Marguerite YOURCENAR – L’œuvre au noir
« Une fille sans mère, une femme sans enfant, une amoureuse sans homme ». Cette femme aura voué son existence au « service » – pour reprendre le mot de Jean d’Ormesson – des arts et de la littérature. Une fille sans mère, c’est d’autant plus vrai que la sienne décède peu après lui avoir donné naissance, le 8 juin 1903 à Bruxelles.
Sinon de descendance, Yourcenar dont la préférence allait presque toujours aux amours entre femmes, n’en aura pas. Presque toujours puisque le cœur de deux hommes mais qui aimaient les hommes – dans sa jeunesse l’écrivain André Fraigneau, vers la fin de sa vie l’américain et compagnon de voyages Jerry Wilson – elle aurait souhaité conquérir.
Jean d’Ormesson a bataillé comme un diable pour qu’elle soit la première femme écrivain, écrivaine ça ne se disait pas encore, à être reçue sous la coupole de l’Académie française. 1980 restera donc une date symbole. 1987 une année funeste puisque la grande dame s’efface en décembre de la surface du temps.
Depuis 1938, Marguerite de Crayencour qui s’était choisi l’anagramme quasi parfait de Yourcenar pour nom de plume, vivait aux États-Unis où elle avait suivi l’universitaire Grace Frick, le grand amour de sa vie. Que n’a-t-on pas écrit sur leurs relations où Grâce passait pour une âme damnée voire une sorte de geôlière. Yourcenar a laissé entendre que si la passion fulgurante des débuts sous l’érosion de l’habitude s’était peu à peu transformée en amitié amoureuse, le dévouement infatigable de sa compagne lui a cependant permis de se concentrer sur son activité d’écrivain.
À l’image de l’Elsa d’Aragon, Grace Frick aura rempli son rôle à merveille, souscrivant à l’idée qu’un artiste réclame parfois d’un tiers aimant cette forme de contrôle tyrannique sur sa vie en même temps qu’un soutien sans faille de chaque instant. N’est-ce pas sous cette condition que Yourcenar a pu, depuis son repère du Maine, repère où le couple venait se poser entre deux voyages, accoucher des Mémoires d’Hadrien et de L’œuvre au noir ?
La vie et l’œuvre de Yourcenar se sont tôt placées sous le signe d’un nomadisme de cœur et d’esprit. Simultanément poète, essayiste, critique, historienne, traductrice (reprendre son Blues et gospels où l’auteure plonge dans les racines de la musique noire américaine) et bien sûr romancière, elle commence par sillonner le monde à la suite de son père, personnage loufoque épris d’art lequel, comprenant les dispositions de sa fille, l’encourage dans cette voie. Il participera à la publication à compte d’auteur de son premier livre Le jardin des chimères écrit à l’âge de seize ans.
On distingue deux parties dans l’œuvre de l’écrivaine. La première marquée par l’influence de Gide débute en 1929, avec Alexis ou le vain combat. L’exil américain où elle enseigne la littérature française et l’histoire des arts marque un tournant. Son style a réellement pris forme. Publié en 1951 ses Mémoires d’Hadrien l’impose.
Toujours composant des recueils de poésie et s’employant à un travail considérable de mise en relief critique, elle entreprend dès 1974 le cycle autobiographique du Labyrinthe du monde dont le dernier tome Quoi ? L’éternité paraîtra à titre posthume.
L’œuvre au noir reprend au bond les dernières phrases, prophétiques et emplies de pessimisme, des Mémoires d’Hadrien. « Je revoyais revenir les codes farouches, les dieux implacables, le despotisme incontesté des princes barbares, le monde morcelé en Etats ennemis, éternellement en proie à l’insécurité. » Yourcenar est ici passée de l’empereur éclairé, Hadrien, à celui de Zénon, alchimiste, médecin et philosophe traversant plus ou moins en fuite le XVIe siècle.
L’œuvre au noir aborde cette période charnière qui verra les lumières de la Renaissance finalement triompher des temps obscurs du Moyen Âge. Zénon est une pure création fictive, sculptée à partir de plusieurs modèles où l’on peut aisément reconnaître : De Vinci, Ambroise Paré, Érasme. Il incarne les artistes épris des récentes découvertes médicales, anatomiques disons, désireux de s’affranchir de la tutelle religieuse en puisant aux sources d’une philosophie humaniste. Mais la partie est loin d’être gagnée.
Si référence explicite à l’alchimie il y a bien, la seule pierre philosophai à découvrir c’est la conquête de soi. Zénon va l’acquérir, très souvent au péril de sa vie. Ses idées et ses écrits vont être soupçonnés d’hérésie par l’Inquisition, au point qu’il devra changer de nom et se cacher.
La première partie embrasse avec érudition l’initiation intellectuelle de Zénon. Elle s’attache à nous montrer cette vie d’errance aussi métaphysique que spatiale, avant le retour à Bruges où ce dernier va tenter de mettre en pratique la somme de ses nouvelles connaissances au service des autres par l’exercice tenace et encore illégal de cette médecine, discipline émergente dans laquelle l’église perçoit un grand risque de concurrence. Au point que Zénon devra fuir à nouveau pour échapper aux risques de persécutions encourus.
La dernière partie du livre nous le montre admirable de courage. Las d’être toujours obligé de courir, il fini par révéler sa véritable identité, à la suite de quoi on le jette en prison. Les grandes victoires de l’intelligence ont presque toujours été arrachées de haute lutte. Au prix souvent de la vie de tous ceux qui les ont permises.