dessus la porte. Salagnon sortit enfin, l’embrassa sans un mot et monta à côté de lui. L’oncle jeta sa cigarette par-dessus son épaule, d’une pichenette, et démarra sans rien dire. Il l’emmena dans un petit café sur les hauteurs devant lequel s’ouvrait la baie d’Alger. Des pins ombrageaient la terrasse, des rocs de calcaire sec affleuraient entre les arbres, même en hiver on était au bord de la Méditerranée. Le patron, un gros pied-noir au bagout trop typique pour n’être pas un peu forcé, offrait des tournées d’anisette aux parachutistes qui fréquentaient son établissement. Ceint d’un tablier qui lui serrait le ventre, il contournait le bar, venait servir lui-même, et distribuait des encouragements à haute voix, en tapant des doigts joints sur la table, à plat, pour bien se faire entendre. « Il faut leur montrer, aux ratons. La force, ils connaissent que ça. Tu baisses la garde, ils te giflent ; tu tends l’autre joue, ils t’égorgent. Tu tournes le dos, ils te mettent un coup de couteau, et tu l’as pas vu venir. Mais tu les regardes droit dans les yeux, ils bougent pas. Figés, comme des troncs. Capables de rester une journée entière sans bouger. Je me demande ce qu’ils ont dans le sang. Quelque chose de froid et visqueux sûrement. Comme les lézards. »
Il posait l’anisette sur la table, un peu de kémia suivant l’heure, « À votre santé, messieurs, c’est pour moi » ; et il retournait vers son bar, essuyait des verres en écoutant une radio qui débitait à mi-voix des chansons sirupeuses et interminables.
Salagnon et son oncle restaient en silence devant la baie qui s’étendait à leurs pieds. L’eau d’hiver était d’un bleu pâle uni, les immeubles blancs se serraient à son bord, si calmes.
« Ils disent toujours ça, dit enfin l’oncle. Qu’ils les connaissent parce qu’ils sont allés à l’école ensemble. C’est pour ça que c’est si atroce. C’est exactement pour ça.
— Pourquoi pour ça ?
— Les pieds-noirs ne comprennent pas la violence qui leur est faite. Ils s’entendaient si bien, croient-ils. Mais étrangement tous les Arabes comprennent la violence qui est faite. Alors soit ils sont d’espèces différentes, soit ils vivent dans deux mondes séparés. Avoir été à la même école pour ensuite vivre dans des mondes séparés est explosif. On n’apprend pas impunément la liberté, l’égalité et la fraternité à des gens à qui on les refuse. »
Ils burent, regardant l’horizon parfaitement net, le soleil d’hiver leur chauffait le visage et les avant-bras qui dépassaient des manches de leur vareuse toujours retroussées.
« Tu fais quoi ? demanda enfin Salagnon.
— Comme toi, j’imagine. Mais ailleurs. »
Il n’en dit pas plus. Les traits de son oncle étaient tirés. Son teint un peu maladif, trop pâle, les coins de sa bouche retombaient, s’enfonçaient dans ses joues, nouant peu à peu ses lèvres.
« Si nous ne parvenons à rien, si nous devions un jour partir, alors cela n’aura été qu’un crime, souffla-t-il, à peine audible. On nous haïra. »
Le silence revint ; il pesait sur Salagnon. Il chercha autour de lui quelques détails qui puissent détourner la conversation, la relancer vers ailleurs. Les pins bougeaient doucement, la Méditerranée bien lisse s’étendait jusqu’à l’horizon, les gros immeubles blancs en contrebas, comme des blocs de plâtre, se serraient pour former des ruelles ombreuses.
« Tu apprends toujours ton Odyssée ? » demanda-t-il.
Le visage de l’oncle se détendit, il sourit même.
« J’avance. Tu sais, j’ai lu une chose très étrange. Ulysse est allé au pays des morts pour demander à Tirésias le devin comment ça finirait. Il offre un sacrifice aux morts et Tirésias vient, avide de boire.
Allons ! écarte-toi de la fosse ! détourne la pointe de ton glaive : que je boive le sang et te dise le vrai !
« Ensuite, il lui explique comment cela finira : dix ans de guerre, dix ans d’aventures violentes pour rentrer, où ses compagnons mourront sans gloire un par un, et un massacre pour finir. Vingt ans d’un carnage auquel Ulysse seul survivra. Tirésias, qui était la voix des morts, qui avait bu le sang du sacrifice pour dire la vérité, lui indique aussi comment il pourra en sortir, comment il pourra vivre, après la guerre.
