2
C’est Mary qui nous apporta la nouvelle du drame. Non sans une certaine satisfaction. Elle avait le goût des catastrophes et il y avait toujours une sorte d’extase sur sa physionomie quand elle avait de mauvaises nouvelles à vous apprendre.
Elle entra dans la chambre de Joanna, les yeux brillants et la bouche douloureuse, et c’est tout en tirant les rideaux qu’elle annonça qu’il y avait, ce matin-là, des nouvelles affreusement tristes. Demeurée fidèle à ses habitudes de Londres, ma sœur avait toujours besoin au réveil d’une minute ou deux pour prendre conscience de ce qui se passait autour d’elle. Elle grogna un « ah ? » indifférent et se retourna sous ses draps.
Mary, posant le plateau du thé sur la table de chevet, insistait :
— C’est horrible ! Quand on me l’a dit, je ne voulais pas le croire !
Joanna, luttant encore pour s’arracher au sommeil, s’enquit de ce qui était horrible.
— C’est cette pauvre Mrs. Symmington, répondit Mary.
Ménageant ses effets, elle s’interrompit trois secondes avant d’ajouter :
— Elle est morte !
— Morte ?
Joanna, maintenant, était tout à fait réveillée.
— Oui, mademoiselle. Elle est morte hier après-midi… Et, le pire, c’est qu’elle s’est suicidée !
— Non ?
Joanna était abasourdie. Mrs. Symmington n’était pas de ces gens qu’on imagine associés à une tragédie.
— C’est comme je vous le dis, mademoiselle ! Elle s’est suicidée… Et, la pauvre femme, on peut dire qu’on l’y a forcée !
Joanna entrevit la vérité.
— Vous ne voulez pas dire, Mary, que…
Elle n’acheva pas sa phrase. Ses yeux interrogeaient Mary, qui répondit d’un signe de tête.
— Oui, mademoiselle, vous avez deviné. C’est une de ces saletés de lettres !
— Que disait-elle ?
À son grand regret, Mary dut avouer qu’elle n’en savait rien.
— Ce sont des infamies, affirma Joanna avec force. Mais je ne comprends pas qu’elles poussent quelqu’un au suicide.
Mary renifla et répliqua d’un air entendu :
— Non, à moins qu’elles ne disent la vérité !
Mary partie, Joanna avala sa tasse de thé, enfila sa robe de chambre et vint me communiquer la nouvelle. Je pensai immédiatement à ce que m’avait dit Owen Griffith. Un jour ou l’autre, c’était fatal, le coup devait porter juste. C’est ce qui était arrivé avec Mrs. Symmington. Cette femme, qu’on pouvait croire irréprochable, avait un secret. Elle n’était pas bonne, mais elle manquait de ressort. Maladive, anémique, elle n’avait pas supporté le choc…
Joanna me donna un petit coup de coude et me demanda à quoi je rêvais. Je lui fis part de la réflexion d’Owen.
— Naturellement, dit-elle d’un petit ton pointu. Il devait savoir où l’auteur des lettres voulait en venir ! Ce bonhomme-là s’imagine tout connaître…
— Il est très fin…
— Il est surtout prétentieux… Très prétentieux…
Après un instant, elle ajouta :
— C’est terrible pour son mari et pour la petite… Comment crois-tu que Megan va prendre la chose ?
Je reconnus que je n’en avais pas la moindre idée et je remarquai qu’il était même assez curieux que je ne fusse jamais capable de dire ce que Megan pouvait penser ou ressentir.
Il y eut un silence, puis Joanna reprit :
— Crois-tu… Est-ce qu’il te plairait… Je me demande si elle n’aimerait pas venir passer un jour ou deux avec nous !… À son âge, un coup pareil, c’est dur !
— Nous pouvons toujours le lui proposer, dis-je.
— Pour les petits, poursuivit Joanna, il n’y a pas de difficultés. Ils ont leur gouvernante. Mais c’est justement le genre de femme qui, dans de telles circonstances, rendrait une fille comme Megan complètement folle !
Je déclarai que c’était bien là mon avis. Je me représentais Elsie Holland répétant à longueur de jour les mêmes désolantes banalités et proposant à Megan de se remonter avec d’innombrables tasses de thé. Une brave fille, bien sûr, mais incapable de comprendre une créature aussi sensible que Megan. J’avais moi-même songé à inviter la jeune fille à venir passer quelques jours près de nous et j’étais très content que Joanna eût eu la même idée.
