Le jeune prêtre désigna les équipes : Minos et Méduses, disait-il, car il avait des lettres ; mais les petits scouts parlaient de Toucheurs et Voyeurs, car ils avaient un langage plus direct ; et d’autres préoccupations.

Salagnon était le roi Minos, chef des Toucheurs. Il disparut avec son groupe dans les taillis du parc. Dès qu’ils eurent franchi la lisière il les mit au pas. Il les fit aller à petites foulées, en colonne ; et ils le firent car au début on suit toujours. Arrivé dans une clairière il les rangea, les divisa en trios, dont les membres toujours devaient aller ensemble. « Il suffit qu’ils nous voient, et nous perdons ; et nous devons nous approcher jusqu’à portée de main. Leur arme est de bien plus grande portée que la nôtre. Mais heureusement nous avons la forêt. Et aussi l’organisation. Ils sont trop confiants car ils croient gagner mais leur confiance les rend vulnérables. Notre faiblesse nous oblige à l’intelligence. Voici votre arme : l’obéissance à l’organisation. Il faut que vous pensiez ensemble, et que vous agissiez ensemble, très exactement, au moment précis où se présentera l’occasion. Il ne faudra pas hésiter car les occasions ne reviennent pas. »

Il les fit marcher du même pas autour de la clairière. Puis il fit répéter le même geste : au signal, se jeter à terre en silence, puis au signal suivant se lever d’un bond et courir ensemble dans la même direction. Et encore se jeter à terre. L’exercice les amusa d’abord, puis ils grognèrent. Salagnon le savait. Un des plus grands, qui avait un beau visage orné d’un peu de poils, des cheveux rangés par une raie brillantinée, mena la protestation.

« Encore ? dit-il quand Salagnon une fois de plus leur siffla le signal de se jeter à terre.

— Oui. Encore. »

L’autre resta debout. Les scouts s’étaient aplatis par groupes mais relevaient la tête. Les genoux nus dans les feuilles humides ils commençaient à avoir froid.

« Jusqu’à quand ?

— La perfection.

— J’arrête. Cela n’a rien à voir avec le jeu. »

Salagnon ne manifestait rien. Il le regardait et l’autre s’efforçait de soutenir son regard. Les scouts à plat ventre flottaient. Salagnon désigna deux grands, presque aussi grands que celui qui le bravait.

« Vuillermoz et Gilet, prenez-le. »

Ils se levèrent et le tinrent par les bras timidement, puis, après qu’il eut commencé à se débattre, fermement. Comme il résistait, ils le tinrent durement avec un sourire de triomphe.

Dans un creux poussaient des ronces. Salagnon s’approcha du prisonnier, lui défit la ceinture et le déculotta.

« Foutez-le là-dedans !

— Mais t’as pas le droit ! »

L’autre voulut fuir, déculotté il fut jeté aux ronces. Les lianes barbelées ne le lâchèrent pas, de petites perles de sang apparurent sur sa peau. Il fondit en larmes. Personne ne lui vint en aide. L’un des scouts ramassa ses culottes courtes et les jeta dans les ronces, elles s’emmêlèrent dans les griffes à mesure qu’il se débattait. Il y eut des rires.

« Si vous voulez gagner il faut que notre équipe soit une machine, il faut que vous obéissiez comme obéissent les pièces de machines. Et si vous prétendez n’être pas des machines, si vous prétendez avoir des états d’âme : tant pis pour vous. Vous perdrez. Et il faut juste gagner. »

Dans chaque trio il établit une hiérarchie : il désigna l’homme de tête chargé d’entendre ses ordres, et de les transmettre par des mouvements des doigts ; et les hommes de jambe qui devaient suivre et courir, puis devenir hommes de bras, pour attraper. Il rassembla les trios en deux groupes qu’il confia chacun aux deux grands devenus ses sbires, prêts maintenant à lui obéir en tout. « Et toi, dit-il à sa victime sortie des ronces qui se reculottait en reniflant, tu rejoins ta place et je ne t’entends plus. »

L’entraînement se poursuivit et l’unité fut atteinte. Les hommes de tête rivalisaient d’enthousiasme. Quand ils furent prêts, Salagnon les plaça. Il les dissimula dans les buissons, derrière de grands arbres, aux bords de l’allée qui s’enfonçait dans les bois à partir de la maison du garde. Ils attendirent.

En silence ils attendaient mêlés aux feuilles, tapis sous les fougères, les yeux fixés sur cet espace découvert d’où ils viendraient. Ils attendaient. L’humidité remontait du sol par leurs vêtements, atteignait leur peau qui s’imprégnait de froid, comme une mèche s’imprègne de pétrole lampant. Des branches sèches perçaient la litière et s’enfonçaient dans leur ventre, leurs cuisses, et ils se déplaçaient tout doucement pour les éviter, puis en supportaient le contact. Devant leur visage pointaient les fougères en frondes velues, les crosses enroulées serré et prêtes à jaillir au premier signe d’un printemps. Ils pouvaient sentir leur parfum vert vif qui tranchait sur l’odeur blanchâtre des champignons mouillés. Leur respiration s’était calmée, ils entendaient maintenant ce qui résonnait dedans ; leurs grosses artères résonnaient, chacune tube d’un tambour dont la membrane vibrante était le cœur. Des arbres lentement se heurtaient, ils craquaient sans suite, des gouttes tombaient ici et là avec un bruit de papier qui craque, ou sur eux, et ils devaient se résoudre à faire un geste très lent, très silencieux, pour l’essuyer.

Les autres allaient venir.

Un bruit de bois résonna, très net, branche contre tronc : les Voyeurs passaient devant le premier groupe. Ils avaient frappé le tronc d’un arbre sec.

Les Voyeurs sursautèrent, et continuèrent leur chemin. La forêt a des bruits auxquels il ne faut pas faire attention ; d’autres aussi qu’il faut guetter mais on ne sait pas lesquels. Ils étaient quatre, marchant à pas comptés épaule contre épaule, chacun tourné vers une bordure du chemin. Les Toucheurs ne pourraient s’approcher sans être vus. Ils avançaient pas après pas, les narines frémissantes ; cela ne sert pas à grand-chose, mais quand les sens sont aux aguets tous les organes s’inquiètent ensemble. Ils passèrent devant Salagnon qui ne bougea pas, personne ne bougeait, ils passèrent tous les quatre. Alors Salagnon cria : « Deux ! » et le deuxième groupe tout proche se leva et courut, face aux Voyeurs. Ceux-ci firent face au bruit de brindilles cassées et crièrent avec une joie de vainqueurs : « Vu ! Vu ! » Les Toucheurs selon la règle s’immobilisèrent et levèrent les mains. Les Voyeurs oubliant toute prudence s’approchèrent pour se saisir de leurs prisonniers. Ils riaient d’aise de gagner si facilement, mais leur arme était tellement plus forte. Ils allaient dire le nom des prisonniers comme l’exige la règle mais leur sourire trop large les empêchait de parler. Ils perdirent du temps. « Trois ! » hurla Salagnon, et le troisième groupe jaillit des fougères, franchit d’un bond les quelques pas qui les séparaient des Voyeurs. Ils les saisirent de dos avant qu’ils ne se retournent. Sauf un, qui partit sans rien dire, courut de toutes ses jambes et prit le premier chemin qu’il trouva. « Quatre ! » cria Salagnon dans ses mains en porte-voix. Le fuyard essoufflé, qui s’était arrêté à la première allée un peu cachée, adossé à un arbre pour reprendre ses esprits, fut attrapé par le groupe déjà caché là, derrière ce même arbre où il avait cru trouver du réconfort.

