13
LES EXPLICATIONS DE POIROT
— Poirot, vous n’êtes qu’un vieux gredin, et j’ai presque envie de vous étrangler ! Comment avez-vous pu me mener à ce point en bateau ?
Nous étions installés dans la bibliothèque. Les derniers jours avaient été assez éprouvants. À l’étage inférieur, John et Mary Cavendish étaient à nouveau réunis tandis qu’Alfred Inglethorp et Evelyn Howard se préparaient à moisir derrière les barreaux. Quant à moi, j’avais enfin l’oreille de Poirot, et je n’avais pas l’intention de laisser passer cette occasion de satisfaire ma curiosité.
Poirot mit un temps avant de me répondre :
— Je ne vous ai pas mené en bateau, mon bon ami. Tout au plus vous ai-je empêché de vous fourvoyer vous-même.
— Oui, mais pourquoi ?
— Ah ! mon bon ami ! C’est difficile à dire. Voyez-vous, vous êtes d’un tempérament si honnête, et d’une nature si franche que… Enfin, disons qu’il vous est impossible de dissimuler vos sentiments. Si je vous avais fait part de mes petites théories, l’homme astucieux qu’est Alfred Inglethorp aurait flairé le danger dès la première rencontre avec vous. Et dans ce cas, adieu à nos chances de le démasquer !
— Je crois avoir un peu plus de diplomatie que vous ne m’en prêtez !
— Allons, mon bon ami ! fit Poirot désolé. Je vous en prie, ne vous vexez pas ! Votre aide m’a été des plus utiles. Seule l’incommensurable honnêteté de votre belle nature a dicté ma réserve.
— Je veux bien l’admettre, maugréai-je, un peu apaisé. Je continue néanmoins d’estimer que vous auriez pu me mettre sur la voie.
— Et c’est ce que j’ai fait, mon bon ami ! À plusieurs reprises. Mais vous n’avez pas compris. Rappelez-vous : vous ai-je jamais dit que je croyais à la culpabilité de John Cavendish ? Ne vous ai-je pas confié, bien au contraire, que son acquittement était presque certain ?
— C’est vrai, mais…
— Et n’ai-je pas ensuite souligné les difficultés qu’il y avait à amener l’assassin devant la justice ? Ne vous est-il pas alors apparu que je parlais de deux personnes entièrement différentes ?
— Non, cela ne m’est pas apparu clairement !
— Et ne vous ai-je pas dit à plusieurs reprises, au début de cette affaire, que je ne voulais pas que l’on arrêtât Mr Inglethorp à ce moment-là ? Voilà qui aurait dû pourtant vous mettre sur la voie !
— Voulez-vous dire que vous le soupçonniez déjà à ce moment-là ?
— C’est exact. Pour commencer, s’ils étaient plusieurs à pouvoir tirer profit de la mort de Mrs Inglethorp, son époux n’en restait pas moins le principal intéressé. C’était l’évidence même. Ce premier jour où nous nous sommes rendus ensemble à Styles, je n’avais aucune idée de la façon dont avait été perpétré le crime. Mais d’après le peu que je savais déjà de Mr Inglethorp, je me doutais bien qu’il me serait très difficile de l’impliquer dans cette affaire. Une fois sur les lieux, j’ai immédiatement compris que c’était Mrs Inglethorp qui avait brûlé le testament. Et puisque j’aborde ce sujet, vous ne pouvez m’accuser de ne pas vous avoir fait remarquer l’incongruité d’un feu de cheminée en plein été.
— Oui, je le reconnais ! concédai-je avec une certaine impatience. Mais poursuivez…
— Eh bien, mon bon ami, ma théorie sur la culpabilité d’Alfred Inglethorp me parut très vite bien fragile. Les indices qui l’accusaient étaient si nombreux que j’avais plutôt tendance à le croire innocent.
— Quand avez-vous changé d’avis ?
— Quand j’ai découvert que plus j’essayais de le disculper, plus il s’efforçait de se faire arrêter. Puis je me suis rendu compte qu’il n’avait aucune liaison avec Mrs Raikes. John Cavendish, en revanche, n’était pas resté insensible au charme de cette dame, j’en eus vite la certitude.
— Quel rapport ?
