Tarjei VESAAS - Palais de glace
Fils aîné d’une fratrie de trois, il hérite de la ferme familiale mais parvient malgré tout à s’inscrire dans une université populaire. Tarjei Vesaas ne rechigne pas aux durs travaux mais il aime les livres pardessus tout.
Autodidacte, il écrit dans une langue rurale mais sans succès. Son style est aussi gracieux qu’une motte de terre. Il continue et goûte à la poésie. Révélation. Voilà qu’il trouve enfin la réponse à la seule question qui vaille à ses yeux – « Suis-je un écrivain ? » – quand il est publié. En 1923. Il a vingt-six ans. L’Europe s’ouvre à lui. Doté de bourses conséquentes, ce silencieux parcourt Munich, Paris, Londres, Bruxelles, Copenhague, Bratislava, Vienne. Il écrit dans les chambres d’hôtels. Affine ses thèmes de prédilection, le mal qui ronge, l’autodestruction, le regard de l’enfance, la mort. 1934, l’amour irrigue enfin son cœur solitaire.
Il a trente-sept ans et fonde une famille comme on trouve la paix. Pour la première fois, il verse dans le romanesque. Mais surgit la guerre. Vesaas aspire le sens de cette catastrophe pour inspirer profondément ses écrits, les porter vers le symbolisme, le dépouillement, la lumière, la nature, la pureté. Ses racines qui sont sa clé de sol.
Tarjei Vesaas capte et narre ses visions intimes dans ce qu’elles ont de plus fragile et entre en rêve pour mieux lutter contre ses peurs. On le dit écrivain de l’indicible et de l’ineffable. Un traducteur de silence. Entre 1963 et 1966, il est nommé vice-président de l’association norvégienne des écrivains et, l’année suivante, crée un prix à son nom afin d’aider les jeunes talents. Tous s’accordent pour considérer le terrien Tarjei Vesaas, mâchoire carrée, solides épaules, pas pesant, parole mesurée, comme l’un des très grands écrivains du XXe siècle.
Décédé à Oslo le 15 mars 1970, il frôle cette année-là le prix Nobel. Considéré comme un classique en Norvège, il est apprécié ailleurs pour le modernisme de son style, souple, chantant, poétique, ciselé, ce qui en dit long sur la richesse et la diversité d’un œuvre qui compte des romans, des nouvelles et de la poésie.
Né le 20 août 1897, à Vinje, au sud de la Norvège, Tarjei Vesaas n’acquiert la renommée qu’en 1934 avec Le grand jeu, immédiatement suivi par À la maison, les femmes appellent (1935). Deux romans écrits pendant l’Occupation allemande imposent ensuite son nom : Le Germe (1940), dont l’action se déroule sur une île, et La maison dans les Ténèbres (1945). Ils préludent à ses sommets : Les Oiseaux (1957), L’incendie (1961) et Palais de glace (1963). Les ponts (1966) pousse encore plus loin certaines thématiques tandis que La barque, le soir (1968), ouvrage longtemps inédit, traduit tardivement en français, se présente comme une semi-autobiographie parsemée de réminiscences, d’allusions et de souvenirs, pour qui souhaite creuser plus loin le sillon de l’auteur.
La pierre et la glace ne sont qu’un quand tombe la nuit. Durant l’hiver, les vivants chuchotent et les morts parlent. Tout le monde veut savoir mais seule Siss sait. Cette fillette de onze ans, que sait-elle donc ? Ce qui ne se dit pas, ce qui se partage en silence, se devine à demi-mots. Mais elle saisit ses premiers émois, fil fragile qui se tend.
Nous marchons avec elle sur une fine couche de glace. Nous avançons dans une forêt sombre plantée de symboles, encerclée de nuages. Voici cette rencontre, devant nous, au milieu des autres qui ne voient rien ; des frissons, une fuite, des questions et une absence. Surviendra bientôt la fonte des glaces. Comme la vie reprend ses droits, comme le printemps respire. Palais de glace, ou château, selon les traductions du néo-norvégien, va de remarques en réponses, de surprises en exclamations, prose subtile et légère comme des pas d’enfant dans la neige.
Son sujet est vaste : la vie, l’amour, la mort. Et il nous emprisonne, nous fige peu à peu. Nous sommes givrés. Tarjei Vesaas nous l’écrit à petits traits. Il nous invite, avec ses pizzicati, à écouter autour de nous, à capter ce qui d’ordinaire peine à s’exprimer avec des phrases. Il nous enjoint à entendre la différence. Vingt-sept chapitres, vingt-sept titres tour à tour prophétiques, inquiétants ou poétiques. Autant de pistes qu’il faut emprunter. Trois parties distinctes et cent cinquante pages d’écriture serrée, voilà pour l’aspect comptable de ce qui n’est pas à proprement parler un ouvrage monumental. Et pourtant. Sa puissance est telle qu’il plonge en nous par le seul contact autorisé.
Deux fillettes se rencontrent, se racontent. L’une, Siss, est troublée ; l’autre, Unn, ensorcelée. Entre rêve et réel, un univers de tension, d’accords grinçants, d’abîmes recouverts par la neige, de violence cachée. Et Siss qui fait « un effort désespéré pour taire tout ce qu’elle aurait pu leur raconter, et qui les aurait bouleversés. » Pour aborder ce qu’il y a de morbide dans les angoisses pubères, Tarjei Vesaas retient l’évidence, approche à tâtons, suggère et chante entre les lignes. Il chante pour les âmes d’enfants. Car leurs cordes sensibles vibrent sans qu’on les touche.