CHAPITRE XXII

La visite que Davy rendit à Mrs Melford s’avéra inutile. La cousine Mildred s’était montrée incohérente, crédule et sans cervelle. Elle ne savait rien, n’avait rien entendu et rien vu.

Une brève conversation téléphonique avec le colonel Luscombe ne se révéla pas plus féconde pour le policier.

Le chef inspecteur reposa le téléphone en grognant :

— Il ne voit le mal nulle part. L’ennui, est que tous ceux qui ont eu affaire à cette fille, sont des gens trop bien élevés, trop naïfs. Ce n’est pas comme ma vieille lady.

— Celle de l’hôtel Bertram, Sir ? demanda un des sergents.

— Oui. Elle a passé sa vie déjà longue à observer le mal, à le traquer et à le combattre. Je vais aller voir ce que je puis tirer de l’amie Bridget.

La mère de la jeune fille rendit l’entretien difficile, en dépit des efforts de Bridget pour se débarrasser de son chaperon. Après plusieurs phrases vagues, des réponses incohérentes, et l’expression horrifiée que prit la mère de Bridget à la nouvelle de l’attentat dont Elvira avait été victime, la jeune fille s’exclama :

— Vous oubliez qu’il est l’heure de votre réunion de comité, Mummy ? Ne m’aviez-vous pas dit que c’était très important ?

— Mon Dieu ! j’allais l’oublier !

— Ils ne sauront pas se débrouiller sans vous.

— C’est vrai. Mais, il vaudrait peut-être mieux que…

— Ne vous faites pas de souci pour moi, Madame, intervint le chef inspecteur d’un ton paternel. J’en ai terminé avec les choses importantes et je sais, maintenant, tout ce que je voulais apprendre. Je souhaiterais seulement poser encore une ou deux questions supplémentaires à votre fille, au sujet de quelques personnes, dont Miss Bridget a peut-être entendu parler, en Italie.

— Si vous pensez que vous pourrez vous débrouiller seule, Bridget…

— Oh ! certainement, Mummy.

Finalement, la mère de la jeune fille se décida à partir.

— Ciel ! soupira Bridget en refermant la porte après le départ de sa mère. Je pense vraiment que, par moments, les mères sont impossibles !

— Un tas de jeunes filles que j’ai eu l’occasion de rencontrer, me l’affirment aussi.

— Tiens ! J’aurais pensé que vous prétendriez le contraire ?

— Mon opinion n’a pas d’intérêt. Bon. À présent, je vous écoute.

— Je ne pouvais parler librement devant Mummy. Mais je sais qu’Elvira était tourmentée et qu’elle avait peur. Elle ne voulait pas admettre qu’elle se trouvait en danger, mais je suis certaine qu’une menace pesait sur elle et qu’elle s’en rendait compte.

— Tout d’abord, je voudrais vous interroger sur une certaine boîte de chocolats, en Italie. Je pense qu’elle a imaginé que les chocolats qui lui avaient été envoyés, auraient pu être empoisonnés.

— Empoisonnés ! (La jeune fille ouvrit des yeux ronds.) Oh ! non ! Je ne le pense pas ! Tout du moins…

— Continuez, je vous prie ?

— Une boîte de chocolats est effectivement arrivée, et Elvira, qui en mangea beaucoup, a été malade dans la nuit. Assez malade même.

— Mais elle ne soupçonna pas qu’il pouvait s’agir de poison ?

— Non. Elle a bien prétendu que quelqu’un essayait d’empoisonner l’une de nous et nous avons examiné les chocolats pour voir si quelque chose y avait été ajouté.

— Et alors ?

— Nous n’avons rien remarqué.

— Vous estimez cependant qu’Elvira avait peur ?

— Pas à ce moment-là. Ce ne fut que plus tard, ici.

— Et que pouvez-vous me raconter au sujet de ce Guido ?

La jeune fille gloussa.

— Il était éperdument amoureux d’Elvira.

— Et toutes deux aviez l’habitude de lui donner des rendez-vous.

— Cela ne me gêne pas de vous l’avouer. Après tout, vous êtes la police. Ce genre d’histoires n’a aucun intérêt pour vous. La comtesse Martinelli était très stricte… ou s’imaginait l’être. Et, naturellement, nous usions de toutes sortes de ruses et étions toutes complices. Vous comprenez ?

— Et vous racontiez de jolis mensonges également.

— J’en ai bien peur. Mais comment agir autrement lorsque tout le monde est tellement soupçonneux ?

— Donc, vous avez rencontré Guido et tout le reste. Avait-il l’habitude de menacer Elvira ?

— Pas sérieusement.

— Rencontrait-elle quelqu’un d’autre ?

— Ça… je ne sais pas.

— Je vous en prie, Miss Bridget. Ce peut être vital.

— … Il y avait bien un autre homme, je ne sais qui, mais j’ai deviné que mon amie était très attachée à lui.

— Elle le rencontrait souvent ?

— Je crois, oui. Elle me racontait qu’elle allait voir Guido, mais ce n’était pas toujours à lui qu’elle donnait rendez-vous.

— Aucune idée de qui il s’agissait ?

— Non.

La jeune fille paraissait cependant hésiter.

— Ce ne serait pas un conducteur de voitures de course, par hasard ? Un nommé Ladislas Malinowski ?

Bridget le regarda, stupéfaite.

— Vous êtes donc au courant ?

— Je ne me trompe pas ?

— Non… Je pense que c’est bien lui. Elvira possédait une de ses photos qu’elle avait découpée dans le journal. Elle la gardait dans son sac.

— Il aurait pu s’agir simplement d’un héros qu’elle admirait ?

— Possible, mais je ne le pense pas.

