20
Les trois joueurs prirent place sur le podium. La voix off donna leur nom, leur lieu de résidence. Alex Trebek parut, déclara que ces personnes concouraient pour la première fois.
— C’est le numéro trois qui va gagner, affirma Sweeney, à qui on venait de resservir du café.
La jeune femme porta la tasse à sa bouche, en but une gorgée. Elle se trouvait en compagnie des deux officiers de police, dans une pièce jonchée de tasses vides en polystyrène et de canettes usagées. Les sièges en vinyle sur lesquels ils avaient pris place étaient fendillés, le rembourrage en mousse s’échappait des déchirures. Des distributeurs automatiques de boissons, de sucreries et de snacks occupaient une grande partie de l’espace, émettant un ronronnement incessant. L’écran du téléviseur ne faisait que trente centimètres de haut, mais la réception se révélait correcte.
Sweeney et ses compagnons ne restèrent pas seuls bien longtemps. La gent policière, de nature curieuse et fouineuse, ne faillit pas à sa réputation. Les employés qui disposaient de quelques minutes trouvèrent une excuse pour s’introduire dans les lieux. Deux flics en uniformes et trois autres en civil rejoignirent Sweeney et ses deux gardiens.
Alex Trebek énuméra les diverses catégories de questions.
— Inventeurs.
— Cyrus McCormick, dit aussitôt Sweeney.
— Cinéma.
— Steven Spielberg.
— J’aurais pu deviner cela, remarqua un policier en uniforme.
— Alors pourquoi n’as-tu rien dit ? s’enquit un autre flic.
— La ferme ! beugla Aquino.
— Universités.
— Tulane, répondit Sweeney.
La jeune femme crispa sa main sur sa tasse. Il s’avérait plus difficile de trouver les bonnes réponses ici que chez elle. Jusqu’alors l’enjeu avait été nul, tandis qu’à présent elle devait prouver son innocence. Il se pouvait qu’elle ait seulement eu de la chance dans le passé…
— Grands Magasins.
— Five and Dime, déclara-t-elle.
— Mathématiques.
— Nombres premiers.
— Et enfin, Littérature !
— Charlotte Brontë, conclut Sweeney, qui attendit, nerveuse, que la première joueuse se prononce.
Le silence se fit dans la petite pièce. Elle avait deviné juste. L’émission se poursuivit : le miracle se reproduisit chaque fois. De plus, la joueuse numéro trois l’emporta, comme Sweeney l’avait prédit.
— Suivez-moi, dit Joseph Aquino à la jeune femme, qui se leva et sortit, Ritenour sur ses talons.
— Très bien, grommela l’inspecteur Aquino quand ils se furent rassis dans la salle d’interrogatoire. Vous êtes capable de deviner les réponses de Jeopardy ! Et d’influer sur les feux de la circulation. Je suis impressionné, mais je ne suis pas convaincu. Convainquez-moi !
Sweeney le dévisagea, impuissante.
— Vous convaincre ? Comment ?! J’y crois à peine moi-même ! Je ne saurais vous dire ce qui va arriver demain, ni lire dans vos pensées. Je peins en état de somnambulisme et je vois des fantômes… Oh mince ! s’exclama-t-elle lorsqu’elle croisa le regard des policiers.
Sweeney n’avait pas eu l’intention de mentionner cette particularité-là. Elle n’avait aucun moyen de prouver qu’elle communiquait avec des revenants. Cette information lui avait échappé – la fatigue, sans doute.
— Des fantômes, répéta Ritenour.
— Oubliez ce que je viens de dire.
— C’est cela, oui. Et je vais aussi oublier de manger jusqu’à la semaine prochaine !
Ces paroles réveillèrent l’appétit de Sweeney. Car elle mourait de faim, outre le fait qu’elle grelottait.
— Les revenants ne m’embêtent pas, déclara-t-elle, faussement désinvolte. La plupart du temps, ils ne disent même pas bonjour. Quoique Elijah Stokes m’ait donné le nom de ses fils, afin que je puisse leur envoyer un dessin.
— Elijah Stokes ?
