8

Les recherches, premières du genre à être menées par les Mézai, avaient été minutieusement organisées par Merymosé. Pour permettre la capture de Sourérê, on avait divisé la capitale du Sud en huit sections, pareilles aux tranches du pain rond aplati que fabriquaient les ouvriers sémites. Chaque bord intérieur coupait un des quartiers principaux de la ville, parcourue par deux grandes artères, l’une nord-sud, l’autre est-ouest, qui se rejoignaient au centre du plan. Les effectifs de police furent concentrés dans les quartiers populeux aux rues tortueuses, tel celui du port, et des détachements spéciaux furent dépêchés dans les bordels privés qui ne relevaient pas du contrôle du clergé. Noubenéhem s’en plaignit amèrement à Huy, avec qui elle s’était réconciliée. L’intérêt des Mézai pour son établissement lui avait coûté les bénéfices d’une journée, et le lendemain avait été bien inférieur à la moyenne, les clients effrayés préférant éviter les lieux. Suivant son instinct et partant de la description fournie par Huy de la maison où il avait rencontré Sourérê, Merymosé envoya, autre innovation, des Mézai en civil dans les quartiers résidentiels.

Tout cela n’aboutit à rien. Pas même les incursions dans les trois bordels homosexuels de la cité n’apportèrent la plus petite information sur l’endroit où se terrait Sourérê. Après quatre jours de recherches intensives dans un périmètre englobant la Vallée des Grands Tombeaux, sur la rive occidentale du Fleuve, Merymosé commença à penser que le fugitif avait peut-être agi selon ses dires, et était parti pour les déserts du Nord afin d’y fonder sa communauté religieuse. Cette idée n’était nullement réconfortante, car bien que la disparition de son gibier ne dût sans doute pas entraîner son renvoi, il pouvait s’attendre à être rétrogradé ou, au mieux, à végéter jusqu’à la fin de ses jours au rang qu’il occupait. Il réfléchit, morose, au prix que lui avait coûté son ambition. Il avait pris un risque énorme pour convaincre Kenamoun, méfiant et de plus en plus hostile, de consentir à l’opération qu’il montait, ce qu’il n’avait obtenu qu’en imputant à Sourérê les meurtres en série.

S’il était désormais bien clair dans l’esprit de Kenamoun que Sourérê était le tueur, seul un autre meurtre sauverait Merymosé. Pourtant, il s’était montré rigoureux, efficace et impitoyable dans son enquête, n’hésitant pas à recourir à la torture pour arracher des informations lorsqu’il pensait qu’on lui en dissimulait. Mais une nouvelle idée le frappa : un autre meurtre n’inciterait-il pas son supérieur à supposer que Sourérê se cachait toujours dans la capitale du Sud ? Cela non plus ne jouerait pas en sa faveur. La vie ne lui avait pas laissé grand-chose, en dehors de sa carrière. Et voilà qu’elle aussi semblait lui échapper.

Sourérê n’avait pu se volatiliser ainsi sans de puissants appuis. Merymosé devait remonter jusqu’à eux. En tout état de cause, il n’avait aucune raison de soupçonner Huy de lui cacher d’autres éléments. C’était un risque inutile pour le petit scribe.

 

Les recherches pour retrouver Sourérê suivaient leur cours quand on découvrit la quatrième victime. Elle gisait près de la rive orientale du Fleuve, à cinq cents pas au sud de la ville, sur un rocher blanc et plat où les crocodiles ne pouvaient l’atteindre. Toutefois, lorsque la patrouille mézai l’aperçut à la sixième heure du jour, alors que le soleil était au zénith, les vautours lui avaient dévoré les yeux et une partie du visage, et l’on ne put chasser les mouches agglutinées sur ce festin qu’en les décollant une à une. La chaleur s’était accrue au fil de la saison ; Merymosé et Huy, penchés sur le corps, s’étaient enveloppé la tête d’un turban de lin pour se protéger du soleil.

« Nous ferions mieux de l’enlever d’ici. Du moins, si vous voulez l’examiner avant qu’elle ne se décompose », recommanda le médecin mézai, qui venait d’ôter la dernière mouche et enroulait rapidement un drap en lin autour du cadavre avant que d’autres ne s’y posent.

Il se tourna pour superviser les manœuvres de ses deux assistants, qui placèrent le léger fardeau à l’arrière d’un char à bœufs couvert.

Quand l’attelage s’éloigna lentement vers la cité, le petit groupe de badauds et de flâneurs se dispersa, regagnant les quais et les tavernes pour raconter la scène. Huy et Merymosé se retrouvèrent seuls.

« Qu’en penses-tu ? » demanda Huy, tandis qu’ils examinaient le rocher.

Les mouches étaient revenues s’agglomérer sur deux petites mares de sang séché, tout ce qui restait ici du macabre spectacle, à part l’odeur tenace.

« Le cas est identique, non ? Sauf que le corps n’a pas été découvert aussi tôt. Je n’envie pas les embaumeurs. »

Huy était pensif. Répugnant à livrer ses pensées au sujet d’Ipouky et de Réni, il avait perçu la déception et le scepticisme du policier quand il lui avait dit qu’il n’avait rien appris de plus. Tous ses doutes reposaient sur des intuitions, des suppositions. Il ne possédait aucun élément que Merymosé pût présenter à Kenamoun, et le prêtre-administrateur n’accueillerait pas avec gratitude des informations faisant peser les soupçons sur deux des plus puissants notables du pays. En même temps, plus il tardait, plus Sourérê constituait un danger.

Le corps de la jeune fille avait été étendu exactement dans la même position que les autres, et il ne fallut qu’un moment pour découvrir la minuscule trace de piqûre sous le sein gauche, doux et tendre.

« J’ai envoyé des hommes dans le quartier du palais pour identifier sa famille, dit Merymosé, tendu. L’affaire va faire un bruit infernal. Il me faut absolument mettre la main sur l’auteur de ces meurtres. »

Huy s’accroupit pour ramasser quelque chose, aux trois quarts dissimulé dans l’herbe jaune et dure qui poussait autour du rocher. L’objet qui se balançait entre ses doigts, au bout d’une chaîne cassée, réfléchissait la lumière avec un éclat mat. C’était une amulette d’Ishtar.