Il faudrait repartir avec ta bonne rame à l’épaule et marcher, tant et tant qu’à la fin tu rencontres des gens qui ignorent la mer […] le jour qu’en te croisant, un autre voyageur demanderait pourquoi, sur ta brillante épaule, est cette pelle à grains, c’est là qu’il te faudrait planter ta bonne rame et faire à Poséidon le parfait sacrifice d’un bélier, d’un taureau et d’un verrat de taille à couvrir une truie ; tu reviendrais ensuite offrir en ton logis la complète série des saintes hécatombes à tous les Immortels, puis la mer t’enverrait la plus douce des morts ; tu ne succomberais qu’à l’heureuse vieillesse, ayant autour de toi des peuples fortunés…
« Quand personne ne reconnaîtra plus les instruments de la guerre, ce sera fini. »
Tout en bas sur la mer miroir du ciel un navire blanc venait vers Alger. Il grossissait tout doucement, brillait au soleil d’hiver, laissait derrière lui un sillage vite refermé, dérangeant à peine une mer d’huile bleue impassible. Il devait contenir des voyageurs, des gens qui rentraient, des fonctionnaires de France, et des appelés, d’innombrables appelés venant faire ici ce qu’ils n’imaginaient pas qu’ils pourraient faire. Certains ne reviendraient pas, d’autres reviendraient couverts de sang, tous seraient touchés.
« Tu penses que cela finira un jour ?
— Ulysse a mis vingt ans à rentrer chez lui. Vingt ans, c’est le temps habituel du remboursement d’une dette. Nous n’avons pas tout à fait fini. »
Ils continuaient. Ils pressaient Alger jusqu’à en extraire la moindre goutte de rébellion. Ils jetaient au fur et à mesure les peaux sèches qui leur restaient entre les mains. Ils traçaient sur les maisons de grands chiffres au goudron. Ils connaissaient chacun, chaque maison était une fiche où ils inscrivaient les noms. Ils interrogeaient les maçons car eux pouvaient construire des caches, ils interrogeaient les droguistes car eux pouvaient fournir les produits qui explosent, ils interrogeaient les horlogers car eux pouvaient fabriquer le mécanisme des bombes ; ils interrogeaient ceux qui sortaient à une heure inappropriée, ils interrogeaient ceux qui n’étaient pas chez eux à une heure où ils auraient dû y être en bons pères de famille, et aussi ceux qui étaient chez d’autres sans que des raisons familiales ne le leur imposent. Le moindre écart à la fiche demandait éclaircissement. Quatre parachutistes dans une Jeep allaient chercher celui qui pourrait leur donner des explications. Dans le sous-sol de la villa mauresque on lui posait des questions.
Ils fouillaient sous les visages, ils traquaient dans la jungle du corps, ils pourchassaient l’ennemi dedans l’autre attaché devant eux. La question médiévale à l’aide d’instruments était le seul moyen d’intervention dans cette guerre intérieure, cette guerre de trahison, cette guerre qui ne se voyait pas car située au dedans de chacun. Ils utilisaient les indices à leur portée, ils catégorisaient les visages, ils croyaient en la vérité de la souffrance. Ils pressaient de questions. À force de presser, il n’y eut plus rien ; des peaux mortes qu’ils jetaient. Ils dévastaient faute de gagner ; dans cette guerre du dedans on pouvait à peine se battre. La bataille qu’ils livrèrent fut un événement tout à la fois cognitif, éthique, militaire, l’on y créa de prodigieuses nouveautés, de toutes nouvelles techniques de police, un bafouement inédit du droit et de l’homme, une utilisation du bon sens à un niveau encore jamais atteint, et ce fut un succès éclatant ; qui prépara l’échec de tout.
Cela prit fin quand plus aucune bombe n’explosa dans Alger. Il n’y eut plus aucun bruit dans les caves de la villa mauresque, juste une odeur fétide qui stagnait comme un gaz lourd incapable de s’échapper. Tous les agitateurs avaient été éliminés, ou s’étaient enfuis. Tous ceux qui pouvaient articuler une opposition avaient été réduits au silence. Ne restait qu’une haine muette, partagée, battant comme un cœur sourd dans les ruelles pacifiées. En marchant dans la ville arabe on pouvait l’entendre, mais personne n’y allait. On renvoya alors les parachutistes dans le bled traquer les hors-la-loi qui y vivaient en bandes. La tâche des parachutistes était de détruire les maquis. À Alger, on avait vidé l’eau, le poisson n’y vivait plus.
