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L’extrémité du fouet le frappa à la base de la colonne vertébrale avec une violence qui propagea un faisceau de douleurs à travers son corps, jusqu’au bout de ses doigts, de ses orteils à son crâne. Les prisonniers avaient la tête rase, et n’étaient pas autorisés à porter de couvre-chef pendant qu’ils travaillaient dans la chaleur étouffante des carrières de granit. Les prêtres avaient décrété que le dieu Rê lui-même devait participer à leur châtiment.

Un autre coup l’envoya sur le sol dur, où les éclats rocheux entaillèrent ses genoux et ses coudes. Il se propulsa à quatre pattes pour échapper au troisième coup de fouet. Il entendit la lanière siffler dans les airs, mais cette fois le garde réussit seulement à l’atteindre aux mollets, dont les muscles, endurcis par dix-huit mois au camp de travail, étaient à même de soutenir le choc. Il n’avait plus la force d’éviter un quatrième assaut et resta face contre terre, conscient de la morsure cruelle du soleil et, sur ses lèvres, du goût salé du sang qui se mêlait à la poussière odorante de la carrière. Au niveau de ses yeux, un rocher pointu se découpait, aussi massif qu’une montagne.

Faisant appel à ses dernières ressources, il se prépara au coup qui allait suivre. Pour aiguillonner son courage, il murmura son nom dans son cœur : Sourérê. Du coin de l’œil, il vit la mèche du fouet passer au-dessus de lui et, plus loin, les pieds sales d’autres prisonniers qui observaient la scène à distance respectueuse.

Le garde cessa de s’acharner.

« Debout ! » entendit Sourérê.

Prudemment, il reprit appui sur ses mains et ses genoux, craignant que le garde ne changeât d’avis. Mais quand il releva la tête, il vit le dos musclé de l’homme qui s’éloignait, cherchant un autre forçat trop peu zélé à son gré.

Il se releva, réprimant des imprécations. Seul son acharnement à préserver sa dignité lui avait permis de conserver toute sa raison dans cet enfer, dans cette Carrière numéro 7 proche de la Première Cataracte du Fleuve, où l’on extrayait le granit rouge. Nomarque[4] il avait été et nomarque il resterait, bien qu’il fût depuis longtemps déchu de son titre et de son rang. C’est dans une barque de condamnés, en compagnie de nombreux autres fonctionnaires, qu’il avait quitté la cité de l’Horizon lors des purges qui avaient suivi la mort d’Akhenaton et la chute de sa nouvelle capitale.

Combien d’années avaient passé, depuis ? Deux ? Trois ? Sourérê avait beau tenter de garder la notion du temps, seule l’inondation annuelle du Fleuve scandait l’immuable succession des jours de soleil, en un lieu où même les grandes fêtes passaient inaperçues. Au cours du temps, la plupart de ses anciens confrères – des scribes de haut grade et des fonctionnaires comme lui-même – avaient péri, épuisés par un travail harassant dont ils n’avaient pas l’habitude.

Sourérê attribuait sa survie à la stricte discipline qu’il s’imposait. Il ne se montrait jamais grossier, ne laissait jamais les effets abrutissants du camp pénétrer son âme, en dépit de l’effort immense que cela lui coûtait. Il avait vu ici des hommes cultivés devenir si obsédés par le besoin d’un réconfort qu’ils se masturbaient sans cesse, les mains s’égarant en plein travail vers leur pénis flasque chaque fois que l’attention des gardes ne se concentrait pas sur eux, la peau grise tendue sur leur visage tel un papyrus, les yeux laiteux, où toute intelligence semblait morte. Il avait vu des fonctionnaires, qui, à la cour de la cité de l’Horizon, ne se seraient jamais montrés non maquillés ni parfumés à leurs concubines, et encore moins à leurs épouses, négliger désormais de se laver, les reins ceints de guenilles couvertes d’une croûte de déjections, une barbe répugnante au menton, l’haleine rendue fétide par les dents gâtées et l’aigre pain à l’oignon qu’on leur distribuait avec parcimonie.