 

À la huitième heure, tous les Mézai envoyés dans l’enceinte du palais étaient revenus. Aucune disparition n’avait été signalée. Pas une seule servante, pas même une esclave ne manquait. Mais l’enquête avait déclenché un vent de panique.

« Peut-on se fier à eux ? demanda Huy.

— Entièrement. Sur ce point, je ne peux me tromper, répondit Merymosé d’un ton sec.

— Il suffirait qu’une maison ait été oubliée. »

Ils avaient reçu les rapports à la Maison de Vie, où la dépouille avait été placée dans la cour. Protégée des mouches et de la chaleur par des bandelettes humides, elle attendait que quelqu’un la réclame et donne l’autorisation d’entreprendre l’examen, avant d’être emportée chez les embaumeurs. À la douzième heure du jour, quand le soleil naviguant vers l’Occident descendait sur l’horizon et que le vent du nord apportait enfin sa fraîcheur apaisante, personne n’était encore venu.

« Il faut l’examiner immédiatement ou nous n’en tirerons rien, dit le médecin mézai, tout en dégageant partiellement le corps de ses bandelettes. J’ai nettoyé les blessures oculaires mais la putréfaction a commencé. Si les embaumeurs ne l’emportent pas demain, elle ira dans la chaux.

— Fait-il encore assez clair pour travailler ? demanda Merymosé, qui se leva et s’approcha du médecin pour regarder le corps.

— Oui. Il nous reste une heure avant que Nout engloutisse le soleil.

— Alors je pense que nous devrions commencer, dit Merymosé en jetant un coup d’œil à Huy.

— Et si des parents se présentent ? objecta le médecin.

— J’expliquerai la situation », répondit Merymosé.

Il montrait une assurance qu’il était loin d’éprouver. Cependant, ne rien faire eût été pire que risquer d’insulter les morts.

Un bruit léger lui parvint, pareil à un soupir porté par le vent. Il scruta les recoins où la pénombre s’épaississait, se demandant si le ka de la jeune fille s’était manifesté. S’opposait-il à ce que son ancienne enveloppe subît un tel traitement, avant que les rites appropriés eussent été observés ? Le nez et la bouche couverts par un linge, le médecin fit signe à un assistant et déroula soigneusement le reste des bandelettes, soutenant le corps dans ses bras comme une mère, ou un amant. Il le reposa, s’approcha d’une seconde table tout en sortant un petit sac en cuir de son pagne. Il l’y installa, l’ouvrit et en sortit divers couteaux effilés, en silex.

« Ne t’inquiète pas, dit-il, souriant sous son masque, en remarquant l’expression du policier. Les esprits me respectent. Il y a longtemps que j’ai affaire aux morts.

— Ces victimes sont sous ma responsabilité. Il aurait peut-être été possible d’éviter ceci.

— Tu as fait ce que tu pouvais. Les morts nous connaissent ; ils savent ce qu’il est en notre pouvoir d’accomplir et d’empêcher. »

Huy se pencha sur le corps, en silence. Le jeune visage avait été beau avant d’être mutilé. Un front haut s’incurvait doucement sous une masse opulente de cheveux noirs bouclés. Le nez était aquilin, les lèvres pleines, sensuelles, et le menton fier. Les dents, d’une rare blancheur, étaient solides et régulières.

L’assistant alluma des torches près de la tête et aux pieds de la défunte, et la lumière joua sur sa peau brune.

« Dirais-tu que c’est la nuance naturelle de sa carnation ? » interrogea Huy.

Le médecin s’approcha, l’observa attentivement et conclut enfin :

« Non. Cela résulte du soleil. Je ne l’avais pas remarqué. »

Huy, qui avait pris la main de la jeune fille, passait son pouce sur l’épiderme.

« Sens cela », dit-il à Merymosé, qui s’était approché à son tour.

Le policier sentit une peau rugueuse et remarqua les ongles, polis avec soin mais cassés.

« Peut-être dans la lutte, suggéra le médecin, en élevant un mince couteau. Et maintenant, si vous voulez bien me faire de la place… »

La lutte ? pensèrent Huy et Merymosé en même temps. Il ne devait pas y avoir eu lutte.

« Un petit instant ! Vois ses pieds », dit Huy à Merymosé.

Il était inutile de les toucher pour se rendre compte. Leurs plantes étaient dures. Les bords du gros et du petit orteil présentaient des cals.

« Regarde le tour de cheville », dit soudain Merymosé.

Huy examina le bijou et vit qu’il était en cuivre. Il s’empara d’une des torches et l’approcha sans se soucier de la cire qui gouttait sur la peau morte. La fille ne portait pas d’autre bijou, mais les longs lobes de ses oreilles étaient percés, et d’un côté de son cou on distinguait une légère éraflure. Il y avait d’autres marques sombres sur ses épaules et sur ses flancs. Il se tourna vers le médecin, interrogateur.

« Des hématomes, évidemment, dit celui-ci. Comme je vous le disais, il y a eu lutte. Pauvre petite ! Elle a été violemment battue. Triple fracture des côtes. Maintenant, si vous voulez bien me laisser travailler tant qu’il fait encore jour, je devrais être en mesure de confirmer ce que j’ai soupçonné dès que je l’ai vue. »

Il se tut et se pencha sur le corps, un long instrument en bois dur à la main. Respirant par la bouche, il manipula la sonde entre les jambes. Au bout d’une minute, il se redressa.

« Alors ? lui demanda Merymosé.

— Elle a été violée. Par chacun des orifices inférieurs. Mais elle n’était déjà plus vierge, si cela présente un intérêt pour vous. »

Huy sortit la petite amulette d’Ishtar de la bourse en lin accrochée à sa ceinture.

« Ceci aurait dû me renseigner plus tôt. »

Merymosé rendit son regard au scribe, se répétant une fois de plus qu’il n’y avait assurément aucune raison de se méfier de lui.