On lui confia des jeunes gens venus de France, des garçons mineurs qui sortaient juste de l’école, qui sortaient juste de leurs familles, qui descendaient du bateau en portant un gros sac vert ; ils montaient dans des camions conduits par des parachutistes peu bavards, en uniforme moulant et les manches retroussées, et ils traversaient Alger assis en rang à l’arrière du camion, leurs gros sacs verts encombrants serrés entre leurs jambes. Ils n’avaient pour la plupart jamais vu aucune ville de cette sorte, agitée, balnéaire, pouilleuse, une ville bondée, les rues pleines d’habits étranges qui se frôlaient sans se voir, et de militaires, des militaires partout, en uniformes divers, armés, en patrouille, en sentinelle, de passage, à pied, en Jeep, dans des véhicules blindés légers, dans des camions poussiéreux. S’ils venaient un beau jour où le soleil illuminait les façades blanches, cela avait de l’allure, et la tension malsaine qui tombait de ce ciel de tôle peinte, brûlant et bleu, les électrisait. Les camions franchissaient l’entrée fortifiée de la caserne, barrée de chevaux de frise et de sacs de sable, et s’arrêtaient sur la place d’armes. À côté du mât où tout en haut flottait le drapeau, longiligne et droit, sa belle tête plantée tout au bout de la pique de son corps, attendait le capitaine Salagnon en tenue léopard, jambes écartées, mains croisées derrière le dos, béret rouge légèrement incliné ; et eux tous sur le camion ne savaient pas encore ce que signifiait la couleur de ces bérets. Ils allaient l’apprendre, avec beaucoup d’autres choses. Mais étrangement la couleur des bérets et la couleur des uniformes seraient parmi les choses les plus importantes qu’ils apprendraient ici, il leur faudrait ne pas confondre les bleus, les verts, les rouges, les noirs, et ne pas éprouver les mêmes sentiments envers ceux qui portaient telle couleur, ou telle autre. On les faisait descendre, on commençait de crier, on les faisait s’aligner au garde-à-vous, le paquetage à leurs pieds. Le menton redressé, ils attendaient, face au capitaine Salagnon planté devant le drapeau. Les jeunes gens venaient de France et n’avaient jamais été si loin, ils étaient tous volontaires. Sur leur visage lisse on devinait à peine ce qu’ils étaient. Ils avaient fait leurs classes en France, avaient appris à tirer et à sauter et à porter – sauter juste pour voir s’ils le pouvaient car jamais ils ne le feraient ; ils ne sauteraient pas plus haut que du rebord de l’hélicoptère, à peine posé, pales tournantes. Dans leur regard clair où se disputaient une naïveté et une dureté toutes deux issues de l’enfance, ils se donnaient l’air, en alimentant une petite flamme, de vouloir en découdre. Quand l’immobilité enfin durait, quand le silence se faisait enfin pesant, Salagnon s’adressait à eux, d’une voix forte et nette. Toujours on leur parlerait ainsi, fortement pour qu’ils entendent, nettement pour qu’ils comprennent. « Messieurs, je vais faire de vous des parachutistes. Cela se mérite ; ce sera dur. Vous serez des hommes de guerre et vous imposerez le respect ; vous souffrirez plus que vous n’avez jamais souffert. On vous admirera, et on vous détestera. Mais ceux qui me suivront, jamais je ne les laisserai en arrière. C’est tout ce que je peux vous promettre. »
Et pour cela il tenait parole. Ils n’en attendaient pas plus ; ils venaient pour ça.
La première fois qu’ils se retrouvèrent ce fut dans un petit hôtel de la rue de la Lyre. Salagnon était venu à l’avance ; allongé sur le lit, il l’attendait. Cela ne lui convenait pas, le papier peint terne, les meubles démodés et de couleur trop sombre, la glace qui reflétait la moitié de lui en le déformant, les rideaux ternes, les bruits de la rue en permanence. Cela ne lui conviendrait pas plus, à elle. Il songea à se lever, à demander une autre chambre, mais elle frappa, entra, aussitôt le rejoignit sans qu’il eût même le temps de se redresser. Ce fut un ajustement, elle se serra contre lui, elle enfouit son visage contre son cou, son oreille, murmura son nom et autre chose qu’il ne comprit pas. Elle se redressa et le regarda très intensément.
