5

Kenamoun était grand – excessivement grand, avec cette minceur fragile qui accompagne souvent une taille démesurée. Ses mains larges, aux articulations enflées, avaient les longs doigts nerveux et spatulés qui trahissent une faiblesse du centre vital. Prolongeant des poignets frêles, elles semblaient avoir été fixées sur lui par erreur. Sa tête, longue et osseuse, était d’une forme telle que l’on devinait tous les contours du crâne sous la peau. Ses traits étaient épais, leur modelé grossier : un nez pareil à une arête d’argile, des lèvres rappelant celles d’un Nubien – les rides amères en plus –, un menton bleuté proéminent et des oreilles décollées au point de masquer à moitié les côtés de la tête. Seuls les yeux étaient petits, et si caves que l’on ne pouvait en dire la couleur. Ils luisaient à la façon des carapaces de scarabées entrevues à la lueur d’une torche, au fond d’un tombeau.

Pour adoucir sa physionomie, il s’était laissé pousser la barbe, mais une barbe si nette, si conforme à la coutume qu’elle aurait pu être tracée au pinceau à kohol, impression renforcée par la sévérité méthodique avec laquelle le reste de son visage était rasé. Il portait une coiffure rouge et or et une tunique blanche ornée des mêmes couleurs. Lorsque Merymosé fit entrer Huy dans la pièce, Kenamoun se tenait devant un bureau d’une hauteur inhabituelle, seul meuble visible, excepté un coffre ouvert contenant des rouleaux de papyrus. Huy en conclut que l’homme travaillait debout.

Il regarda Huy, pour autant que celui-ci pût en juger : impossible d’en être sûr sous ces yeux à l’expression indéchiffrable. Toutefois, ce fut à Merymosé que Kenamoun s’adressa, sans préambule :

« Ainsi, voici l’homme qui, selon toi, nous est indispensable.

— Il pourrait nous aider. Nous voulons que l’affaire soit résolue rapidement.

— Certes. Mais quelles méthodes emploie-t-il que nous n’ayons déjà à notre disposition ?

— Il pose instinctivement les bonnes questions.

— À qui ? Tu sais à quelles familles nous avons affaire.

— Souvent, simplement à lui-même. »

Sous l’insistance de ce regard, Huy commençait à avoir l’impression d’être un spécimen, ou pire, un serpent fixé par une mangouste.

« As-tu abjuré toute allégeance au Grand Criminel ?

— On ne m’a pas offert cette possibilité, soupira Huy. On m’a seulement interdit d’exercer ma profession.

— Et tu étais scribe. Après toutes ces années d’apprentissage, cela a dû être comme si l’on t’avait amputé d’une main. Mais, continua pensivement Kenamoun, on ne t’a pas exilé ni envoyé dans les mines ?

— Non.

— Et tu es un ami de la famille d’Amotjou ?

— Oui. »

Huy songea à Taheb. Se pouvait-il que cela eût seulement eu lieu la veille, à peu près vers la même heure ?

Le fonctionnaire baissa brusquement les yeux et tourna son attention vers les documents posés sur son bureau.

« Tu es un officier de valeur, Merymosé, dit-il enfin, et bien que je sois en désaccord avec toi au sujet des aptitudes de nos Mézai, je respecte ton jugement. Tu peux consulter cet homme, mais il ne devra avoir aucun contact direct avec les familles des victimes hors de ta présence, et il ne travaillera pas de manière indépendante mais exclusivement sous tes ordres. Tu me rendras un rapport quotidien à la première heure de la nuit. Enfin, il est sous ta responsabilité. Si la chose venait à s’ébruiter, je dirais que tu as agi de ta propre initiative, et tu en assumerais les conséquences. »

Il ne releva pas la tête et ne dit rien de plus. Huy et Merymosé échangèrent un coup d’œil, puis se retirèrent.

« Quelle sorte d’homme est-il ? » demanda Huy sitôt qu’ils furent sortis du bâtiment et se retrouvèrent dans la large rue toute proche de l’enceinte du palais.

Après le bureau de Kenamoun, la lumière du jour semblait encore plus vive et le soleil plus chaud.

