7.
Dimanche 25 juin
— Savez-vous combien de temps il a fallu à la Nielsen Depol Foundation pour essuyer l’ardoise de votre forage de Hevelig ?
Le puisatier regarde le professeur Pacôme Robertson avec le plus vif intérêt.
— Vous voulez me dire que Nielsen a récupéré sa mise ?
— Vous entendez bien, Alexandre !
Cela se passe en Ukraine un an avant ma naissance. Après l’année d’inaction qui suivit le forage de Hevelig en Eifel, la famille Carvagnac a élu domicile à Rostov-sur-le-Don dans une ancienne maison de maître dont le charme rachète à grand-peine l’incommodité. Tout est vétusté dans cette baraque. Une fatigue généralisée. Trois pas dans le corridor et l’on constate que les poignées piquent du nez, que les portes se traînent, que la rampe d’escalier tient par habitude.
Le professeur a vécu un court moment de panique quand, pressant le bouton de la sonnette au septième coup de sept heures, il a vu sa ponctualité piégée par le grésillement d’un mécanisme aphone que personne n’a entendu. Humiliation suprême pour cette horloge sur pied.
Arrivés depuis peu en Ukraine, les Carvagnac vivent au milieu de leurs bagages. L’encombrante collection de minerais et de fossiles s’empile contre un des murs du salon, donnant à la pièce une allure d’entrepôt, ou plutôt d’arsenal, car les boîtes ont servi en leur temps à ranger des explosifs. Tante Brenda a repeint ces caisses dans une couleur de son choix pour les rendre moins agressives. Elle a jeté son dévolu sur un kaki militaire, qui fait presque regretter les inscriptions et les têtes de mort originelles. Il ne manquait plus que l’intrusion de Pacôme Robertson pour changer la place en quartier général d’une armée en campagne. Toujours sur pied de guerre, ce petit homme ne peut s’empêcher de haranguer son état-major comme s’il avait une bataille à livrer le lendemain. Le vocabulaire qu’il emploie pour parler du bon fonctionnement du puits d’El Ksour est celui d’un artilleur.
— Nous avons expédié trois cent soixante mille boulets par le fond en six mois et votre canonnière n’a donné aucun signe de fatigue.
Le puisatier éclate.
— J’avais interdit d’aller au-delà de mille deux cents unités par jour. L’abruti qui est passé au-dessus de mes ordres aura de mes nouvelles dès demain.
Pacôme Robertson ravale sa salive.
— Pas besoin d’attendre jusque-là. C’est moi qui ai pris cette décision.
— Vous vous rendez compte que vous risquez de provoquer des collisions dans le conduit ?
— Je puis vous rassurer sur ce point, Alexandre. Nous tenons compte du poids spécifique de chaque boulet dans la constitution des chapelets.
Tamara Carvagnac profite d’un moment de silence pour demander :
— Nous avons eu vent que M. Nielsen a eu quelques problèmes de santé. Comment va-t-il ?
Le puisatier se réfugie sous sa barbe et laisse à son épouse le soin de mener son enquête. L’occasion se présente enfin pour elle d’éclaircir tout ce qu’elle brûle de savoir depuis des années. Carvagnac connaît assez les pouvoirs de sa belle compagne pour parier à trois contre un qu’elle arrivera à ses fins avec Robertson. Les rets sont en place. Du Champagne français mis au frais pour fruiter l’interrogatoire, une tenue délicieuse qui s’entrebâille sur un décolleté juste assez prononcé pour provoquer chez l’éminent professeur de géologie quelques œillades érosives, un feu nourri de questions ! Difficile malgré tout de canaliser Pacôme Robertson sur le sujet. À la moindre occasion le scientifique revient sur son collègue avec une théorie pontifiante dont la tablée n’a que faire.
— Vous voyez, Alexandre, une bonne idée doit être simple sur le fond, ce qui ne l’empêche pas de prendre toutes les complexités imaginables dans la forme. Voyez la roue…
L’hôtesse remet le raseur sur le fil. Robertson accuse un moment de surprise, vide sa coupe et lance la machine. Le puisatier salue la manœuvre d’un hochement de tête admiratif.