« J’ai attendu ce moment-là, Victorien. Plus la situation empirait, plus je rêvais que l’on vous envoie ici. Que l’on envoie le petit Victorien qui s’était aguerri, qui viendrait nous sauver, moi tout particulièrement, qui viendrait nous sauver de tout ça, de ces violences atroces, de ces imbécillités, de ces trahisons, de cet ennui sans fin.
— Tu ne m’as rien dit.
— Je ne le savais pas exactement. Je le découvre en te le disant, mais je l’ai toujours senti. Quand j’ai lu dans le journal qu’on vous envoyait ici, mon cœur a bondi de joie. Mon souhait qui n’était pas dit se réalisait. Tout cela, toute cette guerre, toute cette violence et tous ces moments d’horreur nous mènent à ce moment-là, celui-là où nous sommes. Nous étions si loin, nous sommes nés si éloignés l’un de l’autre qu’il nous a fallu deux guerres pour nous rejoindre. J’espérais secrètement que la situation empire, que tu viendrais vite. Ils ne savent pas pourquoi ils se battent, les autres, je suis la seule à le savoir : ils se battent pour nous, pour que nous puissions nous retrouver. »
Elle l’embrassa. Il ne pensait plus à l’aspect de la chambre. Elle n’existait plus vraiment. Ils restèrent la journée entière, et la nuit, mais se quittèrent le lendemain. À six heures le capitaine Salagnon monta dans le véhicule de tête, suivi d’une colonne de camions chargés d’hommes ; ils partaient en opérations.
Il lui écrivit une courte lettre, où il esquissait d’un trait de pinceau la courbe de sa hanche, telle qu’il s’en souvenait ; il mentionna l’adresse de son cantonnement, pour qu’elle puisse lui répondre. Eurydice emprunta la 2 CV de son père et vint le voir. Elle avait revêtu un haïk blanc qu’elle tenait serré entre ses dents. Elle laissa derrière elle un sillage de stupéfaction et d’amusement. Il est peu courant qu’une femme en haïk blanc conduise dans la campagne à tombeau ouvert. Elle ne passa pas inaperçue : quelqu’un se déguise et se cache, pensait-on à son passage. On ne sait pas qui ; mais on sait qu’elle se cache, car elle n’est pas du tout ce qu’elle prétend être. Fantomatique et surexcitée, elle débarqua au cantonnement du régiment parachutiste. Elle demanda le capitaine Salagnon au planton interloqué. Elle se déhoussait de son haïk en parlant, elle força la porte, elle tomba dans les bras de Victorien surpris qui lui dit qu’elle était folle, imprudente, sur la route il pouvait tout lui arriver.
« Je suis cachée, personne ne me voit, dit-elle en riant.
— C’est la guerre, Eurydice, on ne joue pas.
— Je suis là.
— Ton mari ?
— Il n’existe pas. »
La réponse lui convenait.
Une brève pluie avait lavé la profondeur de l’air. Cela avait séché vite et nettoyé les lointains, le ciel, l’horizon, de toutes les poussières ocre qui flottaient ici et le voilaient. Le paysage s’étendait comme une lessive faite, éclatant, dans toutes les directions sous un ciel bleu pur. Ils partirent avec la 2 CV de Salomon, sur la route caillouteuse vers le petit col d’Om Saada. Il savait trouver là-bas des arbres, de l’ombre, de maigres étendues d’herbe où ils pourraient s’étendre. Il avait montré à Eurydice le carnet de dessins qu’il emportait, et sans le lui dire glissé un pistolet dans sa gaine sous le siège avant. Ils avaient roulé lentement, bavardant et riant de tout, les fenêtres à rabat ouvertes pour laisser passer l’air désordonné qui sentait le caillou chaud, l’herbe aromatique grillée, les troncs de pin enduits de résine. La route irrégulière maltraitait les suspensions trop souples de la 2 CV, elle se balançait par à-coups comme une légère nacelle montée sur ressorts. Ils se heurtaient l’un à l’autre en riant, se rattrapant à la cuisse ou au bras, tentaient parfois de s’embrasser mais ils risquaient de se donner un coup de tête, et ce risque si bête les faisait rire. Eurydice conduisait, il se laissait conduire avec bonheur, regardait tout, le paysage, la clarté de l’air, il la regardait elle qui conduisait avec une attention touchante, et oubliait l’arme glissée sous son siège. Du col d’Om Saada ils prirent une petite piste qui les emmena au bord de la forêt de pins tordus. Un pré d’herbe rase les accueillit. Au printemps les végétaux pensent pouvoir vaincre la caillasse, et des coussins d’un beau vert vif, des fleurs à tige courte, des pans de pelouse partaient à la conquête du monde. On en reparlerait l’été, mais ce jour-là, la force vitale saisonnière ne doutait de rien. Ils laissèrent la voiture, s’assirent à l’ombre des pins dont les plus basses branches, larges comme la cuisse, serpentaient au sol. Elle avait apporté le haïk, elle l’étendit sur l’herbe comme un drap blanc et ils s’allongèrent dessus. Autour d’eux, en contrebas comme le sol de leur chambre, un tapis de collines ondulait jusqu’à l’horizon, vertes et or, sous un ciel uniforme et bleu ; on ne voyait ni route ni village, car ils sont pierre sur pierre, trop rares et trop petits, toute construction humaine trop discrète pour être vue d’ici. L’air tiède s’agitait, leurs poumons vibraient comme des voiles que l’on hisse, s’emplissaient du paysage. L’Algérie heureuse s’étendait devant eux.
