Joyce Carol OATES - Viol, une histoire d’amour
2003
À un immense appartement paysage, voici à quoi ressemble l’œuvre de Joyce Carol Oates, née le 16 juin 1938 dans l’état de New York, laquelle frôle chaque année un peu plus le Nobel dont on pressent qu’il finira prochainement par lui échoir.
Certains écrivains ont eu des vies très actives pour ne pas dire mouvementées. Celle de la romancière, poétesse, essayiste et critique américaine, apparaît au contraire paisible. Sereine. Presque trop tranquille à considérer la noirceur, la violence et les aspects sourds et sordides de la société américaine qu’elle s’attache à faire remonter à la surface.
En cela son existence semble vérifier l’adage flaubertien : « Essayez de vivre comme la bourgeoisie, ce qui vous permettra d’être violent. » La bourgeoisie n’est pourtant pas le cadre où se déroule son enfance. Son père trimait chez General Motors. Ses grands-parents irrémédiablement rattachés à leur milieu rural. Sa prime jeunesse est dès lors synonyme de grande solitude. Une sœur autiste et une famille où, dit-elle, « il y avait des mystères hors de mon champ de conscience ».
Le mystère, le plus souvent dissimulé sous les secrets familiaux, sera d’ailleurs omniprésent dans son œuvre où la quête de soi, l’identité, se détachent comme des thèmes fondateurs. La vie de ses personnages relève de manière assez fréquente d’une construction, d’un mythe autofictionnel par quoi ils s’efforcent de masquer un tas de non-dits trop embarrassants. Dans le labyrinthe de ces mythes personnels grand est le risque de se perdre. Il en va de même avec l’œuvre de Joyce Carol Oates, auteure ultra prolifique s’il en est, qui compte plus de soixante-dix titres.
Chez elle, on change de sujet et de genre comme on quitterait une pièce pour une autre. Son génie polymorphe semble devoir habiter sans repos l’espace caméléon d’un des plus vastes univers littéraires qui soit donné de visiter chaque jour ouvré de la création.
Depuis Des gens chics paru en 1970, les livres s’enchaînent à une vitesse vertigineuse. Bien plus qu’un word processor, sobriquet assez ironique par lequel certains voudraient nous la présenter, c’est une shiva littéraire capable de démultiplier le pouvoir de ses mains. A son actif plus d’une quarantaine de romans et novelas.
Parmi ceux-ci : Un amour noir, Délicieuses pourritures, Hantises, Eux, Fille noire, fille blanche. Du théâtre. De la littérature jeunesse. Des polars, dont quelques-uns écrits sous le masque hétéronymique de Lauren Kelly et de Rosamond Smith. Un immense remake biographique consacré à Marylin Monrœ. Viol, une histoire d’amour poursuit le long chemin entrepris.
« Il ne suffit pas que ce soit arrivé. Que Tina Maguire ait failli mourir. Il faut aussi que ce soit prouvé. » Et donc qui est cette Tina Maguire ? Une jolie femme, un samedi soir sur la terre, un soir de 4 juillet, autant dire de fête nationale américaine, car nous sommes au cœur de ces états désunis, autre thème fondateur de l’écrivaine, et ce joli brin de femme qui décide de couper par le parc. Une jolie femme en principe, surtout par une nuit festive, ne devrait pas se promener toute seule. Énoncé de cette façon on pourrait presque se croire promis à un polar racoleur accroché à une intrigue de roman de gare.
En fait, Tina n’est pas seule, sa fille de douze ans l’accompagne. Elles sont belles. Libres. Rien qui ne leur appartiennent vraiment, sinon la paix du cœur et la douceur de l’air de Niagara Falls. Elles viennent de quitter les éclats de rire d’une petite fête entre amis. Niagara Falls, on aurait pourtant dû comprendre que du point de vue de la métaphore, en terme de chute, on ne fait pas mieux. Une fois les lampes éteintes, quand la ville dort dans ce jardin du bien et du mal, s’agitent soudain dans l’ombre des masses d’hommes ravagés par les drogues.
S’ensuit un effroyable viol collectif, une tournante d’une atroce monstruosité sous les yeux de Bethie, dont l’enfance s’interrompt aussitôt. Autant s’entraîner à mourir à l’ombre d’une fleur. Fanée à tout jamais. Il ne suffît donc pas que cet acte abominable lui soit arrivé, il reste encore à le prouver. Tina va vite revenir de ses espoirs de justice. Ce que les anges n’ont pas su nous dire, les démons reviennent vous le rappeler. Les vieux démons de l’Amérique, ceux qui savent et se taisent.
Tina bascule très vite du statut de victime à celui de coupable. Avocat de la bande de monstres et plumitifs éructant leurs immondices trempés dans la fange se relayent, tous maniant poses narquoises et ton rieur gras. Le comique sied pourtant mal à la situation. Il y a dans cette noirceur et ce thème récurrent chez Oates de la violence sexuelle, de la phobie, de l’exécration sexiste, du déni misogyne, un trait purement occidental.
Il y a en outre dans le choix narratif de la romancière, absence de voyeurisme et rejet de toute espèce de complaisance racoleuse, recours surtout à la deuxième personne du singulier comme une adresse puissante à la connivence du lecteur, une force et une capacité époustouflante à nous faire pénétrer au cœur du chaos intime d’une mère qui tombe dans le repli éthylique et la négation de soi. Comment vivre après cet enfer-là ?
Cette question à l’égal de ce sujet glissant, Oates la traite dans sa vérité crue, avec lucidité et violence. Viol, une histoire d’amour en comporte au moins quatre. Celle, de plus en plus compliquée, d’une femme avec la vie. Celle, touchante et silencieuse, d’une enfant pour sa mère. Celle d’un flic pour la justice, pure rémanence réparatrice de l’ombre d’où le mal initial a surgi. Celle, enfin, du lecteur pour des personnages détruits.