Il retourna à la besogne relativement facile que lui avaient valu sa bonne conduite et son aptitude à se maintenir en vie : déblayer les éclats accumulés à mesure que les maçons taillaient un obélisque dans un abrupt de granit. Les liens en fibres de palmier qui entravaient ses chevilles l’écorchaient continuellement, mais son épiderme s’était suffisamment épaissi pour qu’il n’eût pas à s’en soucier outre mesure. Des pieds malades signifiaient l’arrêt de mort d’un prisonnier. Ne plus pouvoir marcher, c’était être hors d’état de subvenir à ses besoins, et en l’absence de tout médecin dans le camp, la fin venait soit sous les coups des gardes, soit du fait du prisonnier lui-même, qui se traînait jusqu’à la rive à la nuit tombée et s’abandonnait au Fleuve.

Il recueillit les fragments poussiéreux dans son tablier en loques, observant ses mains calleuses comme si elles appartenaient à un inconnu. Il se souvint d’avoir, de ces mains mêmes, touché son cher amour. Amenénopet, doux garçon… Il ne s’attarda qu’un instant sur cette tendre pensée. Ah ! La pureté de la jeunesse… Que la vie eût été belle, sans la désillusion de l’expérience !

Secouant la tête, Sourérê se hissa hors de la tranchée pour déverser les débris sur le traîneau que l’on ferait plus tard rouler jusqu’au bas de la pente, où se trouvait la décharge. Il savait qu’au camp, le souvenir d’un passé plus heureux était un des nombreux chemins qui conduisaient à la folie.

Il orienta son cœur vers une autre direction. Depuis des semaines, il cultivait la faveur d’un des maçons. C’étaient des ouvriers spécialisés qui dégrossissaient les obélisques dans le roc avant qu’on les charge sur des navires en partance pour les capitales du Nord et du Sud. Là, des maîtres maçons leur donneraient leur forme définitive, puis des ferronniers et des sculpteurs les orneraient des hiéroglyphes appropriés à l’événement qu’ils devaient commémorer.

Le maçon Khaemhet devait bientôt prendre part au convoiement d’un nouvel obélisque jusqu’à la capitale du Sud, et Sourérê espérait qu’il serait enfin au nombre des très rares privilégiés choisis parmi les prisonniers pour l’escorter, même si jusqu’alors aucun ex-fonctionnaire à la cour d’Akhenaton ne s’était vu octroyer une telle faveur. L’ancien pharaon, ce visionnaire dont le règne s’était achevé de manière si désastreuse pour l’empire de la Terre Noire, avait été dépossédé de son nom. À présent que régnait Toutankhamon, on ne pouvait désigner son prédécesseur autrement que sous les termes de Grand Criminel. Sourérê frissonna. Priver un être de son nom, même si, comme Pharaon, il s’agissait d’un dieu, était détruire son âme. L’idée de la non-existence après la mort était trop horrible à contempler.

La journée était bien avancée, et le soleil, dans sa barque seqtet, avait entamé sa descente vers l’horizon d’Occident. Ses rayons, réverbérés par la surface lisse du piton de granit, animaient d’un éclat ardent le visage de Sourérê. Pendant quelques secondes encore, le prisonnier permit à son cœur de parcourir les rues de la cité de l’Horizon, cette capitale qu’Akhenaton avait voulu bâtir pour constituer le centre de sa nouvelle religion, au nom de quoi tous les anciens dieux avaient été balayés. À son peuple, le pharaon avait appris à vénérer la vie prodiguée par Aton, la Puissance-qui-danse-dans-la-Clarté-Solaire. Subitement, quelques vers du grand chant composé par le roi revinrent à la mémoire de Sourérê ; la poussière et la chaleur du camp s’effacèrent. On eût dit qu’une main fraîche s’était posée sur son front, apaisant sa solitude et son désespoir.

 

Ton aube est belle dans l’horizon du ciel,

Ô vivant Aton, commencement de la vie !

Quand tu te lèves à l’horizon oriental,

Tu emplis chaque pays de ta beauté.

