Fernando PESSOA - Le livre de l’intranquillité
1982
Son nom est personne. Pessoa, en portugais. Né à Lisbonne, le 13 juin 1888, mais éduqué en Afrique du Sud, cet homme est pourtant riche de multiples. Bernardo Soares, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos. Autant d’hétéronymes. D’autres lui-même en portraits de l’artiste, que l’on pourrait appeler ses clones tristes.
Fernando Pessoa a fait parler ceux qu’il portait en lui, ses doubles, ses triples. Lui le petit fonctionnaire sans importance, couleur muraille et donc transparent. Il exprime ce qui ne peut être dit, descend au plus profond de ce qu’il est, ou n’est pas. Avec poésie, même lorsqu’il écrit en prose comme ici. Sous nos yeux, Fernando Pessoa passe et repasse d’un côté et de l’autre du miroir.
Au XVIIe siècle, le philosophe René Descartes écrivait : « Je pense, donc je suis », plaçant le sujet au centre – point de départ de toute construction intellectuelle – de la pensée à partir duquel nous cheminons et additionnons les connaissances. Fernando Pessoa, quant à lui, fait de sa personne le zéro de l’existence et reste immobile jusqu’au bord de l’indicible, de l’in-lisible. La célèbre formule du poète Arthur Rimbaud s’accorde mieux à son œuvre : « Je est un autre ». Soi considéré comme un étranger. Indéfini. Multiplié.
Pessoa assume qu’il n’est rien et qu’il est tout ce qu’il possède et crée. Son semi-hétéronyme – car Soares, c’est lui – ne maîtrise rien, n’aime personne. Mais si Rimbaud « assiste à l’éclosion de (sa) pensée, la regarde et l’écoute », Pessoa, via son presque autre lui-même, n’agit sur rien ni sur personne, se referme sur ses mots, onanise sa pensée, navigue dans son imagination. Et faisant route vers le lointain nous rassemble dans un univers, le sien.
À un degré moindre, d’autres auteurs, comme Maurice Blanchot, se sont plongés dans cette désincarnation esthétisante, tels des spéléologues en milieu instable. Mais aucun ne rejoint le maître de la formule.
Décédé le 30 novembre 1935, à Lisbonne, en auteur inconnu, cet explorateur des maux, traduit désormais dans le monde entier, occupe maintenant une place de choix dans le cœur des Portugais. Aux côtés de cet autre grand explorateur, des flots celui-là, que fut Vasco de Gama.
Fernando Pessoa est un poète de la plus belle veine. Pendant plus de vingt ans, de 1913 jusqu’à sa mort, il n’a cessé de rédiger des notes, plus de cinq cents, depuis son petit bureau de la rue des Douradores, dans le quartier artisanal de Lisbonne.
Essais, fragments, réflexions et chroniques de la vie d’un rond de cuir, pensées dignes d’un Pascal lusitanien, aphorismes et formules lapidaires, notes éparses… Tout cela et bien plus encore jeté sur des feuilles enfermées dans un coffre comme s’il s’agissait d’un journal intime. Un demi-siècle après sa mort, Fernando Pessoa renaît en prosateur à l’initiative de ses laudateurs.
Cent cinquante-sept lettres, seulement, ont été choisies, qui servent à construire Le Livre de l’intranquillité, titre intraduisible en Français sans l’utilisation d’un néologisme, et prolongent une œuvre, abondante, qui court sur des centaines de publications.
Un regroupement magnifique s’effectue à l’appel de ce métaphysicien du désenchantement. Autour d’un roman qui n’en est pas un, se rejoignent pêle-mêle Dante et Dieu, Freud et Wagner, mais aussi Valéry, Cioran, Shakespeare, Melville, Beckett, Schopenhauer, Pœ, Michaux, Rilke… Voici surtout un livre qu’il n’est pas utile de lire d’une traite. Il se savoure à petites lampées car chaque phrase ciselée, alanguie, prend le temps de l’éternité et, comme une musique de nuit, ne vous quitte plus.
Autant d’impressions qui vous guident dans le dédale d’un esprit fait de tous les esprits et qui ne ressemble pourtant à aucun autre, même s’il veut donner l’apparence du commun. Prenons, par exemple, 10,27,82,111,132,154 : chaque lettre, plus ou moins longue, est précédée d’un repère chiffré, et la table des correspondances scandée en trois chapitres qui traitent, de façon vaste et diffuse, de la déambulation, du rêve et de l’intimité, s’il est possible de réduire l’impression laissée par autant d’images mentales moulinées dans un kaléidoscope. Ouvrez cet ouvrage posthume au hasard et un élan vous transporte, prose lyrique, mélancolique, mystique ou inquiétante qui sonne. Ecoutez plutôt. « Quelle gloire nocturne que d’être grand, sans être rien », puis : « J’ai toujours évité avec horreur d’être compris. » Ou : « Jamais je ne dors : je vis et je rêve, ou plutôt, je rêve dans la vie comme dans le sommeil, qui est aussi la vie. » Et encore : « Comme c’est notre esprit qui voyage, c’est en lui que nous vivons. » Sinon : « La liberté, c’est la possibilité de s’isoler. » Et enfin : « La plupart des gens souffrent du défaut de ne pas savoir dire ce qu’ils voient ou ce qu’ils pensent. » Amour, identité, création…
Avec infiniment de précision, Fernando Pessoa, éternel inquiet, nous lègue un viatique dont la magie n’opère que lorsque règne le silence de la nuit, quand s’ouvre notre part du songe.