Georges PEREC - La vie mode d’emploi
1978
Georges Perec n’a jamais été Georges Perec. Certes, il est bien né un 7 mars 1936 à Paris dans une maternité de Belleville. Bien sûr, à quelques rues de là, il a passé une partie de son enfance. Oui encore, de 1941 à 46, on l’a bien envoyé vivre auprès d’une partie de sa famille paternelle du côté de Villard-de-Lans. Et ensuite, retour à la case départ. Paris et l’école communale de la rue des Bauches. Le lycée Claude Bernard. En 1949, Georges Perec est plutôt Georges Peretz, orphelin depuis l’âge de sept ans.
Son père est mort en luttant contre les nazis, sa mère en déportation. Ses parents étaient d’origine polonaise, comme Conrad. Et lui, en fait de carnets de voyage, s’apprête à inventorier les possibilités et ressources tapies aux confins de la langue française. Georges Perec serait une sorte d’explorateur à la Queneau.
Il a poursuivi des études de lettres puis d’histoire sans chercher à les rattraper. Fait son service militaire à Pau. Marié, est devenu documentaliste au CNRS. A publié des mots croisés pour l’hebdomadaire Le Point à partir de 1976. Puis, succès aidant, a quitté son emploi au CNRS dans le but de se consacrer à l’écriture avant de mourir en 1982 d’un cancer des bronches.
Mais on ferait peut-être mieux de dire qu’avant de représenter une des figures de proue de la littérature oulipienne, soit l’écriture fondée sur nombre de contraintes littéraires, il a publié Les choses (1965), Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? (1966) et Un homme qui dort qui ont peu à voir avec l’OuLiPo.
On pourrait finir comme suit : Georges Perec est un auteur tellement important et presque surnaturel qu’il a autant publié de sa belle mort que de son joli vivant. Pour preuve « L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation », tout récemment paru (2008).
Lorsque La vie mode d’emploi sort en 1978, Georges Perec est un des acteurs les plus influents de l’OuLiPo, groupe de recherche littéraire autoproclamé « ouvroir de littérature potentielle ». Auteur prolifique, on doit à Perec une quinzaine d’ouvrages en moins de douze ans. A partir de La disparition, une bascule s’opère dans sa technique et son parti pris romanesques : Perec se met à expérimenter toutes sortes de contraintes formelles, plus audacieuses les unes que les autres. Quant à La vie mode d’emploi, il participe d’un projet encore plus ambitieux, couronné par le prix Médicis.
Ainsi donc La vie mode d’emploi constituerait d’abord la réponse la plus bluffante qui se puisse concevoir à une question-défi du poète Jean Tardieu : « Etant donné un mur, que se passe-t-il derrière ? » La réponse, c’est l’histoire et la vie d’un immeuble imaginaire, et telles petites histoires qui font la grande, retracées et brassées dans leurs moindres soubresauts. L’histoire et la vie d’un immeuble imaginaire de 1875 à 1975.
Un immeuble dont on aurait préalablement ôté la façade. Prétexte audacieux pour faussement étudier et fantasmer pour de vrai les vies-les œuvres-les secrets-les désirs-les confidences de ses occupants, ceux-ci décomptés un à un. Ainsi chaque étage apportera son comptant d’histoires. Pièce après pièce, des personnages s’animeront, remués par tous les sentiments humains possibles. Et le lecteur prié de regarder. Et ses yeux de suivre les chemins pour eux tout exprès ménagés dans l’œuvre. Ainsi la moindre des choses sera-t-elle savamment répertoriée avec une minutie amoureuse. À chacune de ces phrases-séquences un luxe de détails jusqu’à créer un sentiment de vertige. Ellipse après ellipse, le tableau majeur se construira, né de l’assemblage de tous ces motifs foisonnants et minuscules. Comme reconstitué par ces suites de miniatures. À cet égard, le pluriel « romans », accolé au titre de l’ouvrage, est tout sauf innocent.
La vie mode d’emploi répond à la question-défi de Tardieu en échafaudant force hypothèses oulipiennes et, puisque rien n’est permis, tout devient possible : les récits exotiques, les recettes de cuisine, les confidences de coureur cycliste, le baroque et la magie noire. Aussi le recours exhaustif à des genres divers et antagonistes – policier, sentimental, feuilletonesque – qui jureraient ailleurs. Une audace magistrale pour embrasser son monde le temps d’une immense accolade stylistique.
Prétexte à rassembler une histoire à la manière patiente et méticuleuse d’un puzzle. La vie mode d’emploi, c’est l’art du puzzle où ce « n’est pas le sujet du tableau ni la technique du peintre qui fait la difficulté du puzzle mais la subtilité de la découpe ». Un roman gigogne, un livre à chœurs ouverts innombrables dans lequel les palpitations du monde se laisseraient apercevoir. Des vies grouillantes que Perec va prendre un plaisir extrême à débrouiller sous nos yeux. Inventaire rigoureux, allégorique, poétique, fantastique, voire exotique, noir, sociologique, mondain et artistique, d’un lieu donné, et l’épuisement de ce lieu à travers une somme de tableaux, portraits et gravures en pas moins de 99 chapitres, 107 histoires et 1467 personnages. Prolifération de la langue où tous les genres humains se délient.