N°9 LE GRAND MEAULNES
d'Alain-Fournier (1913)
Le Grand Meaulnes se prénomme Augustin. Il débarque dans la vie du narrateur, un jeune homme coincé dans un petit village de Sologne, et devient son camarade de classe. Lors d'une fugue, le Grand Meaulnes tombe amoureux d'une jeune fille éthérée et immatérielle qu'il a croisée sur une barque, après un mariage raté dans un beau château flou (il y a les châteaux forts et les châteaux flous). Il va passer sa vie à la chercher, puis quand il l'aura retrouvée, à la perdre pour pouvoir la rechercher — et là je pose la question qui me brûle les lèvres : dites donc, est-ce que Scott Fitzgerald avait lu Le Grand Meaulnes d'Henri dit Alain-Fournier (1886-1914), avant d'écrire Gatsby? Ecrivez-moi si vous avez la réponse car les similitudes m’intriguent : ce sont deux narrateurs extérieurs qui racontent l'amour impossible d'un tiers, et en plus dans des soirées mondaines. Quant à Fermina Marquezde Valéry Larbaud, c'est carrément du recopié mais là on le savait.
Rappelons à toutes fins utiles l'étymologie du mot « désir » : il vient de « de » (préfixe privatif) et du latin siderere (astre). Le désir vient donc d'une étoile perdue, il évoque un météore après lequel on court sans jamais le rattraper. Tel est le message du Grand Meaulnes.Ce n'est pas un livre, c'est un rêve. D'ailleurs en 1910 Alain-Fournier l'écrit dans une lettre à Jacques Rivière : « Je cherche l'amour. »
Il y a eu l'amour courtois, la passion romantique, la cristallisation stendhalienne; Alain-Fournier invente le coup de foudre unilatéral. Dès que l'amour est réciproque, il devient chiant : aimer c'est beau, être aimé devient pénible à la longue. Je ne sais plus qui a dit que dans un couple, il y en a toujours un qui souffre et un qui s'ennuie. Il a oublié de préciser que celui qui souffre ne s'ennuie pas, alors que celui qui s'ennuie souffre tout de même. Et que, par conséquent, il vaut TOUJOURS mieux être celui qui souffre que celui qui s'ennuie. Etre celui qui « cherche l'amour ».
« Cependant, les deux femmes passaient près de lui et Meaulnes, immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu penché ; l'autre son regard si pur; l'autre encore sa taille fine, et l'autre avait aussi ses yeux bleus; mais aucune de ces femmes n'était jamais la grande jeune fille. »
Ce qui reste aujourd'hui le plus touchant et inégalé dans l'unique roman d'Alain-Fournier, c'est sa timidité adolescente, d'autant plus intacte que le lieutenant Fournier est mort à 28 ans, lors d'une attaque dans le bois de Saint-Rémy aux Éparges, le 22 septembre 1914. Et savez-vous pourquoi il est mort? Pour ne pas vieillir. Les merveilleux romans ados exigent que leur auteur ne vieillisse pas : Boris Vian est mort à 39 ans, Raymond Radiguet à 20 ans, René Crevel à 35, Jean-René Huguenin à 26. Alain-Fournier a bien fait de mourir tôt puisqu'il n'aimait pas la réalité — celle-là, plus on vieillit, plus on a tendance à l'accepter.