Le panégyrique du financier est interminable et ne rencontre les attentes de la maîtresse de maison que lorsque l’orateur évoque les déboires sentimentaux du cher homme. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux. Ainsi Nielsen n’a pas toujours vécu seul. Il a tenté sa chance en épousant une mezzo-soprano sublime dont il était fou amoureux. Mauvaise affaire ! Après avoir été conquis par la voix et les charmes de la belle, il découvrit ses caprices, encaissa ses entourloupes, supporta ses éclats et ses écarts pendant dix ans pour finalement refermer cette parenthèse conjugale dans l’amertume, sans toutefois rompre avec l’art lyrique.
— Mangez, professeur, votre potage va refroidir, intervient charitablement l’hôtesse.
Robertson écope son assiette avec l’énergie d’un pêcheur dont la barque coule et reprend sur un mode moins doctoral.
— J’ai rencontré Tadeusz pour la première fois à Sydney lors d’un colloque sur l’entreposage des déchets toxiques. C’était peu après sa rupture avec Deborah Leper. Je me souviens de paroles très dures qu’il a émises contre le largage de matières radioactives dans les fosses océanes et contre un projet qui visait à faire de l’Antarctique la poubelle de la planète. « Comment voulez-vous transmettre de l’espoir à nos enfants dans un monde qui est en surproduction de laideur et qui se laisse submerger par elle ? » Il était tarabusté par ce bon fil qu’il fallait saisir pour dénouer la pelote. « Il est là quelque part, professeur Robertson ! Il tient peut-être en trois mots. La terre n’a-t-elle pas été transfigurée par un homme qui a dit naïvement « Aimez votre prochain » ou « Dieu est amour » ? Je suis peut-être un utopiste imbécile mais je veux croire en l’existence d’une idée lumineuse qui serait un levier suffisant pour stopper la dégradation de la planète. Le salut des hommes passe par là.
Robertson se ménage une pause pour goûter le vin.
— Pour être sincère, j’ai trouvé Nielsen plutôt sympathique mais j’ai accueilli son discours avec une certaine…
— … condescendance ! souffle Carvagnac.
— C’est vous qui le dites, expédie le professeur en vidant son verre dans le même élan.
Aussitôt resservi, il poursuit.
— Le deuxième contact que j’ai eu avec Tadeusz Nielsen a rapport avec vous, Alexandre. Il remonte exactement à ce jour de triste mémoire où vous avez présenté à Berlin le sujet de votre thèse. À la vérité, je ne m’attendais pas que votre intervention provoque un séisme de cette ampleur. Quand vous êtes descendu de la tribune, je n’ai eu ni l’envie ni le courage de vous assurer de mon réconfort. J’ai pris mes cliques et mes claques et je suis rentré à mon hôtel en vous maudissant. Je m’apprêtais à former le numéro du recteur quand le téléphone a sonné : j’avais Tadeusz Nielsen en ligne. « Professeur Robertson, vous êtes un cachottier ! me fit-il d’une voix enjouée. Nous la tenons notre idée ! Je vous envoie mon avion à l’aérodrome de Berlin pour vingt et une heures. Faites vos bagages ! Je vous attends à Copenhague ce soir même ! »
Par habitude professorale, l’orateur fait une pause pour regarder sa montre. Bien que son auditoire soit réduit à deux unités, il ne peut s’empêcher de marquer chaque heure d’une ponctuation. La maîtresse de maison en profite pour servir le plat principal.
— J’ai fait un voyage horrible, continue Robertson. En plus, je suis malade en avion. Quand Tadeusz est venu m’accueillir à l’aéroport, j’étais amorphe et verdâtre. Lui, par contre, était surexcité : « J’ai vu votre poulain à l’écran. Il tient un projet formidable. Je veux une estimation de ce que peut coûter son dispositif.— Maintenant ? fis-je dans un sursaut de détresse. — Tout de suite ! Vous ne voulez pas qu’on nous coiffe ! »
J’ai passé la nuit entière devant un écran à rassembler des données dans tous les coins du monde pour faire mes calculs. Un casse-tête épouvantable ! Je m’empêtrais dans les chiffres, ne sachant plus si j’avais pris en compte tel poste ou non, cherchant des éléments comparatifs d’évaluation pour tout ce qui n’était encore qu’une sécrétion de votre imaginaire, Alexandre. Ah oui, je peux dire que vous m’avez fait souffrir !