« C’est un fonctionnaire. Il se retranche derrière sa dignité. Il ne sait comment mener à bien la mission dont on l’a chargé, pourtant ce serait une brillante manœuvre, politiquement parlant, s’il réussissait à élucider cette affaire. En revanche, le risque est grand, car un échec provoquerait un recul dans sa carrière. Il a peu d’amis, alors que ceux d’Ipouky et de Réni lui font déjà subir des pressions dont je ressens le contrecoup. De fait, il n’a montré aucune objection à t’engager. Cela permet de mesurer avec quel désespoir il cherche à régler la chose. »

Ils descendirent vers le Fleuve. Une foule bigarrée fourmillait sur les quais d’où les bacs partaient pour la rive occidentale. Là-bas, des générations de pharaons dormaient dans les hypogées creusés au cœur des falaises rouges de la Vallée. L’image du tombeau de Néfertiti, livré à l’abandon, passa fugitivement dans l’esprit de Huy.

« Que disent les familles ?

— Elles sont brisées. On soupçonne l’œuvre des démons, mais il est rare que les démons s’en prennent aux riches et, surtout, qu’ils ne laissent aucune trace de violence sur les cadavres. La forte similitude entre les deux crimes n’échappe à personne, et l’on redoute que dans des familles du même genre d’autres adolescentes soient en danger. Beaucoup nous harcèlent pour que nous fassions protéger leur maison et, comme ces gens ont de l’influence, il nous est impossible de refuser.

— Ces jeunes filles devaient avoir des amies. Leur as-tu parlé ? »

Huy décida de garder provisoirement pour lui l’information qu’il détenait concernant Iritnéfert. À quoi bon révéler à Merymosé ce qui ne pouvait être prouvé ? Il était peu probable que le Mézai le crût et, de toute façon, Huy lui-même ne lui accordait pas encore une confiance totale.

« Oui, à quelques-unes. Bien entendu, les deux filles se connaissaient – elles faisaient partie du même monde. La fille d’Ipouky avait apparemment un caractère rebelle ; mais elles ne savent pas ce qu’elle avait en tête, ou alors se refusent à le dire. Quant à la seconde…, commença Merymosé.

— Oui ?

— Rien. C’était une fille comme les autres. »

Huy hocha la tête, mais l’hésitation du policier ne lui avait pas échappé.

« Ses frères sont dans une grande colère, reprit Merymosé avec plus de conviction. Du moins l’un des deux ; l’autre est enclin à se montrer, disons, plus philosophe à ce sujet, comme son père.

— Philosophe ? répéta Huy, imaginant la rage qu’il éprouverait si son fils était assassiné.

— Ils se résignent à ce qui s’est passé. Ils ne croient pas que la vengeance se nourrisse de fureur. Je sais qu’Ipouky a mis ses propres hommes sur l’affaire.

— Cela troublera les eaux.

— Que veux-tu qu’ils fassent ? Je te le répète, les Mézai ne sont pas formés en vue de ce genre d’investigation.

— Et s’il s’agit d’un démon ?

— Les prêtres cherchent conseil auprès d’Osiris. Pour l’instant, il n’en a donné aucun. Les prêtres y voient l’indication que les dieux ne sont pas responsables de ces morts. »

Huy s’interrogeait sur la profondeur de la foi de Merymosé envers les dieux. Et aussi, étant humain, il regrettait de s’être engagé à travailler avec le policier. S’il l’avait pu, il eût été heureux de louer ses services auprès de l’un ou l’autre des hommes fortunés dont les filles avaient péri. Il doutait que les autorités représentées par Merymosé et Kenamoun le rétribuent aussi bien que l’auraient fait Réni ou Ipouky ; de même qu’il doutait de recevoir la moindre rémunération s’il échouait.

En redressant la tête, il s’aperçut que Merymosé lui souriait.

« Je sais à quoi tu penses, dit l’officier. Aucun d’eux ne t’aurait engagé. Maintenant qu’un prisonnier politique rôde dans nos rues, tout le monde évite d’avoir affaire à des gens dans ton genre. Bien sûr, cela ne concerne pas vraiment les notables, mais les hauts fonctionnaires qui se sont rétractés officiellement regardent souvent par-dessus leur épaule, ces temps-ci. Le fait que ces meurtres aient eu lieu à la même heure n’arrange rien.

— Aussi, je te remercie d’autant plus de m’avoir procuré du travail. »

Huy rendait amabilité pour amabilité, mais il ne pouvait s’empêcher de se demander quelles ficelles Merymosé avait dû tirer, et par quel biais, pour convaincre Kenamoun d’accepter sa collaboration. Peut-être devait-il donner un prénom à son ka, et l’appeler Taheb.

« Qu’as-tu dit, à la fabrique de papier ?

