Jean-Marie Gustave LE CLÉZIO - Le chercheur d’or
1985
Dans La forêt des paradoxes pousse un discours. Mais Jean-Marie Gustave Le Clézio, s’il aime tant s’y perdre, n’est pas né dans cette forêt. Pas exactement. C’est à Nice qu’il voit le jour. En 1940. Et dans ce discours, la question se pose : « Pourquoi écrit-on ? » Et la réponse claque. « Si Von écrit, cela veut dire que Von n’agit pas. Que l’on se sent en difficulté devant la réalité, que l’on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer, une distance, un temps de réflexion. »
Au début, il y a la guerre. Les privations qui se poursuivent longtemps après. « Nous manquions de tout et particulièrement de quoi lire et écrire. » L’enfant rédige ses premiers textes sur l’envers des cartons de rationnement. Et puisque les terrains et les jardins des environs sont minés, autant rester chez soi et lire. Surtout des dictionnaires.
Il n’y a que cela. Et rêver à quelque destination exotique. Rédiger, aussi, ses premières histoires. J. -M. G. Le Clézio a tout juste six ans. Le voilà déjà écrivain. À vingt-trois ans, il publiera son premier « vrai roman », Le procès verbal. Il est d’origine bretonne mais une branche de sa parentèle a vécu sur l’île Maurice.
Service militaire en Thaïlande, d’où on l’expulse. Sa dénonciation très vigoureuse de la prostitution juvénile a déplu. Aussitôt, le Mexique. Avant de partager le quotidien et les coutumes des Indiens du Panama. Camper, au sens littéraire, c’est aussi ce qui l’a amené à enseigner à Bangkok, Mexico, Boston, Austin et Albuquerque. Notons enfin qu’avec Jean Grosjean, il fondera chez Gallimard la collection L’aube des peuples.
Le chercheur d’or paraît en 1985 et s’inscrit dans la seconde période de l’œuvre romanesque. Loin des expérimentations formalistes des débuts, quand Le procès verbal passait pour un frère de L’étranger, d’Albert Camus. Entre-temps des voyages, et à travers eux une minutieuse et poétique exploration culturelle des peuples du monde.
L’influence de ces errances successives a fait de l’auteur une sorte de travel-ethnologue, à mi-chemin entre Claude Lévi-Strauss et Bruce Chatwin. Et cette influence sera durable jusqu’à ce que Le Clézio se mette à suivre des pistes nettement plus autobiographiques. Voir La quarantaine (1995). Avant cela, Désert, puis Mondo et autres histoires. Tant d’autres textes, aussi, qui creusent peu ou prou les mêmes thèmes.
Le chercheur d’or livre des lignes de fuites. Fuites dans l’idée d’un gamin qui écoute la rumeur des vagues, perché sur un arbre qui oscille. Ce gamin court pieds nus dans les champs de canne à sucre que le vent des mers du sud peigne de frissons multiples. Le chercheur d’or, œuvre panthéiste à la poésie tenue. À lyrisme naïf et retenu. À quoi jouent les garçons blancs sur l’île ? Comme ceux de partout ailleurs : à braver tant soit peu l’interdit. Vers la fin du XIXe siècle, et à Maurice, ce gamin suit les pas lestes d’un jeune Noir descendant d’esclaves. Où donc ? Au cœur même des sortilèges de la forêt profonde. Au cœur de la beauté du monde. Pour se laisser initier aux secrets les mieux gardés de la nature. Le petit Blanc se prénomme Alexis, son guide noir Denis.
La famille d’Alexis, pas exactement des planteurs prospères, apprécie modérément. Mais bientôt un cyclone dévaste tout. La famille en sort indemne mais ruinée. Il faut tout quitter. Fuir. C’est l’internat pour Alexis. Et l’évasion par les livres. Une rencontre décisive que ces histoires de corsaires et de trésors enfouis quelque part sur des îles mystérieuses. L’invite au grand voyage. L’hymne à la beauté du monde relègue les douleurs et les ressorts des personnages à la poupe du navire où Alexis finira par embarquer. En figure de proue s’installe le rêve, quête chimérique du fameux trésor du corsaire. Une sorte de legs. Pesant. Familial. Les cartes censées y conduire, Alexis les découvre enfouies dans la paperasse de son père qui vient de mourir.
Ce trésor symbolise bien plus que la soif de l’or : l’impossible quête de soi. En s’embarquant sur un schooner, puis en pelletant la terre quatre années durant, soit toutes les hypothétiques cachettes cartographiées sur l’île de Rodrigues, Alexis va déterrer le plus précieux d’entre tous les trésors. Il s’appelle Ouma. Mais il lui faut fuir encore, toujours plus loin. Vers la France des tranchées, vers l’horreur et les atrocités. Alexis s’engage, combat, assiste au pire. En revient. Maurice l’accueille en héros. Mais l’amour lui échappe.
Le chercheur d’or, livre nostalgie où chaque phrase impose sa forme méditative. Un rythme qui pourrait presque passer pour monocorde n’était-ce cette poésie nimbée au détour d’un paragraphe comme une fleur luxuriante poussée tout à coup au milieu d’un désert. Le style paraît simple et il faut accepter de se laisser porter sur les ailes du mythe. Long voyage intérieur, avec ses obliques chaotiques et ses plages oniriques. À la fin, cette morale. Universelle. Le seul trésor qui vaille la peine se trouve au fond de soi. Et pour le déterrer, nous n’avons pas assez de toute une vie.