— L’a-t-elle rencontré ici, en Angleterre ?

— Je l’ignore. Vous savez, je ne suis plus au courant de tout ce qu’elle fait depuis que nous sommes rentrées d’Italie.

— Elle est venue à Londres chez le dentiste. Ou du moins, c’est ce qu’elle a affirmé. Au lieu de cela, elle s’est rendue chez vous. Elle a téléphoné à Mrs Mildred en invoquant l’excuse d’une vieille gouvernante qu’il lui fallait visiter.

Bridget gloussa discrètement.

— Ce n’était pas vrai, n’est-ce pas ? demanda le chef inspecteur en souriant. Où s’est-elle réellement rendue ?

— En Irlande.

— En Irlande ! Pourquoi ?

— Elle n’a pas voulu me le confier. Elle m’a seulement dit qu’il y avait quelque chose qu’elle devait découvrir.

— Savez-vous exactement où elle est allée ?

— Elle a parlé d’un pays qui s’appelle… Bally… quelque chose… Ballygowlan, je crois.

— Je vois. Vous êtes bien sûre qu’elle s’est rendue en Irlande ?

— Je l’ai accompagnée à l’aéroport. Elle a voyagé par la Aer Lingus.

— Quand est-elle revenue ?

— Le lendemain.

— Aussi par avion ?

— Oui.

— Vous en êtes certaine ?

— Non, mais je le présume.

— Avait-elle pris un billet aller et retour ?

— Non. Un simple aller.

— Il est donc possible qu’elle ait pu revenir par un autre moyen ?

— Oui, je le suppose.

— Elle aurait pu, par exemple, rentrer par le train postal irlandais ?

— Elle ne l’a pas spécifié.

— Mais elle n’a pas précisé non plus qu’elle était revenue par avion ?

— Non, mais pourquoi reviendrait-elle par le bateau et le train, alors qu’elle aurait pu revenir plus vite par avion ?

— Si elle a découvert rapidement ce qu’elle cherchait et qu’elle n’ait trouvé aucun refuge pour la nuit, elle a peut-être préféré prendre le train de nuit.

— C’est possible.

— Que s’est-il passé après son retour ? Est-elle venue vous voir ou vous a-t-elle téléphoné ?

— Elle a téléphoné.

— À quelle heure ?

— Dans la matinée. Vers onze heures, je crois, pour me demander si tout s’était bien passé.

— Et alors ?

— Je lui ai répondu que je ne savais plus que faire, car sa cousine était inquiète. Elvira m’a répliqué qu’elle lui téléphonerait et inventerait une excuse.

— C’est là tout ce dont vous vous souvenez ?

— C’est tout.

La jeune fille restait sur ses gardes, pensant à Mr Bollard et au bracelet, mais elle n’en parlerait certainement pas.

Father devina qu’elle lui cachait quelque chose et il espéra que ce n’était rien d’important pour son enquête. Il demanda :

— À propos de ce qui tourmentait votre amie, vous en a-t-elle parlé ou lui avez-vous posé une question ?

— Je le lui ai demandé. Tout d’abord, elle m’a déclaré que je me faisais des idées, puis elle a fini par admettre qu’elle avait peur. Elle se trouvait en danger et le savait. Mais elle ne m’a rien appris de plus.

— Vous avez soupçonné sa peur le matin où elle rentrait d’Irlande ?

— Oui.

— Le matin où elle a pu revenir d’Angleterre par le courrier de nuit ?

— Je ne crois pas qu’elle ait pris le train. Pourquoi ne le lui demandez-vous pas directement ?

— Plus tard. Pour le moment, je ne veux pas attirer l’attention sur ce point. Cela pourrait rendre sa situation actuelle encore plus dangereuse.

Bridget le regarda, ahurie.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Vous ne vous le rappelez probablement pas, Miss Bridget, mais c’est cette nuit-là que le train postal irlandais fut attaqué par des bandits.

— Insinuez-vous qu’Elvira se trouvait dans ce train et qu’elle ne m’en a pas parlé ?

— Non, mais il m’est venu à l’esprit qu’elle aurait pu voir quelque chose ou quelqu’un qui aurait un rapport avec le hold-up du train. Par exemple, apercevoir un homme qu’elle connaissait et, du coup, s’être trouvée dans une position dangereuse.

— Oh !… Quelqu’un qu’elle connaît est peut-être mêlé à ce hold-up ?

Le chef inspecteur se leva.

— Je pense que c’est tout, Miss Bridget, si vous êtes sûre de ne pas être capable de me fournir d’autres renseignements.

À nouveau, la vision de la bijouterie de Bond Street passa devant les yeux de Bridget qui répondit, d’une voix légèrement fêlée :

— Non.

— Je crois pourtant qu’il y a autre chose dont vous ne m’avez pas parlé.

Bridget hésita puis, se décidant brusquement :

— Voyons… il y a bien ce notaire qu’elle est allée consulter… Il est le dépositaire de sa fortune. Elle cherchait à découvrir je ne sais quoi.

— Connaissez-vous le nom de ce notaire ?

— Egerton… Forbes Egerton et autre chose. Un tas de noms.

— Elle souhaitait découvrir quelque chose, dites-vous ?

— Elle voulait apprendre quelle somme elle possédait.

Le chef inspecteur la regarda, surpris.

— Vraiment ? Elle l’ignorait ?

— On ne lui en a jamais parlé. Les grandes personnes estiment qu’à notre âge, il n’est pas bon de connaître l’état de notre fortune, surtout si elle est importante.

— Elvira tenait à le savoir expressément ?

— Oui. Elle pensait que c’était très important pour elle.

— Je vous remercie, Miss Bridget. Vous m’avez beaucoup aidé.

A l'hotel Bertram
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