— On ne m’a pas posé de question. Je leur ai laissé le temps de me trouver un remplaçant permanent. Ils m’ont assuré que je retrouverais du travail chez eux dès que je le souhaiterais. »

Huy eut un sourire. Rien ne le ferait retourner à cette besogne ingrate.

Ils étaient parvenus à l’extrémité des quais et devant eux s’étalait la masse dense de la cité, dont le soleil écrasait les rares couleurs – beige, gris, ocre, marron et blanc. L’ombre, où çà et là un homme ou un âne était assoupi, leur procurait un certain soulagement. Un chien efflanqué s’approcha d’eux timidement, s’arrêta juste hors de portée d’un coup de pied et les regarda d’un air qu’il voulait suppliant. Il réussit seulement à sembler peureux.

Merymosé lui dit : « Nous n’avons rien pour toi », et fit remarquer à Huy :

« Quand on est à la fois pauvre et laid, autant oublier l’amour !

— Que comptes-tu faire ?

— Te raconter tout ce que je sais actuellement sur cette affaire, et en détail. Et toi ?

— Je veux examiner les corps.

— Il faudra obtenir l’autorisation des familles, dit Merymosé, à nouveau hésitant. Les deux dépouilles ont sans doute été remises aux embaumeurs.

— Alors, pressons-nous.

— Mais que peux-tu déduire de l’aspect des corps ? Et à présent, surtout !

— Il existe forcément une cause matérielle à ces décès. Il se peut que l’examen des corps me l’apprenne. Je pourrais relever un détail passé inaperçu.

— Ces malheureuses ont peut-être été empoisonnées.

— Le poison agit lentement et fait souffrir. Il noircit les lèvres. Iritnéfert avait un air paisible, son corps était détendu. D’après ce que tu as dit, la fille de Réni ne présentait pas un aspect différent. Quel était son prénom ? Tu n’en as jamais fait mention.

— Néferoukhébit. On l’appelait Néfi. »

Le cœur de Huy bondit dans sa poitrine, mais il dissimula sa surprise. Le policier lui cachait des éléments. Pourquoi ? Ne faisait-il qu’obéir à des ordres venus d’en haut ?

« À quoi ressemblait-elle ? »

Merymosé la décrivit. Huy espérait que les embaumeurs connaissaient leur métier et auraient conservé les corps en bon état. Il avait beau se répéter qu’il n’avait pas grand-chose à craindre, il transpirait quand ils reprirent le chemin de la ville.

 

Rendez-vous près de l’eau, lui avait-il dit. En attendant, couchée dans son lit, que les membres de sa famille aillent dormir, elle avait failli perdre courage. Et si, après tout, elle n’y allait pas ? Elle resterait dans le cocon rassurant des draps de lin frais parfumés au seshen, quitte à s’expliquer plus tard si l’occasion s’en présentait. Cela ne serait peut-être même pas nécessaire.

Mais ensuite la fierté et la curiosité avaient pris le dessus, et elle se rappela sa principale raison d’accepter ce rendez-vous. La pensée de ce qui pouvait arriver l’effrayait tout en lui donnant un délicieux frisson. Certes, il se pouvait aussi qu’il ne se passe rien du tout. Ils se contenteraient peut-être de bavarder. Mais ce serait un échec, en quelque sorte, après avoir eu le courage d’aller aussi loin, de sauter le pas ; et bien qu’il l’eût avertie que c’était parfois un peu douloureux, elle avait confiance en lui : il était si doux, si mûr ! Il ne lui ferait pas vraiment mal.

Une fois certaine que la maisonnée était endormie, elle avait sauté agilement du lit, avait trempé son visage dans la cuvette d’eau préparée pour sa toilette, sur la table près de la porte, et s’était séchée en se tamponnant délicatement avec une serviette. Elle avait pris soin de ne pas abîmer le maquillage qu’elle avait appliqué en cachette avant de se retirer dans sa chambre, et s’inspecta rapidement dans le miroir en bronze poli posé près de la cuvette. La lumière jaune de la lampe à huile qu’elle avait laissée brûler l’éclairait juste assez pour qu’elle eût l’assurance que rien n’avait débordé. Satisfaite, elle se glissa dans une robe étroite, longue jusqu’aux mollets et retenue par une agrafe sur l’épaule gauche, d’où des plis retombaient sur le côté droit, dénudant un sein juvénile. Puis elle moucha la lampe et attendit quelques instants que ses yeux s’accoutument à l’obscurité. Hauts dans le ciel miroitaient les flancs du char de Khonsou.

