John Kennedy TOOLE - La conjuration des imbéciles
Bien malin pour nous expliquer pourquoi les deux romans de John Kennedy Toole ont, de son vivant, essuyé les refus de tous les éditeurs auxquels ils ont été proposés. Impitoyables, les refus. Et tellement triste le destin de ce jeune homme. Aussi triste que son suicide.
John Kennedy Toole est né le 17 décembre 1937 à la Nouvelle-Orléans. Bien sûr, on sait que le manuscrit de La conjuration des imbéciles a titillé l’intérêt de la maison d’édition Simon and Shuster. Mais au bout de deux ans de retouches et d’incessantes révisions, Kennedy Toole sombra dans la dépression. D’un triste, cette histoire…
Aussi triste que la mort précoce d’un auteur de génie que les refus successifs des éditeurs ont fini par convaincre qu’il était un écrivain raté. La mort d’un homme l’ampute non seulement de tout ce qu’il avait au monde mais de tout ce qu’il aurait pu avoir. Avec les écrivains de génie morts prématurément, c’est encore pire, eu égard à l’œuvre potentielle dont nous resterons à jamais privés.
John Kennedy Toole aura été empêché de cette légitime reconnaissance à laquelle il aspirait tant. D’où qu’il regarde, l’écrivain louisianais ne peut que goûter toute l’ironie tragique de s’être vu assigné à résidence au panthéon des écrivains américains du siècle. Après coup et un peu tard.
Mais, en même temps, quand on place en exergue de son roman cette formule de Swift : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui », à quoi s’attendre de plus prémonitoire que tous ces refus ?
La conjuration des imbéciles a finalement trouvé son éditeur. Plus de onze ans après le suicide de son auteur. L’éternelle histoire d’une mère qui « avance dans le monde pour son fils ». Une maman américaine d’Épinal, tenace, qui se lance donc bille en tête à la chasse à l’éditeur. Un jour, elle téléphone à un professeur de « creative writing »le prévenant qu’elle a en sa possession le chef-d’œuvre absolu. Ce dernier, en vieil habitué de la mère éplorée persuadée de détenir le prochain Pulitzer écrit par fiston chéri d’amour, l’éconduit poliment.
Ni une, ni deux, l’opiniâtre Mrs. Toole débarque dans le bureau du prof de création littéraire pour lui remettre l’épais manuscrit. Plus moyen d’y couper. Nous sommes en 1976. Le prof, alias Walker Percy, redoute « le gribouillis infâme, à peine lisible ». Il le lit une fois, puis deux, puis trois. Et jure bientôt qu’il n’aura de repos que lorsque le livre sera publié. En 1980, Walker Percy trouvera le repos. L’année suivante, le roman décroche le Pulitzer.
« Les livres sont des fils immortels qui défient ceux qui les ont engendrés. » La formule est de Platon et on la retrouve placée en exergue d’un des chapitres de ce journal de bord tenu au gré des sautes d’humeur de la valve pylorique du personnage central de La conjuration des imbéciles.
Il s’agit d’une comédie. Foisonnante. Traversée de bout en bout par le souffle de la philosophie rabelaisienne. Le personnage principal de cette farce plus tragique qu’il n’y paraît, est affublé du patronyme d’Ignatius Reilly, un nom aussi saugrenu que le but que ce dernier semble s’être assigné en ce bas monde : traquer les innombrables perversions à cause desquelles l’univers manque d’une « géométrie et d’une théologie appropriées ». Pour ce faire, notre mastodonte gargantuesque, grotesque, un de ces freaks de Série B, bouscule le conformisme mercantile ambiant.
Dès les premières pages, on s’en est déjà fait un ami, un de ces potes un peu encombrants, tapeur aux entournures, un « va de la gueule » éternel qui entend gouverner le cours de son destin en roi fainéant, parasite génial à la culture indécente – citer Boèce en pleine orgie de hot-dogs n’est tout de même pas donné à tout un chacun.
C’est pourtant du côté de Don Quichotte qu’il faut effectuer une recherche en paternité. Un Quichotte coiffé d’une casquette verte de chasseur français avec, enroulée autour du cou, une écharpe anglaise d’importation et s’en allant, attifé de la sorte, lutter contre tous les tracas du quotidien. Jeu de l’oie burlesque en quête d’un travail dont il ne veut absolument pas. Sauf que sa mère menace de vendre la masure où il tente de composer son grand œuvre. Une mère qui taquine du moscatel entre deux parties endiablées de « bouligne », histoire d’oublier son « arthurite ». Et les nombreux autres personnages, petite amie contestataire et chanteuse engagée, persuadée que la frénésie sexuelle est susceptible de le guérir, flic falot transformiste pour le bien public, noir drôlissime et pour une fois à cent lieues de la caricature, couple upper class dont l’oisiveté excentrique de Madame en fait une « desperate housewife » avant l’heure du prime.
Une palette de contrastes enlumine cette fresque tragi-comique. Et puis il y a la Nouvelle-Orléans comme vous ne l’avez jamais lue. Ses quartiers. Son parler, sa truculence et ses pulsations rendues à un murmure cardiaque près, par la plume de John Kennedy Toole. Tout ce qui s’appelle le style.