D’autres cris retentirent vers la maison du garde. Le premier groupe arriva, ils tenaient par l’épaule les derniers Voyeurs, quinauds, saisis par-derrière alors qu’ils se précipitaient vers le vacarme. Ils avaient couru sans précaution, sûrs de faire en un clin d’œil beaucoup de prisonniers, sans risques, de loin, par la seule arme de leur regard. Mais non. Ils étaient tous pris.

« Voilà, dit Salagnon.

— Nous vous avions vus, protestèrent-ils.

— Vous n’avez pas dit les noms. Pas dit, perdu. Les perdants n’ont aucun droit, et ils se taisent. Rentrons. »

Le jeune prêtre s’était installé dans le local de la patrouille, près du poêle allumé avec des débris de bois. Ils entrèrent, ce qui le fit sursauter, il se leva brusquement en laissant tomber le livre dont il n’avait lu qu’une seule page. Il le ramassa et le tint à l’envers pour qu’on n’en puisse pas lire le titre.

« Nous avons gagné, mon père.

— Déjà ? Mais le jeu devait durer au moins deux heures. »

Les Toucheurs firent entrer les Voyeurs déconfits, chacun entre deux autres, fort sévèrement. Celui qui était passé par les ronces n’était pas le moins enthousiaste à ramener ses captures, et à les pousser un peu, juste un peu plus que nécessaire pour les guider ; et eux se laissaient pousser.

« Eh bien, félicitations, Salagnon. Vous êtes un grand capitaine.

— Tout ceci est ridicule, mon père. Ce sont des jeux d’enfants.

— Les jeux préparent à l’âge adulte.

— En France, il n’y a plus d’âge adulte, mon père, du moins pour les hommes. Notre pays n’est plus peuplé que de femmes et d’enfants ; et d’un unique vieillard. »

Le prêtre embarrassé hésita à répondre. Le sujet était mouvant, le ton de Salagnon peut-être provocateur. Ses yeux d’un bleu froid cherchaient à transpercer les siens. Les scouts se pressaient autour du poêle où le feu de brindilles réchauffait à peine.

« Bon. Puisque le jeu est fini, restons un moment. Envoyez les prisonniers faire une corvée de bois, voilà qui leur apprendra à perdre. Alimentez le feu, rassemblez-vous autour. Nous allons raconter quelques histoires. Je vous propose que nous racontions d’une façon qui convient les exploits du capitaine Salagnon. Avec bouts-rimés à sa gloire et amplification épique. Nous publierons ceci dans le journal de la patrouille, et il nous fera lui-même les illustrations de cette bataille, avec la verve de son pinceau. Car le héros est tout autant celui qui gagne que celui qui sait raconter sa victoire.

— Comme vous voudrez, mon père », dit Salagnon d’un ton ironique ou amer, il ne savait même plus ; et il répartit les tâches, désigna les groupes, supervisa l’activité. Bientôt le feu ronfla.

Dehors le jour s’épaississait. Il devint opaque et ceci arrivait dans le parc plus vite qu’ailleurs dans la ville. Le poêle ronflait, par sa porte laissée ouverte on voyait scintiller les tronçons de braise, parcourus de palpitations lumineuses comme la surface d’une étoile. Les scouts assis par terre, bien serrés, écoutaient les histoires que certains d’entre eux inventaient. Épaule contre épaule, cuisse contre cuisse, ils profitaient surtout de la chaleur qu’ils produisaient tous ensemble. Ils se laissaient aller à des rêves simples faits de perceptions élémentaires liées au groupe, au repos, à la chaleur. Salagnon s’ennuyait mais il aimait bien ces petits scouts. Les lueurs du feu formaient des ombres sur leur visage faisant ressortir leurs yeux grands ouverts, leurs joues rondes, leurs lèvres charnues de grands enfants. Il songea que si le scoutisme était une institution admirable, dix-sept ans étaient un âge étrange pour jouer à de tels jeux. Son directeur des études l’appréciait. Il pourrait devenir prêtre à son tour, et chef scout, s’occuper d’enfants, se consacrer à la génération suivante qui peut-être échapperait au sort de celle-ci. Il pourrait devenir comme cet homme assis parmi eux qui souriait aux anges, calé par les épaules des deux plus grands, ses bras entourant ses genoux enveloppés d’une soutane. Mais la lueur qu’il percevait parfois dans son œil l’en dissuadait. Il n’avait pas envie de la place de cet homme-là. Mais quelle place occuper dans la France de 1943 ?

Il fit comme on le lui avait demandé : il dessina pour le journal de la patrouille. Il prit du plaisir à le faire, on le félicita de son talent. C’est aussi cela, le dessin : se donner à soi-même la place où prendre plaisir, la délimiter soi-même, l’occuper de tout son corps ; et en plus recevoir des compliments. Mais il n’était pas sûr qu’un homme tout entier puisse tenir toute sa vie dans l’espace d’une feuille de dessin.

 

Le contrôle eut lieu. Ils vinrent le soir à quatre, comme des visiteurs ; un officier indifférent ouvrait la marche car il faisait des pas plus longs que les autres ; puis un fonctionnaire de la préfecture enveloppé d’un manteau, d’une écharpe, couvert d’un chapeau baissé, serrant une serviette en cuir souple ; deux soldats fusil à l’épaule les suivaient d’un pas régulier.

L’officier salua en claquant les talons et n’ôta pas sa casquette. Il était en service et s’en excusa. Le fonctionnaire serra la main de Salagnon père, un peu trop longtemps, et se mit à l’aise. Il posa son manteau, garda son écharpe, ouvrit sa serviette sur la table. On lui apporta les livres de comptes. Un soldat resta devant la porte l’arme à l’épaule pendant que l’autre alla dans l’entrepôt inspecter les rayonnages.

Juché sur l’escabeau il se couvrit de poussière brune. Il lisait les étiquettes et lançait des chiffres en allemand. Le fonctionnaire suivait de son stylo les colonnes de comptes et posait des questions précises, que l’officier traduisait dans sa langue brutale ; le soldat du fond de l’entrepôt répondait, et l’officier traduisait à nouveau dans un français mélodieux pour le fonctionnaire assis derrière lui, qu’il ne regardait pas. L’officier longiligne s’appuyait d’une seule fesse contre la table comme un oiseau prêt à partir, une main dans la poche, ce qui relevait le bas de sa veste. La ligne des épaules était nette, la casquette hardiment penchée, les plis du pantalon enfilé dans ses bottes sculptés. Il avait moins de trente ans sans que l’on puisse préciser davantage car tout en ses traits disputait entre la jeunesse et l’usure. Une cicatrice violette traversait sa tempe, sa joue, descendait le long de son cou et disparaissait dans le col de sa veste noire. Il faisait partie de la SS, une tête de mort brodée ornait sa casquette, mais personne n’avait retenu son grade. Posé ainsi, élégant oiseau de proie, athlète nonchalant, il ressemblait à une de ces affiches d’une grande beauté qui proclamait que la SS, dans toute l’Europe, décidait avec indifférence de la vie et de la mort.

Victorien assis derrière lui, face au fonctionnaire qui épluchait les comptes, rédigeait un thème latin ; dans la marge de son cahier de brouillon il croquait la scène : le soldat immobile, le fonctionnaire courbé, l’officier qui attendait avec un ennui très distingué que les tâches d’intendance prennent fin ; et son père souriant, franc, ouvert, accédant à toutes les demandes, discipliné mais sans bassesse, chaleureux sans coller, obéissant, avec juste la réserve que l’on peut accorder aux vaincus ; du grand art.

Le fonctionnaire ferma enfin le livre, recula sa chaise, soupira.

« Monsieur Salagnon, vous êtes en règle. Vous respectez les lois de l’économie de guerre. Ne croyez pas que nous en doutions, mais les temps sont terribles et nous devons tout vérifier. »

Derrière l’Allemand il conclut d’un clin d’œil appuyé. Salagnon père lui rendit son clin d’œil et se tourna vers l’officier.