— Il est très simple. Si Alfred Inglethorp entretenait des relations coupables avec Mrs Raikes, son silence était tout à fait compréhensible. Mais quand j’ai su que tout le village était au courant de la liaison entre John Cavendish et Mrs Raikes, ce même silence prenait un tout autre sens. Il était ridicule de penser qu’il se taisait par peur du scandale, puisqu’il n’avait aucune raison de le redouter. Cela m’a donné à réfléchir, et je suis peu à peu arrivé à la conclusion que Mr Alfred Inglethorp voulait être arrêté. Eh bien ! Dès cet instant j’ai décidé de tout faire pour qu’il ne le soit pas.
— Attendez ! Je ne comprends pas pourquoi il voulait se faire arrêter !
— Mon bon ami, il existe dans votre pays une loi qui stipule qu’un homme acquitté ne peut être rejugé pour la même affaire. Ah ! l’idée était ingénieuse ! À l’évidence, c’est un individu d’une rare intelligence ! Sa position eût fatalement attiré les soupçons sur lui, il en était conscient. Aussi a-t-il conçu ce stratagème remarquable : confectionner des indices qui l’accableraient. Il voulait être arrêté. Il lui eût alors suffi de dévoiler son alibi, qu’il savait irréfutable, et il eût été tranquille jusqu’à la fin de ses jours !
— Mais je ne comprends toujours pas comment il a pu se construire un alibi tout en se rendant à la pharmacie…
Poirot me regarda avec stupeur.
— Mon pauvre ami ! Est-il donc possible que vous n’ayez pas encore compris ? C’est Miss Howard qui est allée acheter la strychnine à la pharmacie !
— Miss Howard ?
— Bien sûr ! Qui d’autre ? Rien de plus simple. Sa taille correspond à celle d’Alfred Inglethorp ; sa voix est grave, masculine ; atout supplémentaire, elle a un lien de parenté avec Inglethorp et lui ressemble beaucoup, surtout par son port et sa démarche. Donc rien de plus simple. Quel couple redoutable !
— Je demeure encore un peu dans le flou quant à l’utilisation du bromure, avouai-je.
— Allons bon ! Je vais donc démonter pour vous mon raisonnement. J’ai tendance à penser que c’est Miss Howard le cerveau dans cette affaire. Peut-être vous rappelez-vous le jour où elle a parlé de son père médecin ? On peut supposer qu’elle avait l’habitude de lui préparer certains remèdes ; à moins qu’elle n’ait trouvé l’idée du bromure dans l’un des nombreux ouvrages de pharmacologie qui traînaient à Styles pendant la période où Miss Cynthia préparait son examen. Toujours est-il qu’elle connaît l’effet de la poudre de bromure dans une solution contenant de la strychnine : la concentration rapide du poison sous forme de précipité. L’idée a dû lui venir tout d’un coup. Mrs Inglethorp disposait en permanence d’un mélange de poudre de bromure qu’elle prenait parfois le soir, en guise de somnifère. Quoi de plus facile que de dissoudre une pincée de poudre de bromure dans la bouteille de fortifiant lorsque celui-ci est livré par le pharmacien ? Le risque est pratiquement nul. La prise fatale n’aura pas lieu avant une quinzaine de jours, et si quelqu’un a surpris l’un des deux la bouteille de fortifiant à la main, ce détail sera oublié depuis longtemps au moment du drame. Entre-temps, Miss Howard se sera querellée avec sa maîtresse et aura quitté Styles. Le délai et son éloignement écarteront d’elle tout soupçon. Oui, une idée géniale ! S’ils s’étaient contentés de l’appliquer, il est fort probable que jamais on ne les aurait soupçonnés. Mais cela ne les satisfait pas, et ils pèchent par excès d’intelligence. C’est ce qui a causé leur perte.
Les yeux fixés au plafond, Poirot tira une bouffée de sa minuscule cigarette, puis il continua :
— Ils imaginent un stratagème pour diriger les soupçons sur John Cavendish : ils achètent de la strychnine à la pharmacie du village et signent le registre en imitant son écriture.