— Le marchand de hot-dogs qui s’est fait tuer. Mon autre tableau prémonitoire. Vous êtes-vous renseigné sur ce meurtre ?
— Je verrai ce que je peux trouver, grommela Ritenour. Un autre district a dû se charger de l’affaire. Dans quel quartier Elijah Stokes a-t-il été tué ?
— Je ne sais pas, répondit Sweeney, mais l’un de ses fils pourrait vous le dire. Ils s’appelaient…
Elle réfléchit.
— Daniel, non. David, David et Jacob Stokes. Ils sont tous les deux avocats.
L’inspecteur Ritenour sortit de la pièce. Sweeney s’appuya contre le dossier de sa chaise et ferma les yeux. Elle se massa les tempes, sentant venir un début de migraine.
— Quelqu’un d’autre a-t-il vu ce tableau ? demanda Aquino. Outre Mr Stengel.
— Sten… Oh, vous voulez dire Kai.
Sweeney n’avait entendu prononcer le nom du réceptionniste qu’en de rares occasions. Elle avait du mal à le mémoriser.
— Et Mr Worth ? Il est venu chez vous. A-t-il vu la toile ?
Ne pas mentionner Richard était une chose, mentir à un policier en était une autre.
— Oui, dit Sweeney, d’une toute petite voix. Richard est au courant depuis le début.
Aquino haussa les sourcils.
— Depuis le début… C’est-à-dire depuis plusieurs jours ?
— C’est exact.
— Je me demande pourquoi il n’a pas jugé utile de nous en aviser.
— Richard ne voulait pas m’impliquer dans cette histoire. Il s’est juré de vous mettre sur la bonne voie dès que j’aurai fini le tableau, et que nous connaîtrons le visage de l’assassin.
— C’est aimable à lui, s’exclama Aquino, furieux. J’ai horreur que des civils décident à ma place de la marche à suivre !
Sweeney frappa la table du plat de la main, en rage.
— Et comment auriez-vous réagi, inspecteur, si Richard était venu vous voir et vous avait dit : « À propos, la femme que je fréquente a un don de voyance, et elle est en train de faire un tableau représentant le tueur » ? Auriez-vous accordé foi à ses déclarations, ou montré le même scepticisme qu’avec moi ?
Joseph Aquino s’appuya sur la table à deux mains et se pencha vers Sweeney, agressif.
— Ce n’est pas mon boulot que de croire tout ce qu’on me raconte !
— Certes, mais c’est votre boulot que de reconnaître la vérité quand elle vous saute aux yeux !
Sweeney se pencha également vers lui, approcha son nez du sien.
À son grand étonnement, il lui dit :
— Jusqu’à présent, je serais plutôt enclin à vous croire.
La jeune femme ne s’attendait pas à cela. Elle retomba sur son siège, interloquée.
— Vraiment ?
— Tout ce que vous avez affirmé s’est révélé vrai, déclara l’inspecteur Aquino. Les feux de la circulation sont passés au vert à notre approche, la place de parking s’est libérée dès notre arrivée au poste, vous avez deviné toutes les réponses de Jeopardy ! Il ne peut plus s’agir de coïncidences. Je commence à penser que cette histoire de tableau n’est peut-être pas si fantaisiste que cela.
Sweeney ne trouva rien à ajouter. Elle faillit pleurer, puis cette envie se dissipa. Elle était trop épuisée pour fournir un tel effort.
— Il y a une chose qui m’intrigue, avoua Ritenour. Pourquoi n’avez-vous pas demandé l’assistance d’un avocat ?
— Je l’aurais fait, si vous m’aviez arrêtée, répondit Sweeney. Mais je ne suis pas en état d’arrestation, n’est-ce pas ?
— Non, mais si vous n’aviez pas trouvé les réponses à Jeopardy, nous vous aurions mise en garde à vue.
— Dans ce cas, j’aimerais passer un coup de fil.
— Vous voulez appeler un avocat ?
— Non, je voudrais téléphoner à Richard.
Pendant qu’ils attendaient l’arrivée du milliardaire, Ritenour se procura le rapport sur le meurtre d’Elijah Stokes. Ce dossier contenait un croquis de la victime, sur le lieu du crime. Une esquisse identique au tableau de Sweeney. On avait arrêté un voyou de dix-neuf ans. Les taches de sang retrouvées sur sa chemise correspondaient au groupe sanguin du vieillard.