Nous nous rendîmes chez les Symmington aussitôt après le petit déjeuner. Nous étions tous deux un peu nerveux, craignant que notre visite ne fût imputée à une curiosité malsaine. Par chance, Owen Griffith sortait de la maison comme nous y arrivions. Il avait l’air sombre et préoccupé.
— Bonjour, Burton, me dit-il, avec une cordialité qui me frappa. Je suis heureux de vous voir. Ce que j’avais prédit est arrivé ! C’est bien triste !
— Bonjour, docteur Griffith !
Cette phrase, Joanna l’avait prononcée sur le ton dont elle usait quand elle s’adressait à la plus sourde de nos vieilles tantes. Il eut un haut-le-corps et, rougissant, rendit son bonjour à ma sœur, qui dit très simplement :
— Je croyais que vous ne m’aviez pas vue.
Il rougit plus encore.
— C’est exact, balbutia-t-il. J’étais préoccupé… Je ne vous avais pas aperçue…
Impitoyable, elle répliqua :
— Pourtant, je suis grandeur nature…
Je la foudroyai du regard.
— Mon cher Griffith, dis-je, nous nous demandions, ma sœur et moi, si ce ne serait pas une bonne chose que de prendre Megan avec nous pour un jour ou deux. Qu’en pensez-vous ? Je ne voudrais pas avoir l’air de m’occuper de ce qui ne me concerne pas, mais les jours prochains vont être si tristes pour cette enfant… Pensez-vous que cette proposition puisse heurter Symmington ?
Il s’accorda le temps de la réflexion avant de répondre.
— Je crois, fit-il, que c’est là une excellente idée. C’est une petite extrêmement impressionnable et il serait très bien de l’éloigner un peu. Miss Holland se multiplie, elle ne perd pas la tête, mais elle a bien assez à faire avec les enfants et avec Symmington lui-même. Le pauvre homme est anéanti… Assommé !
— Il s’agit bien… d’un suicide ? demandai-je.
— Aucun doute possible. Elle a laissé un petit bout de papier sur lequel elle avait écrit les mots : « Ce n’est plus possible !… » La lettre a dû arriver hier, au courrier de l’après-midi. On a retrouvé l’enveloppe par terre, à côté de son fauteuil, et la lettre, roulée en boule, dans le foyer de la cheminée où elle l’avait jetée.
— Qu’est-ce qui a bien pu…
Je m’arrêtai, un peu effrayé de l’audace de ma question, et je m’excusai d’avoir seulement songé à la poser.
— Oh ! fit Griffith avec un sourire amer, la question n’est pas indiscrète. La lettre sera lue à l’enquête, il est impossible de l’éviter et c’est bien dommage ! Elle contient les ignominies ordinaires, formulées dans l’ignoble style que vous savez. En l’occurrence, elle accusait Colin, le second des petits, de ne pas être le fils de Symmington.
— Croyez-vous que ce soit vrai ? dis-je, incrédule.
Griffith haussa les épaules.
— Je ne suis ici que depuis cinq ans et je ne puis rien affirmer. Autant que je puisse en juger, les Symmington formaient un couple uni et heureux. Il est entendu que le petit Colin ne ressemble guère à son père, ne serait-ce que parce qu’il est roux, mais cela ne prouve rien. Il arrive souvent que les enfants tiennent plus de leurs grands-parents que de leurs parents.
— Il est probable, remarquai-je, que c’est ce défaut de ressemblance entre le père et l’enfant qui a décidé l’auteur de la lettre à lancer son accusation. Il n’était sûr de rien, mais il pouvait toujours risquer le coup…
— C’est assez mon avis, dit Griffith. L’auteur des lettres n’articule aucun fait précis. On sent qu’il frappe au hasard…
— Et il se trouve parfois qu’il touche juste, observa Joanna. Car enfin, s’il n’avait pas dit la vérité, elle ne se serait pas tuée !
— Je n’en suis pas sûr, répliqua Griffith. Depuis quelque temps, elle se portait assez mal et faisait de la neurasthénie. Je lui soignais les nerfs et il est très possible, à mon humble avis, qu’elle ait, à la lecture de cette lettre odieuse, reçu un choc qui l’aura laissée dans un état de dépression physique et morale tel qu’il était assez normal qu’elle décidât d’en finir avec la vie. Elle peut s’être dit que jamais son mari ne la croirait si elle essayait de lui démontrer la fausseté de l’accusation portée contre elle et je pense qu’elle s’est donné la mort dans une crise de désespoir, alors qu’elle n’était plus elle-même.
— C’est, dit Joanna, ce que les gens de loi appellent, je crois, un « suicide dans un moment de folie temporaire ».
— Exactement, fit Griffith. Je pense que je serai en droit de soutenir cette hypothèse à l’enquête.