Car tu es beau, tu es grand,

Tu étincelles, loin au-dessus de tout pays.

Tes rayons embrassent les terres,

Et tout ce que tu créas.

Tu es Rê, et tu les as tous emportés captifs.

Tu les as liés par ton amour.

Quoique tu sois bien loin, tes rayons sont sur terre ;

Quoique tu sois bien haut, le jour est l’empreinte de tes pas.

 

Il se pencha pour ramasser d’autres fragments de pierre échappés au ciseau de bronze du maçon. En passant à proximité de l’ouvrier, Sourérê sentit des relents de sueur et songea combien cela l’aurait offensé, naguère. Il était sûr d’exhaler lui-même une odeur bien pire. Conscient d’être observé, le maçon se retourna et le foudroya du regard. Sourérê se redressa, soulageant ses reins douloureux, et transporta dans son tablier un autre chargement vers le traîneau.

Son attention fut attirée par le Fleuve, loin en contrebas, où une barque massive manœuvrait afin de se mettre en position. Elle devait s’être approchée du quai pendant qu’il travaillait, car il ne l’avait pas remarquée auparavant. À ses dimensions et son état de délabrement, il sut que le navire était destiné au transport d’obélisques, et son pouls s’accéléra. Se pouvait-il que cette fois il se trouve à bord quand la barque appareillerait, au lieu de la regarder partir ?

Il domina son exaltation, sachant combien en ces lieux l’espoir déçu était destructeur, et déploya tout le reste de l’après-midi un zèle que le maçon, surpris, mit sur le compte des coups infligés par le garde. Le maçon s’activait lui aussi sur sa besogne. C’était le dernier obélisque qu’il aurait à tailler ici, les dieux en soient loués ! Dès que celui-ci serait dégagé du lit rocheux, son contrat rempli, il entreprendrait le long voyage vers le nord pour se faire embaucher dans les carrières de calcaire de Toura, où la main-d’œuvre n’était pas constituée de prisonniers. Le maçon répugnait à travailler avec des condamnés. Leur présence et leur odeur de désespoir le déprimaient, lui donnant l’impression d’être des leurs.

Plus tard, dans le quartier des forçats, sur l’étroite bande de terre dure située entre la carrière et le Fleuve, Sourérê était assis un peu à l’écart de ses camarades penchés sur l’habituel repas du soir – du shemshemet, le mauvais ragoût de chou qui constituait leur nourriture de base. Il n’y avait guère de contacts humains entre les prisonniers : les autorités avaient veillé à ce que les anciens fonctionnaires d’Akhenaton ne fussent pas réunis dans le même camp. Les deux compagnons avec qui Sourérê partageait sa tente la nuit, de même que la douzaine de petits criminels de droit commun qui purgeaient de courtes peines pour avoir vidé des poches ou commis des délits mineurs, étaient des hommes taciturnes et renfermés, incapables d’oublier ce qu’ils avaient été, d’affronter ce qu’ils étaient devenus. C’est ainsi que personne ne se soucia de voir Sourérê assis à l’écart devant son bol de terre cuite ébréché, raclant sa pitance à l’aide de ses doigts.

La nuit tombait. Çà et là s’allumaient des torches, faites de faisceaux de papyrus trempés dans du bitume. Chacune projetait une petite mare de lumière coupée d’ombres, avant de céder sous les ténèbres écrasantes. Ici, pas même les grillons ne brisaient le silence. Le seul bruit, tantôt réconfortant, tantôt moqueur, était le murmure turbulent du Fleuve.

Sourérê distinguait, profilées par la lumière des torches, les silhouettes des solides mâts de charge en cèdre, dotés de cordes et d’échafaudages en palmier. À proximité, sur les rouleaux de bois qui l’avaient transporté jusqu’à ce quai de la carrière où il était né, reposait encore un gros obélisque moucheté, réduit à une forme sombre que la lumière vacillante rendait vaguement menaçante. Tout en raclant les reliefs de son repas, Sourérê scrutait la rive, guettant la silhouette musclée de Khaemhet. Il y avait peu de gens alentour. Certains longeaient le rivage, vaquant à quelque occupation tardive, ou formaient de petits groupes d’où lui parvenait l’écho assourdi d’une conversation. Le maçon bienveillant n’était pas parmi eux, et Sourérê s’exhorta à ne pas se laisser gagner par l’espoir. Néanmoins, il continua à guetter jusqu’à ce que la lumière des torches déclinât, et qu’il ne restât plus personne sur le quai, excepté les gardes postés pour la nuit.