« Je suis soulagé. Tout est si complexe maintenant… » Ses lèvres frémissaient de retenir un sourire. « Une erreur est toujours possible et ses conséquences en temps de guerre sont incalculables. Accepteriez-vous un verre de mon meilleur cognac ?

— Nous allons nous retirer sans rien accepter. Nous n’étions pas invités à l’apéritif, cher monsieur : nous vous imposions un contrôle. »

Le fonctionnaire referma sa serviette et enfila son manteau, aidé par un Salagnon inquiet qui n’osait plus rien dire. Que l’Allemand ne veuille rien prendre de ce qu’il puisse offrir le déstabilisait.

Le soldat revenu de l’entrepôt s’époussetait et rattacha avec soin la jugulaire de son casque. L’officier mains dans le dos faisait quelques pas distraits en attendant la fin du rhabillage. Il s’arrêta derrière Victorien, se pencha sur son épaule et pointa son doigt ganté sur une ligne.

« Ce verbe demande un accusatif plutôt que le datif, jeune homme. Vous devez faire attention aux cas. Vous autres Français, vous vous trompez souvent. Vous ne savez pas décliner, vous n’en avez pas la même habitude que nous. »

Il tapotait la ligne pour rythmer ses conseils et son geste déplaça la feuille. Il vit le croquis dans la marge du brouillon, le soldat de garde posé comme une borne, l’officier vu de dos en oiseau désabusé, le fonctionnaire courbé sur le livre, lunettes sur le nez mais regard par-dessus, et Salagnon père souriant lui envoyant un clin d’œil. Victorien rougit, ne fit aucun geste pour cacher, il était trop tard. L’officier posa sa main sur son épaule et serra.

« Traduis avec soin, jeune homme. Les temps sont difficiles. Consacre-toi à l’étude. »

Sa main s’envola, il se redressa, dit un ordre sec en allemand et tous ensemble ils partirent ; lui devant et les deux soldats fermant la marche d’un pas régulier. Sur le seuil il se retourna vers Victorien. Sans sourire il lui fit un clin d’œil et disparut dans la nuit. Salagnon père ferma la porte, attendit en silence quelques instants puis trépigna de joie.

« On les a eus ! Ils n’y ont vu que du feu. Victorien, tu as du talent, ton œuvre est parfaite !

— Sait-on pourquoi on survit à la bataille ? Le plus rarement par bravoure, souvent par indifférence ; indifférence de l’ennemi qui préféra par caprice frapper un autre, indifférence du sort qui cette fois-ci nous oublia.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— C’est le texte que je traduis.

— Ce sont des âneries tes vers latins. Les plus malins survivent, rien de plus. Un peu de chance, du bagout, et on tient le bon bout. Laisse tes Romains à leurs tombeaux et va faire quelque chose d’utile. De la comptabilité par exemple. »

Victorien continua son travail sans plus oser regarder son père. Ce clin d’œil resterait toujours pour lui le pire souvenir de cette guerre.

L’oncle revint, il dîna et dormit, et repartit au matin. On n’osa pas lui parler du contrôle. On devinait que lui dire que tout se passait bien ne lui aurait pas fait plaisir, aurait provoqué son mépris, voire sa colère. L’oncle était brutal, l’époque le voulait ; les temps n’étaient plus aux tendres. Le monde entier depuis quinze ans connaissait une augmentation progressive de la gravité. Dans les années quarante ce facteur physique atteignit une intensité difficilement supportable pour l’être humain. Les tendres en souffraient davantage. Ils s’affaissaient, devenaient mous, perdaient leurs limites et collaient, ils finissaient en compost, qui est la purée nutritive idéale pour d’autres qui poussent plus vite, plus violemment, et gagnent ainsi la course au soleil.

L’oncle avait fait cette guerre pendant les deux mois où la France y avait participé. On lui avait confié un fusil, qu’il entretenait, contrôlait et graissait chaque soir, mais il n’avait tiré aucun coup de feu en dehors de l’enclos des champs de tir derrière la ligne Maginot. Il passa les trois quarts d’une année dans un blockhaus. L’arme à la bretelle il garda des fortifications si bien agencées qu’elles ne furent jamais prises. La France fut prise, pas ses murailles qui furent dignes de Vauban, qui furent abandonnées sans le moindre impact sur leur beau béton camouflé.

Dedans c’était bien. On avait tout prévu. Pendant la guerre d’avant on avait trop souffert de l’improvisation. Les tranchées avaient été un tel chaos de boue, un tel sommet d’inorganisation, tellement minables par rapport aux autres, on avait tant admiré les tranchées adverses une fois qu’on les eut prises, si propres, si étayées, si bien drainées, que l’on avait décidé de combler ce retard. Tous les problèmes qu’avait posés la guerre précédente furent méthodiquement résolus. En 1939 la France était prête à affronter dans d’excellentes conditions les batailles de 1915. Du coup, l’oncle vécut plusieurs mois sous terre dans des chambrées plutôt propres, sans rats, et moins humides que les cagnas d’argile où avait moisi son père ; moisi réellement, avec des champignons qui lui poussaient entre les orteils. Ils alternaient alertes, exercices de tir et bains de soleil dans une cave à UV où l’on entrait avec des lunettes noires. La médecine militaire estimait qu’au vu de la protection dont jouissaient les garnisons, le rachitisme serait bien plus meurtrier que les balles ennemies.

Aux premiers jours de mai, on les déplaça dans une zone forestière moins fortifiée. Le temps convenait aux travaux des bois, la terre restait sèche et sentait bon quand on la creusait. Ils s’enterrèrent autour d’artilleurs qui avaient caché leurs tubes dans des trous tapissés de rondins. À la mi-mai, sans jamais avoir rien entendu d’autre que les plaisanteries des copains, les oiseaux chanter ou le vent bruire dans les feuilles, ils apprirent qu’ils étaient débordés. Les Allemands avançaient dans un vacarme de moteurs et de bombes dont ils n’avaient pas la moindre idée, eux qui s’étendaient pour la sieste sur la mousse des sous-bois. Leurs officiers à mi-mots leur conseillèrent de partir, et en deux jours, par fragments, par copeaux, le régiment disparut.

Ils marchèrent sur les routes de campagne par groupes de plus en plus petits, de plus en plus distants les uns des autres, et enfin ils ne furent plus que quelques-uns, les potes, à marcher plus ou moins vers le sud-ouest sans rencontrer personne. Sauf parfois une voiture en panne sèche au bord de la route, ou une ferme abandonnée dont les habitants étaient partis des jours auparavant, laissant des animaux qui erraient dans les cours de terre battue.

La France était silencieuse. Sous un ciel d’été, sans vent, sans voitures, rien que leurs pas sur les gravillons, ils marchèrent sur les routes bordées d’arbres, entre des haies, embarrassés de leurs armes et de leurs uniformes. En mai 1940 il faisait merveilleusement chaud, la grande capote réglementaire les gênait, les bandes molletières collaient à leurs jambes, le calot de grosse toile provoquait la sueur sans l’absorber, les longs fusils ballottaient, se cognaient, et servaient difficilement de cannes. Ils jetèrent tout au fur et à mesure dans les fossés, ils marchèrent en pantalon libre, en bras de chemise, tête nue ; même leurs armes ils s’en débarrassèrent, car qu’en auraient-ils fait ? La rencontre d’une section ennemie les aurait tués. Certains d’entre eux auraient bien fait un carton sur des isolés mais, vu l’organisation des autres, ce petit plaisir ils l’auraient payé cher ; et même les plus hâbleurs savaient bien que ce n’était qu’une façon de dire, une façon de ne pas perdre la face ; verbalement, car la face ils l’avaient bien perdue. Alors ils jetaient leurs armes après les avoir rendues inutilisables par acquit de conscience, pour obéir une dernière fois au règlement militaire, et ils allaient plus légers. Quand ils passaient devant une maison vide ils fouillaient les placards et se servaient en vêtements civils. Peu à peu ils n’eurent plus rien de soldats, leur ardeur avait fondu comme le givre au matin, et ils ne furent plus qu’un groupe de jeunes gens fatigués qui rentraient chez eux. Certains coupèrent des bâtons, d’autres avaient une veste posée sur le bras, et c’était une excursion, sous le beau soleil de mai, sur les routes désertes de la campagne lorraine.