» Le lundi, Mrs Inglethorp doit logiquement prendre sa dernière dose de fortifiant. C’est pourquoi, à 18 heures ce même jour, Alfred Inglethorp s’arrange pour être vu par plusieurs personnes en un lieu très éloigné du village. Miss Howard a déjà répandu l’histoire inventée de toutes pièces de sa liaison avec Mrs Raikes, ce qui justifiera le silence obstiné de son complice. À 18 heures donc, Miss Howard, sous l’apparence d’Alfred Inglethorp, entre dans la pharmacie ; elle raconte son histoire de chien à empoisonner et obtient la strychnine. Elle signe le registre du nom de son acolyte en imitant l’écriture de John Cavendish, qu’elle s’est auparavant entraînée à contrefaire.
» Mais tous ces efforts ne serviront à rien si John, lui aussi, peut fournir un alibi. C’est pourquoi elle rédige à son intention une lettre anonyme – toujours en copiant son écriture – qui l’envoie à l’heure dite dans un endroit si isolé qu’il y a fort peu de chances pour que quelqu’un l’aperçoive.
» Jusque-là, tout va bien. Miss Howard retourne à Middlingham, et Alfred Inglethorp à Styles. Ce dernier ne peut être compromis : car c’est Miss Howard qui a gardé la strychnine, laquelle n’est d’ailleurs qu’un leurre destiné à orienter les soupçons sur John Cavendish.
» Arrive l’imprévu. Mrs Inglethorp ne prend pas son fortifiant ce soir-là. La sonnette rendue inutilisable, l’absence de Cynthia – combinée par Alfred Inglethorp avec l’aide inconsciente de son épouse –, toutes ces précautions se révèlent inutiles. Et c’est alors qu’Alfred Inglethorp commet un faux pas.
» Mrs Inglethorp est sortie. Assis à son bureau, il écrit une lettre à sa complice qui, voyant leur plan échouer, risque de s’inquiéter. Mrs Inglethorp rentre sans doute plus tôt que prévu. Pris de court, Alfred Inglethorp referme à clef son bureau. S’il reste dans le boudoir, il craint d’avoir à l’ouvrir de nouveau, auquel cas son épouse pourrait entrevoir la lettre avant qu’il ait pu la subtiliser. Il sort donc se promener dans les bois, n’imaginant pas un instant que Mrs Inglethorp puisse ouvrir son bureau et découvrir la lettre.
« C’est pourtant ce qu’elle va faire, comme nous le savons. Elle lit ces lignes et comprend la perfidie de son mari et d’Evelyn Howard. L’allusion au bromure, hélas ! n’éveille pas sa méfiance. Certes, elle pressent un danger, mais elle ne peut le localiser. Elle prend la décision de ne rien dire à son mari de sa découverte, mais elle conserve la lettre. Elle écrit à son avoué pour lui demander de venir la voir le lendemain matin et décide de détruire au plus vite le testament qu’elle vient de rédiger.
— C’est donc pour retrouver la lettre adressée à Miss Howard qu’Alfred Inglethorp a forcé la serrure de la mallette ?
— Exactement. Et, au risque énorme qu’il n’hésite pas à courir pour la récupérer, on mesure l’importance qu’il donne, à juste titre d’ailleurs, à cette missive. À part cette lettre, rien ne le relie au crime qui se prépare.
— Il y a pourtant une chose que je n’arrive pas à comprendre : dès qu’il l’a eue en sa possession, pourquoi ne l’a-t-il pas détruite ?
— Parce qu’il n’a pas osé prendre le risque suprême : celui de garder la lettre sur lui !
— Je ne vous suis pas.
— Envisagez le problème de son point de vue. J’ai calculé qu’il n’aurait eu que cinq minutes pour mettre la main sur la lettre. Ensuite nous arrivions. Avant cela, Annie balayait l’escalier : elle aurait vu quiconque passait dans l’aile droite. Imaginez maintenant la scène : il pénètre dans la chambre de sa femme à l’aide d’une de ses clefs – les serrures de la maison sont toutes très semblables – et se précipite sur la mallette. Elle est fermée, et il ne parvient pas à trouver la clef. Saisi de panique, il comprend que sa présence dans la chambre sera découverte, mais qu’il doit tout tenter pour récupérer cette preuve accablante. À l’aide d’un canif, il force la serrure et fouille la mallette. À présent, un autre problème se pose à lui : il court un risque énorme à garder la lettre sur lui. On peut le voir sortir de la chambre, le fouiller… Et si on découvre ce papier sur lui, il est perdu ! Il est probable qu’il entend à ce moment-là John et Mr Wells sortir du boudoir. Il faut qu’il agisse au plus vite. Où peut-il dissimuler la lettre ? Dans la corbeille à papiers ? Son contenu est soigneusement conservé, et de toute façon on l’examinera certainement. La détruire ? Il n’en a aucun moyen. Affolé, il regarde autour de lui et… que croyez-vous qu’il voie, mon bon ami ?