Il descendit vers le Fleuve pour nettoyer son bol et faire ses ablutions. Cela était permis, et même approuvé par les autorités du camp. Les consignes de sécurité étaient souples. En effet, la carrière et le camp se trouvaient sur la rive orientale, qui n’offrait aucun refuge. En s’éloignant du Fleuve, on s’enfonçait dans le désert. Sur la rive d’en face, pour peu que l’on réussît l’exploit quasi impossible de franchir une telle distance à la nage, il fallait encore dix jours de marche à travers le désert pour atteindre l’oasis de Kharga. Le sud et le nord ne présentaient pas moins de difficultés. La seule possibilité d’évasion était d’embarquer sur un navire en partance pour une des capitales, puis, de là, de prendre la fuite.

Sourérê s’accroupit au bord de l’eau sombre. D’un lieu invisible mais peu éloigné monta un cri aigu, un cri de femme vite étouffé. La voix semblait trop claire, trop innocente pour être celle d’une des putains syriennes. Celles-ci, brusques et revêches, étaient logées au profit des civils du camp dans une masure au toit de palmes dont les murs ornés de scènes suggestives montraient des filles enroulant leurs jambes autour d’ânes et de babouins. Sourérê eut encore une brève pensée pour Amenénopet. Quel avait été son sort ? Tristement, il dut s’avouer que, peu à peu, les traits de l’adolescent s’estompaient dans sa mémoire. Jadis, il ne l’aurait jamais cru possible ; cette seule pensée eût été intolérable. En cet instant, elle ne provoqua en lui qu’un sourire ironique. La sensiblerie était un autre chemin vers la mort.

Il se leva et se cambra pour dénouer les muscles de son dos. La douleur infligée par les coups se résorbait en une sensation sourde. La lune s’était levée et sa lumière prêtait à l’eau noire une apparence huileuse. Il entreprit de remonter la pente pour regagner le quartier des forçats et sa tente. À mi-chemin, il entendit à nouveau crier la fille invisible.

À ce cri il s’arrêta, essayant de déterminer si le bruit n’en avait pas masqué un autre, à peine audible, qui aurait pu être l’écho de pas. Il pressa l’allure et parvint à la limite du quartier des forçats sans voir ou entendre quiconque. Toutefois, avant qu’il eût quitté le couvert des grands joncs qui poussaient de ce côté du Fleuve, un homme apparut sur le sentier devant lui, marchant à pas feutrés.

« Khaemhet ! Me suivais-tu ? »

Le maçon le contempla timidement.

« Je t’ai vu en bas, au bord du Fleuve. J’avais l’intention de te parler ce soir, mais je voulais être sûr de te voir seul à seul.

— Il y avait une fille, quelque part par là.

— Une des pensionnaires de Khérouef, répondit Khaemhet, faisant allusion au tenancier du bordel. Une nouvelle. Elle est arrivée avec deux ou trois autres par le navire de cet après-midi. Khérouef a dit qu’il allait les essayer. Je ne voulais pas qu’on risque de nous déranger. »

Il fit un pas vers lui, puis hésita.

Sourérê l’observait calmement, remarquant qu’il s’était parfumé au seshen[5]. Incapable de soutenir son regard, Khaemhet baissa les yeux vers ses mains carrées de tailleur de pierre, pliant et dépliant ses doigts.

« As-tu des nouvelles pour moi ? demanda Sourérê, osant à peine poser la question de crainte d’une réponse négative.

— Oui.