 

Une heure plus tard, à la nuit tombée, ils se trouvaient dans le noir à plus d’un titre : loin d’être en présence du quatrième meurtre d’une même série, ils avaient sur les bras un décès d’un autre genre. Identique en apparence, sa seule ressemblance véritable résidait dans la cruauté d’une blessure particulière, l’attitude et l’emplacement du corps après la mort. En dépit de ses traits aristocratiques et de son corps délicat, qui les avaient d’abord induits en erreur, cette fille n’aurait pu avoir au quartier du palais qu’une place de souillon.

« Il s’agit beaucoup plus vraisemblablement d’une prostituée, dit le médecin, qui s’était lavé les mains et les bras après avoir rebandeletté le corps. Elle n’était pas assez propre pour avoir appartenu au harem. Néanmoins, il est difficile d’imaginer ce qu’elle a fait pour mériter un pareil destin. »

Sa peau brunie par le soleil et ses mains rudes témoignaient de sa pauvreté. Le tour de cheville en cuivre était sans doute le seul objet de valeur qu’elle possédait, et il était curieux qu’on ne l’eût pas volé car tout métal était précieux sur la Terre Noire. C’était la petite amulette qui leur en apprenait le plus long sur la fille. Le culte de la déesse Ishtar était entré sur la Terre Noire à l’arrivée de colons de l’extrême nord-est, du pays où coulaient les Deux Fleuves. Ces colons étaient des courtisans, les fils et les filles de rois et de nobles, donnés en mariage pour sceller les traités de paix conclus entre les deux nations. Quand ils adoptèrent les dieux de la Terre Noire, les vrais dieux, les dieux du pays qui était devenu le leur, le culte avait subsisté mais comme une simple mode répandue chez les riches. Puis la mode avait passé. C’était uniquement parmi la population pauvre, les serviteurs qui avaient suivi un maître et étaient plus tard tombés en disgrâce, ou parmi les enfants métis élevés par des mères superstitieuses dans le respect de leur foi ancienne, que la petite déesse de l’amour et de la guerre avait conservé de sincères adorateurs. Ces gens étaient en petit nombre sur la Terre Noire. Huy espérait que cette découverte faciliterait l’identification.

« Pour quelle raison l’a-t-on tuée, à ton avis ? lui demanda Merymosé alors qu’ils quittaient la Maison de Vie pour se rendre au bureau de Kenamoun.

— Je l’ignore. Si nous savions pourquoi on l’a tuée de cette façon-là, nous serions plus près de la vérité.

— C’est simple. L’homme devient violent.

— Lui a-t-elle fait perdre son sang-froid en se débattant ? Mais pourquoi changer de genre de victime ? Cette fille était pauvre et souillée.

— Cherches-tu de la logique dans la folie ? s’étonna Merymosé.

— Je pensais que nous avions affaire à une obsession.

— Pourquoi un autre meurtrier imiterait-il la méthode ?

— Et qui sait qu’il existe une méthode à imiter ? demanda doucement Huy. Très peu de personnes.

— Très peu que nous connaissions. »

Ils continuèrent à marcher, en silence. Puis le policier ajouta :

« Si la méthode a été imitée pour nous faire croire que le crime a été perpétré par le même meurtrier, alors notre tueur est fort maladroit, ou fort stupide.

— Ou très malin.

— Quoi ?

— Si la méthode a été imitée de façon maladroite et stupide, c’est peut-être intentionnel. Il se peut que les deux meurtriers ne fassent qu’un, et que notre homme ait imaginé ce stratagème pour semer le doute. Auquel cas, nous sommes plus près de lui que nous le pensons.

— Tu te perds dans trop d’idées, dit Merymosé en secouant la tête.

— C’est vrai. Nous devons suivre une piste tout en gardant les autres directions présentes dans nos cœurs. Mais je ne suis plus certain que nous cherchions Sourérê. »

Le visage de Merymosé se ferma.

« Comment peux-tu dire cela ?

— Tu continues à croire que je le protège ? Si je savais où il se cache, j’essaierais peut-être de le faire. Je te le dis car je sais que je ne peux espérer ta confiance sans te donner la mienne. Mais Sourérê est incapable de violer une femme. Il ne pourrait la pénétrer, sa vie dût-elle en dépendre, car il est convaincu que les orifices inférieurs de la femme renferment des dents, et qu’une fois son membre introduit à l’intérieur, elles le trancheraient.

— Est-ce pourquoi il préfère la compagnie des hommes ?

— Imagines-tu une raison plus convaincante ? »

 

Il y avait une goutte de flegme jaune sur la lèvre inférieure de Kenamoun. Pendant qu’il parlait, la goutte passait sur la lèvre supérieure puis revenait à la première. Avec une fascination mêlée de dégoût, Huy se surprit à ne plus fixer que les lèvres de cet homme, et le crachat qui allait et venait entre les deux.

Kenamoun était blême de rage. En dépit de ses efforts, il ne pouvait maîtriser le tremblement de sa voix et la crispation de ses mains sur le dossier de la chaise derrière laquelle il était resté debout. Ses articulations énormes lui distendaient la peau. Ses yeux foncés étaient exorbités, les pupilles dilatées sous l’effet de la fureur. Une mèche de sa perruque s’était défaite et pendait sur son front, à son insu. C’était dans cette pièce le seul élément de désordre, insolence rare en un lieu où prévalait la hiérarchie la plus rigide. Sa tunique simple mais coûteuse, au tomber impeccable, ne portait pas le moindre faux pli, pas la moindre auréole de sueur en dépit de la chaleur qui régnait en cette heure avancée de la matinée. À son poignet et à son cou, les bijoux rutilaient comme à la devanture de la boutique d’où ils provenaient. Cet homme était tout simplement inodore. Une impression de fraîcheur s’en dégageait peut-être, mais pas d’odeur corporelle ni de parfum.

« Je veux que l’on capture et que l’on me ramène Sourérê ! Je veux qu’il soit jugé et exécuté, et ce avant le prochain jour de repos public ! dit-il en martelant ses mots.

