Chapitre VI
AUX « TROIS COURONNES »
Avant son entrevue avec le major Burnaby, l’inspecteur dut subir le bavardage de Mrs. Belling, propriétaire de l’auberge des Trois Couronnes. Cette grosse femme accorte avait une telle jactance qu’elle vous obligeait à l’écouter jusqu’à ce que tarît le flot de son bavardage.
— Ah ! monsieur, nous étions loin de penser qu’un tel malheur s’abattrait sur ce pauvre Mr. Trevelyan, termina-t-elle. Ces maudits vagabonds ! Je ne puis supporter leur engeance ! Les vagabonds se méfient des chiens et le capitaine n’en avait même pas un pour le protéger. Bonté divine ! On ignore ce qui se passe même à vingt mètres de chez soi !
— Le major est-il visible ?
— Oui, monsieur Narracott, répondit-elle. Il déjeune en ce moment. Vous le verrez dans la salle à manger. Le malheureux ! Quelle nuit il a dû passer, sans pyjama ! Et moi, une veuve, je ne pouvais lui en procurer un, n’est-ce pas ? La mort de son ami l’a rendu un peu drôle. Tous deux étaient si aimables, mais le capitaine se montrait par trop avare. Je me disais toujours qu’il était dangereux de vivre à Sittaford, à des kilomètres de partout, et dire que le capitaine est venu se faire assassiner à Exhampton même. La fatalité frappe au moment où on s’y attend le moins.
— En effet, madame Belling. Qui logiez-vous, hier ? Des étrangers au pays ?
— Attendez. Il y avait Mr. Moresby et Mr. Jones, deux voyageurs de commerce, et un jeune Londonien. C’est tout. Vous comprenez, ici c’est calme à cette époque de l’année… Oh ! j’oubliais le jeune homme arrivé par le dernier train ; il dort encore.
— Par le dernier train ?… Le train de dix heures ?… Inutile de le déranger. Mais l’autre client, celui qui vient de Londres ? Le connaissez-vous ?
— Je l’ai vu hier pour la première fois. Oh ! celui-là n’est pas un commis voyageur… on le devine à ses manières. Son nom m’échappe. Vous le trouverez sur le registre. Ce matin, il a pris le premier train pour Exeter, à six heures dix. Je me demande ce qu’il est venu faire ici, ce monsieur !
— Il ne vous a pas déclaré sa profession ?
— Non.
— Est-il sorti ?
— Oui. Arrivé ici à l’heure du déjeuner, il est sorti vers quatre heures et demie et il est rentré vers six heures vingt.
— Où est-il allé pendant ce temps-là ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Sans doute a-t-il voulu faire une petite promenade. C’était avant la chute de neige, mais le temps n’était guère choisi pour se balader.
— Vous dites qu’il est sorti à quatre heures et demie et rentré à six heures vingt ! Cela me paraît bizarre. Il n’a pas parlé du capitaine Trevelyan ?
Mrs. Belling secoua énergiquement la tête.
— Non, monsieur Narracott. D’abord, il n’a pas desserré les dents. Il se tenait à l’écart… un jeune homme élégant et distingué, mais à la mine inquiète.
L’inspecteur prit le registre de l’hôtelière :
— James Pearson, Londres. Voilà qui ne nous apprend pas grand-chose. Il nous faudra faire une petite enquête sur ce James Pearson.
Puis il se rendit dans la salle à manger. Le major Burnaby s’y trouvait seul. Il buvait un café noir, le journal le Times déployé devant lui.
— Pardon, monsieur, vous êtes bien le major Burnaby ?
— Oui, monsieur.
— Je suis l’inspecteur Narracott, d’Exeter.
— Bonjour, inspecteur. L’affaire avance-t-elle ?
— Oui, je crois pouvoir l’affirmer sans crainte.
— Tant mieux, dit le major d’un ton sec et d’un air plutôt incrédule.
— Peut-être pourriez-vous me renseigner sur un ou deux points, major Burnaby ?
— Je ferai en tout cas de mon mieux.
— A votre connaissance, le capitaine Trevelyan avait-il des ennemis ?
— Pas un ennemi au monde.
— Evans, le domestique… le considérez-vous comme un garçon honnête ?
— Certes, et Trevelyan avait confiance en lui.
— N’y eut-il point de malentendu entre les deux hommes au sujet du mariage d’Evans ?
— Aucun. Trevelyan redoutait simplement que ses manies de vieux garçon ne fussent troublées.
— A propos, le capitaine n’a jamais été marié, n’est-ce pas ? Pourriez-vous me dire s’il laisse un testament ou s’il est mort intestat, qui hérite de sa fortune ?
— Trevelyan a rédigé ses dernières volontés, se hâta de répondre le major.
— Ah !… vous le savez.
— Cela va de soi, puisqu’il m’a nommé son exécuteur testamentaire.
— Qui est l’héritier ?
— Je ne saurais préciser.
— Possédait-il beaucoup de biens ?
— Trevelyan était plus riche qu’on ne le supposait dans le pays.
— A-t-il de la famille ?
— Oui, une sœur et, je crois, des neveux et des nièces. Il ne les voyait pas souvent, mais il n’y avait pas de querelles entre eux.
— Où est déposé le testament ?
— A l’étude de Messires. Walter et Kirkwood, notaires à Exhampton.
— Major Burnaby, puisque vous êtes l’exécuteur testamentaire, peut-être consentirez-vous à m’accompagner chez ces hommes de loi ? J’aimerais connaître le plus tôt possible le contenu de ce document.