Cela dura jusqu’à croiser les Allemands. Sur une route plus large une colonne de chars gris arrêtés sous les arbres. Les tankistes torse nu prenaient le soleil sur leurs machines, fumaient, mangeaient en riant, tout bronzés et leur beau corps intact. Une file de prisonniers français remontait dans l’autre sens, guidée par des réservistes d’âge mûr qui tenaient leurs fusils comme des cannes à pêche. Les tankistes assis, pieds ballants, s’interpellaient, lançaient des plaisanteries et prenaient des photos. Les prisonniers semblaient plus vieux, mal bâtis et mal fagotés, ils traînaient les pieds pour avancer dans la poussière, adultes piteux marchant tête basse sous les quolibets de jeunes athlètes en costume de bain. Le groupe de l’oncle fut capturé d’un claquement de doigts, réellement. Un des gardiens bedonnant claqua des doigts dans leur direction avec une assurance d’instituteur et leur montra la colonne. Sans rien leur demander, sans même compter, on les y intégra. La colonne, grossissant de jour en jour, continuait sa marche vers le nord-est.

Là c’en était trop, l’oncle s’échappa. Beaucoup s’échappèrent : ce n’était pas sans risque mais ce n’était pas difficile. Il suffisait de profiter du faible nombre de gardiens, de leur indolence, d’un virage, de buissons bordant la route ; chaque fois quelques-uns filaient. Certains furent rattrapés et abattus sur place, laissés dans le fossé. Mais quelques-uns s’enfuirent. « Ce qui m’étonne, ce qui m’étonnera toujours, disait l’oncle, c’est que si peu s’enfuirent. Tout le monde obéissait. » La capacité d’obéir est infinie, c’est un des traits humains les mieux partagés ; on peut toujours compter sur l’obéissance. La première armée du monde accepta de se dissoudre, et puis elle se rendit d’elle-même dans des camps de prisonniers. Ce que des bombes n’auraient pas obtenu, l’obéissance l’a fait. Un claquement de doigts suffit : on a tellement l’habitude. Quand on ne sait plus quoi faire, on fait comme on nous dit. Il avait l’air tellement sûr de savoir quoi faire, lui, ce type qui avait claqué des doigts. L’obéissance est inscrite si profond dans le moindre de nos gestes qu’on ne la voit même plus. On suit. L’oncle ne se pardonna jamais d’avoir obéi à ce geste. Jamais.

 

Victorien ne comprenait pas ce que voulait dire son oncle. Il ne se voyait pas obéir. Il traduisait des textes, apprenait le latin en lisant de vieux livres, mais il s’agissait là de formation, pas d’obéissance. Et puis il dessinait ; ça, personne ne le lui avait demandé. Alors il écoutait les récits de son oncle comme des récits exotiques. Plus tard il partirait, en attendant il continuait sa vie d’école.

Il sortait parfois avec un groupe de lycéens. Sortir signifie à Lyon qu’ils arpentaient la rue centrale. Cela se fait en bande, bandes de garçons et bandes de filles séparées, pleines de gloussements, d’œillades et de rires sous cape, avec parfois l’héroïsme bref d’un compliment aussitôt englouti dans l’agitation gênée des jeunes gens. Cette agitation ils la dépensaient à parcourir la rue de la République, dans un sens puis dans l’autre, à Lyon tout le monde le fait, avant de boire un verre dans les cafés à auvent de toile qui donnent sur la place, la grande place vide qui est au centre. Il ne viendrait pas à l’idée d’un Lyonnais de dix-sept ans de faire autrement.

Parmi ses camarades qu’il fréquentait dans la rue et les cafés – fréquentait, c’est beaucoup dire – l’un d’eux l’avait invité à l’académie de dessin. « Viens donc au cours de nu, toi qui as des talents », ricanait-il en levant son verre, et Victorien rougissait, plongeait le nez dans le sien faute de savoir quoi répondre. L’autre était plus âgé, débraillé, artiste, il parlait par allusions, se moquait plutôt que de rire, et assurait qu’au cours de nu on n’entrait pas comme ça.

« Mon ami a des talents », avait-il dit au professeur en lui glissant les deux bouteilles fournies par Victorien, subtilisées dans la cave de son père. Une bouteille sous chaque coude, le monsieur à barbiche avait les mains prises, et le temps qu’il les pose pour retrouver l’usage de ses gestes, Victorien siégeait à côté de son ami – c’est beaucoup dire – devant sa feuille blanche punaisée sur un chevalet. C’était de bonne guerre, le professeur de dessin haussa les épaules et se désintéressa des sourires moqueurs que l’incident avait provoqués. Victorien très sérieux, crayons en main, commença d’observer la jeune fille au milieu des garçons, la jeune fille nue qui prenait des poses, des poses qu’il ignorait que l’on puisse prendre.

Il s’était fait tout un monde de voir enfin une fille nue. Son ami – c’est beaucoup dire – avait ricané en lui décrivant la scène, et l’anatomie secrète des jeunes femmes, et le regard globuleux des garçons, et celui apoplectique du vieux professeur de dessin dont la barbiche tremblait chaque fois que la jeune fille, appas à l’air, changeait de posture. « Mais pour cela, ajoutait-il, il faut payer un droit d’entrée. Bien sûr ! Qu’est-ce que tu crois ? »

Mais ce n’était pas ça. Il s’en était fait tout un monde de voir une jeune fille nue mais ce n’était pas ça du tout. Les seins par exemple, les seins d’une femme nue que l’on regarde ne sont pas du tout ceux d’une statue, ou de ces gravures que parfois il consultait : les seins vrais sont visiblement plus lourds que ceux que l’on imagine ; ils sont moins symétriques ; ils ont un poids et pendent ; ils ont une forme particulière qui n’obéit pas à la géométrie ; ils échappent à l’œil ; ils en appellent à la main pour être mieux perçus. Et les hanches aussi ont des plis et des rebonds que les statues n’ont pas. Et la peau a des détails, des petits poils, des taches que les statues n’ont pas. Bien sûr, car les statues n’ont pas de peau. La peau de cette jeune fille se hérissait, se couvrait de petites pointes, était parcourue de frissons car il faisait froid dans l’atelier.

Il s’était attendu à une féerie érotique, il s’était imaginé explosant, rampant, bavant, au moins tremblant, mais rien de tout ça : devant elle, devant cette statue moins bien faite, il ne savait quoi ressentir ; il ne savait où regarder. Son crayon lui donna une contenance. Il traça, suivit les lignes, frotta des ombres, et progressivement le dessin lui offrait le poids réel des hanches, des seins, des lèvres et des cuisses ; et progressivement vint l’émotion qu’il s’était imaginée, mais sous une forme très différente. Il eut envie de la serrer dans ses bras, de chercher sur tout son corps la chaleur et les frémissements, de la soulever et de la porter ailleurs. Sa ligne se fit de plus en plus fluide, il réussit en fin de séance quelques belles esquisses, qu’il roula très serré et dissimula dans sa chambre.