— Il n’existe aucune preuve qu’il… commença Merymosé.

— Ne me parle pas de preuve ! Tu n’as fourni aucun élément, non, pas un seul ! susceptible de le disculper, à part les théories et les élucubrations de Huy, que j’ai été mal inspiré de te permettre d’engager comme conseiller. »

La salive moussa aux commissures de sa bouche. Il la balaya d’un coup de langue, la suça et l’avala.

Huy était trop avisé pour intervenir. Immobile, il restait en retrait derrière Merymosé, un peu de côté, la tête basse mais les yeux fixés sur ce crachat opiniâtre qui s’allongeait maintenant en un long filament, humide et gluant, entre les deux lèvres.

« Un ancien collaborateur du criminel en fuite ! Je ne le nierai pas, à présent : j’espérais qu’il nous ferait remonter jusqu’à lui. Et maintenant, que m’apprend-on ? Qu’il a rencontré Sourérê et nous a dissimulé cette information. Il a de la chance d’avoir avoué ce méfait avant d’être percé à jour, car c’est à cela seul qu’il doit d’avoir la vie sauve. »

Huy lança un rapide coup d’œil vers Merymosé, dont il ne voyait que le dos. Le capitaine avait sans doute été contraint de divulguer sa confidence à Kenamoun, petite trahison peut-être justifiée par des raisons politiques ou stratégiques. Mais cela venait de dresser un mur entre eux. Kenamoun n’avait pas besoin d’être au fait de sa rencontre avec Sourérê. Merymosé commençait-il à partager son désir d’opérer une arrestation coûte que coûte, pourvu que ce fût bientôt ? Mais si Sourérê n’était pas le meurtrier, alors les crimes se répéteraient. Huy ne pouvait croire que Merymosé s’aveuglait sur ce point. Quant à Kenamoun, il espérait visiblement récolter des louanges pour avoir résolu avec diligence son double problème, et s’être attelé à d’autres tâches lorsque les crimes recommenceraient.

« Ce quatrième meurtre confirme qu’une violence croissante s’est emparée de cet homme. C’est un déséquilibré. Il ne peut être allé bien loin ! Je veux qu’on le débusque, qu’on lui extorque une confession et qu’on l’exécute, répéta Kenamoun délibérément. Tu as jusqu’au prochain jour de repos. Amène-le-moi, et je me charge de le faire parler. »

Merymosé ne répondit pas. Huy contemplait la surface noire polie de la table de travail. L’encrier, le sous-main en cuir sur lequel reposait le papyrus, les pinceaux et les rouleaux de papier en rangs serrés, un pot cylindrique contenant des épingles en bronze et un coupe-papier… Quittant ces objets, son regard se porta vers les mains crispées sur le dossier de la chaise. Sur l’une, il nota une marque rouge en forme de nouvelle lune ; le majeur de l’autre s’ornait d’un lourd anneau turquoise et or, emblème de la fonction de Kenamoun.

Le prêtre avait terminé sa diatribe et se calmait ; Huy crut voir passer dans les yeux de cet homme autre chose que de la colère : une expression si fugitive qu’il ne réussit pas à l’identifier, mais qui laissa une impression de trouble dans son cœur. Cependant Kenamoun avait repris la parole.

« Il est bien entendu hors de question de conserver les services de cet individu. Tu dis qu’il a matériellement contribué au progrès de ton enquête. Je refuse de croire qu’il ait permis d’éclaircir quoi que ce soit que nous n’aurions découvert sans son aide. Ta foi en sa compétence était mal fondée. Cela ne fait pas honneur à un officier de ton rang et de ton expérience. »

Merymosé allait protester mais Kenamoun l’interrompit.

« Il t’est interdit de travailler plus longtemps en liaison avec lui. Est-ce clair ? »

Merymosé resta silencieux.

« J’ai dit : Est-ce clair ? »

En dépit de sa haute fonction, Kenamoun s’exprimait de plus en plus comme le petit fonctionnaire arriviste qu’il était foncièrement. Huy observa le visage en lame de couteau, la barbe ridicule, et comprit avec stupeur que l’homme avait peur. Mais de quoi ? Horemheb lui faisait-il sentir le poids de son mécontentement ? Dans ce cas, il avait de bonnes raisons de craindre pour ses ambitions.

 

« De la merde d’hippopotame ! » dit Merymosé quand ils furent dehors.

Le soleil les aveuglait. Après leur longue nuit sans sommeil, tous deux avaient une apparence négligée, d’autant plus que Kenamoun les avait délibérément fait attendre une heure dans une antichambre non ventilée avant de les recevoir. Huy ne répondit pas. Il résista à l’envie de demander à son compagnon pourquoi il avait informé le prêtre de sa rencontre avec Sourérê, pour voir si le Mézai lui fournirait de lui-même une explication. Mais Merymosé n’y fit pas allusion. Ils se dirigèrent vers le nord, en direction du centre de la ville.

« Cet homme n’est que de la merde d’hippopotame, répéta Merymosé. Il mérite de servir de nid aux scarabées.

— Il se peut que ses maîtres ne soient pas non plus satisfaits de lui.

— Que ne le renvoient-ils pas ! Huy, je t’ai livré aux crocodiles pour garder mon poste.

— Alors, c’est que tu es aussi de la merde d’hippopotame. »

Merymosé se redressa de toute sa taille.

« Tout ira bien pour toi. Ton travail n’en pâtira pas.

— Et que retirerai-je de ces belles paroles ?

— Je vais solliciter des honoraires à ton intention.

— Auprès de qui ? De Kenamoun ? Ne te retranche pas derrière le jargon administratif.

— Tu ne connais pas ta chance de ne pas faire partie du système.

— N’était ce que tu as enduré, je t’enverrais mon poing dans la figure. »

Merymosé s’arrêta net.

« Tu ne crois tout de même pas que je t’aurais vendu sans avoir une bonne raison ?

