Virginia WOOLF - La promenade au phare
Pénétrer dans une belle et imposante demeure aristocratique située dans le plus prestigieux des quartiers de Londres, longer une vaste bibliothèque gorgée de mille volumes, croiser huit enfants issus de trois mariages différents, supporter deux garçons de quatorze et douze ans ses aînés qui se jouent d’elle et de sa grande sœur Vanessa ; chérir aussi une demi-sœur handicapée mentale, vénérer une mère modèle pour les artistes peintres en vogue, et ne pas oser saluer quelques proches célèbres, visiteurs réguliers, notamment l’écrivain Henry James.
Se souvenir que Virginia voyagea régulièrement entre Londres et St Ives, en Cornouailles, passant ses étés jusqu’à l’âge de treize ans au pied du phare Godevry ; que sa mère Julia mourut de la grippe en 1895, sa demi-sœur Stella deux ans plus tard, et son père, Sir Leslie Stephen, en 1904. Comprendre finalement pourquoi, à dix-huit ans, Virginia, après une longue dépression, fut internée. Même si ce ne fut que pour une courte période.
À sa sortie, accompagnée de sa sœur Vanessa et de son frère Adrian, elle quitte Kensington, emménage dans Bloomsbury et fonde, avec d’anciens étudiants de l’université de Cambridge, un cercle d’intellectuels. Muse de cet aréopage, elle se rapproche de l’écrivain Léonard Woolf, haut fonctionnaire et théoricien politique, au point de l’épouser, en 1912. Elle est alors âgée de trente ans. Mariage peu consommé, leur union est avant tout cérébrale. Ils créent ensemble la Hogarth Press, maison d’édition qui publiera à compte d’auteur la plupart des œuvres de cette femme de lettres, féministe et lesbienne.
Le 28 mars 1941, elle laisse une note manuscrite, remplit ses poches de pierres et se jette dans une rivière, non loin de chez elle. En guise d’épitaphe une lettre, dont voici quelques extraits : « J’ai la certitude que je vais devenir folle […] Je commence à entendre des voix et ne peux pas me concentrer, écrit-elle à son époux. Alors je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire […]. Je ne peux plus lutter […] »
Née en 1882, Virginia Woolf commence à écrire, de façon professionnelle, c’est-à-dire dans le supplément littéraire du Times, à l’âge de vingt-trois ans. Son premier roman, La traversée des apparences, est publié en 1915. Quatre autres paraîtront jusqu’à la sortie de Mrs Dalloway (1925), œuvre grave soutenue par une écriture novatrice qui la place au rang des plus grandes romancières du XXe siècle.
Suivront La promenade au phare (1927), Orlando (1928), Une chambre à soi (1929), les Vagues (1931), Lettre à un jeune poète (1932), et une dizaine d’autres œuvres encore, romans et nouvelles, jusqu’à Entre les actes (1941), texte prémonitoire puisqu’à la fin du spectacle autour duquel se réunissent une famille et des amis, l’héroïne avoue : « Puisse l’eau me recouvrir ».
Entrer doucement dans La promenade au phare comme dans la brume d’une mémoire, écouter la musique subtile de ce flux de conscience déversant souvenirs, expériences, songes et sentiments. S’immerger sans a priori dans une histoire lente, floue, fuyante. Une histoire en trois parties inégales où se mêlent le familier et l’étrange, une histoire sans intrigue apparente, sans évidence lisible, dans laquelle abondent les trompe-l’œil et les dérives, une histoire étirée par une ponctuation si particulière, point-virgule qui prolonge la rêverie éveillée. Rythme et clarté ont déserté les pages, laissant place à une poésie éthérée, un abandon des formes classiques, une exploration de l’âme interrompue parfois brutalement par l’intervention d’un personnage ou, de façon plus distraite, par une pensée qui s’entortille sur elle-même.
La promenade au phare explore le temps et se lit lentement. Se savoure, phrase par phrase. Le temps que l’on remonte, les années dont on ne tient pas compte. Une prose minutieuse, fluide, détaillée. Pour l’image, une succession de vagues s’étalant l’une après l’autre sur le sable de la mémoire, à la fois apaisantes et mystérieuses.
La fenêtre, le temps passe, le phare : trois parties, trois regards, trois points de vue qui sont autant de tableaux dans lesquels des êtres vivent en quête d’amour, se heurtent, disparaissent, ressurgissent et finissent par accomplir ce pour quoi ils étaient venus, ce qu’ils souhaitaient profondément réaliser. « Irons-nous au phare ? » demande le petit garçon. Ce n’est pas d’un phare dont il s’agit mais d’une métaphore.
Qu’importe, finalement, que l’action se situe dans les îles Hébrides et non en Cornouailles, jeu de pistes concentré autour d’une mère aimante dont le halo demeure. Visions croisées dans une maison lentement délabrée par les ans. Projet qu’il faut faire aboutir pour rompre le maléfice ou prolonger l’enchantement, c’est selon.
Quel que soit le temps qu’il fait, et même s’il reste trop peu de temps. La promenade au phare n’est pas un de ces ouvrages que l’on peut s’approprier à première lecture, ou qu’il est possible de précéder. C’est d’une main douce qu’il vous invite à le suivre puisqu’il faut, comme en mer, se laisser porter. « Peut-être fera-t-il beau, demain ? »