Ernesto SABATO - Héros et tombes
Tout, chez lui, s’apparente à la dualité : ses racines, ses aspirations, ses travaux… Jusqu’à sa vision de l’existence. Né à Buenos Aires, en Argentine, le 24 juin 1911, Ernesto Sabato revendique des ascendances albanaises et italiennes. En cela, il est bien Argentin, composé de plusieurs parts d’ailleurs, et occupé à savoir d’où il vient. Comme s’il ne pouvait se satisfaire d’un seul corpus, ses études oscillent entre deux pôles : scientifique et philosophique. Sauf qu’à ses yeux, il s’agit de deux approches identiques, en tout cas tournées vers un même but : savoir qui nous sommes et où nous allons. Mais il ne sait pas encore qu’aucune de ces deux voies ne lui donnera de réponses satisfaisantes.
Docteur en physique, spécialiste des travaux sur la relativité, il a rejoint, non loin de Boston (États-Unis), le prestigieux MIT (Massachusetts Institute of Technology), considéré comme le creuset des prix Nobel. Avant cela, il aura profité d’un long séjour à Paris au cours duquel il effectuera des recherches à l’Institut Curie tout en suivant des cours de philosophie à La Sorbonne. Le soir, il tisse des liens avec les surréalistes réunis autour d’André Breton du côté de Montparnasse.
De retour à Buenos Aires, il obtient un poste d’enseignant universitaire, option sciences. Le coup d’état militaire de 1943 qui pousse Juan Domingo Perôn à la présidence de la République deux ans plus tard ne lui inspire aucune sympathie. Estampillées très à gauche, ses prises de position politiques le contraignent à quitter l’université. Il se consacre à la littérature. Sort Un et l’Univers (1945) qui marque sa rupture d’avec le microcosme scientifique.
Son premier roman, Le Tunnel, publié en 1948, est immédiatement salué par la critique internationale. Traduit dans le monde entier, il est adapté au cinéma par Léon Klimovsky (1952) puis par Antonio Drove (1987). Auteur d’une vingtaine d’essais sociopolitiques, scientifiques, littéraires et musicaux, chroniqueur et polémiste, Ernesto Sabato intervient dans tous les champs de la connaissance pour de nombreuses publications américaines et européennes.
En 1983, à peine élu, le président de la République argentine, Raul Alfonsin, le nomme à la tête de la commission d’enquête sur les personnes disparues pendant la dictature. L’année suivante, il publie Nunca Mas, témoignage des dizaines de milliers de victimes d’actes de torture perpétrés entre 1976 et 1982 par la junte au pouvoir.
Fait chevalier de la Légion d’honneur, Ernesto Sabato a reçu le prix Cervantes en 1984 pour l’ensemble de son œuvre. Atteint d’une maladie oculaire, il a depuis cessé d’écrire et s’est tourné vers… la peinture. En 1989, une exposition regroupant ses tableaux s’est tenue au musée Beaubourg.
Contexte
Le Tunnel (1948), puis Héros et tombes (1961) – intitulé pendant de nombreuses années Alejandra – et L’Ange des ténèbres (1974), considéré comme son chef-d’œuvre, forment « le triptyque du Mal », trois ouvrages qui mêlent réalisme et métaphysique. De nombreux essais jalonnent la carrière d’Ernesto Sabato, parmi lesquels Hommes et engrenages (1951), L’écrivain et ses fantasmes (1963), Apologies et rejets (1979), et ses mémoires titrées Avant la fin (1998). En trois romans seulement, Ernesto Sabato, admirateur de James Joyce et des romantiques allemands, s’est hissé parmi les grands noms de la littérature latino-américaine.
Certaines phrases servent de viatique. Celle-ci par exemple, tirée de Héros et tombes, spécialement à l’usage de tous ceux que rebutent les sciences rationnelles : « Je crois que la vérité est parfaite pour les mathématiques, la chimie, la philosophie, mais pas pour la vie. Dans la vie, l’illusion, l’imagination, le désir, l’espoir comptent plus. » Ernesto Sabato sait de quoi il parle, lui qui a déserté les paillasses de laboratoire pour s’installer devant sa machine à écrire. Rien n’est assez étrange, rien n’est assez mystérieux. En plaçant son lecteur dans la pénombre, il l’invite à le suivre dans ce qui s’apparente, métaphoriquement, à une descente aux enfers, cette enquête sur la secte des aveugles, seuls à pouvoir décider des destins du monde. Mais rien n’est trop poétique pour y parvenir.
C’est aussi en impressionniste qu’il dépeint le Buenos Aires des années cinquante, ses cafés, ses ruelles, ses places, son port. La capitale fédérale n’est pas le cadre du roman mais un personnage à part entière qui irrigue le récit et dont on peut considérer la topographie comme un corps articulé en mouvement. Comme beaucoup de « portenos », – en argentin : « celui qui vit à proximité du port »– Ernesto Sabato concentre dans la ville l’histoire du pays. Héros et tombes évoque directement la vie politique argentine, violente et fratricide, mais aussi les mythes fondateurs d’une nation, ses secrets, ses obsessions ; cette Argentine toujours en lutte contre elle-même, en proie à ses tourments depuis qu’elle est née et qui ignore toujours son identité. Dans ce roman surgissent alors de l’ombre où elles étaient tapies d’atroces vérités. Ernesto Sabato l’écrit au détour d’un pâté de maison, la comédie humaine est un de « ces sinistres bals costumés où les personnages, à l’abri de leurs masques, disent ou révèlent des vérités qu’ils n’oseraient pas avouer à visage découvert. »
Héros et tombes est aussi une histoire d’amour entre Martin et Alejandra. L’amour rend fou quand on découvre jusqu’à quelles extrémités on peut aller pour lui. Héros et tombes est surtout une histoire d’amour entre un auteur et son pays, qui le lui rend bien.