— Penses-tu toujours que je te dissimule des informations sur Sourérê ? »

Merymosé tarda trop à répondre. Huy se remit à marcher, mesurant avec amertume combien il était encore loin d’être accepté par cette nouvelle société, et comprenant avec surprise à quel point il désirait l’être. Cette enquête représentait-elle un moyen d’accéder à la respectabilité, et était-ce pour cela qu’il l’avait acceptée ? Comment Taheb réagirait-elle devant cet échec ? Toutefois, ce qui l’irritait par-dessus tout était la masse d’éléments incohérents qu’il était forcé d’abandonner, au moment précis où il entrevoyait la façon de les assembler.

Il entendit les pas du Mézai derrière lui.

« Écoute, dit Merymosé, j’ai toujours besoin de ton aide. Si tu veux mes excuses, tu les as. Mais ne me laisse pas tomber maintenant.

— Cela signifie-t-il que tu veux que je retrouve la trace de Sourérê ?

— Je veux trouver le tueur. Je ne veux pas remettre à Kenamoun un bouc émissaire à qui il extorquera une confession sous la toiture.

— Mais nous n’avons plus le droit de travailler ensemble, objecta Huy avec un sourire prudent.

— Pas au grand jour, dit Merymosé en lui rendant son sourire. Mais je suis de taille à me mesurer à Kenamoun. Et puis, tu oublies notre amie commune. »

 

Huy retourna chez lui prendre un bain et faire un somme. Il s’éveilla à l’approche du soir, enfila des vêtements frais et se rendit dans l’une des modestes auberges qui jalonnaient la rive, de chaque côté du port. Il commanda de la bière noire et de l’alcool de figue, du pain, du porc et des fruits de persea[16] puis, assis dehors sous le vélum, il observa les navires. Beaucoup avaient déjà allumé leurs lanternes, à la proue comme à la poupe, et brillaient tels des vers luisants au crépuscule. Une grande barque en cèdre se balançait sur ses ancres, encore chargée de sa cargaison précieuse et gardée par deux hommes armés de lances et de glaives. Non loin, on préparait deux barges plus petites en vue du court trajet vers Edfou, pour collecter un autre chargement de grès. Quelques hommes traversaient la place, rentrant chez eux sans se presser ou allant se désaltérer après le travail. La cité était propre, calme et satisfaite. Autour de lui, dans l’auberge, les quelques dîneurs bavardaient tranquillement, et de la table voisine lui parvenait le petit bruit mat des pièces déplacées par deux joueurs sur le plateau du jeu de vingt cases. Au sud, il distinguait à peine la silhouette des murailles qui ceignaient le quartier du palais. Il songea qu’en réalité, le calme et la satisfaction étaient le lot de très rares privilégiés, et encore, seulement une infime fraction du temps qui s’écoulait sous le soleil. Sous le couvert d’une douce soirée se livrait un jeu complexe, qui tenait un peu du duel et n’avait pas de fin. Les adversaires se déplaçaient à la manière des poissons, passant d’un niveau à l’autre pour porter une attaque ou reculer, s’emparer d’une proie ou menacer. Les morts observaient, assis autour du jeu, connaissant les secrets.

 

Comptant contre tout bon sens sur la promesse de Merymosé et incapable de dominer sa curiosité, Huy écarta l’idée de se détendre tandis qu’il repoussait son tabouret et quitta l’auberge pour traverser le port en direction de la Cité des rêves. La pensée lui vint, tout en marchant, qu’il n’avait pas vu Taheb depuis leur incursion dans le quartier du palais. S’attendait-elle à une visite de sa part, ou du moins à un message ? Il fut pris de scrupules en comprenant qu’en grande partie, son besoin de la revoir provenait de ce qu’elle lui était utile par son rôle de messagère. Certes, il la désirait, mais elle n’avait pas comme Aset allumé en lui un brasier. Il ne prétendait pas non plus lui faire cet effet-là, mais il se demandait quelle voie prendrait leur liaison.

Noubenéhem leva la tête quand il poussa la porte. Elle n’était pas seule. Près de sa table, debout, il y avait une fille originaire du Sud lointain, à la peau noire, aux yeux et aux dents d’une blancheur éclatante, aux fesses et aux seins pareils à des globes lustrés. Hormis les chaînes d’or autour de son cou, sa taille et ses chevilles, elle était nue. Si ferme et parfait était son corps qu’il en émanait un charme irréel et chaste. Elle luisait dans le halo de la lampe tel le bois noir du pays du Pount, dans lequel elle semblait avoir été sculptée.

« Dis-moi que tu es venu dépenser de l’argent ! lui dit Noubenéhem en guise d’accueil.

— J’en suis toujours à essayer d’en gagner.

— Que penses-tu de celle-ci ? »

La grosse Nubienne désigna d’un signe de tête la fille du Sud, qui se cambra en pouffant de rire. Il y avait en elle une fraîcheur, une gaieté qui illuminaient le bordel et rendaient le décor encore plus sinistre, par contraste.

Huy lui sourit.

« En toute autre circonstance… Mais pour l’instant, j’ai encore besoin d’une faveur.

— Tu veux me revendre la perruque ? C’est non.

— Une perruque aussi somptueuse ? Tu plaisantes ! »

La jeune Noire éclata de rire et s’esquiva derrière le rideau qui conduisait à la Cité des rêves. Elle semblait posséder une grâce inaltérable. Huy se demanda depuis quand elle était dans la capitale et ce qui l’avait menée là.

« Quelle faveur ?

— Je cherche une fille.

— Encore ? Qu’est-ce que tu trouves à redire aux miennes ?

— Cette fille-là vient du pays des Deux Fleuves.

— Rien de plus facile ! ironisa Noubenéhem. Tu es sûr qu’il ne t’en faut qu’une seule ?

— Il se pourrait qu’elle ait disparu de son lieu de travail. »

Huy avait beau peser ses mots, Noubenéhem fut immédiatement sur la défensive.

« Un lieu dans le genre de celui-ci ?

— Oui.

— Quand ?

— Il y a deux jours. Peut-être trois.

— Tu travailles toujours pour les Mézai ?

— Non, lui dit-il franchement.

— Bien. Ça ne semblait pas dans ton style.