Sa fréquentation des étudiants d’art ne dura pas. Son oncle un soir attrapa cet ami – c’est beaucoup dire – au sortir de ce café où ils traînaient. Il attendait sur le trottoir, une épaule appuyée au mur, bras croisés. Quand le petit groupe sortit en riant il se dirigea droit sur le grand rapin et lui colla deux gifles. L’autre s’effondra sur place autant sous l’effet de la surprise et des baffes que de l’alcool qu’il avait bu. Tous s’égaillèrent et disparurent dans les rues latérales, sauf Victorien, hébété de cette brusque violence. Son ami – c’est beaucoup dire – restait prostré sur le sol, incapable de se relever, sanglotant aux pieds de l’oncle immobile qui le regardait les mains dans les poches. Mais ce qui effraya Victorien, bien plus que l’effondrement d’un jeune homme qui un quart d’heure auparavant apparaissait intouchable, si brillant, si malin, ce fut la ressemblance qu’eut à ce moment-là l’oncle avec sa sœur, dans les traits de son visage indifférent au-dessus d’un jeune homme à ses pieds, effondré parce qu’il venait de le gifler. Cela l’effraya car il ne comprenait pas ce qu’ils pouvaient avoir en commun, et pourtant cette ressemblance se voyait.

L’oncle le ramena jusqu’à la boutique sans rien dire. Il lui ouvrit la porte et lui désigna l’intérieur tout noir. Victorien eut un regard interrogateur. « Dessine. Dessine tant que tu veux. Mais laisse tomber cette ambiance et ces gens. Laisse tomber ces types-là, ces rapins qui se disent artistes mais qu’une paire de claques suffit à guérir de leur vocation. Il aurait dû se relever et m’assommer d’un coup de poing, ou du moins essayer. Ou me recouvrir d’injures, même d’une seule. Mais il n’a rien fait. Il a juste pleuré. Alors laisse-le. »

Il poussa Victorien dans la boutique et referma la porte sur lui. Dedans c’était sombre. Victorien traversa les lieux à tâtons et regagna sa chambre. Il dormit mal. Dans le noir de la pièce, redoublé de l’obscurcissement des yeux clos, il lui sembla que s’endormir était une faiblesse. La fatigue l’entraînait vers le bas, vers la résignation du sommeil, mais l’agitation cherchait l’envol, l’entraînait vers le haut, où il se heurtait au plafond trop bas. Ces deux mouvements se livraient en son corps à une guerre civile qui l’écartelait. Il s’éveilla au matin épuisé, pantelant et amer.

 

Victorien Salagnon menait une vie stupide et il en avait honte. Il ne voyait pas où aller une fois qu’il aurait fini de traduire les vieux textes qui maintenant occupaient ses jours. Il pourrait apprendre les chiffres et reprendre l’affaire de son père, mais la boutique est haïssable. La boutique a toujours été un peu ignoble, et en temps de guerre elle devient ignominieuse. Il pourrait étudier, obtenir les diplômes, et il travaillerait pour l’État français soumis aux Allemands, ou pour une entreprise qui participe à l’effort de guerre de l’Allemagne. L’Europe de 1943 est allemande, et völkisch, chacun enfermé dans son peuple comme dans la baraque d’un camp. Victorien Salagnon sera toujours un être de second ordre, un vaincu sans qu’il ait eu l’occasion de se battre, car il est né ainsi. Dans l’Europe allemande, ceux qui portent un nom français – et il ne peut dissimuler le sien – fourniront du vin et des jeunes femmes élégantes à ceux qui portent un nom allemand. Dans l’Europe nazie il ne sera jamais qu’un serf et cela est inscrit en son nom et durera toujours.

Ce n’était pas qu’il en veuille aux Allemands, mais si les choses continuaient ainsi sa naissance serait sa vie entière, et jamais il n’irait au-delà. Il était temps de faire quelque chose contre, un acte, une opposition, plutôt que de maugréer en baissant la tête. Il en parla à Chassagneaux et ils décidèrent – c’est-à-dire que Chassagneaux accepta sans réserve la proposition de Salagnon – d’aller peindre sur les murs des mots sans concession.

Ce n’était qu’un début et avait l’avantage d’être fait vite, et seuls. Un tel acte montrerait aux Français qu’une résistance couve au cœur des villes, là où l’occupant est le mieux installé. Le Français est vaincu, il marche droit mais n’est pas dupe : voilà ce que dira un graffiti, au vu et au su de tous.

Ils se procurèrent de la peinture et deux gros pinceaux. La maison Salagnon avait de si nombreux fournisseurs qu’il fut aisé de recevoir un gros seau de peinture pour métaux, bien épaisse et couvrante, et résistante à l’eau, précisa celui qui l’offrit au fils en croyant obliger le père. Ce n’était pas du blanc mais un rouge sombre. Mais trouver de la peinture en 1943 était déjà bien ; il ne fallait pas en plus espérer choisir la couleur. Cela irait. Ils décidèrent du soir, ils préparèrent les mots à écrire sur de petites feuilles qu’ils avalaient ensuite, et firent plusieurs dimanches des reconnaissances pour repérer un mur. Il devait être assez long pour accueillir toute une phrase, et assez lisse pour ne pas gêner la lecture. Il ne devait pas être trop isolé, pour qu’on le lise au matin, et pas trop fréquenté non plus, qu’une patrouille ne les dérange pas. De plus il devait être de couleur claire pour que le rouge puisse ressortir. Tout ceci éliminait le pisé, les moellons de mâchefer, et les galets appareillés. Restaient les usines des quartiers est, les longs murs pâles autour des entrepôts que les ouvriers suivent au matin pour aller au travail. La nuit ces rues sont vides.

La nuit dite, ils allèrent. Juste éclairés de la Lune ils traversèrent le Rhône et marchèrent droit vers l’est. Leurs pas résonnaient, il faisait de plus en plus froid, ils se guidaient aux noms des rues appris par cœur avant de partir. Les pinceaux les gênaient dans leur manche, le bidon tirait sur leurs bras, il fallait souvent changer de main et glisser vite l’autre dans la poche. La Lune avait tourné dans le ciel quand ils arrivèrent au mur qu’ils voulaient peindre. À chaque angle de rue ils se cachaient, guettant le pas rythmé d’une patrouille ou le grondement d’un camion militaire. Ils n’avaient rien croisé et se trouvèrent devant le mur. Il brillait sous la Lune comme un rouleau de papier blanc. Les ouvriers le liraient au matin. Salagnon n’avait pas d’idée précise de ce qu’étaient les ouvriers, sauf qu’ils étaient solides, butés, et communistes. Mais la communauté de nation compenserait la différence de classe : ils étaient français, et vaincus comme lui. Les mots qu’ils liraient au matin enflammeraient cette part qui n’avait pas de place dans l’Europe allemande. Les assujettis doivent se révolter, car s’ils sont assujettis par la race, ils n’obtiendront jamais rien. Il fallait bien sûr l’écrire avec des mots simples.

Ils ouvrirent le bidon et cela prit du temps. Le couvercle fermait bien et ils avaient oublié de prendre un tournevis. Ils firent levier avec les manches des pinceaux, trop gros, qui glissaient ; ils se firent mal, le sang secoué dans leurs veines faisait trembler leurs doigts, ils transpiraient d’inquiétude devant ce pot qu’ils ne savaient pas ouvrir. Ils enfilèrent un caillou plat sous les ergots du couvercle, ils s’escrimèrent en pestant à mi-voix, et finirent par l’ouvrir, ce bidon, en renversant de la peinture sur le sol, tachant leurs mains et le manche des pinceaux. Ils étaient en sueur. « Ouf ! » dirent-ils tout doucement. Le bidon ouvert répandait une odeur capiteuse de solvant ; dans le silence revenu Salagnon entendit son cœur. Il l’entendit vraiment, comme de l’extérieur. Il ressentit tout de suite une forte envie de pisser.