Cette journée ils la passèrent à cela : bavarder gaiement, s’embrasser jusqu’en avoir mal à la langue, faire l’amour fesses nues au soleil, et dans ce paysage immense où ils étaient seuls, vider le panier de victuailles qu’ils avaient apporté, dessiner un peu, s’endormir dans les bras l’un de l’autre, chassant par de brusques spasmes une mouche importune, unique, qui voletait autour d’eux. Ils n’en revenaient pas que douze ans aient pu les séparer. Douze ans, c’est long, un tunnel, les souvenirs situés au bout auraient dû s’estomper dans la brume des lointains, ils auraient dû avoir changé. Mais non. Les douze ans avaient juste été une page : cela prend du temps de lire une page, puis de lire l’autre si l’on suit les lignes ; mais la page précédente est juste derrière la fine feuille de papier ; ailleurs, mais tout contre.
Le soir fut vigoureux, un gros soleil repeignit tout couleur de cuivre. Leur peau, l’un contre l’autre, fondait l’une en l’autre. Le sexe de Victorien ne connaissait pas de fatigue, juste un peu de courbatures. Il aurait pu rester éternellement tout droit à rentrer et sortir, plonger en Eurydice comme dans une eau délicieuse, et cela le faisait rire, comme on rit à la piscine, peau tiédie, éclaboussée d’eau fraîche, heureux d’une liberté sans limite.
« Il faut nous arrêter et rentrer, lui murmura-t-il à l’oreille.
— Monsieur l’officier sonne le couvre-feu ?
— Monsieur l’officier sait ce qu’il fait, dans ce pays-là. Viens. »
La voiture ne démarra pas. Penchée au bord de la piste, toute poussiéreuse, elle n’émit qu’un halètement catarrheux quand Salagnon mit le contact. Il fouilla dans le moteur, tâta les fils, cela ne fit rien. Le soleil s’était caché, l’air bleuissait.
« Nous sommes coincés.
— Rentrons à pied. Ce n’est pas si loin. »
Il secoua la tête.
« Pour nous, prendre la route de nuit est trop dangereux.
— Nous ?
— Deux Européens dont un officier tout seul. La région n’est pas pacifiée, Eurydice.
— Tu le savais avant de venir ? »
Il ne répondit pas. Il sortit de sous le siège le pistolet et en passa l’étui à sa ceinture. Il prit le haïk et ce qui restait de victuailles.
« Qu’allons-nous faire ?
— Attendre cachés, dormir un peu. Et à l’aube aller à la rencontre de ceux qui viendront nous chercher.
— On nous retrouvera ?
— Oui, sourit-il. Vivants et sauvés si nous avons un peu de chance ; ou morts, et très maltraités, si nous rencontrons le grand méchant loup de ces bois. »
Ils s’installèrent sur de l’herbe, entre deux rochers qui faisaient une ombre épaisse. Allongés ils voyaient le ciel bien noir avec bien plus d’étoiles qu’ils n’en avaient jamais vu, sauf peut-être en France un certain soir où ils avaient été ensemble. Ils voyaient de grosses étoiles, des moyennes et une poussière infinie de toutes petites qui faisait briller l’ombre. L’air sentait le pin.
