CHAPITRE ONZE
— Koko ne voulait pas que je fasse ce déplacement, dit Qwilleran en quittant Maus Haus, dans la limousine de Rosemary. Dès que j’ai sorti la valise, il s’est mis à protester.
Il regarda sa compagne. À Maus Haus, il avait pensé qu’elle avait une trentaine d’années. En la voyant en plein jour, il estima qu’elle avait atteint la quarantaine.
— Vous avez une mine superbe, dit-il, ce germe de blé dont vous parsemez tous les plats doit vous réussir. Depuis combien de temps tenez-vous cette boutique de produits de régime ?
— Depuis deux ans, dit-elle. Après la mort de mon mari, j’ai vendu la maison pour m’installer en ville et j’ai investi l’argent dans ce magasin.
— Avez-vous des enfants ?
— Deux fils. Tous deux médecins.
Qwilleran jeta un nouveau coup d’œil sur sa voisine et se livra à un rapide calcul arithmétique. Quarante-cinq ? cinquante ans ?
— Dites-moi, demanda Rosemary, qu’est-ce qui vous a conduit à Maus Haus ?
Il lui raconta sa nomination à ce nouveau poste, l’invitation d’assister au dîner de Robert Maus et sa réunion inattendue avec Joy Graham, une vieille amie.
— J’ai tout de suite deviné qu’elle était pour vous plus qu’une simple relation.
— Vous êtes observatrice. Joy et moi avons été fiancés, il y a bien longtemps.
Il freina brusquement et s’excusa :
— Pardonnez-moi. Avez-vous vu ce chat si stupide ? Il traversait lentement la route et dès qu’il a été en sécurité sur le bas-côté, il s’est mis à courir comme un fou.
— J’espère que vous ne me trouvez pas affreusement effrontée de m’être invitée pour ce voyage, Mr Qwilleran ?
— Pas du tout. Je suis enchantée de votre compagnie. J’aurais dû y penser le premier, mais je vous en prie, appelez-moi Qwill. Je ne vais certainement pas vous appeler Mrs Whiting durant tout le week-end.
En roulant dans la campagne, Rosemary fit des observations sur des moulins à cidre, des sablières, des granges et de jolies barrières. Elle avait une voix agréable et Qwilleran découvrit que sa compagnie était reposante. En arrivant à l'auberge de Rattlesnake, il se sentait d’excellente humeur.
L’auberge était une bâtisse délabrée qui avait dû brûler au siècle dernier. Des saules pleureurs étaient plantés au bord d’un lac et des canots glissaient sur l’eau calme. Avant le dîner, Qwilleran loua une barque et fit faire le tour du lac à Rosemary en ramant avec ardeur.
À l’heure de l’apéritif, ils profitèrent de l’orchestre pour faire quelques tours de danse, ou plus exactement, Qwilleran fit une démonstration du pas de danse, sans nom ni âge, qu’il avait inventé vingt-cinq ans plus tôt et qu’il n’avait jamais songé à moderniser.
— Je pense que, ce soir, je vais faire une légère entorse à mon régime, déclara-t-il.
Bien que l’auberge ne fût pas célèbre pour la qualité de sa cuisine, elle était imbattable pour le nombre d’entrées et de plats qu’elle offrait. Il y avait au moins trente hors-d’œuvre différents, tous assaisonnés de la même sauce insipide. Le menu offrait également un choix de dix biftecks, tous uniformément tendres, coûteux et insipides. Les cocktails de crevettes étaient copieux et caoutchouteux. Les asperges avaient un goût de choux de Bruxelles et les pommes de terre réussissaient le miracle d’être à la fois dures et trop cuites. La salade était composée d’une laitue anémique et de tomates en conserve. Mais la spécialité de la maison était les desserts avec une variété de vingt-sept crèmes renversées à base de vanille.
Cependant la magie de cette occasion était telle que pas plus Rosemary que Qwilleran ne songèrent à se plaindre du repas. Tandis qu’ils s’attardaient sur leur tasse de café instantané, Rosemary déclara :
— Je voulais vous parler de William. Nous sommes devenus très bons amis. Un jeune garçon a souvent besoin d’une femme plus âgée comme confidente… une femme qui ne soit pas sa mère. Ne le croyez-vous pas ?
Qwilleran acquiesça.
— William a des qualités, mais il manque de volonté. Pourtant j’ai toujours pensé qu’il trouverait sa voie. Je sais qu’il a une haute opinion de vous et c’est pour cela que je vous parle de lui. Je suis inquiète. Son absence me tourmente.
Qwilleran frotta sa moustache :
— Pourquoi vous inquiétez-vous ?
— Il est rentré vers onze heures, hier soir, après être allé voir sa mère. Il s’est arrêté chez moi pour me raconter certaines choses.
— Quel genre de choses ?
— Eh bien… il est très curieux.
— Certes, je le sais.