Je secouai la tête.
— Il ne lui faut que quelques secondes pour déchirer la feuille en plusieurs bandes, qu’il tortille pour leur donner l’apparence d’allume-feu de papier. Il ne lui reste plus qu’à les ajouter à ceux qui sont déjà dans le vase, sur la cheminée, et le tour est joué !
Je poussai une exclamation de surprise.
— Personne ne penserait à regarder à cet endroit-là, reprit Poirot. Il lui suffira de revenir dans la chambre dès que l’occasion se présentera et de détruire cette unique preuve de sa culpabilité.
— Ainsi, cette preuve, nous l’avions sous les yeux pendant tout ce temps, dans le vase à allume-feu de Mrs Inglethorp !
— Eh oui, mon bon ami ! C’est là que se trouvait le chaînon manquant de mon raisonnement, et c’est à vous que je dois de l’avoir découvert.
— À moi ?
— Mais oui. Rappelez-vous. Vous m’avez parlé du tremblement insolite de mes mains quand j’alignais les bibelots sur la cheminée ?
— Oui, mais je ne comprends toujours pas…
— Mais moi, j’ai compris ! Voyez-vous, mon bon ami, cela m’a fait penser à une chose : la première fois que nous étions entrés ensemble dans la chambre de Mrs Inglethorp, j’avais déjà aligné les objets sur la cheminée. Or, s’ils étaient alignés, je n’avais aucune raison de recommencer cette opération un peu plus tard… sauf si quelqu’un, entre-temps, y avait touché !
— Mon Dieu ! murmurai-je. Voilà donc l’explication de votre comportement ! Vous vous précipitiez à Styles pour récupérer la lettre !
— Oui… Une course contre la montre !
— Pourtant, je ne comprends toujours pas comment Alfred Inglethorp a pu être assez fou pour ne pas détruire la lettre plus tôt. Les occasions ne lui ont sans doute pas manqué.
— Détrompez-vous ! J’ai tout fait pour l’en empêcher !
— Vous ?
— Oui. Ne m’avez-vous pas reproché de mettre toute la maisonnée dans la confidence ?
— Ça oui, alors !
— Eh bien, mon bon ami, c’était pour conserver une chance d’acculer Inglethorp. Je n’étais pas certain de sa culpabilité, mais dans cette hypothèse je me doutais qu’il n’aurait pas gardé le papier sur lui. Il l’aurait caché quelque part en attendant de pouvoir le détruire. Je me suis donc assuré la complicité de toute la maisonnée afin de contrer ses plans. Il faisait déjà figure de suspect aux yeux de tous ; en rendant la chose publique, je le plaçais sous la surveillance incessante de dix détectives amateurs. Dans ces conditions, il n’allait pas prendre le risque de détruire la lettre. Il s’est donc vu contraint de quitter Styles en la laissant dans le vase à allume-feu.
— Mais Miss Howard aurait dû avoir de nombreuses occasions d’agir à sa place ?
— À cela près qu’elle ignorait totalement l’existence de cette lettre. Suivant la stratégie qu’ils avaient élaborée, elle ne lui adressait jamais la parole. N’oublions pas qu’ils étaient censés se détester, n’est-ce pas ? Ils auraient sans doute attendu la condamnation de John Cavendish pour se rencontrer. Bien sûr, Alfred Inglethorp était sous surveillance constante, car j’espérais qu’il me conduirait un jour ou l’autre à la lettre. Mais il était trop rusé pour prendre ce genre de risques. La lettre était apparemment en sécurité là où elle se trouvait ; personne n’avait pensé à fouiller le vase à allume-feu les premiers jours, il était donc peu probable qu’on le fasse par la suite. Sans la révélation que provoqua chez moi votre remarque, nous n’aurions sans doute jamais pu le livrer à la justice.