« Retour au départ, dit Eurydice en lui étreignant la main.
— Nouveau départ », dit Victorien, l’attirant contre lui.
Il savait ne pas dormir. Il savait s’assoupir à peine, réduire son activité mentale et physique au minimum, comme s’il hibernait, mais rester sensible aux bruits soudains, aux voix, aux déplacements de cailloux, aux craquements de branches. Eurydice dormait sur son épaule. Son bras gauche l’entourait, sa main droite restait sur l’arme, étui ouvert, et le métal en était devenu tiède.
Entre deux assoupissements il entendit que l’on chuchotait. Les murmures allaient et venaient selon les légers souffles de la nuit, s’éloignaient puis se rapprochaient, il crut reconnaître de l’arabe, plusieurs voix qui se répondaient, il ne savait s’il s’agissait de djounnouds ou de djinns, sa main glissa sur l’arme tiède, posa doucement son index sur la détente. Eurydice dormait, une mèche sur l’œil, tout contre lui. Il veillait sur elle. Elle soupira doucement. Elle respirait contre son cou, souriait. Il sentait son sexe gonfler. Ce n’est pas le moment, pensa-t-il, mais cela ne fait pas de bruit. Les murmures s’évanouirent.
Très lentement la nuit se fit moins obscure. Il fut réveillé par l’Alouette, l’hélicoptère à bulle de plexiglas qui voletait très haut pour éviter les tirs. Le bruit lointain des pales brassait l’air pur du matin, le soleil rose brillait sur la coquille transparente, au sol ils étaient encore dans l’ombre. Salagnon se dressa sur un gros rocher et fit de grands gestes. L’Alouette répondit par de petits cercles et repartit. Victorien revint s’accroupir devant Eurydice enroulée dans le haïk froissé, taché de terre et de vert. Elle le regardait de ces yeux intenses qui le transformaient aussitôt en un seul cœur qui battait violemment.
« Bonne nouvelle. Ils vont nous retrouver vivants. »
Elle ouvrit le voile, elle lui apparut telle qu’elle avait dormi, attendrie et légèrement froissée, lui souriant, et ce sourire-là à lui seul adressé flottait en l’air et dardait sur lui un faisceau d’éblouissement, qui ne lui permettait plus que de voir cela : ce sourire flottant, pour lui.
« Viens près de moi. Le temps qu’ils arrivent. »
Ils entendirent approcher les moteurs, de très loin. Sur la piste cahotait une Jeep, un half-track muni d’une mitrailleuse et deux camions. Ils les attendirent près de la 2 CV, recoiffés, défroissés au mieux. Salagnon avait remis son arme à la ceinture.
« Tout ça pour nous ? demanda-t-il au lieutenant soulagé qui sautait de la Jeep en le saluant.
— La région n’est pas sûre, mon capitaine.
— Je sais. C’est moi qui mets les petits drapeaux sur la carte.
— Permettez-moi de le répéter : ce n’est pas prudent de partir seul. Mon capitaine.
— Mais je ne suis pas seul. »
Le lieutenant se tut et regarda Eurydice. Elle lui rendit son regard, enveloppée du haïk comme d’un châle.
« Vous êtes le capitaine Salagnon qui passe à travers tout, soupira-t-il. Vous verrez comme un jour cette immortalité vous pèsera. »
Il alla diriger le remorquage de la 2 CV.
Ce type a dix ans de moins que moi, pensa Salagnon, et il sait ce qu’il fait. Nous éduquons une génération d’ingénieurs de la guerre. Que vont-ils faire, après ?
« En montant vers le poste…
— Le bordj, capitaine, le bordj, coupa Chambol. Je tiens à ce terme. En arabe il désigne la tour, et c’est un mot très fort en leur langue. Un mot noble qui affirme un signal dans le désert.
— Eh bien en montant vers votre… bordj, nous avons vu le long des routes des cadavres d’ânes. Plusieurs, en différents états de décomposition.
— C’est la zone interdite, capitaine.
— Elle est interdite aux ânes ?
— Elle a été vidée de sa population, interdite à tout passage. Nous veillons à ce que plus personne n’y vienne, à ce que plus aucun trafic n’alimente les hors-la-loi. Qu’ils aient faim, sortent du bois et viennent se battre. La règle est simple, capitaine, c’est elle qui nous permet de tenir le pays : la zone est interdite, donc toute personne vue ici est hors-la-loi.