Il traversa la rue, fort large en cet endroit, et se mit dans l’angle d’un mur. Caché de la Lune il compissa la base d’un poteau de ciment. Cela le soulageait infiniment, voire l’exaltait, il allait pouvoir écrire ; il regardait les étoiles dans le ciel froid quand il entendit un « Halt ! » qui le fit sursauter. Il dut mettre les deux mains pour maîtriser son jet. « Halt ! » Ce mot vole comme une balle de fronde : le mot est en lui-même un acte, il se fait comprendre de toutes les âmes européennes : le H le propulse comme un moteur-fusée, le t abrupt percute la cible : Halt !

Salagnon qui n’avait pas fini de pisser tourna la tête avec précaution. Cinq Allemands couraient. La Lune faisait briller les parties métalliques de leur équipement, leur casque, leurs armes. Le bidon restait ouvert au pied du mur, sous un grand N déjà tracé dont il se sentait l’odeur de solvant jusque dans son coin d’ombre. Chassagneaux courait et l’écho de son pas sur les murs devenait aigu en s’éloignant. Un Allemand épaula et tira, cela fit un claquement bref et la course s’interrompit. Deux soldats ramenèrent le corps en le traînant par les pieds. Salagnon ne savait quoi faire, continuer de pisser, fuir, lever les mains. Il savait que l’on doit lever les mains quand on est pris, mais son activité l’en dispensait peut-être. Il ne savait même pas s’il avait été vu, il n’était caché derrière rien, seule l’ombre le dissimulait. Il ne bougea pas. Les Allemands posèrent le corps sous le N, rebouchèrent le bidon, échangèrent quelques mots dont la sonorité se grava pour toujours dans la cervelle de Salagnon amollie par l’effroi et la gêne. Ils ne virent rien. Ils laissèrent le corps sous la lettre et repartirent en colonne bien ordonnée, emportant le seau et les pinceaux.

Salagnon tremblait, il se sentait nu dans son coin, rien ne le cachait. Ils ne l’avaient pas vu. L’ombre l’avait caché, l’absence est plus protectrice que les murs. Quand il se reboutonna, cela collait. À force de trembler, il s’était mis de la peinture plein le sexe. Il alla voir Chassagneaux : la balle avait frappé en pleine tête. Le rouge s’étalait sous lui sur le trottoir. Il rentra, il suivit les rues vers l’ouest qui le ramenaient chez lui, sans plus prendre de précautions. Un brouillard se levait qui l’empêchait de voir et d’être vu. S’il avait croisé une patrouille, il n’aurait pas fui, aurait été arrêté ; avec les traces de peinture, il aurait fini au trou. Mais il ne rencontra rien, et au petit matin, après s’être nettoyé le sexe au dissolvant industriel, il se glissa dans son lit et dormit un peu.

Un véhicule alla prendre le corps, mais on n’effaça pas la lettre et on laissa le sang par terre. Les types du Propagandastaffel avait dû donner leur avis : laisser le signe de la révolte montrerait son écrasement immédiat. Ou bien personne n’avait pensé envoyer quelqu’un gratter le mur et laver le sang.

Le corps de Robert Chassagneaux fut exposé place Bellecour, allongé sur le dos et gardé par deux policiers français. Le sang avait noirci, sa tête penchait sur son épaule, il avait les yeux clos et la bouche ouverte. Un panneau imprimé annonçait que Robert Chassagneaux, dix-sept ans, avait contrevenu aux règles du couvre-feu ; et avait été abattu en fuyant à l’approche d’une patrouille, alors qu’il traçait des slogans hostiles sur les murs d’une usine stratégique. Étaient rappelées les règles du couvre-feu.

Les gens passaient devant le corps allongé sur la place. Les deux policiers un peu voûtés qui le gardaient essayaient de ne voir personne, cette garde leur pesait, ils ne savaient comment soutenir les regards. Sur cette place trop grande et silencieuse, occupée tout l’hiver d’inquiétudes et de brouillards, on ne s’attarde pas. On file en baissant la tête, on enfonce les mains dans ses poches, et on regagne au plus vite l’abri des rues. Mais autour du jeune homme mort se formaient de petits attroupements de ménagères à cabas et de vieux messieurs. Ils lisaient en silence l’affiche imprimée et regardaient le visage bouche ouverte aux cheveux collés de sang. Les vieux messieurs repartaient en grommelant, et certaines femmes apostrophaient les policiers en essayant de leur faire honte. Ils ne répondaient jamais, marmonnant sans relever la tête un « Circulez, circulez ! » à peine audible, comme un claquement de langue agacé.

Quand le corps commença à sentir on le rendit à ses parents. Il fut enterré au plus vite. Ce jour-là tous les élèves de sa classe portèrent un ruban de crêpe noir que Fobourdon s’abstint de commenter. Quand la cloche du soir retentit ils ne se levèrent pas ; ils restèrent assis en silence face à Fobourdon. Cela dura deux ou trois minutes sans que personne ne bouge. « Messieurs, dit-il enfin, demain est un autre jour. » Alors ils se levèrent sans remuer leurs chaises et partirent.

Comme tous, Salagnon se renseigna sur les circonstances de la mort. Des rumeurs circulaient, des histoires excessives qui pour beaucoup avaient l’air vraies. Il acquiesçait chaque fois, il les transmettait à son tour en ajoutant lui-même d’autres détails.

La mort de Chassagneaux devait être exemplaire. Salagnon produisit une lettre qu’il aurait écrite la veille de sa mort. Une lettre d’excuses à ses parents, d’adieu à tous et de tragique résolution. Il avait soigneusement imité l’écriture de son camarade et un peu fatigué le papier pour lui donner vie. Il fit circuler cette lettre et la donna aux parents de Chassagneaux. Ceux-ci le reçurent, l’interrogèrent longuement et pleurèrent beaucoup. Il répondit de son mieux, il inventa ce qu’il ne savait pas, dans un sens toujours agréable et on le croyait d’autant mieux. On le remercia, on le reconduisit à la porte avec beaucoup d’égards, on tamponna des yeux rougis et il prit congé. Dans la rue, il partit en courant, le rouge au front et les mains glissantes de sueur.

Pendant plusieurs semaines il s’occupa de dessiner. Il améliora son art en copiant les maîtres, debout devant les tableaux du musée des Beaux-Arts, ou assis à la bibliothèque devant des piles de livres ouverts. Il dessinait les postures des corps, d’abord les nus antiques puis cela l’ennuya : il reproduisit des Christ dénudés, des dizaines, tous ceux qu’il trouva, puis il en inventa. Il recherchait sa nudité, sa souffrance, son abandon. Quand un artifice de vêtements, des draperies ou des feuilles, dissimulaient la nudité intime, il ne dessinait pas. Il laissait vide, sans rien à la place, car il ne savait pas comment dessiner les couilles.

Un soir il déroba le petit miroir qu’utilisait sa mère pour sa toilette. Il attendit que tout le monde dorme, et se déshabilla. Il plaça le miroir entre ses jambes et dessina, les cuisses crispées, cet organe qui manquait aux statues. Il compléta ainsi ses dessins. Les corps de femmes qu’il avait aussi copiés, il ne leur ajouta rien, fermant le trait, et cela avait l’air d’être ça.

Ceci dura une partie de la nuit. Dessiner l’empêchait de dormir.