À six heures du matin, Tadeusz Nielsen recevait tous les éléments du problème en même temps qu’il découvrait la presse. Épuisé par les événements de la veille, mon voyage surprise et ma nuit blanche, j’ai gagné ma chambre sans demander mon reste. Je me suis assis une minute dans un fauteuil pour faire le point. Je m’y suis endormi tout aussitôt pour me réveiller aux environs de midi. J’avais à peine quitté mes appartements que Nielsen venait à ma rencontre. Il était aux anges : « C’est tout bon pour nous, la presse est unanime. Le projet Carvagnac n’a trouvé aucun défenseur ! » Je crus défaillir quand je vis mon nom associé au vôtre dans toute une série d’articles ignominieux…
La voix du professeur Robertson faiblit à l’évocation de ce souvenir.
— Je reprendrais bien un doigt de cet excellent bourgogne, Alexandre… Merci ! Votre magret est délicieux, madame Carvagnac, lance-t-il dans la foulée alors qu’il s’agit d’autruche.
Le puisatier se doute que Pacôme Robertson, qui déteste l’avion, n’a pas fait le voyage de Copenhague à Rostov dans le seul but de ressasser le passé. Il attend de savoir ce qui amène ce visiteur chez lui. Le professeur profite du cauchemar d’un enfant et du départ précipité de la mère pour dévoiler le motif de sa visite.
— Le succès des travaux de décontamination entrepris sur un gros tiers des trois cents sites rachetés par la N.D.F. amène aujourd’hui ses effets pervers. La campagne lancée par Nielsen pour dépolluer l’Europe atlantique en nettoyant les fleuves et leurs affluents tourne à la foire d’empoigne. Vous avez lu comme moi que des affrontements sanglants opposent aujourd’hui défenseurs de l’environnement et entreprises pollueuses ?
— J’ai appris qu’il y a du grabuge à Düsseldorf et que des usines rebelles aux consignes de propreté sont occupées dans le bassin liégeois.
— Nous perdons le contrôle de notre action et les messages pacificateurs de Nielsen ne parviennent plus à calmer les esprits.
— Cette violence était prévisible, professeur. Elle est le résultat d’un changement trop radical.
— Il y a pire, Alexandre ! Nous avons frisé la catastrophe dans la nuit de mardi à Hevelig. Un boulet a explosé dans le second sas, un peu avant le puits vertical, et il faut à tout prix que vous nous aidiez à remettre l’installation en route.
— Nom de Dieu !
— Une chance pour nous que la bombe ait eu un vice, sans quoi l’attentat faisait des centaines de morts et mettait le puits hors d’usage pour des mois, voire des années.
Le professeur se penche vers le tigre.
— Que ceci reste entre nous, Alexandre. Des déchets hautement radioactifs se trouvaient dans le chapelet au moment de l’explosion. Une douzaine de boulets ont été endommagés. Il faut décontaminer au plus vite le conduit. Nielsen ne voit que vous pour mener cette opération qui devra se passer dans le plus grand secret et en un temps record.
Le visage du puisatier se durcit.
— J’exige qu’on stoppe toute activité jusqu’à ce qu’un système de contrôle infaillible soit mis sur pied.
— Impossible ! Une mise à l’arrêt du puits éveillerait les soupçons. De plus, avec le demi-million de sphères pleines qui attendent leur enfouissement, nous devons absolument remettre la chaîne en route dans les jours qui viennent. Pour que pareil incident ne se reproduise plus, nous avons commandé un désactivateur à protons auquel aucun dispositif électronique de mise à feu ne résiste. Nous recevrons l’équipement dans deux mois. En attendant, la Nielsen n’a d’autre alternative que de poursuivre le largage en contrôlant la provenance des boulets.
— Vous êtes conscient que le travail que vous me demandez met ma vie et celle de mes hommes en péril.
La réponse du professeur tombe dans sa froideur.
— Vous connaissez suffisamment le métier pour vous en sortir.