— Mais les ânes ?
— Les ânes en Algérie sont un moyen de transport. Donc dans la zone l’âne est un convoi ennemi. »
Salagnon rêveur regardait le colonel Chambol lui parler sérieusement.
« Au cours d’embuscades, nous avons tué beaucoup d’ânes, ils portaient des olives ou du blé. On peut prendre ça comme une erreur, mais c’est une erreur : nous affamons la rébellion.
— Vous les avez vus, les combattants ?
— Les hors-la-loi ? Jamais. Ils ne doivent pas avoir assez faim pour sortir du bois. Mais nous les attendons. La victoire ira à celui qui aura la patience d’attendre.
— Ou alors ils ne sont pas là.
— Alors là je vous arrête. Nous avons intercepté un âne qui transportait des armes. Celles qui l’accompagnaient portaient des chaussures d’hommes, cela avait éveillé nos soupçons. Nous les avons abattues immédiatement. Quand nous avons inspecté les corps, c’étaient en effet des hommes, et dans ses couffins, sous les sacs de semoule, l’âne transportait deux fusils. Cet âne mort justifie tous les autres, capitaine. Nous sommes sur la bonne voie.
— J’imagine que vous continuez à traquer les ânes.
— Nous continuerons. Nous ne céderons pas. La fermeté de caractère est la plus grande qualité de l’homme. Elle passe largement avant l’intelligence.
— Je le vois bien. La vérité est un long chemin jonché d’ânes morts.
— Que voulez-vous dire, capitaine ?
— Rien, mon colonel. J’essaie de trouver un sens à tout ça.
— Et vous en trouvez ?
— Non. Les dégâts vont continuer, je crois », sourit-il.
Chambol le regardait sans comprendre, sans sourire.
« Vous êtes là pour quoi exactement, capitaine Salagnon ? demanda-t-il enfin.
— Pour intercepter une katiba qui apporte vraiment des armes.
— Et vous pensez que nous ne sommes pas capables de lui barrer la route ?
— Cent vingt hommes bien entraînés, mon colonel, armés comme nous, et aux aguets. Au minimum nous ne serons pas de trop.
— Comme vous voudrez. Mais vous auriez pu vous éviter le déplacement. »
Salagnon ne prit pas la peine de répondre. Les parachutistes s’installèrent dans le bureau de Chambol, firent de la place, installèrent un PC radio, montèrent un tableau noir, déployèrent des cartes ; ils se regroupèrent autour de Salagnon debout, qui au milieu de l’agitation ne donnait aucune instruction, il attendait que tout se mette en place. Chambol bras croisés bouillait dans un coin ; visiblement, très visiblement, il désapprouvait.
« Vignier, Herboteau ?
— Oui, mon capitaine.
— Si vous étiez eux, vous passeriez où ? »
Les deux jeunes lieutenants se penchèrent sur la carte. Avec beaucoup de sérieux ils l’étudièrent, ils montraient par des gestes leur concentration, l’un frottant l’arête de son nez, l’autre manipulant sa lèvre entre le pouce et l’index, puis l’un et l’autre posèrent le doigt sur les reliefs finement dessinés de la carte, ici et là, tout en marmonnant, comme hésitants ; ils montraient qu’ils réfléchissaient, ils montraient qu’ils allaient à cette question faire une réponse bien pesée. Seuls, ils n’en auraient pas tant fait, mais ils réfléchissaient sous l’œil de Salagnon.
À part l’uniforme ils ne se ressemblaient pas. Rien ne différait plus que Vignier et Herboteau : l’un massif et l’autre filiforme, l’un bavard et rigolard, l’autre pâlichon et sec de parole, l’un fils d’ouvrier de Denain, l’autre fils de bourgeois de Bordeaux, l’un méritant, l’autre héritier, et par miracle ils s’entendaient merveilleusement, ils se comprenaient à mi-mot, ils ne se déplaçaient jamais l’un sans l’autre. Ils n’avaient d’autre point commun que d’être lieutenants parachutistes. Il y a un miroir de foire posé entre eux deux, rigolaient les autres, ils font les mêmes gestes en même temps, l’un en petit gros, l’autre en grand sec.
Salagnon aimait bien ces gamins qui dès qu’il leur posait une question essayaient de répondre avec le plus grand sérieux. Il les avait éduqués, aimait-il à penser, il leur avait appris le cache-cache de la guerre.