— Je comprends mieux, maintenant. Mais, dites-moi, quand avez-vous commencé à soupçonner Miss Howard ?
— Lors de l’enquête préliminaire. J’ai compris qu’elle mentait au sujet de la lettre que lui avait adressée Mrs Inglethorp.
— Comment ?
— Vous avez vu la lettre, n’est-ce pas ? Pourriez-vous me la décrire ?
— Oui… Enfin, plus ou moins.
— Peut-être vous rappelez-vous alors l’écriture de Mrs Inglethorp, caractérisée par de larges espaces entre les mots ? Or, si vous aviez regardé la date placée en haut de la lettre, « le 17 juillet », vous auriez noté qu’elle était très différente. Voyez-vous où je veux en venir ?
— Pas le moins du monde, avouai-je.
— Simplement à ceci : à l’origine, cette lettre était datée du 7 juillet, et non pas du 17. Le 1 fut rajouté dans l’espace entre l’article et le 7 pour transformer la date.
— Soit. Mais dans quel but ?
— C’est exactement la question que je me suis posée. Pourquoi Miss Howard avait-elle substitué à la lettre effectivement écrite le 17 une autre lettre, du 7 celle-là, dont elle avait maquillé la date ? Évidemment parce qu’elle ne désirait pas montrer la véritable lettre du 17. Mais pourquoi ? C’est à partir de ce moment-là que j’ai eu des soupçons. Ne vous ai-je pas répété maintes fois qu’il faut se méfier des gens qui ne disent pas la vérité ?
— Et cependant, m’écriai-je avec indignation, vous m’avez donné deux raisons pour lesquelles Miss Howard ne pouvait avoir commis le crime !
— Et même d’excellentes raisons ! ajouta Poirot. À tel point qu’elles m’arrêtèrent longtemps. Puis je me suis remémoré un fait significatif : Miss Howard et Alfred Inglethorp étaient cousins. Si elle n’avait pu commettre le crime seule, rien ne l’empêchait d’y avoir participé. Et puis, il y avait cette antipathie plutôt excessive ! Et qui cachait en fait un sentiment tout à fait contraire. Il est évident qu’un lien passionnel les unissait bien avant l’arrivée d’Alfred Inglethorp à Styles. Leur infâme projet avait été conçu de longue date. Il épouserait cette vieille femme aussi crédule que fortunée ; il la pousserait à rédiger un testament en sa faveur ; ensuite, il leur suffirait de la faire disparaître selon un plan remarquablement élaboré pour profiter de ses richesses par voie d’héritage. Si tout s’était déroulé sans accroc, ils auraient sans aucun doute quitté l’Angleterre un peu plus tard, pour vivre ensemble avec l’argent de leur malheureuse victime.
» Ils forment un couple dont le machiavélisme n’a d’égal que le manque de scrupules. Tandis que l’on commence à le soupçonner, elle dispose tranquillement les éléments qui doivent conduire l’enquête à un dénouement tout différent. Quand elle arrive de Middlingham, elle apporte tous les indices compromettants. Nul ne la soupçonne, bien entendu, et elle jouit d’une totale liberté de mouvement dans la maison. Elle va donc cacher la strychnine et les lunettes dans la chambre de John, puis elle place le postiche au fond de la malle, dans le grenier. Elle s’arrange ensuite pour que ces objets soient découverts.
— Ce que je ne saisis pas, c’est pourquoi ils ont cherché à faire porter les soupçons sur John, remarquai-je. Lawrence aurait beaucoup mieux convenu.
— Vous avez raison ; mais les indices qui le rendaient suspect sont dus au seul hasard. En fait, je pense que cela a plutôt contrarié nos deux meurtriers.
— Son comportement a été très maladroit, dis-je après réflexion.
— Certes. Mais, bien sûr, vous avez compris ce qui le motivait ?
— Non.
— Ne vous êtes-vous pas rendu compte qu’il croyait Cynthia coupable ?
— Non ! Mais c’est invraisemblable !