 

Comment vit-on ailleurs ? Ailleurs, des jeunes garçons du même âge, de même taille, de même corpulence, aux mêmes préoccupations quand on les laisse tranquilles, se tenaient dans la neige en espérant ne pas s’endormir et surtout que leur mitrailleuse ne gèle pas ; ou alors en plein désert remplissaient des sacs de sable pour fortifier des trous, sous un soleil dont on ne peut avoir idée quand on ne l’a pas connu ; ou se glissaient à plat ventre dans l’immonde boue tropicale qui bouge seule, en tenant au-dessus de leur tête l’arme dont le mécanisme peut s’enrayer, mais sans trop relever la tête pour ne pas offrir de cible. Certains finissaient leur vie en levant les mains au sortir de blockhaus léchés de flammes et on les abattait en rang comme on coupe des orties, ou d’autres disparaissaient sans rien laisser, en un éclair, dans le coup de marteau qui suit le sifflement des fusées parties ensemble, qui déchiraient l’air et tombaient ensemble ; et d’autres mouraient d’un simple coup de couteau à la gorge qui déchire l’artère et le sang gicle jusqu’à la fin. D’autres encore guettaient la secousse des explosions à travers les parois d’acier, qui les protègent de l’écrasement tout au fond des mers ; d’autres guettaient dans le viseur dirigé vers le bas le point où lâcher les bombes sur les maisons habitées qui défilent sous leur ventre, d’autres attendaient la fin dans des baraques en bois entourées de fil de fer dont ils ne pourraient jamais sortir. Vie et mort s’entrelaçaient au loin, et eux restaient à l’abri de la Grande Institution.

Bien sûr il ne faisait pas chaud. On réservait le combustible à la guerre, aux navires, aux chars, aux avions, et cela rendait impossible le chauffage des salles de classe, mais ils restaient assis sur des chaises devant des tables, derrière plusieurs épaisseurs de mur qui leur permettaient de conserver cette position assise. Pas au chaud, cela n’allait pas jusque-là, mais au calme.

La Grande Institution subsistait, ménageait la chèvre et le chou, toutes les chèvres. On ne prononçait jamais le mot « guerre », on ne s’inquiétait de rien d’autre que de l’examen.

Le père Fobourdon ne s’intéressait qu’au sens moral de sa tâche. Il s’exprimait en consignes sèches, et en quelques digressions érudites qui pouvaient laisser entendre plus qu’il ne disait. Mais il fallait le chercher et le vouloir, et le lui aurait-on fait remarquer qu’il aurait affecté la surprise ; avant de se lancer dans une colère qui aurait clos la conversation.

Chaque hiver il regardait la neige tomber, le duvet qui voletait sans poids, et disparaissait au premier contact des pavés qui l’attendaient au sol. Alors brusquement, d’une voix vive qui faisait sursauter tout le monde, il clamait : « Travaillez ! Travaillez ! C’est tout ce qu’il vous reste. » Et ensuite il arpentait la classe à pas lents entre les rangées d’enfants plongés dans leurs travaux latins. Ils souriaient sans relever la tête, et ces sourires cachés étaient comme un clapotis léger, un écho des brusques phrases lancées dans l’air froid de la classe, puis revenait le calme éternel de l’étude : froissements de papier, crissements de plume, petits reniflements, et parfois une toux aussitôt étouffée.

Ou alors il disait : « Ce savoir-là sera tout ce que vous pourrez. » Ou encore : « Quand ce sera fini, dans cette Europe de brutes, vous serez les affranchis ; ceux qui gèrent sans rien dire les affaires de leur maître. »

Il ne développait jamais. Ne reprenait jamais ce qu’il avait dit, ne le répétait pas. On connaissait les phrases de Fobourdon, une manie de professeur. Les élèves se les répétaient sans les comprendre, les collectionnaient pour en rire, mais s’en souvenaient par admiration.

Ils apprenaient qu’à Rome le travail n’était rien ; on laissait le savoir et les techniques aux esclaves et aux affranchis, pendant que le pouvoir et la guerre étaient l’exercice des citoyens libres. Même libre l’affranchi ne se détachait pas de son origine répugnante, son activité le trahissait toujours : il travaillait, et il était compétent.

Ils apprenaient que pendant le haut Moyen Âge, pendant l’effondrement de tout dans la guerre générale, les monastères comme des îles préservaient l’usage de l’écrit, en conservaient le souvenir par le grand silence méditatif du travail, à l’écart. Ils apprenaient.

Alors quand au printemps un homme en uniforme noir vint dans leur classe leur parler de l’avenir, cela parut une surprenante intrusion. Il portait un uniforme de fantaisie, mais noir, qui n’appartenait à aucune armée existante. Il se présenta comme membre de l’une des nouvelles organisations qui encadraient le pays. Il portait des bottes, mais plus belles que celles des Allemands, qui ressemblent à des chaussures de chantier ; il portait les bottes droites et brillantes des officiers de cavalerie français, ce qui le plaçait sans hésitation dans la tradition d’élégance nationale.

« La frontière de l’Europe est sur la Volga », commença-t-il d’un ton coupant. Il parlait les mains dans le dos, épaules déployées vers le plafond. Le père Fobourdon se gratta la gorge et fit un pas pour se placer devant la carte fixée au mur. Il la dissimula de ses larges épaules.

« Sur cette frontière il neige, il fait moins trente, le sol est mêlé de glace et si dur que l’on ne peut pas enterrer les morts avant l’été. Sur cette frontière-là nos troupes se battent contre celles de l’Ogre rouge. Je dis nos troupes, il faut le dire ainsi car ce sont les nôtres, les troupes européennes, les jeunes gens de dix nations qui se battent en camarades pour sauver la culture du déferlement bolchevique. Le bolchevique est la forme moderne de l’Asiate, messieurs, et pour l’Asiate l’Europe est une proie depuis toujours. Cela cesse, car nous nous défendons. Pour l’instant c’est l’Allemagne, plus avancée sur le chemin de l’Ordre nouveau, qui encadre ce soulèvement des nations. La vieille Europe doit lui faire confiance et suivre. La France était malade, elle s’épure, elle revient à son génie propre. La France s’engage dans la Révolution nationale, elle tiendra sa place dans l’Europe nouvelle. Cette place, il n’est pas d’autre moyen de la conquérir que la guerre. Si nous voulons une place dans l’Europe des vainqueurs, nous devons être parmi les vainqueurs. Messieurs, vous devrez rejoindre nos troupes qui combattent à nos frontières. Vous recevrez bientôt une convocation aux Chantiers de Jeunesse, où vous suivrez la formation nécessaire. Suivra une intégration à l’armée nouvelle qui assurera notre place dans le monde. Nous renaîtrons par le sang. »

La classe stupéfaite écoutait en silence. Puis un élève, bouche béante, sans penser à demander la parole, bredouilla d’un ton plaintif :

« Mais nos études ?

— Ceux qui reviendront pourront les poursuivre. S’ils le trouvent encore nécessaire. Ils verront bien que l’Europe nouvelle a besoin de soldats, d’hommes forts, pas d’intellectuels aux mains fragiles. »

Le père Fobourdon se dandinait d’un pied sur l’autre devant la carte de géographie. Personne n’osait prendre la parole, mais on s’agitait, cela gonflait en un brouhaha qui lui faisait horreur. Il parcourut la classe des yeux. Il fallait en finir avec ce désordre. Il désigna l’un dont la tête droite dépassait les autres.

« Vous, Salagnon. Vous semblez avoir quelque chose à dire. Faites, mais restez laconique.

— Nous ne pourrons donc pas passer notre baccalauréat.

— Non. Une session vous sera réservée ensuite. C’est un accord passé avec l’Institution.

— Nous n’en savions rien. »

L’apparemment militaire ouvrit les bras, d’un geste d’impuissance simulée, ce qui augmenta le brouhaha dans la classe ; ce qui élargit son sourire entendu et augmenta le désordre.