En sortant dans le couloir, elle marcha sur quelque chose de doux, chaud et soyeux, mais retira son pied nu à temps pour ne pas provoquer de plainte. Un ronronnement endormi lui apprit que le chat – c’était celui à poils longs, nommé d’après Boubastis[9] et presque domestiqué – avait pris sa maladresse pour une caresse ; elle avait à peine troublé son sommeil. Le couloir était enveloppé du même profond silence qui s’appesantissait sur le jardin enténébré, en bas de la véranda ouverte prolongeant les quatre murs intérieurs de la maison, au premier étage, et sur laquelle donnaient les chambres à coucher. Le seul bruit était la respiration lourde de son père, entrecoupée de ronflements. Redoublant de précaution, elle passa devant sa porte sur la pointe des pieds, ne sachant s’il dormait seul cette nuit-là. Cela faisait longtemps qu’il ne demandait plus à leur mère de partager sa couche, et il avait depuis quelque temps pour favorite une jeune concubine khabiri, plus jeune d’un mois qu’elle-même. C’était cela qui, plus que tout, l’avait décidée à s’embarquer ardemment dans cette aventure.

Pour éviter la latte disjointe vers le sommet de l’escalier, elle se plaqua contre le mur et descendit dans le jardin plein d’ombres, elle-même pareille à une ombre furtive et silencieuse. Pourtant, les battements de son cœur lui semblaient faire un fracas à réveiller les morts. Le seul obstacle à franchir était le portier. Mais elle avait bien choisi sa nuit. C’était le vieux Mahou qui était de garde, et il ne quittait plus son abri près du portail principal dès qu’il était sûr que tout le monde dormait. Il s’était probablement assoupi, lui aussi.

Elle se dirigea vers la petite porte latérale qui débouchait sur l’allée et qui, le jour, restait ouverte en permanence afin que les fournisseurs puissent gagner les cuisines en empruntant le potager. Le va-et-vient était incessant toute la journée et, en théorie, la dernière personne à franchir la porte après la deuxième heure de la nuit était chargée de la verrouiller. En pratique, cela arrivait rarement ; d’ailleurs, depuis son âge le plus tendre – avant même de porter la Boucle de l’Enfance, cheveux roulés sur l’épaule gauche –, elle connaissait l’emplacement du verrou secret et la façon de l’actionner.

Elle ne portait pas la Boucle, ce soir-là. Défaite, sa chevelure cascadait en un flot brun foncé sur ses épaules étroites. Son visage en était métamorphosé ; il paraissait celui d’une inconnue, d’une véritable adulte. Elle essaya d’imaginer à quoi elle ressemblerait quand elle serait en âge de porter une perruque, comme sa mère et les grandes dames de la cour qui entouraient la reine Ankhsenamon, à peine plus vieille qu’elle.

Pour une fois, la petite porte était fermée. Elle eut vite fait de tirer le verrou de pierre et de se glisser au-dehors, refermant la porte derrière elle sans toutefois remettre le verrou en place : rien ne devrait la retarder si elle voulait passer inaperçue à son retour, or les premiers serviteurs se levaient tôt, à la neuvième heure de la nuit. Elle savait, d’après la température, qu’il était environ la sixième heure. Dans la brise presque imperceptible, on sentait déjà l’approche du matin. Il faudrait qu’elle se hâte.

Elle connaissait le lieu de rendez-vous : le bassin du petit parc au sud du quartier du palais. Elle le connaissait car elle s’y rendait souvent. Chez eux, le bassin du jardin avait été comblé sur ordre de son père cinq ans plus tôt, après que son petit frère s’y fut noyé. Elle aimait aller s’asseoir là-bas, au bord de l’eau fraîche, insensible aux piqûres des mouches qui tourmentaient tant les gens du Nord. Et voilà qu’elle y retournait pour vivre une grande aventure, peut-être la plus grande de son existence. L’espérance prenait le pas sur la peur – car la peur était présente. Ce qui l’avait fait le plus hésiter était la mort de ses deux amies. Mais Iritnéfert avait été retrouvée près du Fleuve, hors de l’enceinte, et Néferoukhébit dans sa propre demeure. De plus, elle ne serait pas seule, ou seulement durant l’aller et le retour. Pendant l’heure où ils seraient ensemble, elle serait protégée. Cette pensée lui donna des ailes. Elle ne voulait pas perdre une seule seconde du temps qu’ils passeraient tous les deux.