Sweeney avait dû capter ces informations par un canal des plus subtils…
En arrivant au poste de police, Richard dut masquer sa fureur, afin de ne pas s’aliéner les enquêteurs – et de ne pas nuire à Sweeney. Il remarqua tout de suite que son amie était pelotonnée dans son manteau.
Richard Worth serra la main des deux policiers, sans quitter Sweeney des yeux. La jeune femme s’était levée à sa vue. Il se dirigea vers elle, tout en ouvrant la veste de son complet, et la prit dans ses bras. Elle posa ses mains froides sur le dos de Richard, enfouit son visage dans le creux de son épaule. La présence de cet homme, sa chaleur lui apportaient un tel soulagement !
— Tu aurais dû m’appeler plus tôt, murmura-t-il.
— Et vous, vous auriez dû nous parler du tableau hier, remarqua Aquino.
— Si j’avais su que cela éviterait à Sweeney de passer la soirée chez vous, je l’aurais fait.
— Pouvez-vous affirmer que vous avez vu cette toile à divers stades de sa réalisation, et que miss Sweeney l’a commencée plusieurs jours avant la mort de Candra Worth ?
— Absolument, déclara Richard.
Il dévisagea les enquêteurs.
— J’ignore ce que Candra portait ce soir-là, déclara-t-il. Vous, en revanche, vous le savez. Aussi pourrez-vous me dire si sa robe était noire, ses escarpins noirs également, avec un talon orné d’une petite boule dorée.
— Effectivement, dit Aquino.
Sweeney constata que Richard s’était fié à la description qu’elle lui avait donnée de son tableau. En effet, l’homme d’affaires n’était pas revenu chez elle depuis la mort de Candra. Il n’avait donc pu voir la peinture presque achevée.
— Très bien, très bien, dit Aquino, en se frottant les yeux. À moins que vous n’ayez conspiré pour commettre un meurtre, pour Dieu seul sait quelle raison, miss Sweeney est libre.
— Et le tableau ? s’enquit Richard. Voulez-vous qu’elle le termine ?
Il avait serré Sweeney un peu plus fort dans ses bras en disant cela. Il savait qu’elle se préparait des moments pénibles, mais ne voyait pas d’autre solution.
— Quoi qu’il en soit, dit Ritenour après avoir donné son accord à Aquino d’un hochement de tête, le tableau ne saurait être considéré comme une preuve recevable. Reste à identifier l’assassin.
— Et si aucun d’entre nous ne le reconnaît ? s’enquit Sweeney.
— Nous devrions pouvoir le repérer sur la bande de vidéo-surveillance grâce à son signalement. Ce film indique la date et l’heure. En recoupant cette information avec l’heure à laquelle le tueur a paraphé le registre du concierge, nous le tenons.
Richard prit un air pensif.
— Je devrais pouvoir le reconnaître sur la bande vidéo.
— Nous n’y sommes pas parvenus, remarqua Aquino. Nous avons pourtant des photos de tous les messieurs de la liste…
— Quelle liste ? l’interrompit Sweeney.
Ils ignorèrent sa question.
— … le garde non plus. Il a pourtant regardé le film et les photos. Nous recherchons toujours diverses personnes ayant apposé leur signature dans la colonne des visiteurs, mais toutes celles que nous avons retrouvées jusqu’ici ont été disculpées.
— Cette peinture demeure notre meilleure piste, avoua l’inspecteur Ritenour.
Richard acquiesça d’un hochement de tête.
— Je vais rester chez Sweeney cette nuit. Je ne tiens pas à la laisser seule. Kai a sans doute parlé du tableau à tout le monde et l’homme qui a tué Candra doit déjà être au courant. Je vous contacterai dès que Sweeney aura peint le visage du tueur.
Son ton mit les policiers sur leurs gardes.
— N’essayez pas de jouer les héros, monsieur Worth, l’avertit Joseph Aquino. Si d’aventure miss Sweeney devait se trouver en danger, contentez-vous de veiller sur elle. Et laissez-nous appréhender le criminel.
