Naguib MAHFOUZ - L’impasse des deux palais
1956
Il y a plusieurs façons de faire taire un écrivain. Soit on le bâillonne ce qui revient à lui interdire de publier, soit on l’empêche physiquement d’écrire. C’est le but que vise sans doute ce jeune fondamentaliste qui poignarde Naguib Mahfouz en 1994. L’écrivain égyptien échappe de peu à la mort. Et quand bien même sa main droite restera paralysée pour le restant de ses jours, ses textes il va les dicter. Que peut peser un canif face à une conscience morale ?
Mahfouz a dépassé les quatre-vingts ans, et il y a longtemps que les visages de l’intolérance ne l’impressionnent plus. Les oulémas, les autorités religieuses de l’Égypte, ont beau l’avoir plusieurs fois condamné pour blasphème, lorsqu’on a su s’attirer les foudres de Nasser, lui qui menait pourtant le pays à sa botte, et ce sans encourir autre chose qu’une série de remontrances timides, que reste-t-il à redouter ? Le boycott de vos œuvres, décidé par plusieurs pays arabes dès l’annonce de votre soutien aux accords de paix Begin-Sadate ? Peu de choses, en vérité.
Cette conscience morale qui a su apporter aux lettres du monde arabe une reconnaissance mondiale mériterait un tout autre traitement. D’autant que la première idée qui lui est venue à l’esprit après l’attribution du prix Nobel en 1988 sera de verser une partie de la somme allouée à tous les déshérités de Palestine. L’autre restant à partager entre ses filles.
L’orgueil des puissants, Mahfouz sait mieux que quiconque de quoi il accouche. La cause des mendiants, voilà plutôt son affaire. La philosophie qui perle constamment aux lèvres de tous ces manieurs de calembours attablés dans l’ombre indécise de petits cafés cairotes, ou à même l’étal des marchands haranguant de leur timbre de mitraillette le chaland, ces joutes oratoires qui résonnent depuis les quartiers modestes du Caire piquent sa curiosité d’ethnographe.
La veine naturaliste irrigue puissamment une œuvre immense, forte d’une quarantaine de romans. Une œuvre où se distinguent cinq pièces de théâtre, des nouvelles aussi, des essais enfin. Mahfouz, né le 11 décembre 1911 et disparu à l’âge de quatre-vingt-huit ans, a tour à tour occupé divers postes auprès de plusieurs cabinets ministériels.
Après des études de philosophie durant lesquelles il commence à publier dès dix-sept ans, il a mené une carrière de haut fonctionnaire. En 1971, on le retrouve conseiller à la culture. Un peu avant, il présidait la fondation pour le cinéma. Il a même été directeur de la censure. Comme censeur, on peut rêver pire.
Paru en 1956, L’impasse des deux palais s’ouvre comme le premier volet de la grande saga intitulée La trilogie du Caire. Le roman sera suivi du Palais du désir, puis du Jardin du passé. Avec cette immense construction, l’écrivain accédera au succès. Ses précédents livres, à l’exception du Nouveau Caire, Le passage des miracles et Vienne la nuit sont pour l’essentiel des récits historiques d’où affluent des métaphores explicites par rapport à l’indépendance. Radubis (1943) ou encore La lettre de Thèbes (1944), tout comme ses premières œuvres, Le souffle de la folie (1938) et Le jeu du destin (1939), sont à découvrir, à la façon d’un voyageur, en n’hésitant pas à s’attarder.
Pour pénétrer dans le lacis complexe du Caire, il faut délaisser les lumières clinquantes des circuits touristiques et accepter le trouble qui consiste à se perdre au milieu de la multitude d’ombres errantes et rieuses qui composent la mosaïque du petit peuple. Ce peuple, Mahfouz nous invite pourtant à le quitter. Lui, c’est davantage au microcosme des ruelles qu’il s’intéresse. À ces replis secrets qu’il va nous faire partager à la manière d’un conteur de mystères.
Dans son étude des soubresauts qui tour à tour peuvent bouleverser une famille à l’intérieur d’un groupe social donné, il n’y a jamais trace d’une fatalité subie. Seule la marche de l’Histoire va influer sur le cours du clan Ahmed Abdel Gawad. L’histoire de ce clan, l’évolution de cette famille issue de la petite bourgeoisie commerçante du Caire à travers ses crises familiales et son quotidien ritualisé, scandé par la tradition, elle-même empreinte d’un reliquat de superstitions, et surtout soumise à l’obéissance aveugle aux règles du patriarcat, cette épopée familiale Mahfouz s’attache certes à nous la montrer, mais de l’intérieur. De l’autre côté des moucharabiehs où les femmes, notamment Amira seconde épouse de Ahmed Abdel Gawad, se contentent de fantasmer le monde du dehors.
Et dehors, des choses il s’en passe. À commencer par la vie nocturne et dissolue du chef de famille, rigide quand il s’agit de tenir son foyer, affable et séducteur sitôt que vient la nuit ensorceleuse. Voir comment, quand l’aube s’est tue, l’épouse ne trouve rien à redire sur les inconduites maritales. Et pour finir, la société égyptienne parcourue par une onde sismique. Le pays s’agite sous les premières convulsions annonciatrices de l’Indépendance, et puis la révolution des mœurs est en marche. C’est ici que Mahfouz se rapproche de Flaubert. Dans cette mise en miroir de l’intimité d’une famille avec les désordres historiques. Les personnages féminins sont rendus avec un sens délicat de la psychologie tandis que les fils sont partagés entre leurs aspirations, politique pour l’un, désir d’émancipation sensuelle pour l’autre, et cette crainte de mal faire qui reviendrait à jeter le discrédit sur la réputation paternelle.
Le regard se teinte parfois d’une forme de pessimisme quand menace de survenir la rupture entre un passé séculaire et le passage à une modernité brutale mais inévitable. Et cette poésie de l’ordinaire toujours prête à surgir de l’angle mort d’une ruelle.