— C’était très vraisemblable, au contraire. Et j’ai bien failli partager cette idée. Je l’avais en tête lorsque j’ai questionné Mr Wells pour la première fois au sujet du testament. Et n’oubliez pas ces poudres de bromure qu’elle avait préparées pour Mrs Inglethorp, ni cette aptitude remarquable à se déguiser en homme, comme nous l’a raconté Dorcas. Non, vraiment, elle se prêtait plus aux soupçons que n’importe qui d’autre !
— Allons, Poirot ! Vous plaisantez !
— Pas le moins du monde. Vous dirai-je ce qui a tant fait blêmir Mr Lawrence quand il est entré dans la chambre de sa belle-mère cette nuit fatale ? Alors que la vieille dame, visiblement empoisonnée, agonisait sur son lit, il a vu derrière vous la porte donnant sur la chambre de Miss Cynthia, et il a remarqué que le verrou n’était pas poussé.
— Mais il a déclaré le contraire ! m’insurgeai-je.
— Justement, rétorqua Poirot. Et c’est bien pourquoi j’ai soupçonné que la porte n’était pas verrouillée. Il cherchait ainsi à protéger Miss Cynthia.
— Pourquoi diable voulait-il la protéger ?
— L’amour, mon bon ami ! Il est amoureux d’elle.
Je ne pus me retenir de rire :
— Là, Poirot, vous vous égarez. J’ai appris par hasard que, bien loin d’en être amoureux, Lawrence ne peut pas la souffrir.
— Et d’où tenez-vous cette certitude, mon bon ami ?
— De Cynthia elle-même.
— La pauvre petite ! Et vous a-t-elle dit si elle souffrait de cette attitude ?
— Non. Elle m’a même assuré que c’était le dernier de ses soucis.
— Elle en éprouve donc une peine réelle, en déduisit Poirot. Elles sont toutes pareilles… Ah ! les femmes…
— Je suis très surpris de ce que vous me dites au sujet de Lawrence.
— Pourquoi ? Ça crevait les yeux. Chaque fois que Miss Cynthia discutait ou plaisantait avec son frère, l’humeur de Mr Lawrence s’assombrissait notablement. Il s’était persuadé qu’elle était amoureuse de Mr John. Quand il est entré dans la chambre de sa belle-mère, il a aussitôt compris qu’elle avait été empoisonnée. Il en a conclu bien hâtivement que Miss Cynthia n’était pas étrangère au drame et en a conçu un désespoir affreux. Il s’est souvenu que Miss Cynthia était montée avec sa belle-mère dans cette chambre la veille au soir. Afin d’empêcher toute analyse, il a mis la tasse à café en miettes, sans doute en l’écrasant sous son talon. C’est aussi pourquoi il a soutenu à fond, contre toute vraisemblance, la thèse du « décès par causes naturelles ».
— Et ce message énigmatique concernant « la tasse manquante » ?
— J’étais pratiquement sûr qu’elle avait été cachée par Mrs Cavendish, mais il me fallait en avoir la certitude. Au départ, Mr Lawrence n’avait aucune idée de ce que signifiait ce message ; à la réflexion, toutefois, il a conclu qu’en trouvant cette tasse manquante il laverait de tout soupçon la dame de son cœur. Ce en quoi il avait tout à fait raison.
— Autre chose : quel sens donnez-vous aux ultimes paroles de Mrs Inglethorp ?
— Elle accusait son époux, bien entendu.
— Eh bien, Poirot, dis-je avec un soupir, je pense que vous avez expliqué tous les points qui me restaient encore obscurs. Je suis heureux que cette affaire se soit terminée aussi bien. Même John et Mary se sont réconciliés.
— Grâce à moi.
— Comment ça, grâce à vous ?
— Mon cher ami, ne voyez-vous pas que c’est uniquement l’épreuve du procès qui les a rapprochés ? Que John aime toujours son épouse, je n’en ai jamais douté, pas plus que je n’ai douté des sentiments qu’elle continuait à lui porter. Mais, avec le temps, ils s’étaient éloignés l’un de l’autre. Tout provenait d’un malentendu. Elle l’avait épousé sans amour, et il le savait. Mais, à sa façon, John est un homme sensible, et il refusait de s’imposer à elle. Or, à mesure qu’il s’éloignait d’elle, Mary sentait grandir son amour pour lui. Mais tous deux sont tellement orgueilleux que tout rapprochement était impossible. Lui s’égara dans une liaison avec Mrs Raikes, tandis qu’elle se mettait à fréquenter le Dr Bauerstein. Souvenez-vous, le jour de l’arrestation de John Cavendish, j’ai longuement hésité à prendre une lourde décision…
— Certes, et j’ai fort bien compris votre accablement.