— Protéger Sweeney est mon principal souci, déclara Richard de façon ambiguë.
Edward conduisait la Mercedes, ce soir-là.
— Nous emmenons Sweeney chez elle, dit Richard.
— Très bien, monsieur.
Les inspecteurs Aquino et Ritenour avaient rendu les deux tableaux à la jeune femme. Edward les avait placés à côté de lui, sur le siège passager. Le chauffeur de Richard avait eu un mouvement de recul en les voyant, puis il s’était ressaisi, les manipulant comme de vulgaires paysages.
Lorsqu’ils furent assis sur la banquette arrière, Richard prit la main de Sweeney, passa ses doigts entre les siens.
— Tu as froid, remarqua-t-il.
— J’ai eu peur, expliqua-t-elle en agrippant sa main. Mais j’ai pu surmonter la crise en buvant du café.
— Si tu m’avais appelé immédiatement, tu n’aurais pas eu à en passer par là.
— D’un autre côté, j’ai pu me disculper grâce à Jeopardy !
Richard lui lança un regard perplexe.
— Jeopardy ?
— Un de mes talents cachés. Je te montrerai un jour.
Leurs mains entrelacées reposaient sur la cuisse droite de Sweeney, que Richard caressait lentement.
— Les parents de Candra et certains de leurs amis sont chez moi, déclara-t-il. Nous avons pris les dispositions nécessaires pour le service funéraire. Les Maxson tiennent à ce que Candra soit enterrée près de chez eux. Edward les reconduira à l’hôtel tout à l’heure. Je prends quelques vêtements, puis je reviens chez toi en taxi.
Sweeney se réjouit de la décision de Richard, qui avait laissé entendre qu’elle pouvait être en danger. Elle avait le sommeil lourd et pouvait ne pas entendre quelqu’un pénétrer par effraction dans son appartement, à moins que les criminels ne fassent une entrée spectaculaire ou qu’ils ne brisent le carreau à côté de son lit.
Comme s’il lisait dans ses pensées, ce qui lui arrivait fréquemment, Richard lui dit :
— Tu as dormi, aujourd’hui ?
— Non. Et toi ?
— J’ai fait une sieste après le déjeuner.
Sweeney lui envia son énergie.
— Tu pourras dormir cette nuit, lui promit-il d’une voix douce.
La jeune femme pressa les doigts de son amant entre les siens, puis lui parla très bas, afin qu’Edward ne l’entende pas.
— Pas toute la nuit, j’espère.
— Je crois pouvoir te rassurer sur ce point.
Richard lui pressa la main à son tour. Sweeney resta ensuite silencieuse et sourit tout le long du trajet.
Il y avait un petit restaurant italien en face de chez elle. Cet établissement était manifestement apprécié par les gens du quartier, qui venaient en nombre acheter des plats à emporter. Kai réussit à obtenir une table près de la fenêtre. Ainsi pourrait-il surveiller les allées et venues dans l’immeuble de l’artiste.
Le play-boy avait accepté de participer au complot visant à assassiner Candra. Sa maîtresse s’était conduite comme une garce avec lui, et se préparait de plus à le renvoyer. Quand Kai s’était vu proposé cent mille dollars, il n’avait pu résister à l’appât du gain. Grâce à cet argent, il allait arrêter de travailler durant quelque temps.
Il aurait entre autres le loisir d’achever ses études artistiques, puis de se faire un nom en tant que peintre. Il ne doutait pas d’avoir du talent. Et il allait désormais bénéficier de l’appui d’une personne influente – et pouvoir exposer dans les galeries les plus prestigieuses de la ville. Il entendait bien vendre ses toiles à prix d’or d’entrée de jeu. Les riches et les snobs prêts à débourser une fortune pour acquérir les œuvres des débutants pullulaient à New York.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Jusqu’à ce que Sweeney peigne ce maudit tableau. Lequel ne prouvait en rien la culpabilité de la jeune femme, Kai en restait persuadé, contrairement à son contact. Les flics attendraient qu’elle ait représenté le visage du tueur pour cueillir celui-ci. Il convenait donc d’éliminer Sweeney. Kai agirait à regret – il aimait bien cette artiste. Cependant, il entendait réaliser son rêve. Et détruire quiconque se placerait en travers de son chemin.