— Je vois !
Joanna avait dit ces deux mots sur un tel ton que Griffith, piqué, répliqua un peu sèchement :
— Ce sera parfaitement mon droit. Vous n’êtes pas de cet avis ?
— Mais si ! répondit Joanna. À votre place, j’agirais comme vous vous proposez de le faire !
Il la considéra un instant, comme pour deviner le fond de sa pensée, puis, prenant rapidement congé, il s’éloigna. Nous entrâmes dans la maison, dont la porte était ouverte, ce qui nous évita de sonner. À l’intérieur, on entendait la voix de Miss Holland.
Elle parlait à Mr. Symmington qui, tassé dans son fauteuil, avait l’air complètement absent.
— Je vous assure, monsieur Symmington, lui disait-elle, que vous devez absorber quelque chose. Vous n’avez pour ainsi dire pas pris de petit déjeuner et vous n’aviez déjà pas dîné hier soir ! Avec toutes ces émotions, si vous ne mangez pas, vous tomberez malade, alors que vous avez besoin de toutes vos forces ! Le docteur l’a dit avant de partir.
Symmington répondait d’une voix sans timbre :
— Vous êtes très gentille, Miss Holland, mais…
— Prenez une tasse de thé bien chaud !
Elle la lui présentait avec autorité. Je pensai à part moi que, personnellement, c’est un solide whisky que j’aurais offert au pauvre diable, car il me paraissait en avoir besoin. Pourtant, il accepta le breuvage brûlant.
— Je vous remercie, Miss Holland, dit-il, levant sur elle des yeux pleins de reconnaissance, de tout ce que vous avez fait et de tout ce que vous faites encore pour nous. Vous êtes tout simplement admirable.
Elle rougit, flattée et contente.
— C’est très gentil à vous de dire ça, monsieur Symmington, répondit-elle. Ce que je vous demande, c’est de me permettre de me rendre utile. Ne vous inquiétez pas des enfants, je m’occuperai d’eux. J’ai remis les domestiques au travail. S’il y a des lettres à écrire, des coups de téléphone à donner, n’hésitez pas à user de moi !
Se retournant, elle nous aperçut. Elle vint immédiatement au-devant de nous, dans le hall. Je la regardais et je me répétais qu’elle était décidément très jolie. Ses yeux bleus étaient magnifiques et ses paupières, légèrement rouges, montraient qu’elle avait eu assez de cœur pour verser quelques larmes sur la mort de Mrs. Symmington.
— Pourrais-je vous parler une minute ? demanda Joanna. Je ne voudrais pas déranger Mr. Symmington.
Elsie Holland approuva cette réserve d’un hochement de tête entendu et nous fit entrer dans la salle à manger.
— Pour Mr. Symmington, expliqua-t-elle, le coup a été terrible. Tellement inattendu ! Qui pouvait prévoir une chose pareille ? Bien sûr, je me rends parfaitement compte maintenant que, depuis quelque temps, elle était bizarre, nerveuse et toujours sur le bord des larmes. Je croyais que c’était à cause de son état de santé, bien que le docteur Griffith ait toujours déclaré qu’elle se portait le mieux du monde. Elle était devenue très irritable et il y a des jours où on ne savait comment la prendre. Mais…
Joanna l’interrompit.
— Ce qui nous amène, dit-elle, c’est ceci : Megan ne pourrait-elle pas venir vivre avec nous pendant quelques jours ? Cela, bien entendu, si ça lui fait plaisir…
La proposition paraissait étonner Elsie Holland.
— Megan ? fit-elle. Ma foi, je n’en sais trop rien !… C’est évidemment très gentil de votre part, mais c’est une fille tellement étrange ! On ne sait jamais comment elle va prendre les choses…
— Nous pensions, dit Joanna, que cela pourrait rendre service…
— Et c’est bien vrai ! s’écria Elsie. Il faut que je m’occupe des petits – ils sont avec la cuisinière pour le moment – et aussi de ce pauvre Mr. Symmington, qui en a besoin autant que n’importe qui, il faut que je veille en outre à un tas de choses… De sorte que je n’ai guère de temps à consacrer à Megan. Je crois qu’elle est en haut, au dernier étage, dans la vieille chambre d’enfants. Elle a l’air de fuir tout le monde. Je ne sais si…
Je n’entendis pas la suite. Joanna m’avait fait, de l’œil, un signe quasi imperceptible, et j’étais discrètement sorti de la pièce. Je montai l’escalier et, tout en haut, trouvai la porte de la vieille nursery. Je la poussai. Dans la salle à manger, comme les fenêtres ouvraient sur le jardin, les stores n’étaient pas baissés. Il n’en était pas de même ici, où elles donnaient sur la route, et la pièce était plongée dans une demi-obscurité. J’aperçus Megan, tapie dans le coin d’un divan. Elle semblait paralysée par la peur. Elle me fit songer à un animal terrifié, blotti au fond d’une retraite qu’il sait précaire.
