Mika WALTARI - Sinouhé l’Égyptien
Mika Waltari aurait dû devenir pasteur, ne serait-ce que pour exaucer le vœu posthume de son père disparu l’année de ses cinq ans. Par respect pour sa mémoire il s’est quand même inscrit au cursus de théologie de l’université d’Helsinki. Dans la capitale finlandaise, il est né un 19 septembre 1908. Il y mourra le 26 août 1979. Mais le jeune homme qui a commencé à écrire dès l’adolescence, publiant son premier texte à dix-sept ans, voue déjà un culte autrement plus sacré à la littérature.
Comme un symbole, son premier texte s’intitule La fuite devant Dieu. Et pressé de l’illustrer, il s’éloigne du rigorisme luthérien pour se tourner vers l’étude de la philosophie, de l’esthétique et des lettres. À chaque secousse qu’il donne au bureau en écrivant, on devine l’ombre de l’abat-jour qui vacille. Solitude, loin de sa Finlande natale. Calme et bohème, la seule, l’unique. Celle du Paris de cette lost génération qui s’est déjà choisi Hemingway et Scott Fitzgerald pour fantasques chefs de file.
Paris où Milka Waltari séjourne à deux reprises, en 1927. Puis l’année suivante, le temps de terminer La grande illusion, œuvre qui entre en résonance avec les désenchantements de la jeunesse au sortir de la Grande guerre.
De retour au pays, la passion littéraire n’a pas tiédi. S’il devient critique et accepte un travail de traducteur c’est, comme on se doute, à des fins alimentaires. D’autant qu’il n’est plus seul. Waltari a pris femme et doit bientôt subvenir aux besoins d’une petite fille, laquelle grandira et deviendra… écrivain. Lorsqu’elle embrassera à son tour la carrière, s’agirait-il là encore de répondre à quelque autre vœu paternel ? En revanche, ce qu’on sait c’est comment Waltari déploie désormais ses ailes de touche à touche en plus de ses activités professionnelles.
A peine achevé sa trilogie urbaine sur Helsinki qu’il s’essaye aux scénarios de bandes dessinées, puis crée dans la foulée le personnage récurrent du commissaire Palmu, histoire de se frotter au roman policier.
Sinouhé l’Égyptien paraît en 1945. Waltari, qui a traversé la rude épreuve de la guerre en rédigeant des textes de propagande, n’a pas mis pour autant son œuvre entre parenthèses. Scénarios pour le cinéma, contes pour enfants, il n’a cessé de défricher de nouveaux champs artistiques. Depuis 1937 et Un inconnu vint à la ferme, sa carrière est lancée. Pourtant, au lendemain du conflit, l’auteur entend explorer de nouvelles thématiques. Son premier roman historique, Danse parmi les tombes, il l’a écrit en 1943. Ses plus grandes fresques, parmi lesquelles Les amants de Byzance, Jean le pérégrin ou L’Étrusque, sont à venir.
Les grandes œuvres sont celles qui ne mentent jamais. Sinouhé l’Égyptien et ses deux tomes en font bel et bien partie, même si le mensonge y a parfois cours pour des motifs tout à fait avouables. Hormis ces détails de pure création romanesque, certains personnages et les rôles que l’auteur leur fera tenir dans l’Histoire, la grande, tout ou presque demeure confondant de réalité. Pour preuve, vous ne trouverez en ce bas monde pas un seul historien sérieux, égyptologue de surcroît, que le roman n’aura pas bluffé.
Des fresques désireuses de broder de vastes calembredaines pseudo ésotériques sur le canevas exotique des Pharaons, ont depuis, et même avant, essaimé ça et là. Et pourtant pas une qui ne se soit hissée à ce niveau d’excellence, qui n’ait su à ce jour nous initier de manière aussi exhaustive à la politique, aux sciences et à la religion de ce quatorzième siècle avant Jésus-Christ.
Cette épopée, romanesque mais avant tout ethnologique, s’avère d’une telle richesse qu’elle a, de l’avis de certains critiques, tôt fait de déborder le lit du Nil. Ceux-ci y ont notamment perçu la volonté de Waltari d’exprimer en sous-main les illusions perdues de la classe moyenne finlandaise, déçue de constater après guerre l’effondrement progressif de ses valeurs. Pour l’heure, le lecteur suivra les aventures de Sinouhé, médecin devenu esclave par amour dans l’Égypte d’Aménophis IV, futur Akhenaton.
Le récit l’entraînera vers Thèbes, exhumera pour lui les splendeurs inoubliables des jardins suspendus de Babylone. Des kilomètres il parcourra jusqu’en pays Hittite, toutes voiles dehors il voguera jusqu’aux intérieurs lointains et secrets de Crète, apprendra à faire la juste part entre l’angoisse du retour et le désir de se perdre dans les méandres capricieux et divagants du labyrinthe hanté par un Minotaure plus bor-gésien que jamais.
L’entreprise a de quoi faire pâlir n’importe quel producteur de péplum hollywoodien. Et puisque cela reste de bout en bout d’une précision historique exceptionnelle, pour une fois le conseiller éponyme n’aura même pas à s’époumoner en s’arrachant les cheveux. Nous brosser le portrait des sociétés antiques méditerranéennes : voilà le but que s’assigne Waltari. Voyage inoubliable dans l’Égypte des Pharaons, voici pour l’attrait secondaire de l’ouvrage mais pas le moindre, pardessus tout roman d’aventures palpitant. Sinouhé l’Égyptien offre également une réflexion sur les choix de l’homme face au pouvoir, au plaisir, à la liberté.
L’échec de la réforme d’Aménophis IV visant à établir un culte monothéiste paraît symboliser, pour le romancier finnois, la précarité de l’homme condamné à vivre dans un monde en pleine crise spirituelle et morale qui dès lors n’aurait plus qu’à sombrer dans le matérialisme. En somme l’éternel et permanent conflit entre la poursuite des idéaux les plus nobles et cette réalité, tristement prosaïque, sur lesquels souvent ces derniers viennent se briser.