LAO SHE - Gens de Pékin
1939
S’est-il suicidé pour ne pas avoir à endurer l’opprobre et subir les purges politiques, ou a-t-il été assassiné par quelques jeunes révoltés, nervis de la Révolution culturelle ? La question reste en suspens. Deux choses sont certaines : sans jamais avoir reconnu ouvertement épouser l’idéologie marxiste, le député Lao She – de son vrai nom Shu Qingchun – représentait les Mandchous au parlement de Pékin, minorité jadis puissante, désormais jalousée et méprisée par les Hans, ethnie majoritaire qui tenait depuis la fin de l’Empire les rênes du pays.
Quant à l’écrivain, libre esprit et voyageur au long cours, il n’avait de cesse de mettre en scène les exclus du nouveau système politique dans ses nouvelles et ses romans, principalement le peuple mandchou réduit à l’esclavage, élite intellectuelle et sociale contrainte à la mendicité. Impossible de comprendre la vie, l’œuvre et la mort de Lao She sans tenir compte de ce contexte ethno-politique.
Né le 3 février 1899 d’une famille modeste, Lao She a douze ans lorsqu’éclate la Révolution. L’année suivante, il est admis à l’École Normale de Pékin. Il en sort à dix-neuf ans directeur d’école primaire avant d’être rapidement promu conseiller pédagogique. À vingt-trois ans, il publie ses premières nouvelles puis séjourne à Londres où il enseigne. Durant cette période, il parvient à faire éditer en Chine son premier roman, La philosophie de Laozhang.
Il regagne Pékin en 1930 pour être nommé professeur d’université. Pendant six ans, il se partage entre l’enseignement et l’activité littéraire avant de se consacrer exclusivement à son travail d’écrivain. Après l’invasion japonaise de 1937, auteur reconnu, il entre en résistance, rencontre Mao Tsé-toung et finit par embarquer pour les États-Unis, une fois la guerre terminée, à l’invitation du Département d’État.
De 1946 à 1949, Lao She profite de ce séjour pour terminer la rédaction des deux premiers tomes de son œuvre monumentale, Quatre générations sous un même toit, publiés en Chine. À son retour en 1950, l’avènement de la République populaire lui offre l’opportunité d’entrer en politique. Dirigeant culturel influent, homme de lettres fêté et décoré, figure de proue de l’ethnie mandchoue tombée en disgrâce, il est élu député de Pékin en 1954, puis réélu cinq ans plus tard, au moment où le président Mao décide de quitter ses fonctions.
L’œuvre de Lao She, traduite en anglais et acclamée au Japon, devient sujette à caution en 1966, au moment même où le Grand Timonier lance la Révolution culturelle. Menées par les Gardes rouges, les purges font des dizaines de milliers de morts dans les rues de Pékin. Les intellectuels sont déplacés dans les campagnes, les autodafés se multiplient. Le 23 août 1966, Lao She est roué de coups. Deux jours plus tard, il est retrouvé mort. Noyé.
Gens de Pékin n’est en rien un texte majeur, simplement un recueil hétérogène composé sans l’assentiment de l’auteur et publié en France en 1993. Il permet d’aborder Lao She, de se familiariser avec son style vif et son propos sans concession pour mieux se plonger ensuite dans La cité des Chats (1932), roman satirique, Divorce (1933), L’enfant du Nouvel An (1979), autobiographie interrompue par la mort et publiée après la réhabilitation de l’auteur par les autorités chinoises en 1978. Il permet aussi de prolonger l’exploration de son œuvre en montant dans Le Pousse-pousse (1939).
Que dire de Quatre générations sous un même toit, trois tomes, cent chapitres et mille cinq cents pages édités entre 1946 et 1975, sinon qu’il s’agit d’un témoignage de grande ampleur qui fait de Lao She l’égal de Flaubert, Dickens, Twain ou Tolstoï.
Sept nouvelles mais surtout deux récits d’importance, Histoires de ma vie et Le croissant de lune parus entre 1934 et 1939, invitent le lecteur à faire irruption dans l’âme des lâches et des hypocrites, donnent la parole aux laissés-pour-compte et aux oubliés de la Chine républicaine et populaire, racontent le quotidien sordide et minable d’une poignée de gueux et de vils, d’égoïstes et de perdus en de petites touches nettes, nerveuses, intenses.
À travers l’écriture se diffuse tant de poésie qu’on en oublie parfois la tristesse du propos. La traduction française, docte et précise, ne rend malheureusement pas assez la musique de la langue pékinoise – allitérations, percussions, intonations – telle que la compose ce maître du pinceau. Musique universelle qui dépasse le cadre d’une époque, d’un lieu, d’une trame.
Entre la chute de l’Empire et l’avènement du communisme en Chine, Lao She déambule dans les ruelles poussiéreuses de Pékin comme d’autres traînent dans Paris, Londres ou New York. Cette capitale des années trente, il la connaît, l’aime, la porte en lui et prolonge ainsi sa mémoire. Il sort de la fange et de l’oubli les enfants qui jouent dans les caniveaux, les femmes mortellement battues, les policiers corrompus jusqu’à l’os, les vendeurs déconfits, les filles qu’on prostitue. Et tous ceux qu’on ne voit pas, qu’on ne croise pas. Ceux qui se taisent faute de comprendre leur malheur. Ceux que la modernité refoule et ceux qui n’en veulent pas.
La magie, chez Lao She, consiste à donner vie à des personnages et à nous les rendre si familiers que dès la première phrase nous marchons avec eux, nous les écoutons, nous partageons leurs sentiments les plus intimes, leurs haines, leurs peurs. Il les dessine devant nous et nous invite à les colorier de gris. Ainsi Sha Zilong qui refuse de manier sa lance, Xin Dezhi qui travaille comme cinq dans un magasin en faillite, les familles Yang et Ming prêtes à se battre pour des fleurs et des raisins, le pleutre inspecteur You Lao’er essoré par la pègre. Aucun miracle à espérer dans cette cour d’estropiés.