— Megan ! dis-je doucement.
J’avançai vers elle et, sans m’en rendre compte, j’adoptai pour lui parler le ton qu’on prend quand on veut rassurer une bête effrayée. Au point que je m’étonnai presque de ne pas tenir à la main une carotte ou un morceau de sucre.
Elle me regardait, immobile. Rien n’indiquait que ma présence lui fût agréable.
— Megan, repris-je, Joanna et moi, nous sommes venus vous demander si vous aimeriez venir chez nous pendant un certain temps.
Elle répondit d’une voix sourde :
— Aller chez vous ? Dans votre maison ?
— Oui.
— Vous m’emmèneriez d’ici ? Vraiment ?
— Oui, mon petit !
Elle fut prise d’un tremblement. La scène était pitoyable et émouvante.
— Oh ! Emmenez-moi, je vous en prie ! Si vous saviez comme c’est terrible d’être ici et de se sentir si méchante !
Ses mains s’accrochaient à la manche de mon veston.
— J’ai peur ! reprit-elle. Je ne me savais pas si méchante !
— Taisez-vous donc, grande bête ! répondis-je en affectant de rire. Des événements pareils, ça vous détraque ! Levez-vous et venez avec moi !
— Nous nous en allons tout de suite ?
— Le temps de prendre vos affaires et on s’en va !
— Quelles affaires ?
— Ma chère enfant, dis-je, nous pouvons vous offrir un lit, une salle de bain et tout ce qui va avec, mais je veux être pendu si je vous prête ma brosse à dents !
Son visage se détendit et elle rit faiblement.
— C’est vrai, fit-elle. Je suis complètement idiote, aujourd’hui. Ne faites pas attention ! Je vais prendre deux ou trois petites choses. Vous m’attendrez ?… Vous… Vous me promettez de ne pas partir sans moi ?
— Je resterai sur le paillasson.
— Merci !… Pardonnez-moi ! Je suis stupide !… Mais, vous savez, la mort de votre maman, c’est terrible !
— Je sais.
Je lui administrai une petite tape amicale sur l’épaule, elle me gratifia d’un regard plein de gratitude et nous quittâmes la pièce. Tandis qu’elle s’arrêtait dans sa chambre, je descendis au rez-de-chaussée.
— J’ai vu Megan, annonçai-je. Elle vient avec nous.
— Eh bien ! s’écria Elsie Holland, voilà une excellente chose. Le changement lui fera du bien. C’est une fille plutôt nerveuse, assez difficile, vous savez ! Pour moi, ce sera un grand soulagement de ne pas l’avoir ici à un moment où j’ai tant à faire ! Je vous remercie encore, Miss Burton, et j’espère qu’elle ne sera pas insupportable ! Pardonnez-moi, j’entends la sonnerie du téléphone. Il faut que j’aille répondre. Mr. Symmington n’est pas en état de le faire !
Elle sortit de la salle à manger.
— C’est décidément le bon ange qui s’occupe de tout, remarqua Joanna.
— Tu es rosse et injuste, dis-je. C’est une jolie fille, très gentille et très capable.
— Très. Mais elle le sait.
— Je ne te reconnais pas, Joanna.
— Tu veux dire qu’il n’y a aucune raison pour qu’elle ne s’occupe pas de tout comme elle le fait ?
— Exactement.
— Possible ! Mais, moi, je n’ai jamais pu souffrir les gens qui sont satisfaits d’eux-mêmes ! Ils réveillent instantanément mes plus mauvais instincts. Comment as-tu trouvé Megan ?
— Tapie dans une chambre obscure et ressemblant à une gazelle morte de peur.
— Pauvre gosse ! Elle ne s’est pas fait prier pour venir ?
— Du tout ! Elle m’aurait embrassé !
Le bruit d’un pas lourd heurtant les marches nous avertit que Megan descendait l’escalier. J’allai vivement à sa rencontre et la débarrassai de sa valise. Joanna venait sur mes talons.
— Dépêchez-vous ! souffla-t-elle. J’ai déjà refusé deux fois une bonne tasse de thé bien chaud !
Nous sortîmes. J’éprouvai quelque ennui d’être obligé de laisser Joanna jeter la valise dans la voiture, mais, si je pouvais marcher en ne m’aidant plus que d’une seule canne, il ne fallait pas encore me demander d’exploits athlétiques.