— Quelles sont-elles ? »

Sur le large visage juvénile du maçon, un sourire s’épanouit. Des dents parfaites, pensa Sourérê, heureux que les siennes eussent résisté à la captivité à force de brossages vigoureux avec l’extrémité aplatie de brindilles.

« Tu peux embarquer avec moi et faire partie de l’équipe de halage. Le Superviseur a donné l’autorisation cet après-midi. »

Sourérê ressentit en un tel élan la puissance du dieu en lui qu’il crut décoller du sol. Il se força à adopter une respiration lente et régulière, mais il vit que son excitation s’était communiquée à Khaemhet, qui s’approcha encore, avec réserve, avec respect – mais s’approcha néanmoins, les yeux pleins de désir. Il serait impossible de le repousser à présent.

« Merci.

— Tu le dois tout autant à toi-même, dit Khaemhet. Le Superviseur voit en toi un prisonnier modèle. Il se peut qu’un jour tu sois pardonné par Nebkhépérourê Toutankhamon, si important que tu aies été à la cour du Grand Criminel. »

Sourérê jugeait cette possibilité lointaine. L’enfant-roi, bien qu’obstiné, agissait sous le contrôle de deux hommes beaucoup plus puissants que lui : Horemheb, qui dirigeait l’armée et le pays – dans les faits, sinon nommément –, et Ay, le vieux politicien qui s’était maintenu au pouvoir bien qu’il eût été le beau-père d’Akhenaton.

« Quand partons-nous ? demanda-t-il au tailleur de pierre.

— Nous chargerons l’obélisque avant l’aurore et partirons au crépuscule.

— Pour quelle destination ? » insista Sourérê, la gorge sèche.

Il sentait une pointe d’impatience chez Khaemhet devant toutes ces questions. Le désir palpitait dans l’air. Sourérê glissa un regard rapide et discret vers le pagne de son compagnon, dont l’étoffe, à moitié dans l’ombre, se soulevait sous l’effet d’une forte érection.

« La capitale du Sud, répondit Khaemhet, qui s’approcha encore. Viens. Il y a un coin tranquille parmi les joncs. J’ai apporté du bon vin.

— J’en ai oublié le goût.

— J’ai aussi du pain aux épices et des pommes.

— De vraies pommes ? Celles du Nord ?

— Je sais à quoi tu étais habitué autrefois », dit Khaemhet en souriant.

Les pommes étaient un luxe inouï. Khaemhet lui-même n’en avait probablement jamais goûté, et Sourérê ne put s’empêcher d’être touché par cette marque de respect. Mais il avait besoin d’une dernière réponse avant de témoigner sa gratitude.

« Quand y serons-nous ?

— Dans quatre jours. La barque est lente. Viens, maintenant. »

Le poignet de Sourérê fut saisi par une main vigoureuse et brûlante, et dans sa vanité, il déplora ses propres ongles cassés et sa peau rude.

« Je suis surpris de pouvoir te plaire… tel que je suis, murmura-t-il.

— À mes yeux tu es beau tel que tu es, répondit tendrement Khaemhet. Tel que tu étais, maquillé et parfumé, de l’or aux mains et aux pieds, tu serais magnifique, et je me sentirais trop impressionné devant toi. »

Sourérê sentit un bras puissant l’entraîner par la taille vers le secret des joncs, puis des lèvres brusques et une langue passionnée meurtrirent les siennes.

 

Plus tard, tandis que couchés côte à côte ils observaient la surface de l’eau, troublée par la brise légère annonciatrice de l’aube, Khaemhet dit avec embarras :

« Il y a une chose que je dois te demander de me promettre.

— Laquelle ?

— C’est que tu n’essaieras pas de t’échapper. Sinon ils me tueront. »

Sourérê garda le silence.

« Promets-le-moi, dit Khaemhet, roulant sur un coude pour scruter son visage.

— Je le promets », dit Sourérê.