— As-tu entendu quelque chose à ce sujet ?

— Tu crois que les nouvelles se répandent si vite ? éluda Noubenéhem, toujours sur la réserve.

— Il n’y a pas tellement de filles qui viennent de là-bas.

— Je demanderai autour de moi. Je verrai si quelqu’un a perdu une pensionnaire.

— Merci.

— Ça te coûtera deux pièces d’argent. »

 

Huy sortit dans la nuit tiède, et huma avec plaisir l’air chargé d’une odeur lourde et poudrée. Il se sentait trop dispos pour éprouver le désir de regagner son logis solitaire, mais il repoussa l’idée de rendre visite à Taheb. Il voulait garder cette nuit pour lui seul, et la perspective d’entrer dans cette demeure si riche, si solennelle, l’oppressait.

Il retourna du côté des quais, heureux de déambuler en laissant ses pensées s’organiser d’elles-mêmes, pour une fois. Ses yeux vagabondaient d’un objet à un autre ; les façades des édifices aux entrées ténébreuses et secrètes, les bateaux, le miroitement agité de l’eau, les lumières des bateaux de pêche au milieu du courant, les visages des passants se livrant à leur promenade vespérale. Une fois de plus, il se demanda quelle part de satisfaction était échue à chacun, dans cette marée de visages ; mais persévérer dans de telles réflexions était vain. Pour la plupart de ceux qu’il côtoyait, la vie était une affaire simple régie par les dieux et Pharaon, par la crue et la baisse annuelles du Fleuve au long des trois saisons, par ce mince ruban de verdure au cœur du désert où s’écoulait leur existence. La complexité n’était ni nécessaire ni désirable ; dénuée d’utilité pratique, elle ne résolvait rien, à la fin.

Quelqu’un effleura son coude si timidement qu’il crut d’abord que c’était involontaire, mais le geste fut répété avec plus d’énergie. Il se tourna et vit Nebamon, qui marchait à côté de lui.

« Salut à toi, dit le jeune homme en le fixant de ses yeux caves.

— Salut à toi ! » répondit Huy sans ralentir l’allure.

Ils avancèrent en silence, partie intégrante de la foule et perdus en elle. Peu de gens bavardaient et le silence nocturne jetait son voile funèbre sur la cité. Un rire occasionnel, un éclat de voix furibond choquaient à l’instar d’une profanation. Mais le silence n’était pas total ; il ne l’était jamais, ici, car il était toujours rompu par le murmure insistant du Fleuve et la stridulation laborieuse des grillons.

« As-tu un message pour moi ? dit enfin Huy, comprenant que l’adolescent attendait qu’il prît l’initiative.

— De qui ?

— Je ne sais pas, dit Huy en écartant les paumes. De ton père ?

— Non. Qu’aurait-il à te dire ?

— C’est vrai. »

L’idée que Réni pût lui adresser un message personnel l’amusa, mais le garçon continua à le considérer d’un air grave.

« De quoi s’agit-il, alors ? » s’enquit-il après avoir attendu encore quelques instants.

Nebamon hésita puis répondit en regardant droit devant lui, ne jetant un coup d’œil vers son compagnon que de temps en temps. En quête d’approbation ou dans l’attente d’une interruption ? Huy n’aurait su le dire.

« Nous avons appris aujourd’hui que Kenamoun t’a renvoyé. Si nous sommes au courant, c’est parce que mon père et lui sont amis. Associés. Confrères. Enfin, tu le sais, ils mangent un peu à tous les râteliers.

— Ah oui ? »

Il ne se laisserait pas entraîner à critiquer Réni ou Kenamoun. La vie dans la capitale lui avait enseigné ce genre de précaution, si opposée qu’elle fût à sa nature.

« Je crois qu’il a eu tort.

— Vraiment ?

— Oui. N’es-tu pas ulcéré ?

— Non. Mon travail ne lui donnait pas satisfaction.

— Tu vas tout abandonner, comme ça ? »

Huy le scruta, mais son visage n’exprimait rien en dehors d’une étrange anxiété et d’une étrange ferveur.

« Je n’ai pas le choix.

— Mais ce doit être insupportable ! »

Il y avait dans sa voix une insistance qui agaça Huy. Quel besoin avait-il de se justifier devant ce gamin choyé et dorloté ? Mais cette idée céda la place à une autre : n’y avait-il pas, aussi, de la souffrance dans la voix de Nebamon ?

« La question n’est pas ce que je peux supporter, mais ce dont je dois m’accommoder. »

Nebamon s’humecta les lèvres et avala sa salive.

« Si tu ne peux découvrir qui a tué ma sœur, personne n’y parviendra.

— Et ton frère Ankhou ? Je pensais qu’il avait un plan.

— Ankhou s’entend à lever le gibier, pas à le rattraper. »

Autour d’eux, la rue grouillait de monde. Huy prit le garçon par le bras et le guida dans les remous de la foule jusqu’au bord du quai, où une jetée courte et large avançait sur l’eau. Il posa un pied sur la borne d’amarrage et se tourna vers Nebamon.

« À présent, nous sommes plus tranquilles pour parler. Que veux-tu ?

— Je veux t’aider. »

Huy sourit en son for intérieur. Après sa longue solitude, voilà qu’il était entouré de gens avides d’obtenir son assistance ou de lui offrir la leur.

« Tu ne le peux pas.

— Pourquoi ? demanda le garçon avec une candeur touchante.

— Ton père ne l’approuverait pas. Kenamoun ne l’approuverait pas. Cela me porterait préjudice. De toute façon, je n’ai plus le droit de me mêler de cette enquête.

— Je ne peux croire que tu sois homme à laisser une besogne inachevée, dit Nebamon en le provoquant du regard.

— Que veux-tu de moi ? Je gagne ma vie d’une manière qui m’est imposée, non de celle que j’ai choisie.

— Les gens te sont-ils indifférents ? Ne veux-tu pas mettre un terme à cette abomination ?

— Les Mézai s’en chargeront.

— Les Mézai ! Ce sont des ânes.

— Pas le moins du monde.