Je montai derrière Megan, Joanna mit la voiture en route et nous rentrâmes à « Little Furze ». À peine arrivée au salon, Megan se laissa tomber dans un fauteuil et fondit en larmes. Elle pleurait comme un petit enfant. Une fontaine. Je quittai la pièce pour aller chercher un remède auquel je venais de penser. Joanna restait auprès de Megan, désolée, avec le sentiment de son impuissance.
J’entendis Megan dire entre deux sanglots :
— J’ai honte ! Je dois vous paraître idiote !
Ma sœur la rassurait gentiment :
— Mais non ! Tenez, prenez ce mouchoir !
Je revins bientôt avec un verre plein jusqu’aux bords que je présentai à Megan.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un cocktail.
— Vraiment ?
Ses larmes s’étaient taries du coup. Elle ajouta :
— Je n’en ai jamais bu.
— Il faut bien commencer un jour, répliquai-je.
Elle porta le verre à ses lèvres avec précaution, commença à boire lentement, un sourire éclaira son visage et, renversant la tête en arrière, elle lampa d’un trait le reste du liquide.
— C’est délicieux, déclara-t-elle. Je peux en avoir un autre ?
— Non, répondis-je.
— Pourquoi ?
— J’ai idée que vous le saurez d’ici une dizaine de minutes.
Megan, un peu choquée, reporta son attention sur Joanna.
— Vraiment, lui dit-elle, je m’en veux de vous avoir ennuyée avec ma crise de larmes. Je ne sais pas ce qui m’a prise ! C’est d’autant plus stupide que je suis absolument ravie d’être ici.
— Ne parlons pas de ça ! répondit Joanna. C’est nous qui sommes très contents de vous avoir.
— Je sais bien que ce n’est pas possible, fit Megan, et que c’est pure gentillesse de votre part. C’est pourquoi je vous suis si reconnaissante !
— Vous me gêneriez infiniment, répliqua Joanna, si vous continuiez à parler de reconnaissance. Jerry et moi, nous sommes très contents de vous avoir, je l’ai dit et c’est la vérité. Nous avons, lui et moi, épuisé tous nos sujets de conversation et nous ne savons plus quoi nous dire !
— Tandis que, maintenant, ajoutai-je, nous allons pouvoir discuter de choses intéressantes. À commencer par Goneril et Regan…
Un éclair passa dans les yeux de Megan.
— J’ai pensé à elles depuis l’autre jour, dit-elle, et je crois que je connais la réponse. Si elles étaient comme elles étaient, c’est parce que leur vieille horreur de père exigeait d’elles trop de courbettes et de flatteries. Quand il faut que vous soyez tout le temps à dire merci et à raconter aux gens qu’ils sont gentils, magnifiques et tout, ça finit par vous rendre mauvais à l’intérieur ! Rien que pour changer, vous souhaitez avec impatience qu’un jour vienne où vous pourrez être méchant. Et alors, quand l’occasion se présente, ça vous tourne un peu la tête et vous allez plus loin que vous n’aviez voulu… D’ailleurs, le vieux Lear était un sale type et je donne tout à fait raison à Cordelia. Il n’a eu que ce qu’il méritait !
— Je vois, répondis-je, que nous aurons, à propos de Shakespeare, de passionnantes controverses.
— Je vois surtout, remarqua Joanna, que je vais avoir affaire à deux redoutables intellectuels. J’avoue que j’ai toujours trouvé Shakespeare terriblement morne, avec des scènes qui n’en finissent pas, où tout le monde est ivre et est supposé avoir de l’esprit.
Je me tournai vers Megan.
— À propos, lui demandai-je, comment vous sentez-vous ?
— On ne peut mieux, merci !
— Pas un peu étourdie ? Vous ne voyez pas deux Joanna ou quelque chose comme ça ?
— Non. Je suis très bien. Il me semble que j’aimerais parler, parler, à n’en plus finir !
— Bravo ! m’écriai-je. La conclusion est évidente : vous êtes construite pour supporter la boisson. Ceci, bien entendu, si c’était vraiment votre premier cocktail…
— Ça, vous pouvez en être sûr !
— Alors, bravo ! Une tête solide, c'est un bel atout dans l’existence !
Joanna se leva et emmena Megan dans sa chambre, pour défaire sa valise.
Peu après, Mary venait me trouver, très ennuyée. Pour le déjeuner, elle avait fait de la crème, mais pour deux personnes seulement. Comment allait-on pouvoir arranger ça ?