 

Elle était partie. Il se répétait qu’il avait toujours su que cela arriverait, qu’il en avait vu les signes, que cela n’avait été qu’un rêve. Mais aucune de ces considérations ne le réconfortait. Loin de s’incliner devant la volonté du dieu mineur chargé des choses de l’amour, que ce fût Bès, le nain à tête de lion, ou Min, avec son fouet et son pénis en érection, Huy se sentait tel un homme tourmenté par une démangeaison qu’il ne peut gratter, ou une fièvre si brûlante que s’arracher le crâne serait un soulagement. Pendant des semaines, il avait tourné comme un fauve en cage. Elle était partie. Elle ne l’aimait plus. Bien avant de lui avouer qu’elle ne voulait plus de lui, elle avait pris sa décision. Des semaines, peut-être des mois plus tôt, elle avait cessé de voir en lui un amant. C’était cela le pire. Avoir continué à danser si longtemps après que la musique se fut arrêtée.

À présent, il poursuivait un fantôme. Il envisagea de lui adresser d’autres lettres, il envisagea de retourner chez elle. Mais il savait que ce serait futile. La seule action possible était… l’inaction. Il lui fallait admettre la vérité la plus désagréable entre toutes : l’objet de son amour n’avait plus besoin de lui ; il était devenu indésirable ; son rôle dans la vie de cette personne avait pris fin. Faire sa sortie avec grâce n’allait pas sans douleur, mais il n’y avait pas d’alternative. Une supplication eût été accueillie, au mieux, avec un embarras affectueux.

Shemou, saison de la sécheresse, était arrivé, et de l’aube au crépuscule toute la Terre Noire endurait la chaleur douce et constante du soleil. À la fin de l’année, au milieu de l’été, la touffeur serait impitoyable ; mais alors viendrait la crue qui ferait renaître les berges verdoyantes. En attendant, le temps était aux longues siestes et, pour la plus grande frustration de Huy, à une oisiveté monotone.

Il venait d’avoir trente ans. Un an plus tôt, il vivait seul dans sa petite maison, dans une ruelle de la cité de l’Horizon gagnée par la décrépitude, et ressassait, outre l’échec de son mariage, la ruine de sa carrière. Scribe à la cour d’Akhenaton, il se voyait depuis la mort du roi interdit d’exercer sa profession, sans toutefois être assez important pour subir un châtiment. Il vivotait en menant des enquêtes, en tentant de résoudre les problèmes des autres.

Il parcourut des yeux la petite maison qu’il habitait désormais, seul de nouveau, dans un quartier délabré proche du port thébain. La seule grande affaire qu’il avait failli élucider s’était soldée par un désastre, et le seul bien qui en avait résulté avait pris fin[6].

Il prononça son nom : Aset. Il évoqua son image dans son cœur et tenta de la condamner, mais en vain. Il n’y avait jamais eu le moindre espoir qu’ils restent ensemble définitivement. Il l’avait su dès le début. La sœur de son ami Amotjou, devenue, à la mort de celui-ci, la cohéritière d’une véritable fortune – l’autre moitié revenant, après une longue bataille juridique, à Taheb, la veuve d’Amotjou –, n’avait jamais été à sa portée, et était à présent aussi éloignée de lui que la lune.

Il s’efforçait de chasser le souvenir de leur dernière rencontre, mais la scène ne cessait de repasser dans son cœur – une scène douloureuse et inutile, due au seul fait qu’il avait été incapable de se résigner à ce que la jeune femme lui disait dans sa lettre. Pour se torturer davantage, il regrettait d’avoir détruit le papyrus où, d’une main ferme, elle avait décrit leur situation avec une implacable exactitude. En revenant sur le parcours stérile de sa vie tel un chien qui a perdu la trace, Huy songea pour la centième fois que le problème, à la fin d’une liaison, que celle-ci ait duré un an ou vingt, c’est que le partenaire qui s’en va est déjà parti, dans son cœur.

Humilié, malheureux, il avait imaginé faire subir mille morts misérables à Aset, avant d’être chaque fois pris de remords ; de même, il avait rêvé qu’un soudain retour de fortune la lui rendrait à nouveau accessible en un temps où lui-même ne voudrait plus d’elle, dût-elle se repentir amèrement de l’avoir rejeté. Mais tout au fond de lui, une semence grandirait, grandirait, pour s’épanouir enfin en la fleur luxuriante de la résignation, messagère de guérison.