Burnaby releva la tête vivement.
— Que se passe-t-il ? Le testament y serait pour quelque chose ?
L’inspecteur Narracott ne montrait pas si vite ses cartes.
— L’affaire n’est pas aussi claire que nous serions tentés de le croire. Je voudrais vous poser une autre question. Major Burnaby, il paraît que vous avez demandé au docteur Warren si le décès du capitaine était survenu à cinq heures vingt-cinq ?
— Et après ? fit brusquement le major Burnaby.
— Quelle raison aviez-vous pour en fixer l’heure avec tant de précision ?
— Comment ?
— Vous aviez une idée quelconque derrière la tête en choisissant cette heure plutôt qu’une autre.
— J’aurais tout aussi bien pu dire six heures moins vingt-cinq, ou quatre heures et demie.
— Evidemment, dit l’inspecteur, conciliant. Mieux valait ne point contrarier le major en cet instant, mais Narracott se promettait de bien avancer son enquête avant la fin de la journée.
— La location du castel de Sittaford ne laisse pas de m’intriguer, major.
— Moi aussi, si vous voulez savoir mon avis.
— Ah !
— Et c’est l’opinion de tout le monde.
— A Sittaford ?
— A Sittaford et Exhampton. Cette femme doit être folle.
— Des goûts et des couleurs…
— Drôle de goût pour une femme de ce genre.
— Vous la connaissez donc ?
— Oui, je me trouvais chez elle au moment de…
— De quoi ? demanda Narracott devant la brusque interruption du major.
— Rien.
L’inspecteur Narracott le dévisagea longuement. La confusion et l’embarras du major ne lui échappèrent pas. Burnaby avait été sur le point de dire quelque chose et l’inspecteur aurait bien voulu savoir au juste quoi.
« Tout vient en son temps, songea Narracott. Patience ! »
D’un air innocent, il dit tout haut :
— Vous vous trouviez donc au castel de Sittaford. Depuis combien de temps cette dame habite-t-elle la maison du capitaine ?
— Depuis environ deux mois.
Le major, désireux de faire oublier ses paroles imprudentes, se montra plus loquace que d’habitude.
— Cette dame habite avec sa fille, n’est-ce pas ? demanda l’inspecteur.
— Oui, elle est veuve.
— Donne-t-elle la raison du choix de cette résidence ?
Le major se frotta le nez.
— Elle parle beaucoup… et ne tarit pas sur la beauté de la nature… l’amour de la solitude… et tout le reste. Cependant…
Il s’arrêta pour chercher ses mots ; l’inspecteur vint à son aide :
— Sa retraite à Sittaford ne vous semble pas naturelle ?
— En effet. Pour une femme riche qui s’habille à la dernière mode et qui a une jolie fille, le Ritz ou le Claridge seraient mieux indiqués.
— Elles ne vivent pas isolées, n’est-ce pas ? Elles n’ont pas l’air de… se cacher ?
— Oh ! pas du tout, à mon sens. Dans un village comme Sittaford, on ne peut prétexter d’autres visites pour refuser une invitation ; alors ça devient parfois gênant.
— Sans doute est-ce l’influence de leur séjour aux colonies ?
— Je le suppose.
— Croyez-vous qu’elles connaissaient déjà le capitaine Trevelyan ?
— Elles ne le connaissaient point du tout.
— Vous me paraissez très affirmatif.
— Joe m’en aurait parlé au moment où elles sont venues à Sittaford.
— Leur but était peut-être de lier connaissance avec le capitaine ?
Nouveau point de vue dont le major soupesa l’idée pendant quelques minutes.
— Ma foi, je n’y avais pas encore songé. Elles se sont jetées à sa tête, mais avec Joe, rien à faire. Après tout, peut-être est-ce leur façon habituelle. Elles sont familières et accueillantes comme en général, tous les coloniaux, observa l’officier insulaire.
— Je comprends. Le capitaine Trevelyan a fait construire lui-même le castel de Sittaford ?
— Oui.
— Et personne d’autre n’y a habité ? Je veux dire qu’il n’avait pas encore été loué ?
— Jamais.
— Ce ne serait donc pas la maison en elle-même qui les attirait. Quelle énigme ! Je parierais dix contre un que cela n’a rien à voir avec le crime ; c’est tout de même une coïncidence frappante. A qui appartient la villa louée par le capitaine ?
— « Hazelmoor » appartient à Miss Larpent. Une personne d’un certain âge qui passe l’hiver dans une pension de famille à Cheltenham. D’ordinaire, elle ferme sa maison, mais elle la loue quand l’occasion s’en présente, fait plutôt rare.
Décidément, cette entrevue avec le major Burnaby n’apprit rien de nouveau à l’inspecteur Narracott, qui hocha la tête d’un air découragé. Il demanda enfin :
— La location a été conclue par l’agence Williamson, n’est-ce pas ?
— Oui.
— A Exhampton ?
— Parfaitement. Le bureau est situé à deux pas du notaire.
— En ce cas, major, si cela ne vous dérange point, nous pourrions aller les voir en passant ?
— Si vous le désirez, inspecteur. Du reste, nous ne trouverons guère Mr. Walter à son bureau ayant dix heures.
— Voulez-vous que nous nous rendions tout de suite à l’agence ?
Le major, qui avait terminé son petit déjeuner depuis un moment, se leva et suivit le policier.