Thomas PYNCHON - V
Biographie
« Pas mal Essayez encore ! » Voici ce que déclare Thomas Pynchon, né le 8 mai 1937 et toujours écrivant, syntaxe précise, humour, dérision et ce fameux « réalisme hystérique » à ce jour sans égal. Le père du postmodernisme ? En quelque sorte. Dans la démesure, voilà qui est sûr. Son trait d’ironie vise à faire taire la rumeur selon laquelle, dixit un journaliste, Pynchon et Salinger ne seraient qu’une seule et même personne.
Il faut dire qu’avec l’auteur de L’Attrape-cœurs, Pynchon partage le goût du secret. Mais le parallèle s’arrête là. Sous son attitude on croit deviner un choix esthétique, pas la maniaquerie d’un auteur que le succès aurait soudain rendu paranoïaque. Depuis la parution de son premier roman, V, une foule de bruits souvent apocryphes ne vont cesser de courir à son sujet. De lui, quasiment aucune photo visible, les rares interviews accordées le furent à la condition expresse de ne pas apparaître à visage découvert.
Dans le monde littéraire contemporain, l’attitude dénote. Pynchon refuse d’être un personnage public. Il fait partie de ces écrivains qui préfèrent disparaître derrière leur œuvre. L’ironie dramatique de cette histoire, c’est qu’on ne le résume qu’au regard de cette légende construite de toutes pièces, au détriment de ses livres prétendument « surécrits » quand ils ne sont pas taxés d’intellectualisme.
On tient là un des derniers érudits, d’une érudition tellement iconoclaste qu’elle en devient jubilatoire, dépasse le champ littéraire au sens large, embrasse des domaines aussi variés que les sciences, l’histoire, la politique, sans faire de distinguo avec les artefacts de la culture dite de masse au premier rang desquels le jazz et le rock, « une des dernières vocations honorables » à ses yeux.
Dans le même ordre d’idées, est-il utile de savoir qu’il a étudié à Cornell et, qui sait, peut-être assisté aux cours d’un certain Nabokov ? Qu’il a travaillé pour Boeing ? Qu’il a prêté sa voix à deux épisodes des Simpsons où son avatar apparaissait coiffé d’un sac plastique ? C’est risquer à tout coup son « Pas mal Essayez encore ! »
Pynchon a vingt-six ans lorsque V, son premier roman, est publié. À l’université, il a rencontré Richard Farina qui deviendra l’ami de Dylan et un parolier de folk songs de premier plan. Pynchon préfacera d’ailleurs son roman, L’avenir n’est plus ce qu’il était. A cette époque, il écrit des nouvelles et même une comédie musicale de science-fiction. À la découverte de V, DeLillo s’écriera : « Au génie ! » Il ne sera pas le seul.
Six autres ouvrages vont suivre, mais puisqu’il s’agit de livres monumentaux, et que ce type d’œuvre réclame une totale absorption et beaucoup de temps, il faudra à l’auteur un patient mûrissement et son corollaire de corrections incessantes et de rajouts de dernière minute, souvent au moment même de leur impression.
Derniers romans parus à ce jour : Contre-jour (2006) et Vice caché (2009). Auparavant, il y eut Mason et Dixon (1997), Vineland (1990), L’homme qui apprenait lentement (1984), L’arc en ciel de la gravité (1973), Vente à la criée du lot 49 (1966) et V, donc.
Avant de vous y plonger, retenez longuement votre respiration. Après, cela ne vous sera guère possible. Lecteurs qui sans cesse réclamez à la criée votre lot de surprises, vous allez être copieusement servis. Il faut auparavant vous désinhiber. Vous lisez ces gros mots que sont postmodernisme et maximalisme, et c’est à la crête des flots bouillonnants d’un auteur comme Pynchon que cette nouvelle vague a, entre autres, pu naître pour ensuite croître et souffler tempête sur les rivages littéraires du monde.
Un grand livre vous propose toujours un long périple. V comme voyage ? Au pluriel, alors. Aux côtés des matelots de l’US Navy. Cap sur l’Egypte, version « Le Caire nid d’espions ». Pynchon, en roi de P auto-parodie, puise à la source des magazines à trois sous dont il détourne les codes au seul profit du plaisir de ce récit composé de plusieurs chants, odyssée virtuelle qui nous replonge dans différentes périodes historiques, la plupart du temps prétexte à un dépoussiérage corrosif V comme vindicte ? Contre le passé colonial de l’Occident, et lire notamment les chapitres évoquant Malte et l’Égypte.
Au départ, juste vous convaincre que chaque page n’est jamais que du verbe. Alors V comme verbe ? Alerte et décousu, celui de Pynchon, digressif à n’en plus finir. Pynchon prend plaisir à plonger ses personnages maniaques dans une suite d’actions frénétiques. Puis le verbe devient chair. Multitude de corps, de visages… Ici la joyeuse bande new-yorkaise et bohème de la Tierce des paumés, puis les marins, et là un curé tentant d’évangéliser des rats d’égout. Pynchon, parfois, c’est Joyce au pays de Tex Avery.
Multiplicité des tons et des points de vue. Car V s’articule essentiellement autour de deux romans. La chronique bohème de notre Tierce des paumés dans laquelle s’enchâsse bientôt une histoire d’espionnage, l’énigme s’attachant à épuiser toutes les identités de V avec de constantes oscillations entre les délires de la comédie et des moments de pur polar métaphysique, le tout d’une exigence éblouissante. Les pages défient les kilomètres. Pynchon fait fi de l’espace, de l’Histoire et du temps. Depuis Musil et Perec, rien d’aussi hystérique. Et, pour autant, cette démesure demeure maîtrisée de bout en bout.
V comme victoire ? Rien n’est moins sûr. Le regard que promène le roman sur le monde est constamment nostalgique, sur ce qui aurait pu, aurait dû être, rien que de songer notamment aux progrès de la science, et d’un pessimisme lucide sur ce qui est au contraire advenu.
À cause du détournement pernicieux de tout ce savoir par les puissances nébuleuses de l’argent, quand il aurait pu, aurait dû, échoir au bien de l’humanité.