Lorsque, six mois après la mort de son frère et trois après sa lettre de rupture, Aset s’était installée dans la capitale du Nord, ayant épousé Néferwében, ex-nomarque de Hou reconverti dans le commerce de l’or, l’ancien scribe commençait à se sentir capable de remercier son ka[7] protecteur de certains bienfaits : elle ne résidait plus dans la même ville, et Néferwében était certes riche mais non moins sûrement obèse, âgé de cinquante ans et privé d’une oreille à la suite d’une escarmouche contre les pirates du désert, dans sa jeunesse. Aset, qui venait d’avoir dix-neuf ans, avait expliqué à Huy qu’il lui fallait consolider sa fortune et son affaire. S’il avait jamais nourri l’espoir de s’associer à elle et de l’aider à développer son entreprise de transports fluviaux, en concurrence avec Taheb, son ancienne belle-sœur, il se disait désormais qu’un mariage avec une femme aussi vénale eût été condamné dès le départ. Toutes ces nouvelles réflexions, nobles et viriles, l’aidèrent pour un temps. Mais elles ne formaient qu’un piètre substitut à un lit vide et au désœuvrement.

Il était facile de remédier au vide de son lit : vivant tout près du port, il n’était pas loin des bordels, auxquels les autorités municipales imposaient un degré d’hygiène assez sévère. Mais un corps payé pour être là ne remplace pas un cœur qui aspire à s’y trouver.

Quant au travail, c’était une autre histoire. Certains personnages influents savaient le rôle majeur joué par Huy dans la résolution du mystère au dénouement si tragique, mais aucun n’était de ses amis. Il était toléré par les autorités, et soumis occasionnellement à la surveillance des Mézai, le corps de police du général Horemheb. Son ambition de redevenir scribe était plus éloignée que jamais de se réaliser. Discrètement, il fit savoir autour de lui la profession que lui avait value la destinée. D’anciens confrères mentionnaient son nom et ses talents d’enquêteur au bas de leurs papyrus. Il s’assura que, dans les sphères de la cour et du palais, ceux dont les intérêts professionnels ou les difficultés matrimoniales pouvaient nécessiter son intervention n’oublieraient pas les services qu’il rendait ni son adresse. Ensuite, il ne lui resta plus qu’à s’asseoir, attendre, et maigrir en même temps que s’amenuisaient ses provisions.

 

Au milieu des appels et des cris de panique des marins postés sur le gaillard d’avant, l’immense barque, qui s’enfonçait au ras de l’eau sous le poids colossal de l’obélisque rouge, s’arracha aux mains des timoniers et, poussée par un fort courant, s’élança contre une des jetées de la capitale du Sud. Plusieurs hommes furent projetés sur le pont par la brutalisé du choc et, dans le désordre indescriptible qui s’ensuivit, il sembla que le bateau s’était fendu et allait couler là, au terme de son voyage. Une planche du demi-pont arrière craqua dans un bruit de tonnerre, et sur la berge les mâts de charge oscillèrent dangereusement, menaçant de tomber.

Libéré de ses entraves par Khaemhet, de même que les autres prisonniers renforçant l’équipage, Sourérê jeta un bref coup d’œil vers l’avant et l’arrière. La barque tanguait au point qu’il était difficile de garder l’équilibre, tandis que l’eau du Fleuve balayait le pont, le rendant glissant. L’obélisque se balançait au-dessus d’eux. Les timoniers se démenaient pour maîtriser le navire, les marins lançaient des cordages aux équipes postées sur la rive, qui halaient, dans un même effort, le bateau pour l’amener le long du quai. Les dos cuivrés et tendus luisaient au soleil tandis que la barque regimbait et se cabrait tel un être vivant.

