Carson McCULLERS - Frankie Addams
1946
Carson McCullers est née dans le Sud profond. À Colombus. Géorgie. Le 13 février 1917. Elle s’appelait Lula. Elle récusera plus tard l’usage très sudiste du double prénom en troquant Lula pour Carson. Sous la véranda familiale, on a toujours triché avec les après-midi de canicule et les atermoiements en bâillant d’ennui après tous les champs d’opossums possibles. Et là donc, Lula bâille.
Jacques Tournier, l’un de ses traducteurs, rapporte dans son livre A la recherche de Carson McCullers comment, alors qu’elle terminait une lecture, un étudiant transi d’admiration s’est levé tout soudain pour s’écrier : « Je vous aime, Carson McCullers ! »Nous aussi, on vous aime. Pour cette prose si sensible, et les pouvoirs secrètement accordés à une écriture d’apparence classique puisée au temps de l’enfance, quand votre regard s’absentait dans la contemplation du houx argenté de la maison familiale.
Ah, votre regard… Des yeux de Prévert pour leur aptitude morne et rêveuse à la poésie, mais moins globuleux, et des faux airs de la chanteuse Suzanne Vega, regard d’une insondable mélancolie où luisent encore tristesse et beauté. Et ce visage mi-fille mi-garçon, cette frange qui coupe la figure d’éternelle adolescente en deux moitiés ambivalentes comme chez presque toutes vos héroïnes.
Mais cessons les effusions mues par l’amour littéraire porté « au meilleur écrivain, le plus sensible en tout cas de l’Amérique d’alors », dixit Sagan. Mieux vaut s’attarder sur le génie précoce de cette auteure du Sud qui n’y résidera que très peu, préférant d’abord la vie de bohème intellectuelle que seule autorise New York, le charme très xixe de Brooklyn, les foyers intellos de Yado et de Bread Lof, et bientôt la France où elle acquiert une résidence dans l’Oise à la suite de son remariage d’avec le récent démobilisé Reeves McCullers. Couple dont les aléas et les allers-retours sentimentaux auraient tout de ceux qui agitent ordinairement le quotidien marital des stars d’Hollywood.
Loin du strass, plutôt la maladie vasculaire, très tôt, trop tôt, la faiblesse physique qui la marque et l’empêchera bientôt d’écrire. Le suicide de Reeves aussi. Maladies et tourments moraux qui auront finalement raison de ce génie à la grâce androgyne. A cinquante ans. Le 29 septembre 1967.
Carson McCullers demeure dans l’imagerie aux résonances magnétiques de la littérature américaine « une femme grande et maigre dans un short (…), un air égaré », telle que dépeinte par la jeune Sagan qui la rencontre au crépuscule de sa vie. Son premier roman, Le cœur est un chasseur solitaire, est publié en 1940 dans sa vingt-troisième année. Le second, Reflets dans un œil d’or, paraît l’année suivante.
Ses héroïnes lui ressemblent. Même androgynie troublante, même ennui pesamment vécu dans les petites villes. Même goût pour la musique triste. Il faudrait aussi s’attarder sur ses nouvelles, celles regroupées dans La ballade du café triste, et voir de quelle façon McCullers qui écrivait non pour gagner sa vie mais pour gagner son âme, écrivait comme on fait ses gammes. Écrits singuliers qui préfigurent la littérature américaine à venir. En attendant, en 1946, paraît son chef-d’œuvre : Frankie Addams.
Frankie Addams et L’Attrape-cœurs sont frère et sœur. Frères de cœur. Frère et sœur de mauvaises farces. Frère et sœur aux doigts pleins de malice. Frankie Addams serait la benjamine d’Holden Caufield. Tous les garçons et les filles de leur âge pourront en eux tout à fait se reconnaître. La lecture de Frankie Addams risque de tordre le cou à ceux qui pensent qu’une jeune fille en pleine formation dans son Sud mythologique, à part bovaryser devant les bow-windows, face aux magnolias et aux glycines en fleurs, en attendant que leur beauté achève de se faner, ne fait pas grand-chose de son adolescence.
Vieux jeune ou myso sans gène n’ont qu’à bien se tenir. Frankie est le portrait fouillé à l’extrême d’une éternelle ado qui dit la tristesse sourde et l’ambivalence qui serre le cœur. L’histoire d’un été dans le Sud au mois d’août aussi moite que possible, celui immobile et vide de Frankie, douze ans, qui a tellement grandi, cet été-là, qu’elle a l’air d’un phénomène de foire. Les brusques mutations de son corps l’embarrassent.
Frankie Addams est un huis clos se déroulant à l’intérieur d’un corps d’adolescente, et dans la tête de cette sale petite effrontée qu’on a envie de serrer dans ses bras, une histoire qui prend racine dans une cuisine « calme, grise et carrée » sur laquelle la radio en permanence déverse des airs lointains. Cuisine où le huis clos, sous la houlette de la domestique Bérénice et du cousin John Henry, passe alternativement du soliloque au manège à trois.
S’y jouent les malheurs de l’adolescence endurée au féminin. Et quand bien même les minutes passeraient lentement, la course du monde colle le vertige. Il fait souvent chaud au seuil des premiers émois adolescents. Frankie a tout le temps envie d’Alaska. De neige. D’une forme de pureté. Cet été de la peur se résume à ce sentiment étrange et troublant de ne plus être rattachée à rien. Frankie change trois fois de prénom comme trois fois on se renie, trois fois on réinvente sa vie.
Sous ses airs de grande bringue trop vite montée en graine, cette petite pomme d’Addams est absolument à croquer. La chipie la plus adorable et espiègle de toute la littérature. Et assurément de la très grande littérature.