— Il se posait des questions sur les récents incidents qui se sont produits à Maus Haus. Il pense qu’il y a plus qu’il n’y paraît.
— A-t-il mentionné quelque chose, en particulier ?
— Il m’a confié qu’il pensait avoir une piste… à propos de Dan Graham. Il a ajouté qu’il avait l’intention de se livrer à une investigation. Il se prend pour un détective, parce qu’il lit trop de romans policiers. Je lui ai dit de ne pas se mêler d’affaires qui ne le concernaient pas.
— Avez-vous une idée sur la nature de ses soupçons ?
— Non. Il m’a seulement dit qu’il allait rendre visite à Dan, hier soir et se faire offrir un verre. Il espérait trouver une preuve.
— Est-il allé le voir ?
— Je le crois et ce matin…
— Pas de William ! dit Qwilleran. Je suis allé dans sa chambre. Il n’a pas couché là, j’en suis certain.
— Pourtant sa voiture est au garage. C’est curieux, personne ne semble s’en soucier. Mr Maus dit qu’il est impétueux. Mrs Marron prétend qu’elle ne peut compter sur lui. Qu’en pensez-vous, Qwill ?
— S’il n’est pas là quand nous rentrerons, demain, je ferai une enquête. Savez-vous comment joindre sa mère ?
— Je suppose que son nom figure dans l’annuaire téléphonique. William a aussi une fiancée… ou une petite amie.
— Pensez-vous qu’il ait pu partir avec elle ? Savez-vous son nom et où on peut la joindre ?
Rosemary secoua la tête et tous deux restèrent silencieux. Au bout d’un moment, Qwilleran reprit :
— Je m’inquiète moi-même au sujet de Joy Graham. S’intéressait-elle à cet épicier en gros ? Croyez-vous qu’elle ait pu partir pour Miami avec lui ?
— Mr Hamilton ? Non, je ne le pense pas. Elle ne songeait qu’à son exposition. Son art la passionne terriblement.
— Dan prétend qu’il a reçu une carte postale et qu’elle est en route pour Miami. Elle lui a demandé de lui envoyer ses vêtements d’été. C’est d’autant plus curieux qu’elle m’a dit détester la Floride, aussi je ne sais que croire. Que pensez-vous de son mari, Rosemary ?
— Je suis navrée de l’avouer, mais il ne m’a jamais plu et je suis sûre que les autres ne l’aiment pas. N’avez-vous pas remarqué le froid qui tombe sur les conversations chaque fois que Dan ouvre la bouche ?
— Vous connaissez certainement la situation pénible où se trouve le Golden Lamb Chop. Est-ce que les difficultés de Max Sorrel ont commencé après l’arrivée des Graham à Maus Haus ?
— Il me semble que oui.
— Supposez-vous que Dan pourrait être impliqué dans cette affaire… Il est plutôt jaloux à ce qu’il me semble.
— Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit entre Joy et Max. Ils sont trop amis en public. S’ils avaient une liaison, ils seraient plus prudents. De plus, je crains que Max ne soit trop égoïste pour être amoureux. Il ne s’intéresse à personne. Il ne serre jamais la main de personne, homme ou femme.
Elle s’interrompit et se mit à rire :
— William prétend que Max est le genre d’homme qui fait sécher sa brosse à dents avec un sèche-cheveux.
Qwilleran tira sur sa pipe et Rosemary termina son café. Au bout d’un moment, elle reprit :
— N’avez-vous jamais pensé que Mr Maus était un homme seul et malheureux ?
— Je ne vois pas pourquoi il le serait, dit Qwilleran, il a sa panoplie de couteaux bien aiguisés et sa cuisinière à huit brûleurs.
— Vous n’êtes pas sérieux ! Il a perdu sa femme et ses affaires de droit ne l’intéressent pas. Il devrait ouvrir un grand restaurant. Mardi soir, lorsque je suis rentrée, après avoir dîné chez mon fils, j’ai vu de la lumière à la cuisine et j’y suis entrée. Mr Maus était assis devant la table et se tenait la tête entre les mains. Il avait placé un morceau de viande sur son œil.
— Du filet mignon, naturellement.
— Très bien, je ne vous raconterai pas la suite.
— Pardonnez-moi, je plaisantais.
— Eh bien, il m’a dit qu’il s’était assis sur le banc près de la rivière et qu’il avait glissé en se levant. Ne pensez-vous pas qu’il est triste d’aller s’asseoir seul près de la rivière ?
— Il m’a donné une version fort différente de l’histoire. Voulez-vous danser ? Je suis un homme seul et malheureux, moi aussi.
Ils dansèrent lentement et en silence. Qwilleran songeait à proposer une promenade au clair de lune, lorsqu’il se sentit brusquement envahi par une immense fatigue. Ses épaules se voûtaient, ses traits se tiraient. Il était levé depuis l’aube, il avait piétiné des heures à ce marché et ensuite il y avait eu ce long trajet en voiture, suivi de la promenade en barque. Il n’avait pas fait de canotage depuis quinze ans… et pour couronner le tout, ce repas copieux.
