Tayeb SALIH - Saison de la migration vers le Nord
Tayeb Salih est une sorte de Gracq si l’on considère la densité rythmique de sa prose, son côté aérien, léger, poétique. Surtout poétique. Une sorte de Gracq face au balzacien Mahfouz. Deux monuments de la littérature issus respectivement du Soudan et de l’Égypte, deux pays frères aux relations aussi capricieuses que les crues du Nil, ce cordon ombilical qui les relie.
Le premier a vu sa Saison de la migration vers le Nord couronné en 2001 par l’Académie de la Littérature de Damas au titre du roman arabe le plus important du XXe siècle. Arbitrage des élégances un brin compensatoire qui visait sans doute à rétablir un semblant d’équilibre entre ces deux géants, le second ayant reçu le Nobel en 1988.
Si le parcours du grand écrivain cairote a suivi des raisons beaucoup plus égyptologiques, la vie du Soudanais s’est assez tôt placée sous le signe de l’exil. Pour Tayeb Salih, né en 1929 dans la Nubie soudanaise et rurale, la route semblait tracée à l’avance. À ceci près qu’à cette époque, l’Occident, sa modernité d’abord, ses intellectuels ensuite, constituent autant d’oasis qui attirent la jeunesse désireuse de prendre une part active au destin de pays condamnés à la sécheresse du régime colonial.
Après une courte période où il exerce en qualité d’enseignant, Salih part étudier les sciences politiques à Londres. Partir pour mieux s’affranchir des pesanteurs ancestrales. Et revenir pour accompagner les siens au mieux de ses compétences sur la voie difficile de l’indépendance fraîchement conquise en qualité de conseiller en information auprès du ministère. Non pas qu’il s’agisse pour lui d’embrasser une carrière politique. La culture d’abord et avant tout.
En 1957, il a publié une de ses premières nouvelles. En 1969, ce sera Saison de la migration vers le Nord. Et puis l’exil à nouveau. Le temps d’un retour à Londres où il sera, de 1968 à 1974, en charge du service arabe de la BBC avant d’occuper au Qatar le poste de directeur général du Ministère de l’Information jusqu’en 1981. Il entrera alors à l’Unesco pour y assurer des fonctions aussi décisives que diverses.
Treize ans que le Soudan a conquis son indépendance lorsque paraît Saison de la migration vers le Nord. Quatre ans plus tôt, Salih a publié Les noces de Zeyn et autres récits, que le cinéaste koweïtien Khaled Al-Siddiq adaptera en 1977, film d’ailleurs présenté au Festival de Cannes. Sa première nouvelle date de 1957.
Viendront ensuite Bandarchâh, Maryoud, Nakhla ala al-Jadoual et Douma wid Hami. A l’exception de L’Homme de Chypre, toutes ses œuvres ont été traduites en français. La première édition de Saison de la migration vers le Nord est libanaise. En France, une version amputée du roman paraît en 1972, sous le titre Le migrateur. En 1969, Saison de la migration vers le Nord s’apprête à refonder la littérature arabe. Le roman subira, dans les années quatre-vingt-dix, la censure du régime islamiste de Khartoum.
On pourra toujours tenter de maîtriser plus ou moins adroitement les flux migratoires des hommes, en matière de migration des âmes l’affaire se corse un tantinet, et c’est heureux. « Sans le mystère et l’inconnu, l’âme humaine ne pourrait pas vivre heureuse », comme l’a si bien affirmé le Bulgare Peline Eline. Mais un tel voyage vers le mystère et l’inconnu s’avère souvent une odyssée périlleuse dont on ne revient jamais totalement indemne, à moins de n’être pas tout à fait parti. Le plus commode consisterait alors à ne jamais retourner sur ses pas. Voilà l’une des plus belles leçons du roman de Tayeb Salih.
D’autres vont s’inscrire en creux de ce livre dont l’histoire se déroule pour une large part sur les rives nubiennes du Nil, berceau familial d’où le narrateur a su trouver le courage de partir pour constater, au retour, qu’un village agricole soumis aux caprices du fleuve vit toujours – pour toujours ? – selon le rythme immuable des saisons.
Revenir parce que le jeune homme se sent coupable, et c’est là que vie et œuvre de l’écrivain se confondent avec le destin du jeune narrateur tiraillé entre héritage traditionnel et culture occidentale. Le premier qu’il respecte lorsqu’il se confond avec l’image grand-paternelle pieuse et remplie de sagesse – la poésie des pauvres, en somme. La seconde puisque il a entrevu, à la faveur de ses brillantes études en Angleterre, les bienfaits que son pays pourrait en retirer.
Sous la chronique affleure un constat désespéré et lucide. Le village a beau être sensible au progrès sous sa forme prosaïque et technique, il n’en va pas de même des mentalités dont l’archaïsme s’avère inconciliable avec le reste. Pour autant, Saison de la migration vers le Nord est tout sauf un manifeste. Davantage une fable moderne qui raconte le tiraillement de cette génération-carrefour grandie avec l’indépendance, soudain partagée entre la difficulté d’assumer son précieux héritage et le désir d’une modernité émancipatrice.
C’est aussi l’histoire d’une enquête, dont il ne faut rien dire, vertigineuse remontée dans le temps, traque hallucinée qui ne tarde pas à conduire le lecteur aux portes du fantastique. Des rives du Nil aux brumes opaques de Londres.
Un roman dont la double narration a bouleversé les codes et le paysage de la littérature arabe.