Alexandre TISMA - L’usage de l’homme
Le Danube n’a pas toujours été bleu. Ou alors bleu comme l’enfer. Quand les armées allemandes et leurs sbires hongrois abandonnèrent ses berges à l’affreuse désolation qu’ils avaient créée, une valse de Johann Strauss aurait fait tache dans le décor. Les rives du fleuve s’ourlaient d’une écume rougeâtre. À Novi Sad, où Alexandre Tisma plantera le décor de ses œuvres, les fléaux de la guerre venaient de rejeter l’espèce humaine au plus profond de l’ombre.
Jusqu’ici barques et rivages se répondaient dans la langueur du jour. À présent, c’est le cri lugubre des charognards qui planent au-dessus de la deuxième ville de la Serbie actuelle dont la réputation de capitale culturelle n’était plus à faire. Mais pour l’heure, la culture passe au second plan. Novi Sad venait de connaître les deux journées les plus sombres de son histoire. Du 21 au 23 janvier 1942, un pogrom avait emporté plus de mille quatre cents Juifs dans son tourbillon de haine.
Tisma, né en 1924 après le démantèlement de l’empire austro-hongrois, s’était auparavant engagé contre le nazisme, prenant le maquis aux côtés des partisans du futur maréchal Tito. Sa Voïvodine natale faisait encore partie de la Yougoslavie. Autant dire un agrégat de peuples disparates qui se regardaient souvent en chiens de faïence.
Quand le mur de Berlin vint à s’effondrer, l’union de façade se lézarda comme on sait. Lorsqu’une poignée de petits tyrans locaux se mit à agiter le mouchoir nationaliste, les larmes émues qui accompagnèrent les proclamations d’indépendance successives cédèrent vite le pas aux discours de haine. Et ces rengaines remplies de fiel, Tisma ne les connaissait déjà que trop.
À Milosevic, il s’opposa avec vigueur. Sa voix s’enfla si fort d’indignation qu’il dut fuir. Hors de question de remettre les pieds à Novi Sad. Il ne reviendrait pas tant que le fantoche de sinistre mémoire tirerait les ficelles. Son exil d’une dizaine d’années, il le vivra en France. La Serbie enfin débarrassée de son leader pousse-au-crime il revint, le temps de constater que le Danube, s’il demeurait toujours aussi beau, n’était décidément pas aussi bleu qu’on voulait bien le dire. Le temps de mourir.
Alexandre Tisma décède à Novi Sad en 2003. Auteur qui souffre d’une certaine méconnaissance auprès du grand public alors qu’il jouit dans son pays d’une grande renommée, au même titre qu’Ivo Andric et Milos Tsernianski. De son œuvre composée de poèmes, de nouvelles et de romans se détachent L’école d’impiété, Le livre de Blam, La jeune fille brune, Sans cris, et La porte béante. Au détour de son autobiographie, il évoquait avec une rare franchise ce qu’il nomme son incapacité d’aimer, qui a pu l’entraîner vers une quête frénétique de la sensualité. Sous l’apparente sécheresse de ce cœur en hiver se cache un libertaire pessimiste bien plus qu’un libertin jouisseur.
« Chez nous on apprend vite la méfiance. On peut être ensemble, s’accorder provisoirement, mais l’Autre reste à l’Autre. (…) La confiance totale m’est impossible ! » Voici la réponse de Tisma naguère adressée à un journaliste. Par « chez nous » comprendre les Balkans, mosaïque de peuples aux traditions et aux rites religieux différents, lesquels ont tôt fait de passer pour antagonistes pour peu qu’on s’ingénie à dresser ces communautés les unes contre les autres. Une région qui, dans un passé récent, a revécu le cauchemar et le climat de haine de la Deuxième Guerre mondiale. Car, au fond, les raisons qui poussèrent cette fois encore les hommes à s’entre-déchirer s’apparentent à celles qui plongèrent la ville de Novi Sad dans le chaos des années quarante.
Au départ, dans cette ville voisine de la frontière hongroise, Serbes, Juifs et Hongrois chrétiens se côtoient d’autant plus volontiers qu’ils appartiennent à la même classe. Moyenne. Certains ont tissé de profonds liens d’amitié. D’autres sont unis, semble-t-il, à la vie à la mort par les liens du sang. L’auteur s’attarde sur l’atmosphère paisible qui berce la ville. Pourtant, il suffit que l’histoire s’emballe pour que remontent aussitôt les vieilles rancœurs à la surface du Danube.
Une lecture distraite pourrait nous fonder à croire que Tisma n’a pas l’air de trop s’attendrir sur les destins de chaque personnage. Son style peut même paraître sec. Il l’est. Détaché, aussi. Mais si l’auteur tient tant à se dépouiller de toute espèce de sentimentalité, de toute complaisance, c’est qu’il cherche, et d’ailleurs réussit, à démonter rouage par rouage, les complexes mécanismes humains susceptibles de pousser les uns au plus effroyable de l’abjection et, dans le même temps, relèguent les autres qui espèrent en la bonté toujours possible au rang de sous-hommes qu’on s’attachera, avec force et méthode, à déshumaniser afin de simplifier et de hâter la main de leurs tortionnaires. Les uns pleinement investis de leur rôle de boucher, dès lors faire couler le sang des bêtes relèvera de la pure formalité. D’un réflexe. L’antienne est connue : l’homme est bon mais le veau est meilleur. Jamais Tisma ne s’aventure à prendre position.
La redondance et toute forme de surenchère affective s’avèrent souvent le meilleur ennemi du style. L’écrivain serbe le sait mieux que quiconque. Son récit l’illustre avec pertinence. Victimes et bourreaux seront d’ailleurs traités sur un pied d’égalité, leurs motivations disséquées par sa plume bistouri, leurs ressentiments et leurs angoisses fouillés à même la chair. Il n’est pas interdit de songer à Tchékhov pour le traitement à hauteur d’hommes, au plus près du drame personnel de l’individu. L’absurde tragique de Kafka et l’aridité pessimiste de Beckett ne sont pas loin non plus.