« Ça a toujours été comme ça, hurla le père Fobourdon en renonçant aux belles phrases. Et maintenant, vos gueules ! »

Le silence se fit aussitôt. Tous fixaient le père Fobourdon qui hésitait à développer par un bel exemple érudit. Il détournait les yeux, ses mains tremblaient, il les cacha derrière son dos.

« Ça a toujours été comme ça, murmura-t-il. Si vous n’en saviez rien, c’est que vous n’écoutiez pas. »

Tous tremblaient. Le froid leur parut plus pénible que d’habitude. Ils se sentaient nus. Irréparablement nus.

 

Le printemps de 44 se déclara en quelques jours. Mars explosa en boules jaunes alignées le long de la rivière, en chapelet de flammes fraîches tombées du ciel, en boules de fleurs solaires dans les jardins au bord de la Saône. En mars tous ensemble les forsythias s’allumaient comme une traînée de feu vif, une ligne d’explosions jaunes remontant en silence vers le nord.

L’oncle vint frapper un soir, et sur le seuil il hésita avant d’entrer. Il portait une tenue neuve, chemisette et short large à grosse ceinture, chaussettes remontant jusqu’aux genoux et godillots de marche. Il eut un sourire confus. Lui, confus ! Il savait bien que l’on remarquerait sa tenue. Elle ne lui tenait pas assez chaud pour la température de ce soir-là, mais elle annonçait l’été, l’exercice dans l’ordre, la vie au grand air ; elle le montrait avec une naïve ostentation. Derrière son dos il chiffonnait un béret, un de ces plats à tarte ornés d’un écusson qui se portent penchés sur l’oreille.

« Eh bien entre ! dit enfin Salagnon père. Montre-nous comme tu es beau. Il vient d’où, ton uniforme ?

— Chantiers de Jeunesse, grommela l’oncle. Je suis officier aux Chantiers de Jeunesse.

— Toi ? Avec ta tête de bourrique ? Qu’est-ce que tu vas foutre aux Chantiers ?

— Mon devoir, Salagnon, rien que mon devoir. »

L’oncle regardait droit devant lui, sans bouger ni rien dire de plus. Le père hésita à poursuivre sur ce ton puis renonça ; avec les sous-entendus on ne savait jamais où l’on allait. Il vaut mieux souvent ne pas savoir. Ayons l’air endormi, ayons l’air de rien. N’est-ce pas ?

« Allez entre. Viens boire un coup, on va fêter ça. »

Le père s’affaira, sortit une bouteille, entreprit avec un peu trop de lenteur et de soin d’en enlever le capuchon, puis le bouchon. Les gestes simples enchaînés lui donnaient une contenance. Le monde était agité, et une bonne part de cette agitation lui échappait. C’était même une sacrée tempête, et on ne pouvait se fier à personne. Mais lui devait continuer, mener sa barque sans qu’elle ne coule. Continuer : voilà un projet suffisant. Il remplit les verres et prit un peu de temps pour les admirer.

« Goûte. Aux Chantiers tu n’auras qu’une piquette allongée d’eau, servie dans des quarts en aluminium. Profite. »

L’oncle but, comme on boit de l’eau quand on a soif. Il prit et reposa son verre dans le même geste.

« En effet, dit-il vaguement. Je vois que les affaires marchent.

— Ça va ; si on s’en donne la peine.

— Toujours fermé, Rosenthal ? Son rideau de fer n’a pas bougé. Faillite ?

— Ils sont partis un matin, comme on part en vacances. Ils avaient une valise chacun. Je ne sais pas où. Avec Rosenthal, c’était bonjour bonsoir. On se voyait à l’ouverture, et le soir en fermant. Il m’a parlé de la Pologne un jour, avec son accent qui ne rendait pas la conversation facile. Ils ont dû aller en Pologne.

— Tu crois qu’en ce moment on fait du tourisme en Pologne ?

— Je n’en sais rien. J’ai du boulot. Et encore plus depuis qu’ils ont fermé. Un matin, pffffuit, ils sont partis, et je ne sais pas où. Je ne vais pas remuer ciel et terre pour retrouver des Rosenthal que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. »

L’expression le fit rire.

« Et toi, Victorien, tu connaissais le petit Rosenthal ?

— Plus petit. Pas la même classe. »

L’oncle soupira.

« Tu ne vas pas t’attrister pour un type dont tu ne connais que le nom et le rideau fermé. Bois un coup, je te dis.

— Personne ne s’occupe de personne, Salagnon. La France disparaît parce qu’elle est devenue une collection de problèmes personnels. Nous crevons de ne pas être ensemble. Voilà ce qu’il nous faudrait : être fier d’être ensemble.

— La France ! elle est belle, la France ! Mais c’est pas elle qui me nourrit. Et puis Rosenthal n’était pas français.

— Ils parlent français comme toi, ses enfants sont nés là, ses gosses sont allés à la même école que le tien. Alors…

— Il n’est pas français, je te dis. Ses papiers le montrent, c’est tout.

— Tu me fais rire avec les papiers, Salagnon. Les tiens, c’est ton fils qui te les fait. Plus vrais que les vrais. »

Salagnon père et fils rougirent ensemble.

« Allez, on ne va pas s’engueuler. Bois un coup. De toute façon, je n’en ai rien à foutre de Rosenthal. Moi, je travaille. Et si tout le monde travaillait comme moi, eh bien les problèmes dont tu parles, il n’y en aurait plus ; on n’aurait même pas le temps d’y penser.

— Tu as raison. Travaille. Et moi je pars. Buvons un coup. C’est peut-être la dernière fois. »

Dans la nuit Victorien raccompagna son oncle pompette, pour lui éviter la mauvaise rencontre d’une patrouille, qu’il n’aurait pu éviter et qu’il aurait même provoquée, c’est bien son genre quand il boit. Il avait éclusé le vin sans prendre garde à ce qu’il buvait, en avait redemandé, puis avait voulu rentrer là où il logeait avec les autres qui partaient le lendemain pour les Chantiers de Jeunesse. « Raccompagne-le, Victorien », demanda sa mère. Et Victorien soutint son oncle par le coude pour lui éviter de trébucher à l’angle des trottoirs.

Ils se séparèrent sur la Saône, tranchée noire traversée d’un vent de glace. L’oncle dégrisé se redressa, il pouvait finir tout seul. Il serra gravement la main de son neveu, et quand il eut commencé à traverser le pont, Victorien le rappela, le rejoignit en courant, et lui confia le projet de la Grande Institution. L’oncle l’écouta jusqu’au bout, malgré sa chemise et son short qui laissaient passer le vent. Quand Victorien eut fini, il frissonna ; ils se turent.

« Je t’enverrai une feuille de route pour mon camp, dit-il enfin.

— C’est possible ?

— Une fausse, Victorien, une fausse. Tu as l’habitude, non ? Dans ce pays il se fabrique plus de faux papiers que de vrais. Une vraie industrie ; et si les faux ressemblent tellement aux vrais, c’est qu’ils sont faits par les mêmes qui selon les heures font les vrais et des faux. Donc ne t’inquiète pas, le papier que tu auras fera foi. Je vais filer. Je n’aimerais pas crever d’une pneumonie. Vu l’époque que nous vivons, ce serait trop bête, je ne m’en remettrais pas de crever d’une pneumonie. Je ne m’en remettrais vraiment pas », répéta-t-il avec un rire d’ivrogne.

Il embrassa Victorien avec un enthousiasme maladroit et fila. L’ombre était telle dans la ville éteinte qu’au milieu du pont il avait disparu.

Victorien rentra, les mains profondément dans les poches, le col relevé, mais sans grelotter. Il ne craignait pas le froid.

 

L'Art Français De La Guerre
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