Amos OZ - Ailleurs peut-être
1966
Lorsque sa mère se suicide, en 1951, il n’a que douze ans. Figurent dans son œuvre l’incompréhension, la tristesse, l’abandon et les cicatrices de la vie. Très vite, il choisit son nom qui l’aide à reprendre pied et ce sera Oz, qui signifie force et courage en hébreu.
Trois ans après le drame, il quitte Jérusalem où il est né pour rejoindre un kibboutz et, dès 1965, publie Les lettres du chacal. Fanatisé, militariste, adepte de la réponse armée, il sert en uniforme et prend part à deux conflits : la guerre des Six-Jours en 1967 et celle du Kippour en 1973.
Nouvelle cassure et revirement. Cinq ans et quatre ouvrages plus tard, le fier-à-bras fonde un collectif militant international, La Paix maintenant. Utilisant sa notoriété grandissante, il s’oppose aux colonies de peuplement, se prononce en faveur des accords d’Oslo et du dialogue avec l’OLP, tente une percée en politique sur l’aile gauche et appelle à la création de deux états indépendants : l’un israélien, l’autre palestinien.
Juif, il est d’abord mais avant tout écrivain et son corpus raconte les liens et l’intime, le grégaire et l’individualisation, la terre de conflits où il est né, une histoire violente en toile de fond, la douleur de vivre, la difficulté à coexister, les convictions et le compromis. Elle ne va pas de l’un à l’autre mais englobe une humanité qui se déplace lentement, en suivant ce qu’il y a de plus banal, de plus anodin, à la façon d’un Tchékhov d’aujourd’hui.
Il y a souvent dans ses pages des chants, des poèmes, des lettres. Et beaucoup de déchirures et de blessures, de renoncements et d’impossibilités. Diplômé de philosophie et de littérature hébraïque, auteur prolifique, intellectuel influent, professeur d’université, Amos Oz vit aujourd’hui aux confins d’un désert. Il s’y rend tôt tous les matins. Et s’y promène, silencieux, apaisé, distancié. Mais sa voix, c’est-à-dire ses mots d’homme de lettres, porte toujours aussi loin.
Animé d’une flamme intérieure qui brûle sans vaciller depuis l’adolescence, alimentée en histoires par ses rêves, Amos Oz écrit au fil des songes avec comme viatique une seule exigence : ne jamais se répéter. Il jongle avec les formes tel un musicien. Un peintre. Ailleurs peut-être, qui l’a fait connaître, n’est sans doute pas son meilleur ouvrage mais ce portrait d’une communauté vaut pour sa précocité autant que sa façon. Ailleurs peut-être, traduit de l’hébreu dans le monde entier cinq ans après sa sortie, fit d’Oz un auteur qui conte.
Parmi la trentaine de romans et d’essais publiés entre 1965 et 2010, primés et plébiscités, citons Toucher l’eau, toucher le vent (1973), Les voix d’Israël (1983), La boîte noire (1987) prix Femina étranger, Seule la mer (2002) et son fil de poèmes en prose, Une histoire d’amour et de ténèbres (2003) quand se lient le destin d’Israël et celui de sa mère, Fania.
« Je vous présente le kibboutz de Metsoudat-Ram. » Cet incipit d’une banalité confondante ouvre le portail des lieux. Et voilà que la lecture s’amplifie sans que l’écriture s’hypertrophie. Nous entrons, invités, et demandons : Qu’est-ce donc qu’un kibboutz ? Qu’y vit-on ? Comment ? A cette époque, personne ne le sait vraiment, sauf ceux qui s’y installent. Crochets intérieurs, donc, mais en aucun cas chronique personnelle.
Cette cité idéale, communauté de biens et d’esprits, la voici traversée par l’étroitesse des âmes, d’un côté ragots et à l’autre extrémité la poésie. La maîtrise d’Amos Oz consiste à ne décrire que la surface, avec minutie, pour mieux inciter ses lecteurs à entrer dans ce que lui se refuse à explorer.
Additionnant les détails sans importance, il nous présente tour à tour Reouven, Gaï, Noga, Ezra, Bronka, Rami, Oren, Herzl, Frouma, leurs amis, leur famille, leurs voisins, leur histoire. Comme de minuscules planètes que l’on voit tourner, ces êtres s’attirent et se repoussent, naissent et meurent, vivent leurs petits drames quotidiens et célèbrent leurs joies. « Ce que nous voulons, c’est extirper la souffrance de l’univers, pour y installer la fraternité et l’amour », écrit Oz en parlant du kibboutz, ce lieu qui ressemble « à une herse de cuivre […] lancée à l’assaut des montagnes qui ferment l’horizon […] »
Ailleurs peut-être se lit sans hâte et lorsque nous arrivons à la fin de l’ouvrage une seule envie : revenir à la première page pour le reprendre, décrypter les phrases qui apparaissaient de prime abord si banales, si dépouillées, reconsidérer le menu de ces existences, se rapprocher des personnages secondaires dont l’importance nous échappe en première lecture.
Amos Oz livre beaucoup sans alourdir, laisse au « lecteur, mon ami, mon frère », dit-il, le soin de creuser, d’imaginer, de relier. Pas de pathos, aucun surlignage ; un trait fin nous donne à regarder, puis à découvrir. Une vie, chez Oz, est donc une suite d’événements. Et le kibboutz une palette d’existences et pourquoi pas une parabole pour nous parler d’Israël. « Qu’est-ce que la durée d’une vie humaine à l’échelle de l’humanité ? Une goutte d’eau. N’oublions pas que l’Europe a traversé mille ans de guerres avant de connaître la paix. En Israël, on est loin du compte, alors laissons-lui sa chance », confie-t-il en 2009.
Les êtres et les idéaux finissent un jour ou l’autre par renoncer au plus haut de leurs aspirations. Mais sans pour autant disparaître. Chez Oz, les personnages s’agitent le jour et rêvent d’impossible la nuit. De cette inaccessible étoile qu’il leur faudra sans doute aller chercher ailleurs. Peut-être.