José SARAMAGO - L’aveuglement
Il n’y a pas vraiment d’âge pour écrire. Disons plutôt que la reconnaissance littéraire peut s’avérer très longue à venir. Vingt ans dans le cas présent. Pas besoin non plus d’avoir bouclé un cycle d’études supérieures.
José Saramago est né le 16 novembre 1922 à Azinhaga, au sud du Portugal. Sa famille est si modeste qu’elle ne peut lui assurer des études secondaires : il lui faut travailler, et vite. Alors il décroche un brevet professionnel de serrurier et se met à exercer en milieu hospitalier. Un temps seulement. Car il préfère le confort des ronds de cuir et bifurque vers l’administration.
À vingt-deux ans, il se marie et fonde un foyer. En 1947 sort son premier roman. Sans suite. Il attend de fêter ses quarante-quatre ans pour publier ensuite de la poésie. Entre-temps, rien. Ou plutôt si, de la lecture, beaucoup, et en particulier les auteurs français.
Accaparé par la politique, José Saramago adhère au Parti communiste portugais en 1969, livre quelques essais et commence à rencontrer la gloire avec Le Dieu manchot en 1982, texte transformé en opéra de trois actes huit ans plus tard. Remarié en 1988, José Saramago ne cessera depuis la parution de son deuxième roman de gravir les marches de la notoriété, parcours couronné par le prix Nobel en 1998.
Il met alors son poids médiatique au service de nombreuses causes, en premier lieu l’athéisme, la laïcité, la Palestine, l’antilibéralisme et l’alter mondialisme. Candidat aux élections européennes en 2009, il s’est éteint le 18 juin 2010, sur l’île de Lanzarote.
S’il faut remonter à 1977 pour trouver trace de son premier grand roman, Manuel de peinture et de calligraphie – qui mettra vingt-deux ans avant d’être traduit en Français – c’est bien parce que José Saramago est d’abord passé par la poésie, avec en particulier Les poèmes possibles (1966), et les essais dont le plus connu, Pérégrinations portugaises (1981), n’est disponible en France que depuis 2003.
L’aveuglement arrive tard. Sont en effet déjà publiés L’année de la mort de Ricardo Reis (1984), Le radeau de pierre (1986), Histoire du siège de Lisbonne (1989) et L’Evangile selon Jésus-Christ (1991), ouvrages dans lesquels le fantastique et la reconstitution historique se marient jusqu’à nous faire confondre l’imaginaire et le réel.
Dans L’aveuglement, comme dans la plupart des œuvres de l’auteur, certaines phrases comptent jusqu’à trente virgules. Parfois davantage. Et l’on y trouve enchâssées des lettres capitales, celles-là même dont il veut se défaire. Le style Saramago joue à la fois la fluidité et le rythme saccadé, contraste mené jusqu’au bout de longues digressions dont il est impossible de se détacher. Peu voire pas de paragraphes, et l’envie de repousser au plus loin le point dont l’unique fonction consiste à briser une mélopée qu’on imagine sans fin.
Les dialogues sont inclus sans introduction ni guillemets ni tirets classiques, comme s’il s’agissait de monologues intérieurs à partager. D’aspect dense mais d’une souplesse de construction qui incite à poursuivre toujours plus loin, la page occupe pleinement l’espace de lecture.
Cette dimension incantatoire hypnotise dès les toutes premières lignes. Une puis plusieurs personnes sont soudainement victimes de cécité. Rapidement voici que l’humanité tout entière devient aveugle. La métaphore saute aux yeux : un monde, le nôtre, plongé dans le noir ! À partir du moment où la lumière s’éteint, toutes les perceptions sont modifiées. En premier lieu se réorganise notre relation aux autres.
De nos cinq sens, la vue est le plus trompeur. Que croyons-nous voir lorsque nous avons les yeux ouverts ? Sommes-nous prisonniers de notre corps ou pouvons-nous libérer nos sens ? Sommes-nous capables de repenser la façon dont nous communiquons ? Et pour dire quoi, pour faire quoi ? En tout cas l’apparence, notre principal péché, n’est plus considérée comme l’élément premier.
A la question « être ou paraître ? » le fléau a choisi pour nous. Qu’une femme, une seule, échappe à cette épidémie doit nous éclairer sur l’avenir de l’homme. Et la poursuite, crue, est aussi cruelle. Il n’est plus question d’âge, de couleur de peau, de code esthétique. Les frontières, c’est-à-dire nos limites, sont abolies.
Visionnaire, José Saramago s’amuse à nous guider dans nos propres ténèbres. Porté à l’écran par Fernando Meirilles – à qui l’on doit La Cité de Dieu et The Constant Gardener – avec Julianne Moore, Mark Ruffalo et Danny Glover dans les rôles principaux, et choisi pour ouvrir le Festival de Cannes 2008, L’aveuglement devenu Blindness nous propose, à travers la parabole choisie, de regarder ce qui nous entoure pour y discerner l’essentiel qui est aussi ce qui nous échappe la plupart du temps – l’amour, l’état de conscience.
Pareil livre, un de ceux qui comptent, nous invite aussi à développer ce que nous n’utilisons qu’avec parcimonie, à savoir le toucher, l’ouïe, l’odorat. Et le goût des autres.
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