« Là, mon capitaine, dit Vignier en suivant du doigt une vallée étroite.
— Ou bien là, ajouta Herboteau en suivant une autre vallée.
— Deux, c’est trop. Faut choisir.
— Qu’est-ce que vous voulez deviner ce qu’ils pensent, ces types-là ? » grommela Chambol.
Il leur avait prêté son bureau, mais ne supportait pas que les parachutistes s’en servent comme s’il n’était pas là. Les cartes s’étalaient sur sa grande table, ils l’avaient débarrassée sans ménagements, ils regardaient des photos aériennes de la région avec des lunettes stéréoscopiques. Comme si on pouvait connaître les reliefs sans monter dessus. Alors qu’il suffisait de lui demander. C’était lui, Chambol, le point central du réseau de postes qui couvraient la région, et ils affectaient de l’ignorer, ces types en treillis de clown, qui refusaient par bravade de porter le casque lourd, tout ça pour exhiber leur ridicule casquette trop petite, sur un crâne dont on voyait les os.
« Ils disparaissent comme ils veulent, on ne les retrouve jamais.
— Malgré vos postes ?
— C’est bien la preuve qu’ils disparaissent.
— Ou alors que vos postes ne voient rien ; et ne servent à rien.
— Nous contrôlons la région.
— Sauf votre respect, mon colonel, vous ne contrôlez rien du tout. Et c’est pour cela que nous sommes là.
— Ils connaissent le terrain. Ils s’y fondent comme du beurre sur une tartine chaude. Vous ne trouverez rien. »
La comparaison tomba à plat. Salagnon le fixait en silence. Les deux lieutenants relevèrent la tête, attendirent. Les plantons qui s’occupaient de la radio ralentirent leurs gestes, ceux à côté du tableau noir se raidirent dans un presque garde-à-vous qui rend invisible.
« Cela n’a aucun sens de connaître le terrain, mon colonel. On le dit toujours, mais cela ne veut rien dire.
— Ils sont chez eux, ils connaissent le terrain, ils disparaissent à nos yeux comme ils le souhaitent.
— Il s’agit de cent vingt hommes transportant des caisses d’armes et de munitions. Un convoi d’ânes, mon colonel. Cela ne se cache pas derrière un caillou. Là où ça passe, on le voit.
— Ils connaissent le terrain, vous dis-je.
— Aucun de ces types n’est d’ici. La moitié a grandi en ville, comme vous et moi, les autres viennent d’ailleurs. On ne connaît que les alentours de chez soi ; et encore, si on se promène. Ce ne sont pas des bergers que l’on cherche, mais une armée de types formés selon les règles, compétents et prudents, qui savent comment faire pour se déplacer discrètement. Vos types dans les postes, ils ne vont jamais se promener, et la nuit ils dorment. Ils ne connaissent rien de là où ils vivent, ils attendent de repartir.
— Ce sont des Arabes et nous sommes en Algérie.
— Rien ne prédispose un Arabe à connaître l’Algérie, mon colonel. L’Arabe qui vit en Algérie apprend à la connaître, comme tout le monde. »
Chambol leva les yeux au ciel d’un air excédé.
« Vous n’y connaissez rien, Salagnon. Vous ne connaissez ni ce pays ni ce peuple.
— Mais je sais ce que c’est que de traverser une région quand on est une bande armée. Je suis moi-même une bande armée. Le monde est le même pour tous, mon colonel. » Il se tourna vers ses lieutenants. « Messieurs ?
— Là ! dirent-ils en chœur, posant tous un doigt sur l’une des vallées.
— C’est idiot, dit Chambol. En passant par là, on traverse la route, et on est à portée de l’un des postes.
— Oui, mais c’est le chemin le plus court, et sous la forêt pour une bonne partie.
— Et la route, le poste ?
— Ils sont cent vingt, bien armés, capables de passer en force ; et ils parient que le poste ne les gênera pas.
— Et pourquoi ?
— Vous le dites vous-même : les postes ne les voient pas. Ils ferment les yeux, ou regardent ailleurs. Ils ne gardent pas la région, ils se gardent eux-mêmes. Les postes servent juste à immobiliser nos hommes. À les saupoudrer sur tout le pays comme autant de cibles. Leur principale occupation est de survivre.
— Ridicule.
— Je n’aurais pas dit autrement. Et comment nous placerons-nous ? »