— Pardonnez-moi, mon bon ami, mais j’ai bien peur que vous n’ayez rien compris du tout… Je me demandais s’il convenait que j’innocente John Cavendish d’entrée de jeu. J’avais tous les atouts en main pour le faire… mais il m’aurait été plus difficile ensuite de confondre les véritables coupables. Jusqu’au dernier moment, ceux-ci se sont complètement trompés sur ma position, ce qui explique en bonne partie ma réussite.
— Vous voulez dire que vous auriez pu éviter à John Cavendish l’épreuve d’un procès ?
— Oui, mon bon ami. Mais j’ai finalement décidé de privilégier le bonheur d’une femme. Seule la terrible épreuve qu’ils viennent de subir pouvait réunir ces deux âmes fières.
Je regardai mon ami avec ahurissement. Quel aplomb colossal chez ce petit homme ! Qui d’autre que lui eût laissé accuser un homme de meurtre dans le seul but de restaurer son bonheur conjugal ?
— Je lis dans vos pensées, mon bon ami ! dit-il avec un sourire. Non, personne hormis Hercule Poirot n’aurait osé prendre un tel risque ! Mais vous avez tort de lui en faire grief : le bonheur d’une femme, et d’un homme, est le bien le plus précieux au monde.
À ces mots, je me remémorai les événements qui avaient précédé cette conversation. Livide, au dernier degré de l’épuisement, Mary Cavendish était étendue sur le canapé. Elle attendait quelque chose… Puis un coup de sonnette s’était fait entendre au rez-de-chaussée, et elle s’était levée d’un bond. Poirot avait ouvert la porte et son regard avait rencontré celui, implorant, de la jeune femme. Il avait alors hoché doucement la tête.
— Oui, madame, avait-il dit, je vous l’ai ramené.
Puis il s’était écarté pour laisser le passage à John et, tandis que nous nous éclipsions, j’avais surpris le feu qui brûlait dans les yeux de Mary Cavendish que son époux serrait dans ses bras.
— Peut-être avez-vous raison, Poirot, dis-je, radouci. C’est le bien le plus précieux au monde…
On frappa soudain à la porte, et la tête de Cynthia parut dans l’entrebâillement :
— Je… je voulais juste…
— Entrez donc, m’empressai-je de dire en me levant. Elle entra mais ne fit pas mine de s’asseoir.
— Je venais simplement pour vous dire…
— Oui ?
Elle tortillait quelque chose dans ses mains.
— Vous êtes deux amours, voilà ! dit-elle enfin.
Sur quoi elle m’embrassa, embrassa Poirot et sortit de la pièce en courant.
— Qu’est-ce que diable cela peut bien signifier ? demandai-je, éberlué.
Recevoir un baiser de Cynthia était certes très agréable, mais cette démonstration publique avait quelque peu gâté mon plaisir.
— Cela signifie qu’elle vient de se rendre compte que Mr Lawrence ne la déteste pas autant qu’elle le pensait, répondit Poirot avec le plus grand sérieux.
— Mais…
— Justement, voici l’intéressé.
À ce moment, en effet, Lawrence passa devant la porte entrouverte.
— Eh bien, Mr Lawrence ! lança Poirot. Il semblerait que vous méritiez quelques félicitations, non ?
Lawrence rougit puis réussit à sourire d’un air penaud. En vérité, l’homme amoureux offre un spectacle bien ridicule ! Le trouble de Cynthia, en revanche, m’avait paru tout à fait touchant.
Je soupirai.
— Qu’avez-vous, mon bon ami ?
— Oh, rien ! dis-je, morose. Ces deux femmes sont exquises !
— Et ni l’une ni l’autre n’est pour vous, n’est-ce pas ? compléta Poirot. Mais quelle importance, mon bon ami ? Consolez-vous : bientôt, peut-être, une nouvelle enquête nous réunira. Et alors qui sait…
FIN