Debout à la poupe près du patron du navire, Khaemhet observait alternativement l’obélisque et le quai, lançait des ordres nerveux aux hommes qui s’étaient emparés des cordages et qui, à l’aide de longues perches, tentaient d’arrêter le mouvement de pendule du monolithe. Satisfait de voir l’attention du maçon absorbée tout entière, et bien décidé à ne pas laisser passer ce cadeau divin, Sourérê s’élança et se faufila prestement parmi les groupes d’hommes pour se perdre dans la foule affairée des marins. Arrivé du côté de la rive, il s’arrêta et regarda par-dessus bord : le flanc du navire continuait à s’écarter du mur de jetée pour revenir s’y écraser, mais en un balancement plus court, plus modéré. S’il calculait mal son élan et tombait, il risquait encore de périr écrasé, mais le danger avait considérablement diminué.

Au moment opportun, il se hissa sur la rambarde basse, en bois, qui courait tout le long du navire et, en équilibre sur ses pieds et sa main gauche, jeta un dernier coup d’œil alentour pour voir si on l’avait remarqué. Personne ne s’était aperçu de rien, mais la confusion diminuait à bord ; sur le quai, les hommes aux cordages montraient moins d’ardeur. C’était l’instant ou jamais. Lâchant la rambarde, il la repoussa des pieds et se jeta dans le vide, vers une boucle de cordage enroulée près d’une bitte en bois.

Il toucha terre lourdement, s’écorcha les genoux et les poignets sur la corde rêche. Il roula sur lui-même, se releva rapidement puis, adoptant l’allure déterminée d’un homme qui a une course à faire, passa derrière la foule de badauds attroupés pour regarder, bouche bée, ou crier des conseils. Personne ne se retourna sur lui : l’équipage s’était rendu maître de la barque et le spectacle était terminé. Certains des ouvriers avaient lâché les cordages et étaient montés manœuvrer les mâts de charge.

Sourérê épousseta son pagne taché et déchiré, remerciant son dieu que son séjour dans les carrières l’eût rendu si agile. Se sentant plus en sécurité dans la foule, il ralentit le pas pour calmer les battements précipités de son cœur et se retourna afin de contempler le navire une dernière fois. Il vit Khaemhet y déambuler, mais il était trop loin pour distinguer l’expression de son visage et n’aurait pu dire si le maçon le cherchait déjà. Mieux valait ne pas prendre de risque.

Il y avait une étendue découverte à traverser avant d’atteindre les édifices jaunes et ocre, serrés les uns contre les autres, qui marquaient les abords de la cité où il serait en lieu sûr. Il remarqua qu’un homme conduisait une petite procession de trois ânes gris pâle, l’échine ployée sous une lourde charge d’orge dans des sacs bruns d’étoffe grossière, projetant des ombres allongées dans l’après-midi finissant. Sourérê se força à les attendre. Lorsqu’ils furent à sa hauteur, il se servit d’eux comme d’un écran pour se détacher de la foule du port puis se dirigea rapidement vers la rue la plus proche. Il ne se retourna plus.

Khaemhet avait-il découvert son absence ? Un bref remords d’avoir failli à sa promesse fut bien vite éclipsé par l’idée du sort qui l’attendait s’il se faisait reprendre, et il pressa le pas.

Il se trouva bientôt dans le frais couloir formé par la rue. Courant entre les murs sans fenêtres, il tourna à un angle, et les bruits du port eux-mêmes se turent. Il s’arrêta le temps de se repérer et poursuivit de l’allure résolue d’un homme qui a rendez-vous. Il avait besoin d’un refuge et de vêtements propres ; il lui fallait atteindre un quartier de la ville où personne ne s’interrogerait sur l’arrivée d’un inconnu – un quartier où les gens avaient leurs propres secrets à préserver.

Hormis ces objectifs, ses plans étaient plus flous qu’il ne voulait bien l’admettre, même en lui-même. Mais il était libre, et il ne doutait pas qu’Aton, Dieu du Soleil et Protecteur de l’innocent, en qui il avait gardé une foi inébranlable malgré toutes ses tribulations depuis la chute d’Akhenaton, l’abriterait désormais dans sa main salvatrice.

La cité des rêves
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