— Je n’arrive pas à croire que tu abandonnes l’affaire, dit Nebamon d’un ton plus calme mais désespéré.

— Parce que tu ne le veux pas. Mais fie-toi à Merymosé. Il sait ce qu’il a à faire.

— Laisse-moi t’aider.

— Je regrette. Je n’ai en rien besoin d’aide. »

Le garçon le fixa sans mot dire puis s’éclipsa dans la foule. Il ne se retourna qu’une seule fois. Huy aurait voulu comprendre le message que lui adressait son regard. Y avait-il lu du défi ?

Il attendit impatiemment des nouvelles concernant la capture de Sourérê. La limite impartie par Kenamoun arriva et passa, mais Taheb, qui avait facilement accès aux informations, n’entendit rien suggérant que le capitaine avait été renvoyé ou démis de l’affaire.

Huy supposa donc qu’il en était toujours chargé. Il passait ses nuits en compagnie de Taheb mais, depuis quelque temps, il remarquait les coups d’œil appuyés que lui lançaient les serviteurs ; aussi, lorsqu’elle lui proposait de se joindre aux invités qu’elle recevait à dîner, il trouvait des prétextes pour refuser. Le rôle qu’on lui attribuait était clair, et il le détestait. Taheb le sentit et chercha à le rassurer, mais sa fierté masculine se dressait entre eux. Ils savaient l’un comme l’autre que leur liaison était plus motivée par le plaisir des sens que par des sentiments profonds. Leurs ébats restaient passionnés mais l’arbre avait perdu ses feuilles printanières et, sous le feuillage de l’été, aucun fruit n’apparaissait. L’ombre du devoir s’était insinuée entre eux.

Enfin, Noubenéhem eut des nouvelles pour lui. Huy lui remit la gratification qu’elle avait exigée.

« J’aurais dû te demander plus, dit-elle. Tu vas vraiment en avoir pour ton argent.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ne va pas raconter de qui tu tiens ça, ou je me verrai contrainte de transférer mon commerce à Napata. Et si cela arrive, je veillerai à ce que tu finisses dans l’estomac des enfants de Sobek.

— Je n’ai aucun désir de servir de pitance aux crocodiles. »

Noubenéhem sourit.

« Elle s’appelait Isis.

— Original.

— Ce n’est pas son vrai nom. Je ne le connais pas. Mais ça pourrait t’intéresser de savoir où elle travaillait.

— Où ?

— À la Gloire de Seth. »

Noubenéhem faisait allusion à un bordel spécialisé, dont la clientèle aimait infliger et subir la douleur. L’établissement avait une autre caractéristique. C’était un lieu destiné aux riches, indirectement géré par le clergé et situé dans l’enceinte du palais. Selon une rumeur persistante, Horemheb avait plus d’une fois tenté de le fermer ; nombre de ses mesures visaient à éradiquer la corruption qui avait proliféré telle une plante rampante durant les années où la cité était restée livrée à elle-même. Mais les intérêts qui protégeaient le bordel étaient trop puissants pour qu’il pût se les aliéner.

Huy aurait besoin de l’appui de Merymosé s’il comptait poursuivre dans cette direction. Il remercia la grosse Nubienne de son aide, qui, certes, valait bien les deux pièces d’argent réclamées, puis il s’en fut.

Il était à bout de nerfs quand un message de Merymosé lui parvint.

« Je ne suis pas sûre d’aimer vous servir d’intermédiaire, dit Taheb en le lui remettant.

— Tu es beaucoup plus que cela. »

Il prit connaissance du message, écrit hâtivement sur un bout de papyrus déjà utilisé puis gratté plusieurs fois. Taheb le regarda faire.

« Tu meurs d’impatience, n’est-ce pas ? remarqua-t-elle sèchement.

— De quoi donc ?

— De repartir à l’action. Tu as changé, Huy. Tu es un homme très différent du petit scribe timoré qui est arrivé ici il y a un an.

— T’ai-je offensée ?

— Pourquoi ?

— Je le sens à ta façon de parler. »

Elle joignit les mains et fit quelques pas, irritée.

« J’ai l’impression d’être tenue à l’écart.

— Tu n’en as pas lieu.

— Ne peux-tu abandonner cette affaire ? Tout cela ne devient-il pas dangereux ? Et si Sourérê te savait à sa poursuite, et décidait d’y remédier ?

— Qu’est-ce qui t’incite à parler de lui ?

— Voyons ! dit-elle avec un geste d’impatience. Il est forcément l’homme que tu recherches. Peut-être travaille-t-il pour quelqu’un d’autre ? Tu disais qu’il avait sans doute des amis influents. Quoi qu’il en soit, plus tu te rapproches de lui, plus tu risques de te faire tuer.

— Personne ne me tuera, dit Huy en souriant.

— Voilà une remarque stupide !

— Je ne peux cesser de travailler sur cette affaire sous prétexte que c’est dangereux. Tu le sais.

— Tu t’obstines parce que le mystère te fascine.

— C’est en partie vrai. Mais je veux aussi mettre fin à une situation dangereuse.

— Pour nous protéger ?

— Oui.

— Nous tous, de la capitale du Sud ?

— Oui, dit-il, la sentant narquoise, et se demandant où elle voulait en venir.

— Pourtant, tu ne te soucies pas de nous. En quoi cette société t’importe-t-elle ? Elle est corrompue. Elle a trahi les idéaux que tu servais. Elle t’a dépossédé de ton métier.

— Elle compte encore de braves gens. Pour le reste, si je veux survivre, je dois m’adapter au cours des événements.

— Pourquoi ne pas laisser tout cela aux Mézai ? demanda-t-elle, changeant brusquement de tactique.

— Ce sont eux qui ont sollicité mon aide.

— Écoute, dit-elle pour finir, exaspérée, je vois que cette histoire t’éloigne de moi. Je ne le veux pas, je ne le comprends pas. Renonce. J’ai un navire prêt à nous emmener vers le Delta. Laisse Merymosé s’occuper de l’affaire.