Le jeune homme avait attendu que les flics emmènent Sweeney pour tenter sa chance et pénétrer dans l’immeuble en même temps qu’un groupe de locataires rentrant de leur travail. Le concierge, occupé à regarder un feuilleton stupide, n’avait pas levé les yeux de son poste de télévision.
Kai avait ensuite pris son temps pour se repérer et examiner les lieux : le couloir à l’étage de Sweeney n’était pas pourvu de sortie de secours – il fallait descendre à l’étage inférieur en cas d’incendie. Après s’être assuré qu’il ne faisait pas erreur, il avait tenté de s’introduire chez la jeune femme, ce qui ne fut pas chose aisée. Sweeney ayant tiré les deux verrous, il s’était retrouvé contraint de passer par l’appartement de ses voisins. Il avait collé l’oreille à la porte de ces derniers et, devant l’absence de tout bruit, s’était risqué à sonner. Pas de réponse. Par chance, ces gens ne disposaient que d’une simple serrure et dix secondes à peine lui avaient suffi pour la forcer.
Une fois à l’intérieur, il était resté quelques instants aux aguets, s’assurant qu’il n’y avait personne – sous la douche, par exemple. Rassuré, il avait verrouillé la porte – au cas où les locataires reparaîtraient avant qu’il eût achevé sa tâche.
Il s’était alors rendu dans une petite chambre adjacente à l’appartement de Sweeney. Il avait gagné l’escalier de secours, en passant par la fenêtre, puis, accroupi à côté de l’une des grandes baies vitrées de l’atelier, avait découpé un morceau de verre à l’aide du matériel qu’il avait emporté. Durant tout ce temps, Kai avait feint d’effectuer des vérifications sur les installations de l’immeuble, afin de ne pas éveiller les soupçons d’un éventuel observateur. Après avoir forcé la fenêtre, il avait abaissé l’échelle d’un étage. Quand tout avait été prêt, il n’avait plus eu qu’à ressortir par où il était venu et attendre que Sweeney rentre chez elle.
Il flirta avec la serveuse du restaurant, lut le journal de la première à la dernière page, mit un temps fou à manger ses pâtes. Après quoi, il commanda un dessert et un café. Sa patience fut récompensée à 21 heures, quand la Mercedes de Richard Worth s’arrêta devant chez Sweeney. Les amants en sortirent. Richard récupéra les deux tableaux sur le siège passager, puis entra dans l’immeuble avec sa maîtresse. Quelques minutes plus tard, il ressortait seul, et sans les peintures, nota Kai.
Le jeune homme paya sa note. Il donna un gros pourboire à la serveuse et lui adressa un sourire appréciateur. Il traversa la rue, tourna au coin de l’immeuble et alla se poster à un endroit stratégique depuis lequel on apercevait les fenêtres de l’atelier de l’artiste. La pièce s’illumina mais ne resta allumée que quelques minutes. Elle ne travaillait pas sur le tableau, ce dont Kai se félicita.
Il retourna surveiller l’entrée de l’immeuble. Au bout de vingt minutes, un jeune couple y entra. Le criminel se glissa derrière eux juste avant que la porte ne se referme. Le gardien, qui entendit le bourdonnement du système d’ouverture, leva les yeux sur les deux locataires et se replongea aussitôt dans son émission télévisée, sans voir Kai.
L’opération se déroula comme prévu. Il grimpa sur le toit par l’échelle à incendie et s’y installa. Des bruits de voix et de klaxons lui parvenaient de la rue, en contrebas. Plus il attendrait une heure avancée pour agir, moins il risquerait de se faire repérer. Tout le monde dormirait à poings fermés lorsqu’il réemprunterait l’échelle pour descendre les étages et regagner la rue. Et de toute façon, même si quelqu’un l’entendait, il arriverait trop tard à sa fenêtre pour l’apercevoir.
Et trop tard pour venir en aide à Sweeney.