— Êtes-vous fatigué ? demanda Rosemary. Vous avez eu une longue journée. Pourquoi ne monterions-nous pas nous reposer ?
Qwilleran accepta avec reconnaissance.
— Voulez-vous que je vous masse les épaules ? proposa-t-elle. Cela vous détendra et vous passerez une bonne nuit. Mais d’abord, vous devriez prendre un bain chaud pour soulager vos muscles.
Elle fit couler l’eau en y mettant des sels parfumés puis, au bout de vingt minutes, elle revint dans la chambre avec une lotion qui sentait le concombre. Le massage relaxant, la lotion aromatique et les phrases murmurées par Rosemary qu’il entendait à peine l’assoupirent. Il voulut dire… mais il avait tellement sommeil… demain peut-être…
Il était midi, quand Qwilleran se réveilla, le dimanche. Il apprit que Rosemary s’était levée à sept heures et avait fait le tour du lac. Ils prirent une rapide collation et se rendirent dans la salle de bal où le concours de pâtisserie avait lieu et découvrirent que les plans avaient été changés.
La compétition avait eu lieu avant midi parce que cela arrangeait mieux l’équipe de télévision. Cependant, Qwilleran fut introduit dans la salle de bal par une jeune personne chargée de relations publiques pour être présenté aux finalistes.
Il félicita une grand-mère créatrice d’une moka marbré recouvert de chantilly, une jeune mère de famille, auteur d’un gâteau au caramel et aux noix, un élégant jeune homme qui était extrêmement fier de son gâteau glacé au chocolat, et finalement la gagnante, une fillette aux longs cheveux raides et au sourire avisé qui avait concocté un gâteau psychédélique. Qwilleran regarda avec nostalgie l’accumulation de chocolat, de noix, de guimauve, de fraise et de noix de coco – le fameux gâteau à la banane imaginé vingt-cinq ans plus tôt. Il regarda la fillette et vit Joy.
— Sortons, chuchota Qwilleran à l’oreille de Rosemary, j’ai des hallucinations.
Ils repartirent tard dans la soirée, tous deux détendus et heureux de parler ou de se taire, selon leur humeur ; il était minuit, quand ils entrèrent dans le hall de Maus Haus.
— Quand pourrai-je vous inviter à dîner ? demanda Qwilleran à Rosemary, mardi soir ?
— J’en aurais été ravie, mais mardi je dois assister à un récital. L’un de mes petits-fils joue du violoncelle.
— Vous avez un petit-fils !
— J’ai trois petits enfants.
— Je ne peux croire que vous soyez grand-mère. Le violoncelliste doit être un enfant prodige.
— Il a douze ans, dit Rosemary en commençant à gravir l’escalier. C’est le plus jeune. Les deux autres sont au collège.
Qwilleran regarda cette jeune grand-mère avec admiration et dit :
— Vous devriez me faire profiter de ces germes de blé.
Elle eut un petit sourire provocant et Qwilleran laissa tomber sa valise pour l’embrasser. Un instant plus tard, ils entendirent un cri. Mrs Marron sortit précipitamment de la cuisine. Elle éclata en sanglots. Rosemary descendit l’escalier en courant pour poser son bras sur l’épaule de la gouvernante.
— Que se passe-t-il, Mrs Marron ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Il s’est passé quelque chose de terrible, dit-elle, en pleurant. Je ne sais pas comment vous l’apprendre.
Qwilleran descendit à son tour vivement :
— Est-ce William ? Que lui est-il arrivé ?
Mrs Marron lui jeta un regard terrifié et hoqueta dans un torrent de larmes :
— Ce sont les chats. Ils ont été malades.
— Quoi, s’exclama Qwilleran, en montant l'escalier deux marches à la fois. Où sont-ils ?
Mrs Marron gémit :
— Ils sont… on les a emportés…
— Où ? demanda-t-il, chez le vétérinaire ? Lequel ?
Elle secoua la tête et se prit le visage entre les mains :
— J’ai appelé… j’ai appelé… le service sanitaire… Ils sont morts.
— Morts ! C’est impossible. Pas tous les deux. Ils étaient en parfaite santé hier, que s’est-il passé ?
La gouvernante tremblait trop pour répondre. Elle continua à sangloter. Qwilleran redescendit pour s’approcher :
— Ont-ils été empoisonnés ? Sûrement ? Ils l’ont été ! C’est un acte criminel. Qui les a approchés ?
Il prit Mrs Marron par les épaules et la secoua :
— Qui est entré dans mon appartement ? Que leur avez-vous donné à manger ?
Elle secoua la tête d’un air misérable.
— Par le ciel ! s’écria Qwilleran, si c’est du poison, je tuerai celui qui a fait ça !