— Je ne peux lui faire faux bond. Qu’attends-tu de moi ? Que je ne tienne pas compte de ce message ? Dans ce cas, pourquoi me l’as-tu remis ? Tu aurais pu me mentir.

— Ton cœur ressemble à un labyrinthe. Il est aussi tortueux que l’entrée d’un tombeau. »

Ils se détournèrent l’un de l’autre avec tristesse.

« Cela te sert-il de prétexte pour t’éloigner de moi ? » demanda-t-elle enfin.

Il dit : « Non » mais il n’en était plus sûr, et il savait que sa voix trahissait ses doutes. Taheb, cependant, n’entendit que ce qu’elle voulait entendre.

« M’accompagneras-tu dans le Delta ?

— Non. »

Elle soupira, les yeux brillants, mais la dignité intacte.

« En ce cas j’irai seule. Je veux revoir mes enfants. Écris-moi quand cette histoire sera finie. Tu sauras peut-être, alors, ce que tu désires.

— Le sais-tu toi-même ? »

Elle se détendit et sourit.

« Non. Allons ! Nous sommes des adultes et nous nous chamaillons comme des enfants, pour des broutilles. »

Ils s’embrassèrent, sachant qu’ils n’iraient pas plus loin. Pas pour l’instant et peut-être plus jamais, si long que fût le temps qu’il leur faudrait pour s’habituer à cette idée. Le cœur se plaît dans la sécurité, presque à tout prix, et chez la plupart des hommes il accepte la séparation avec réticence, lenteur et égoïsme.

« Si tu ne trouves aucun moyen de garder contact avec Merymosé en mon absence, passe par mon intendant, dit Taheb. C’est mon cousin, il est digne de confiance. »

 

Leurs esprits s’étaient séparés, et si leurs corps restèrent ensemble un peu plus longtemps, c’était la première fois depuis leurs retrouvailles qu’ils avaient du mal à se parler. En partant, bien qu’il lui déplût de l’admettre, Huy sentit sa tristesse adoucie par le soulagement. Il lui restait peu de temps avant sa rencontre avec Merymosé, si bien qu’au lieu de retourner chez lui, il fit un détour qui le conduirait au rendez-vous à l’heure où le soleil effleurerait le sommet des falaises, à l’ouest. Alors que l’astre accélérant sa course plongeait vers la bouche accueillante de Nout, il crut apercevoir quelqu’un qui le suivait. Mais ce ne fut qu’une vision fugitive, et la silhouette spectrale, en longue tunique noire, disparut au coin d’un bâtiment avant même qu’il ait pu en évaluer la taille. Après cet incident, tendu, il resta sur le qui-vive pendant plusieurs centaines de pas, mais aucune ombre ne se laissa plus deviner, et, en s’éloignant des rues animées, il eut la conviction croissante d’être seul.

Au couchant, l’obscurité et la lumière se divisèrent en nappes distinctes au contraste intense. Après le départ des commerçants, les rues poussiéreuses semblaient jouir d’une vie silencieuse qui n’était qu’à elles. Dans une allée conduisant au Fleuve, un scorpion inondé par un rai de lumière somnolait sur une brique cassée, mais à l’approche de Huy la petite statue brune se dressa, les pinces et la queue prêtes à frapper. Les bruits qu’il produisait retombaient dans l’étreinte d’un écho mort, et il lui sembla être le dernier homme sur terre. Il dépassa les greniers à orge, trois constructions grossières en bois de tamaris. Accroupi devant l’entrée d’un des édifices, un vigile dormait, pétrifié par le sommeil. Près de lui, les deux autres gardiens des greniers – des chats – étaient pelotonnés au centre exact d’ombres jumelles.

Vingt pas plus loin, au détour d’un angle, se dressait un quatrième grenier. Comme prévu, la porte était entrebâillée, et après avoir jeté un dernier regard sur la rue nimbée par une clarté crépusculaire, Huy se glissa à l’intérieur. Le grenier n’était pas plein, mais à mesure que ses yeux s’accoutumaient à la pénombre, il distingua des monceaux de grain entassés dans certains des compartiments, de part et d’autre de la large allée centrale. Il vit les pelles de bois à long manche utilisées pour remplir les sacs de céréales, et, au bout de l’allée, telle la statue massive d’un dieu dans son temple, le semoir en bois, au flanc plaqué de cuivre. C’était un instrument gigantesque suspendu à une poutre, son conduit pointé sur un des compartiments. En s’approchant, Huy vit que ce conduit avait été ouvert, car la corde de chanvre qui en contrôlait le mécanisme pendait bas. Il sentit dans l’air des particules de poussière, et constata que la charge de grain contenue dans le semoir avait très récemment été déversée dans le compartiment.

La large porte, que les ouvriers ouvriraient vers l’extérieur quand le temps serait venu d’utiliser le grain enfermé, était verrouillée. Un objet luisait dans le demi-jour, presque à mi-hauteur et vers le centre du battant. Soudain, Huy sentit son cœur battre plus vite. Il pressa le pas, en proie à une effroyable panique. Le reflet mat provenait d’une bague en or. Quatre doigts crispés jaillissaient d’un interstice entre les planches. Huy y porta la main : ils auraient pu être de pierre. Il reconnut la bague.

Il fit aussitôt volte-face, mais le silence du grenier semblait le narguer : il était seul. Il repoussa le lourd verrou qui barrait la porte, recula pour la laisser céder sous le poids du grain puis, avec une hâte frénétique, il l’ouvrit toute grande, saisit une des pelles et creusa. Il lui semblait qu’il se mouvait dans de la boue, ses gestes ralentis comme dans un rêve. Il glissait, trébuchait, s’enfonçait dans le grain. À mesure qu’il creusait, de minuscules épis ovales coulaient dans le trou, par milliers. Mais enfin il atteignit le corps.

Merymosé gisait sur le dos. L’orge emplissait ses yeux, ses narines et sa bouche. Ses ongles cassés et sanglants révélaient qu’il s’était jeté contre la porte, griffant, lacérant le bois, au moment où il avait compris qu’il était enfermé et quel sort lui était réservé.

La cité des rêves
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