Elle arriva au parc. En dépit de l’obscurité et de la fraîcheur, il lui était familier et elle n’éprouva aucune crainte en s’enfonçant sous les arbres, même si elle effleura son amulette en forme de djed[10] le petit porte-bonheur qu’elle gardait au cou. Elle avait une perception aiguë de son propre corps, tendu comme la corde d’un luth par l’attente. Elle avait conscience de tous ses pores, de la moindre racine de ses cheveux.

Elle avança, montrant moins de prudence, avec cette fois la seule crainte de ne trouver personne au rendez-vous. Cette pensée assombrissait son cœur.

Mais au bord du bassin, à demi caché par l’ombre plus dense d’un groupe de palmiers inclinés, il attendait, debout. Rassurant, souriant, il vint à sa rencontre. C’était étrange, comme il lui semblait le connaître à cet instant. Comme s’ils avaient toujours été très proches.

« Tu es venu. »

Elle leva les yeux vers lui, prise du désir de tendre la main et de lui caresser la joue. Elle était captivée par son regard. Elle était sans volonté.

« Moi, je ne doutais pas de toi.

— Je brûle », dit-elle, et elle eut immédiatement honte de sa candeur.

Il s’écarta. D’une fraction infime, mais elle le sentit.

« Il s’agit là d’un moment solennel. Nous devons le consacrer l’un à l’autre, et aux dieux. »

Elle acquiesça, trop intimidée pour remarquer autre chose que la passion qui vibrait dans cette voix. Elle savait approximativement à quoi s’attendre grâce aux images du Livre d’Instruction sur lesquelles elle avait jeté un coup d’œil, en cachette, dans la bibliothèque de son père. Et elle avait vu faire les animaux. Mais ce qui se passait exactement, elle ne pouvait l’imaginer.

« Nous ne voulons pas que les dieux jugent notre acte répréhensible.

— Pourquoi le jugeraient-ils mal ? C’est bien de créer la vie.

— Mais dans un monde corrompu, l’innocence doit être protégée. Viens. L’eau nous purifiera. »

Comme en rêve, elle le regarda défaire le pagne qu’il portait pour seul vêtement, et le laisser tomber sur l’humus tiède. Elle regarda entre ses jambes, mais tout n’y était qu’ombre. Alors il se tourna vers elle et elle vit apparaître la Tête de Serpent. Sa première impression fut une vague déception. Elle n’était pas aussi grosse ni aussi droite que celle entrevue dans le Livre d’Instruction.

« À toi. »

Avec soumission, et même avec hâte, elle fit glisser la bretelle sur son bras gauche et quitta sa robe. Elle regrettait qu’il fît trop sombre pour qu’il pût voir comme elle s’était faite belle, ajoutant de la malachite à l’habituel trait de galène. Elle lâcha sa robe et s’avança timidement vers lui. Il lui caressa les cheveux et la tête avec tendresse et, pensa-t-elle, un curieux détachement. Mais elle ne connaissait rien à ces choses.

Et puis il fut tout proche. Il y eut l’odeur chaude, âcre, virile de son corps, et son bras gauche l’entoura, la pressa contre lui, plus vigoureux qu’elle n’aurait cru. Elle avait la tête collée contre son torse. Maladroitement, car il la serrait trop fort, elle y déposa un baiser, mais il se dégagea violemment, lui meurtrissant les lèvres et la laissant confuse, avec le sentiment d’être rejetée. Qu’avait-elle fait de mal ?

« Apprends-moi », dit-elle en levant la tête vers lui.

Il ne la regardait pas dans les yeux. Il continuait à la maintenir du bras gauche tout en manipulant un objet qu’il avait dans la main droite. Il l’enlaçait si étroitement qu’elle ne pouvait bouger. Enfin, elle vit ses lèvres descendre vers les siennes, et elle ferma les yeux.

La douleur qui suivit fut si soudaine, si extrême, qu’elle était au-delà des sensations. Elle ouvrit les yeux mais il gardait son bras serré autour d’elle, ses lèvres pressées sur les siennes, si bien qu’elle ne put se débattre. D’ailleurs, la volonté de résister ne dura pas. L’éternité qui s’écoula n’était que des secondes, des fractions de seconde, avant que ses yeux ouverts ne réagissent plus à la lumière qu’ils recevaient. Le visage au-dessus d’elle devint une suite de collines grises vers lesquelles elle chevauchait, sur un animal dont les sabots ne touchaient pas terre. Puis les collines se confondirent avec le ciel, et tout fut gris, mais pas de ce gris tant espéré, annonciateur de l’aube. Ce fut un gris qui s’assombrit, s’assombrit encore, jusqu’au noir de la nuit.

La cité des rêves
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